prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait
impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait
abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour
plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en
Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau
pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne
pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou
si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à
l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il
le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers
les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement
rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec
la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable
pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que
l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il,
_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur
malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif
des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.
[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince
Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.]
[En marge: Conditions de l'évacuation.]
[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.]
Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du
roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la
réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par
son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier
l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon.
Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se
trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait
l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus
complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission
garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne
s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres,
parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la
Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner
contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il
sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on
ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante.
Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à
entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des
pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier,
sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il
garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il
accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140
millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les
contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être
payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en
titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le
tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze
ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers
dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer
immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie
suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les
provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à
la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur
l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en
Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure
de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret
dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu,
par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son
effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments
d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie
forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6
mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille
hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de
toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement
quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire
français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de
guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année
1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore
reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille.
Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à
laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage
prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put
obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le
coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable
encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses
ennemis.
Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse
pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient
divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales
relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer
la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il
valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des
troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements,
il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en
accordait.
Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes
avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait
celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens
importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être
débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment
l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait
autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et
de terminer ses contestations avec la Prusse.
[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et
situation de la cour de Saint-Pétersbourg.]
[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la
possession de Constantinople.]
[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une
nouvelle entrevue avec Napoléon.]
L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre,
toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis
que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de
l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les
plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était
la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef
des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus
qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement,
il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son
ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de
tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles,
si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la
cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de
vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun
territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que
la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait;
et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier
des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il
s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh
bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles
de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il
disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je
comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne
répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant
toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain
retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des
affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt,
en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une
entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la
politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt.
Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les
affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires
d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises
jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient
divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues
même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour,
et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même
temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de
Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas
immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en
septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée
pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que
l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au
plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances
répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience,
et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il
désignait.
[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait
en Espagne.]
Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre
n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne,
occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à
Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de
Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant
nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit
à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de
lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets
entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses
agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les
derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également
nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.--
[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des
revers de l'armée française en Espagne.]
La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus
désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou
moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte
plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait
de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la
France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni
par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent
dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la
faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère
mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même
beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur
Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et
traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact,
avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos
échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu
se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait
ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à
Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et
exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière
sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria,
il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement
ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de
la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne
voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de
facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a
envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes;
il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux
soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il
aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la
politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais
parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions
sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que
je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un
bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira
l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut
nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et
maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé
silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire
surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère
une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec
autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.
Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous
l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus
exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt,
lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses
dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait
enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale
des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il
avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux
d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de
l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le
voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de
considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au
reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot;
ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement
et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste
ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement
avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce
qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession
importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un
grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le
témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre
non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous
les ennemis de l'Empire.
[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur
Alexandre.]
[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour
l'époque et le lieu de cette entrevue.]
Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il
accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M.
de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une
entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de
la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait
lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta.
Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à
cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont
on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui
restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait
encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération.
Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de
l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer
définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que
cette entrevue eût tout l'éclat désirable.
[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux
empereurs.]
Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde
impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de
cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment
d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi
ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur
Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui
devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison
avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y
disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la
ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient
se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut
que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette
réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à
Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma,
pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il
donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles
de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les
comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la
grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir
que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de
déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa
civilisation autant que par ses armes.
[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon
s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.]
[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.]
[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.]
Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses
préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il
n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle
où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait
battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne
s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée
française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la
Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment
arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà
aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment
par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était
plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour
accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de
l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait
que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans
savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de
raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de
Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez
avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques
insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment
ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la
Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes
d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui
avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils
pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient
pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait
voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le
maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage,
lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de
Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se
vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils
cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan,
Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration
politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas
encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M.
Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier,
Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour,
moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à
relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de
raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il
jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se
trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné
de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une
partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son
expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de
commander.
[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.]
[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.]
Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours
qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage,
montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait
quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire
des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout
rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni
même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général
à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié
espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale,
trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept
mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes
répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville
par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal
Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général
Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées
à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les
régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de
tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant
pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon
avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés,
les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à
former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à
l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait
tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de
montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille
hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du
général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de
100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.
[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et
par les généraux qui servaient sous lui.]