Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par

une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses

chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île

d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même

ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la

plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance,

attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De

Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva

partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme

prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui

leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de

leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de

demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait

fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en

France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des

bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée

reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI

s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de

quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et

Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa

correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de

colère, d'ordres précipités.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.]

Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du

15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la

puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les

conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique,

pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une

attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe

entière.

[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à

Paris.]

[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.]

Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient

parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours

soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en

Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien

différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que,

toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au

bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la

bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était

embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui

rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague

l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle

avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais

probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne

signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est

certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué

à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des

denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais

lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale

d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis,

l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque

jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était

saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend

toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les

salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger

évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout

souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV

et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus

réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était

écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la

main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi

facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.--

[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.]

Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter

les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général

Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté

l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que

l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de

Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les

fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec

ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers,

se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation

abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle

il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au

royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les

titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.

Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les

événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y

livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur

de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,

les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient

sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes

les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant

que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien

s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche,

répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse

toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il

fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les

revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au

delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires

étaient conformes à ces dispositions morales.

[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]

[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]

[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]

L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet,

exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de

l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour

les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter

extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures

nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même.

Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de

réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues

dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux.

Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100

mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée

active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes

nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On

l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les

jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son

gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à

elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la

crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un

empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,

s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus

avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse

d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le

nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et

même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes

de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires,

composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que

comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que

jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet

que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent

mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était

jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune

des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille

chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.

Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en

Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui

prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et,

battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie,

pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des

rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps

d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête

aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.

L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les

classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de

Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français

une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec

eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général

Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et

en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées,

on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes,

foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance.

Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à

la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets

sentiments.

Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du

continent, cependant c'était une détermination si grave que de

transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce

déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir

ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer,

et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la

guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la

répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses

forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir

pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les

Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer.

Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette

nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût

dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo,

Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source

de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui

qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante

malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants

triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la

faire expliquer de la façon la plus claire.

[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur

d'Autriche.]

Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps

de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour

avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée,

provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,

et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication

douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein

avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy,

quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical,

ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille

des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de

manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de

Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,

dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son

cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit

sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos

armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent

la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements

n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à

prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si

vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement

défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une

organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce

qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des

magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète

pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de

près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal.

Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon

effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en

appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour

maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent

mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas

votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les

enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en

attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va

baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout

cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions

sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé

entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que

nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux

souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de

Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont

le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de

Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous

demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et

tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la

connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich

ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune

attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait

ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt,

avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans

l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en

Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers

de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables;

que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres

rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la

démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer

quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les

contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied

de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M.

de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur

l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son

adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de

vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance.

Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui,

car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le

doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout

à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis

complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas

l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une

erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,

monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de

votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements

survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez

émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à

s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation

extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous

serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin

de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la

guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont

venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin

d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je

crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je

ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des

relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs,

j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus

douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la

paix, nous aurons amené la guerre.--

[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de

Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé

aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le

contenu.]

En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de

témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui

voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne

pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui

l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses

véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et

habile.

[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche,

Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]

Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut

transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M.

de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions

précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général

Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre

les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait

rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus

sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance

immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus

infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle

voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher,

contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement,

le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph,

c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour

quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.

M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour

maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les

ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les

assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine

satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la

reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une

attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de

résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se

prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce

point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que,

pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses

discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il

ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher

de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de

l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle

n'était pas prête à combattre.

[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec

l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire

en Espagne une campagne courte mais décisive.]

Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une

nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il

voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire

une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses

vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin.

Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient

pas un autre but.

[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux

princes de la Confédération du Rhin.]

Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de

tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent,

faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos

inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre

avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient

portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne

concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il

voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes

ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur

la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il

les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à

éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces

conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant

au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.

[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les

circonstances.]

Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était

pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût

la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la

guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en

Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà,

lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne,

Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes,

et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la

Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal

Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie

dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la

Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait

continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et

Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le

3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était

replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général

Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à

Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e

corps, était cantonné en Silésie.

L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,

était de la forcer à régler définitivement la question des

contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se

dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte

sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en

haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il

acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.

[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 43 段