une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses
chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île
d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même
ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la
plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance,
attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De
Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva
partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme
prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui
leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de
leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de
demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait
fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en
France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des
bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée
reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI
s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de
quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et
Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa
correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de
colère, d'ordres précipités.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.]
Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du
15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la
puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les
conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique,
pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une
attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe
entière.
[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à
Paris.]
[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.]
Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient
parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours
soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en
Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien
différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que,
toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au
bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la
bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était
embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui
rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague
l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle
avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais
probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne
signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est
certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué
à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des
denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais
lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale
d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis,
l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque
jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était
saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend
toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les
salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger
évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout
souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV
et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus
réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était
écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la
main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi
facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.--
[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.]
Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter
les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général
Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté
l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que
l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de
Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les
fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec
ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers,
se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation
abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle
il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au
royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les
titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.
Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les
événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y
livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur
de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,
les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient
sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes
les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant
que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien
s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche,
répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse
toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il
fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les
revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au
delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires
étaient conformes à ces dispositions morales.
[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]
[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]
[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]
L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet,
exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de
l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour
les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter
extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures
nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même.
Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de
réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues
dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux.
Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100
mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée
active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes
nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On
l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les
jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son
gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à
elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la
crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un
empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,
s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus
avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse
d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le
nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et
même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes
de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires,
composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que
comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que
jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet
que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent
mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était
jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune
des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille
chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.
Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en
Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui
prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et,
battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie,
pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des
rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps
d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête
aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.
L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les
classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de
Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français
une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec
eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général
Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et
en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées,
on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes,
foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance.
Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à
la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets
sentiments.
Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du
continent, cependant c'était une détermination si grave que de
transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce
déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir
ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer,
et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la
guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la
répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses
forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir
pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les
Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer.
Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette
nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût
dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo,
Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source
de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui
qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante
malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants
triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la
faire expliquer de la façon la plus claire.
[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur
d'Autriche.]
Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps
de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour
avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée,
provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,
et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication
douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein
avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy,
quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical,
ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille
des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de
manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de
Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,
dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son
cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit
sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos
armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent
la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements
n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à
prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si
vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement
défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une
organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce
qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des
magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète
pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de
près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal.
Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon
effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en
appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour
maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent
mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas
votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les
enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en
attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va
baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout
cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions
sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé
entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que
nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux
souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de
Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont
le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de
Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous
demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et
tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la
connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich
ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune
attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait
ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt,
avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans
l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en
Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers
de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables;
que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres
rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la
démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer
quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les
contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied
de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M.
de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur
l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son
adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de
vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance.
Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui,
car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le
doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout
à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis
complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas
l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une
erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,
monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de
votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements
survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez
émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à
s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation
extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous
serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin
de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la
guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont
venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin
d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je
crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je
ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des
relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs,
j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus
douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la
paix, nous aurons amené la guerre.--
[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de
Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé
aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le
contenu.]
En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de
témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui
voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne
pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui
l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses
véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et
habile.
[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche,
Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]
Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut
transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M.
de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions
précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général
Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre
les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait
rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus
sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance
immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus
infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle
voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher,
contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement,
le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph,
c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour
quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.
M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour
maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les
ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les
assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine
satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la
reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une
attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de
résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se
prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce
point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que,
pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses
discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il
ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher
de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de
l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle
n'était pas prête à combattre.
[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec
l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire
en Espagne une campagne courte mais décisive.]
Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une
nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il
voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire
une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses
vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin.
Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient
pas un autre but.
[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux
princes de la Confédération du Rhin.]
Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de
tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent,
faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos
inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre
avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient
portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne
concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il
voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes
ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur
la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il
les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à
éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces
conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant
au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.
[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les
circonstances.]
Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était
pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût
la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la
guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en
Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà,
lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne,
Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes,
et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la
Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal
Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie
dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la
Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait
continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et
Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le
3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était
replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général
Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à
Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e
corps, était cantonné en Silésie.
L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,
était de la forcer à régler définitivement la question des
contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se
dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte
sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en
haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il
acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.
[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]