l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en
état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais
étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention
de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En
effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles
qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes
du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant
des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à
leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer
fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.
[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.]
Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en
février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises
avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante,
et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des
Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il
n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât
quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient
sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la
récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et
trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et
inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le
prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à
croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa
supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée
allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.
[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.]
Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui
occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous
échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud,
depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit
des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et
embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.
[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.]
Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant
l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc
rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère
lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant
profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9
août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute
pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi,
lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes
elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des
classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit
attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre;
moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait
supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles
troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est
insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en
égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut
pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu.
Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans
Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je
leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une
partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse
aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix
de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le
trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore
pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang;
la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai
alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le
bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle
est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à
Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste,
que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à
régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et
prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait
senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre
frère.
FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
ERFURT.
La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
-- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
-- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
Affluence de souverains et de grands personnages civils et
militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de
l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
Ses combinaisons pour la rendre décisive.
[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.]
Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont
situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant
lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de
rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse,
Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les
populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un
moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de
voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur
curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui
leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater
l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou
presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car
Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On
avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à
l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que
l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés.
Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la
malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un
mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se
trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer
au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème
du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques
vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le
savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses
accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de
l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le
croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être,
et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et
intrépide coeur.
[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il
quitte Bayonne.]
Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur
les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de
l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de
l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général
Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la
brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de
Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les
grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait
donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait
jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru
rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du
midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les
vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos
divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de
l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco,
suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous
venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au
lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et
héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un
mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.
[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de
l'Andalousie.]
[En marge: Impression qu'il en éprouve.]
C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que
Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen.
La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les
armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne
sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans
la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois
recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait
été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à
venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui
était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux.
Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous
les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une
rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette
croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une
remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est
que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une
certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la
raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier
châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le
compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de
troupeaux.
Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de
Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans
l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme
certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la
Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui
apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un
prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi
d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur
Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible
Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en
toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise,
arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine
rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.
[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.]
Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres.
Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les
ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche,
toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne,
fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau,
excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux
de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec
l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une
secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel
état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée
des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le
Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc
passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le
déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la
grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche
tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu
des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter
pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre,
toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point
que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats
avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et
l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à
délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir
l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des
soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances
malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un
incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser
tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque
valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc
également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait
d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme
on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être
qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers
momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en
Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.
[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.]
[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il
ne l'est véritablement.]
[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général
Dupont.]
Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part
dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le
monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont,
apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que
celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12],
mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait
de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un
lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son
armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme,
dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans
leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général
Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour
impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte
aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les
mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses
fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue
des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa
volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général
Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré,
atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup
on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au
surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de
l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait
l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de
l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des
difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué
cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la
capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette
catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même
voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse
anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux
masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers
de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre
le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de
Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul,
il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck,
Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour
ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se
prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie,
découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa
destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.
[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je
dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de
Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de
l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de
la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui
suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa
influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le
général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire
beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps
après.]
[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.]
La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes
magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser
apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui,
sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens
du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques
paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre,
essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il
n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal
Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de
quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de
ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être
soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la
France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne,
recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On
croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était
satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant
par les correspondances commerciales les faits si graves qui se
passaient au delà des Pyrénées.
[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la
parole donnée à la Vendée de la visiter.]
[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle,
Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.]
Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour
s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication
avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la
translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre.
Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se
défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses
sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous
donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne
pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se
décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort,
Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en
route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en
expédiant autant qu'il en recevait.