Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette

mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs

fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou

six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à

terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui

suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du

général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les

ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du

désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses

efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans

l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes

françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le

rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son

débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur

Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ

14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et

d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la

condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant

d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais

c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de

l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes

de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute

leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les

bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du

mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger

avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur

et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant

avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est

peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide,

presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux

seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à

marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte

qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot,

il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat

français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition

à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le

soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu

étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il

fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher,

à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se

heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes

positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se

conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre

qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des

soldats de l'Angleterre.

[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en

suivant le littoral.]

[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.]

Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de

manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens

de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée

portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant

toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq

ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley

aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais

ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général

anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de

trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des

auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au

premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de

l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne

voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée

britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette

prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir

pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en

abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur

donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux

pour leur servir d'éclaireurs.

[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa

correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en

Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents

aussi précieux qu'intéressants.]

[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la

résolution de marcher droit à eux.]

À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal

dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le

débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de

courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ,

retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance

secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même

que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des

Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre

un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la

défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise.

Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi

d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où,

n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.

Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait

déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de

faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient

mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à

conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille

hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze

mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot

rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général

Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les

observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles

pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec

la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les

rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer

hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison

que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer

long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.

[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et

harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.]

En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général

Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des

Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à

marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même

irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui

tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.

Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou

le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près,

la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver,

mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la

chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il

eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait

pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.

[En marge: Beau combat de Roliça.]

Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience,

côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir

vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16

au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait

tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position

favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans

toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait

pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises.

Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça,

au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux,

fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en

serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17

au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde,

forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de

Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite

des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur

infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois

mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne

crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine,

car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y

être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir

avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément

au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour

descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le

long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec

résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général

Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les

brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la

brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à

sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les

prévenir à Zambugeiro.

Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans

des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux

qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer

le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du

terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis

charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au

pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il

blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il

soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un

art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de

monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit

exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche

marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain

de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro,

ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais

n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant

dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que

pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il

pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille

hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance!

Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre

au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de

Lisbonne.

[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades

Anstruther et Ackland.]

Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce

combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi

fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec

une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux

convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther

et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps

d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de

cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef

sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus

fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la

mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et

Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de

Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au

soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade

Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort

portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes.

[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux

Anglais.]

Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était

hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et

s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général

Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût

évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections

principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le

général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents

hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la

proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise

qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande

supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui

allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français,

conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde,

pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de

Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à

l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois

qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à

Roliça.

Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du

Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire

présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à

Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois

qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients

de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas

les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les

battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y

forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les

hauteurs de Vimeiro.

[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.]

Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro,

s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il

occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer.

Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots

avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une

victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une

nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il

savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi

inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère

qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La

chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin

qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de

Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens

de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de

hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à

sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie

établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les

intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se

renforçant les uns les autres.

[En marge: Bataille de Vimeiro.]

Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance,

les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un

seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois

débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et

précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le

21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions

convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général

Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins

défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être

plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce

mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de

rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son

adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui

fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à

l'autre.

Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par

leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et

leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde,

marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette

attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas

choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque

insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position

escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante

par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une

troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les

hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés

à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue

et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à

leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui

commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on

avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à

l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie

d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des

Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé.

Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il

gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli

par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses

braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer,

furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons,

qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la

situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le

général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave

cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les

sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second

régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien

que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se

passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison,

rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes

d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et

impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves

soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait

avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres.

[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire

sur Torres-Vedras.]

Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance

de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà

coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y

obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute

l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus

braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers

Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers

anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.

[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec

les Anglais.]

Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il

n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait

pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de

dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix

mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille

âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours,

être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait,

il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du

Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix

mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs

milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les

routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié

de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution

impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée,

qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti

que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et

la bataille de Vimeiro.

[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir

Arthur Wellesley.]

[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à

traiter.]

En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de

grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya

au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des

prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de

s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec

son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir

Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière,

n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de

l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette

victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement

attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne

connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui

pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de

trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir

pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié

la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du

corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si

faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann,

qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils

laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit

l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une

suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement

définitif relativement à l'évacuation du pays.

[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.]

Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part

au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition

des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du

Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il

retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les

conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne

présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité

dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder

autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les

Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral

russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule

d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu

sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le

faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît

les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que

l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa

flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer

Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il

réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que

peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte,

ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il

sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et

alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba

promptement d'accord.

[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.]

La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait

que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs

de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait

ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus

voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait

servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités

avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur

permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les

garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il

fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui

appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances

avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9

millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à

leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu

pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des

Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés.

[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 43 段