Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le

maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant

son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des

forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui

assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser

Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés

qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne

n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des

Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre,

la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause,

l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des

généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au

milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler

profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution

de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il

aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car

le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait,

les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des

alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à

Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de

Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et

Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des

Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore

d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance,

n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais

Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel

qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle

avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut,

elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment,

l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de

Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion

cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de

l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.

[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi

Joseph.]

Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph,

n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de

son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait

le système des exécutions militaires, de l'application à bien

entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la

soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux

volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux

ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser

en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée

à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble

de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde.

Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal

Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui

était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la

mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant

Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins.

Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le

général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de

partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour

Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès

qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En

attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les

jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté

des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop

heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la

responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il

le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général

Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux

monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille

hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même

le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda

cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le

général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne

tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à

lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de

Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien

concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive,

l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours

nécessaires.--

[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]

[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des

Français.]

Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le

général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid.

Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un

immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait

commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands

efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans

délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait

encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des

Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et

les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette

retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs

charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y

mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile

aux Français. Le transport des blessés, des malades, des

administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea

plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.

[En marge: Août 1808.]

Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti

un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph,

MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le

dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la

France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas

adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur

obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre

de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait

honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français

qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que

s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la

permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une

cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux

d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui

avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française,

c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point

Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero,

traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait

beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme

dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait

tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment,

et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui

suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de

cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille

individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à

cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait

ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils

disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de

se faire servir dans sa retraite.

[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.]

Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun

témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de

respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute

naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur

aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se

disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette

retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le

peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées

qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par

l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient

plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en

se retirant de Madrid.

[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]

[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.]

L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra,

Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa

route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en

plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit

beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence

qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des

sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à

empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à

blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait

s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols,

qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la

désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les

généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec

l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les

chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez

toutes les populations traversées.

[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.]

Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas,

ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir

encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les

provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne

de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient

ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener

le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre

inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre

Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès.

Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant,

outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du

maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les

réserves de Bayonne.

[En marge: Opérations devant Saragosse.]

[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette

ville.]

Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que

d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant

Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre

avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville

opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement

combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à

se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si

malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même

bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17

mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour

abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été

transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de

camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement

ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures

dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui

servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante

bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur

la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la

muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu

de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce

couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer

pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_,

espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la

ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en

possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant

réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches

ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut

furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général

Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la

muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui

n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une

enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues

barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au

delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles

dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse,

pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle

de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle

se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de

Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_,

but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de

canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur,

enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon,

tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le

_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur

leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres

soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire

brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les

débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se

battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se

vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait

essuyé le feu.

La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle,

c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré

d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient

logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché.

Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur,

mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était

mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison,

pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes

qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et

ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un

acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se

répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y

chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont

ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues.

Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil

de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie

dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux,

la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat,

soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient

soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient

pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut

attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile

conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup

d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier

et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le

second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions

environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents

morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e

et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la

fusillade d'Eylau.

Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure,

reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette,

qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons,

barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et

aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la

sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville

espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.

[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la

retraite des Français sur le haut Èbre.]

[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.]

C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de

l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos

généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de

sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient

acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à

Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée

française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés,

puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua

le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la

tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant

des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré

l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et

des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns

anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase

campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols

qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.

[En marge: Opérations en Catalogne.]

En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de

Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer

l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec

Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce

côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir

au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de

donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la

tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich

sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une

des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le

tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la

nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à

la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare

qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait

espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés

d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y

pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux

soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant

d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré

dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit

à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne

lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec

le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières,

sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier,

ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite

garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en

suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus

loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets,

déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos

jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards

habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi

éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du

général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière,

attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux

ordres.

[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le

chamois s'appelle izard.]

[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août

1808.]

Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne

que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si

facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir

laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet

échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque

achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos

corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper,

celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par

d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant

en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.

[En marge: Événements de Portugal.]

Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de

laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes:

c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant

la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute

l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en

faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au

midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant

toutes les communications.

[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.]

[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du

Portugal.]

Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols,

suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir

remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure,

de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française.

Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à

déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général

Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne,

sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre

de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait

envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours,

devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses

difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois

ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il

l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant

sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle

fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de

cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers

l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur

poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner

Badajoz.

[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du

Tage, les soldats espagnols désarmés.]

Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de

bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du

canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols

privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur

était nécessaire.

[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par

la crainte.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 43 段