Baylen.]
Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation
au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le
malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par
ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si
faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas
de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie.
Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen!
Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le
frappèrent d'une condamnation flétrissante!
[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.]
[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.]
La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle
négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on
n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au
soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne
s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en
trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois
jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants,
n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.
[En marge: Honorable conduite du général Castaños.]
La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder
des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui
préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on
l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un
triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une
véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui
dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la
franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas
d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national.
Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès.
Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous
oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont
odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous
rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et
les deux nations seront à jamais réconciliées.»--
[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.]
Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur
coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur
abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le
nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens
de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils
étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent
pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la
division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta
de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.
[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.]
[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.]
On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers
San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France
sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes
villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs
populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de
Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces
localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux
Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la
guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre
de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de
pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les
enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure,
les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique
désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles
représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient
sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les
continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les
faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en
plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des
traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes
rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner,
sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais
bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville,
gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait
refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les
Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers
prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une
des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré
d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison
fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour
nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par
mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand
intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général
Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit
des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes,
consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines
et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation
espagnole.
[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.]
[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port
Sainte-Marie.]
À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était
l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont
douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les
généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes,
pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de
s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie
avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se
contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on,
toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et
les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent
pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que
ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos
généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11
ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes,
c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le
résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être
égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant
dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers
jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres
rigueurs non moins impitoyables.
[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse
capitulation de Baylen.]
Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans
notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui
d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du
malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable
événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons
chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa
l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans,
toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal
d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction
à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première
faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par
les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle
toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se
contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue,
en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son
erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute
militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le
général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de
la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de
manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce
qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après
avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut
une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il
le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de
n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour
de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en
ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de
faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis
enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop
cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le
16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen
découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que
très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour
à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune
précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la
Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire
perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute
des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la
capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de
bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la
négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux
espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis
qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le
courage moral et le courage physique sont deux qualités fort
différentes.
[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions
toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens,
et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et
Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les
opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de
Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il
fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second
du discours qu'il prononça dans la procédure.]
Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position
militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en
changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel,
démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes
du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la
calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena
tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide
calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de
maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille
francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien
traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes
les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et
il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre
excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans
lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade.
Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés,
et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre
cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le
général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas
l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était
malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats
étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs
s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on
sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur
lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut
pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans
l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes
la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car
certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir
pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée
française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais
pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur
le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une
affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus
éclatant de cette époque extraordinaire[8].
[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le
dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les
malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les
préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit,
après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas
porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces
documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et
concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à
l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles
d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent
l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette
campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est
pas le moins important de ces documents, la correspondance du général
Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite
contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon
voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous
les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage
et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui
eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un
Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de
l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial
prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de
comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations,
prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois
exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés,
l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie
d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales).
Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur
(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen),
il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois
exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur
la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la
Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était
resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par
l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve
complètement éclairci, qui contient la justification du général
Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si
on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun
des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare
supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres
personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent
pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai
que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait
souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors
les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand
coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des
circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai
rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce
récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment
d'impartialité.]
[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.]
[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la
destruction de l'armée d'Andalousie.]
[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée
d'Andalousie.]
La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid
depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille
hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y
répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des
Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en
poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys
lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de
Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était
Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient
ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté
ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se
fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que
nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient
été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt
mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas
d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant
tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était
évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant
la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe
imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche
qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur
Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les
troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que
les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient
les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les
malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises
elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les
troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville,
de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort
encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer
que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde
impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû
donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des
troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un
général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu
battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les
vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à
se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une
grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était
possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette
capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi
du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de
Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il
fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route
de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade
Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la
connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée
de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et
43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze
vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort
de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se
battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières
aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles
placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes.
Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens
régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général
Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On
pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre
Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme
probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux
régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de
Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet
moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en
était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative,
et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté
au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait
réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal
Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général
Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore
80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une
pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque
instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés
par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le
répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de
guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était
frère de Napoléon[9].
[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit.
J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il
restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour
continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de
l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette
opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je
viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on
aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés
dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne.
Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait
naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux
préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille
hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait
à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de
ravages.]
[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter
Madrid.]