Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire,

profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un

aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que

le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce

qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du

Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir

complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est

point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et

il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le

canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence

de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général

Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en

cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles

sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On

repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le

plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen,

et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu

arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général

Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel

n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole

pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par

la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire

jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont,

n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses

ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une

trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses

officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est,

déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne

lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire

ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître

l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes

marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font

prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant

eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se

trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de

cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet

ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au

combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses

illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de

l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est

qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le

zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée

française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.

Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps

pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette

fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue,

les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la

nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils

voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière,

supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser

arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait.

Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta

d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le

cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols

pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa

gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la

proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par

lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux

général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps

avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint

par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta

ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son

désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].

[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure,

fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de

1808 à 1811.]

On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations

du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les

Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit

comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin.

Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou

quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se

sustenter.

[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]

[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général

Castaños.]

Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au

quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint,

annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases

équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen.

Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre

général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec

une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le

général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son

influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures

conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer

une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord

la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du

général en chef, et consentit à se rendre au quartier général

espagnol.

[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la

Peña.]

[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]

Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route

d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot

trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant,

se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour

s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que

toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à

discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une

réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour

l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on

répondrait dans deux heures.

[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]

[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]

Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes

détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en

s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses

soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous

les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait

compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais

presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de

faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général

Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut

les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage

abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de

Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur,

n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de

vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu

depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et

réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec

leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir

été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à

terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu

besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle

des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux

conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et

soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si

vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface

toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé.

Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils

eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource

que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une

ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et

ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient

inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement

physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle

faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de

l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par

terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs

armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de

recommencer un combat à leurs yeux impossible.

[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de

traiter avec l'état-major espagnol.]

L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale,

céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce

qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une

extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre

mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général

Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux

chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et

Marescot.

[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]

Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de

la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent

à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait

auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents

de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante.

Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers

français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine

général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du

comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs

instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les

divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au

combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au

sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général

Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant

à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou

ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les

généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car

ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils

consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les

divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc

qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs

à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa

situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât

prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient

ramenées en France par mer.

[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la

situation de l'armée française.]

Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses

prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur

les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions

pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel

et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis

que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces

conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises,

sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait

procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit

le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la

fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un

pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de

Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des

instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse

nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à

Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet,

on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait

ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et,

en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général

Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il

rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard

faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien

qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir

l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des

Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de

concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se

seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation

que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et

ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait

donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de

l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir

les affaires du nouveau roi.

[En marge: Conditions définitivement imposées.]

[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des

soldats.]

Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la

capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois

divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général

Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois

dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les

généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de

parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition

actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint,

mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la

lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il

venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les

premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en

fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de

nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou

resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour

seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne

déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les

leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et

Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et

qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.

Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs

obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient

leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt

de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de

s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif

débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais

des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños,

toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui

il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer

que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils

emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se

jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes

cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour

l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut

consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.

[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]

Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se

discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu

des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine

Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les

intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20

au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé

à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et

il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du

lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers

le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si

celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le

général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas

sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de

celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait

droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et

l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le

capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des

affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que

dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en

abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en

mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en

s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le

général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était

possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine

ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée,

une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être

même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux

négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.

C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au

lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français,

qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de

reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été

battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein

d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté

en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre

des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès

du général Dupont.

[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par

le général Dupont.]

Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les

trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger

définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité,

et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour

rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à

tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au

général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et

la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les

deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes

sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de

doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur

retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de

cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général

Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de

l'autre moitié.

[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.]

Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général

Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le

triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se

retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les

ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en

mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles

allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents

écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de

Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes

destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer

d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé

au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les

dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des

autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui

bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le

chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la

Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à

Sainte-Hélène.

[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la

division Vedel.]

[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont

envoie un contre-ordre à la division Vedel.]

Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à

Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la

Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On

prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation

fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors

d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient

pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six

heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour

l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une

infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni

vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais

aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux,

devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait

exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six

mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un

abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le

corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors

jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce

noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé.

Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter

la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer

l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs

espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace

militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus

terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient

pas dans leur première position. La réponse était facile, car que

pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire

prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait

répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on

répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes,

l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on

l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire

massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement

battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause

véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à

ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un

contre-ordre formel au général Vedel.

[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.]

Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division

Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher

après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel

responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer.

Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette

situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs

frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne

voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes

isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout

entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres,

et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de

Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à

partager le sort de la division Barbou.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 43 段