profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un
aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que
le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce
qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du
Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir
complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est
point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et
il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le
canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence
de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général
Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en
cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles
sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On
repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le
plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen,
et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu
arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général
Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel
n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole
pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par
la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire
jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont,
n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses
ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une
trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses
officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est,
déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne
lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire
ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître
l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes
marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font
prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant
eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se
trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de
cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet
ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au
combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses
illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de
l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est
qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le
zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée
française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.
Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps
pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette
fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue,
les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la
nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils
voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière,
supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser
arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait.
Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta
d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le
cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols
pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa
gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la
proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par
lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux
général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps
avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint
par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta
ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son
désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].
[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure,
fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de
1808 à 1811.]
On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations
du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les
Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit
comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin.
Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou
quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se
sustenter.
[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]
[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général
Castaños.]
Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au
quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint,
annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases
équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen.
Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre
général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec
une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le
général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son
influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures
conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer
une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord
la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du
général en chef, et consentit à se rendre au quartier général
espagnol.
[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la
Peña.]
[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]
Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route
d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot
trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant,
se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour
s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que
toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à
discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une
réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour
l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on
répondrait dans deux heures.
[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]
[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]
Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes
détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en
s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses
soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous
les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait
compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais
presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de
faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général
Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut
les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage
abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de
Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur,
n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de
vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu
depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et
réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec
leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir
été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à
terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu
besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle
des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux
conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et
soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si
vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface
toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé.
Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils
eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource
que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une
ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et
ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient
inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement
physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle
faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de
l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par
terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs
armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de
recommencer un combat à leurs yeux impossible.
[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de
traiter avec l'état-major espagnol.]
L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale,
céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce
qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une
extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre
mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général
Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux
chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et
Marescot.
[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]
Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de
la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent
à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait
auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents
de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante.
Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers
français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine
général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du
comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs
instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les
divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au
combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au
sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général
Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant
à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou
ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les
généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car
ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils
consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les
divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc
qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs
à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa
situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât
prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient
ramenées en France par mer.
[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la
situation de l'armée française.]
Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses
prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur
les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions
pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel
et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis
que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces
conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises,
sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait
procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit
le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la
fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un
pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de
Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des
instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse
nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à
Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet,
on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait
ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et,
en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général
Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il
rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard
faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien
qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir
l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des
Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de
concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se
seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation
que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et
ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait
donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de
l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir
les affaires du nouveau roi.
[En marge: Conditions définitivement imposées.]
[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des
soldats.]
Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la
capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois
divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général
Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois
dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les
généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de
parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition
actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint,
mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la
lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il
venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les
premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en
fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de
nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou
resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour
seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne
déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les
leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et
Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et
qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.
Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs
obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient
leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt
de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de
s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif
débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais
des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños,
toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui
il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer
que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils
emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se
jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes
cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour
l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut
consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.
[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]
Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se
discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu
des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine
Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les
intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20
au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé
à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et
il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du
lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers
le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si
celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le
général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas
sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de
celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait
droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et
l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le
capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des
affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que
dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en
abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en
mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en
s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le
général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était
possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine
ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée,
une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être
même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux
négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.
C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au
lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français,
qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de
reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été
battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein
d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté
en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre
des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès
du général Dupont.
[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par
le général Dupont.]
Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les
trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger
définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité,
et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour
rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à
tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au
général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et
la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les
deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes
sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de
doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur
retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de
cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général
Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de
l'autre moitié.
[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.]
Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général
Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le
triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se
retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les
ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en
mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles
allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents
écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de
Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes
destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer
d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé
au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les
dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des
autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui
bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le
chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la
Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à
Sainte-Hélène.
[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la
division Vedel.]
[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont
envoie un contre-ordre à la division Vedel.]
Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à
Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la
Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On
prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation
fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors
d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient
pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six
heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour
l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une
infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni
vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais
aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux,
devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait
exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six
mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un
abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le
corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors
jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce
noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé.
Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter
la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer
l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs
espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace
militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus
terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient
pas dans leur première position. La réponse était facile, car que
pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire
prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait
répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on
répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes,
l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on
l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire
massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement
battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause
véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à
ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un
contre-ordre formel au général Vedel.
[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.]
Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division
Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher
après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel
responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer.
Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette
situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs
frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne
voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes
isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout
entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres,
et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de
Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à
partager le sort de la division Barbou.