Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños,

mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même

l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite.

Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une

brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière

et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de

l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula

silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la

tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la

quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français

(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps

au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron

accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis

venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les

Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les

bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis

de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième

légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant

2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments

de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite

de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la

garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus

de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600

Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en

sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400

hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en

deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de

beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de

beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le

général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que,

craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en

avant.

On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle

d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par

les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur,

n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient.

Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.

[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du

Rumblar.]

[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on

rencontre en avant de Baylen.]

Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent,

quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et

dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un

bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais

il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi,

la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là

que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division

française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de

lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du

général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire,

des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie.

Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et

riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs,

était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne

serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous

n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde

des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté

par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la

journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient

trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée

placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar,

et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas,

nous barrant le chemin de Baylen.

[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols,

débouche dans la plaine de Baylen.]

L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la

route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la

brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers,

d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un

feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop

chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de

son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort,

l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux,

tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et

réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil

étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert

arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu

ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les

bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à

abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de

bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée,

bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers,

terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding

et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une

artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à

feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre

en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que

le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre

avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.

[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade

Chabert.]

[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.]

À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient

la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des

Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de

mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces

de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups

qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en

effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien

servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis

quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la

brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade

Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut

ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du

Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général

Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée.

C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en

masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen,

et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.

Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus

vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec

la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant

de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4

et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le

milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces

démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle

lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y

emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux

et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il

lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait

toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait

plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.

[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement

repoussés par la cavalerie.]

À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour

nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à

notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du

général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon

de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie

s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé

conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et

d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon

ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs,

et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons

soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus

sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les

bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur

leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.

La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de

la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la

dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne

le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris

laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier

à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés

de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà

réussi.

[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.]

[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses

de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]

Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête

aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le

général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses

cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les

forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les

Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur

corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se

maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le

brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval,

exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais

chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de

baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles,

qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur

d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois

supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen,

protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin

sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos

soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures

du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants,

et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part

ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les

courts intervalles d'une horrible lutte.

[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la

ligne espagnole.]

[En marge: Insuccès de cette tentative générale.]

[En marge: Mort du général Dupré.]

Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si

prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de

lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire?

On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du

canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la

Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de

ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général

pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses

troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la

cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris

de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger,

conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de

charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la

route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et

de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais

nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général

Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le

mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne

des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée

entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur

l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie

les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la

redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré

s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de

notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne

espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des

canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà,

toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on

désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts

héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.

[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.]

[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du

général Castaños.]

[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter

avec l'ennemi.]

Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf

heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés.

Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les

compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont,

désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa

bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses

soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple

des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes

d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils

aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de

nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu

franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique

facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de

Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent

cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des

Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons

d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se

battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la

mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils

désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce

champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste

pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y

voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou

blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres,

exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont

laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans

toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son

armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est

lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et

il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il

écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit

ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un

comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant

des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui

commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces

détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du

Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures

du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ

envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les

ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu,

annonce son approche au général Reding par quelques décharges

d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés

dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne,

les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées

du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à

trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général

Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que

celle de traiter avec l'ennemi.

[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès

des généraux Reding et de la Peña.]

Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de

Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à

son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding,

proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette

triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général

Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de

quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le

général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il

craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires,

adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en

chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.

[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux

espagnols.]

M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la

nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour

l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du

Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà

avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña,

moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions

espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais

provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce,

en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à

discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les

Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur

laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle

règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a

d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar,

qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est

chez les uns, le désespoir chez les autres!

M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé

d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños,

pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants.

L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre

dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque

insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi

va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en

ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur

s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue

suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans

auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant

à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à

Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en

décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de

vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par

un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre,

exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre!

Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le

temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune

souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne

ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa

faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était

jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance!

On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre

aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à

Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne

serait plus temps!

[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de

Baylen.]

Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel,

qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule

aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il

s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17

au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18

pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé,

disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction,

le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette

prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés

pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas,

que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer,

avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances

dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans

questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à

la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car

ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le

dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le

premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces

allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux

soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le

chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la

Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du

18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les

vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison

bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures

d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la

sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le

triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen

en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en

partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait

parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux,

et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de

Marengo.

Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout

avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon

de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des

gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que

celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul

est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il

possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse

entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On

l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de

l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours

invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant

sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas,

arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général

Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17,

se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux

heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur

est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause

du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À

chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour

se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à

Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le

combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos.

Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus

distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.

[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi,

quand la bataille était depuis long-temps finie.]

[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef,

attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les

ordres qui lui sont apportés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 43 段