ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient
un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient
pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française.
Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas
grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas
user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu
de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la
droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les
unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient
sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia
lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre
à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea
ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.
[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.]
La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses
forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il
pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu
de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le
général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour
savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et
lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui,
d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui
eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si
on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à
Andujar dans le calme le plus profond.
Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen,
s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et
partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils
avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du
général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division,
et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait
tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu.
Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et
d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de
ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin
pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à
la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé
précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les
contenir.
[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à
Andujar.]
Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi
devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva
l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander
le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu
lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait
paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et
cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division
tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir
occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la
deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la
journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un
sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était
pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à
Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce
point si important pour la sûreté de l'armée.
Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du
16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation,
céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi
qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une
attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les
soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent
des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on
allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas
effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur
l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant
loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur
qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les
Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de
leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre
chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon.
Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant
pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des
hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve
jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en
présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le
Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva;
mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel
en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc
aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés
de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols,
infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus
rare et plus lente que la leur.
[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour
s'y présenter.]
[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de
Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.]
Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au
bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait
sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de
l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant
Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille.
Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la
disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac
de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le
général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite.
Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes
devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques
centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon
ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le
général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir
trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par
plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en
laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert
s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena,
et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce
général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et
ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe,
commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena
l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands
cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le
général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson
où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait
embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que
quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.
Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut
sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui
venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de
les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible
de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond,
n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en
appuyant de ce côté le fer entrerait.
[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert,
croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à
la Caroline pour les en empêcher.]
Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la
division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester
fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque
sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait
si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des
proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les
reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent
exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes
irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar
fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée
véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait
par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces
indications se joignaient les instructions réitérées du général
Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen,
l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles
qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille
et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir
sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait
sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce
côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là
était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix:
étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de
sauver!
Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions
du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les
renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès,
n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la
Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être
tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le
premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois
évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!
[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.]
Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions
qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la
confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la
Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on
domine Menjibar et le Guadalquivir.
[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte
de renvoyer la division Vedel à Baylen.]
Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa
division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y
avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que
deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces
nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec
elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets
insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du
général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût
quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât
encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce
qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général
Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de
repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de
battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin
où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en
toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à
Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel
lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être
plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait.
Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la
guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées,
n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la
Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!
La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient
guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours
grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des
privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils
repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la
marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant
leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette
séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen
que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur
l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.
[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la
Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la
troisième fois.]
Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre
que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant
qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa
bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la
Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée
espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette
nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de
Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui
rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu
insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès
obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution
d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une
fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois,
quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir,
il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de
ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on
découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien,
ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le
moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier
passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer
derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il
n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas
de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les
chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure.
Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le
poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il
craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux
en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui
corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui
aggravèrent cruellement les siennes!
[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur
supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.]
[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et
résolution prise d'attaquer Baylen.]
De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la
Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de
guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du
Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des
officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées
principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle
d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de
sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on
pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des
insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur
quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à
lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec
comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une
manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où
l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante
des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur
résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de
leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient
que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer
un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du
général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il
allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de
clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un
moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général
en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on
attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños
pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas
s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la
veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du
côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il
faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la
responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut
convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny,
l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général
Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant
Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point
d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et
se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au
moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour
occuper l'attention des Français à Andujar.
Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis
que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le
Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de
concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du
général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui
faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.)
[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont
prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne
l'exécution de vingt-quatre heures.]
Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque
attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur
leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général
Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont
d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort
près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et
accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce
régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des
Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire
vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef
Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un
instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et
peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher
sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident,
par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux
bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait
vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se
concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres.
De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du
général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la
complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en
route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se
porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.
Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il
avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger
se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à
emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en
arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain
l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration
de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour
l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais
regrettable!
La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là,
en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et
Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des
gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver,
qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout
enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec
impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen,
soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar.
Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le
plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y
marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée
jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre
d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait
donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à
Baylen avant les Espagnols.
[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.]
[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.]
Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et
croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un
détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée
même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la
nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir
sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le
pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols;
mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se
contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain
temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf
heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait,
comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des
malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la
mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la
dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et
on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à
peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades
entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le
moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles,
faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante;
elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas
en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la
chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se
mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de
l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se
mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une
retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne
situation.