les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque
sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles
furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il
fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui
les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois
sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations
périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général
du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut
l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.
Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues
barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à
renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey
replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait
enlevés.
[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]
Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués
ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8
mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un
millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des
prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il
avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille
au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de
la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où
elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux
assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille
résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça
donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance
de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa
retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il
eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter
sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon,
lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête
des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,
sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les
montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de
cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général
était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de
_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là
une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les
meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une
grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération
qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route,
qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et
traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue,
était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher
droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé
d'Almansa, et de revenir par Albacete.
Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés
de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils
avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois
points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.
Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient
défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa,
le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune
difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva
même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il
arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une
véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée
à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait
été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout
près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.
Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait
laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si
sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui
avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement
prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché
assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le
temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière
lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en
battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de
blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine
complaisance à reconnaître et à proclamer.
[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]
Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la
province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait
enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer
ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la
punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci
avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les
soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour
eux, et grand dommage moral pour l'armée.
[En marge: La situation militaire des Français exclusivement
dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]
[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts
envoyés en Andalousie.]
Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la
bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près
en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent
beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant
Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité
d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées,
cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse.
Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à
l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était
sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et
saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans
l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la
terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le
général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins
maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une
colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco,
comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée
considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était
donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là,
le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la
Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse,
composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les
Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils
l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un
malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de
Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de
l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se
présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la
guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un
tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le
général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait
à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son
habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck
s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille
Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre
mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés,
dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie
avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être
entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger
les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de
direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait
envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division
Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à
secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert
avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les
circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la
Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc
faire auprès de ce général office de troisième division, en place de
la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant
déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que
trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un
superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent
officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne
semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient
pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous
Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère
envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de
punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de
Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey,
qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25
mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades,
aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer
toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas
moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le
général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on
verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de
l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord
reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de
forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid
à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt
Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre
remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général
Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le
midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se
réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous
les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15
au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.
[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la
Sierra-Morena.]
[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]
[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]
Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était
venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir;
position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à
l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et
où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante,
de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui
auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général,
comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu
à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en
arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les
deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin
dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter,
pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet,
parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de
ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction
entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était
l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient
les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri
étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à
cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les
femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et
signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette
fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard
des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui
plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des
vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde
Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir
cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de
nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le
capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de
chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les
habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de
médicaments de toute sorte.
[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]
Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des
inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant
confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de
Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi
n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans
cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin,
car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen,
jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par
Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline,
tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il
n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé
par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie
envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute
surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre,
quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans
les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la
Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu
saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année
précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de
l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner
eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que
demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient
bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur
blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce
moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant
privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance,
au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le
Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force
d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si
utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était
presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux
climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et
dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de
malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles
ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,
quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une
grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de
se mesurer avec l'ennemi.
[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]
L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance.
Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à
Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant
quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur
la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle
par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la
Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à
Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en
débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à
Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé,
et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.
[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]
La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise
en communication avec le général Dupont, était venue prendre position
à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des
défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le
Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le
général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une
surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que
l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée
française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de
laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le
désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les
uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi
audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer
entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le
nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de
l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser
sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les
maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700
hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les
marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce
qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant
des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux,
étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant,
qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La
division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces
d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du
général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les
Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les
quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la
division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700
hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont
s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas,
toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant
même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la
division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec
essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey
sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée
d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le
Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût
été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager
davantage au midi de l'Espagne.
[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la
position qu'ils avaient prise.]
Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de
bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les
insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie
Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15
mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à
Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20
et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant
Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs,
à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient
pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne,
pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment
qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était
facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double
marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le
général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à
Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au
delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14
ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux
ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées.
Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à
les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération,
qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,
n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer
dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui
paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive
rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à
Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette
position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour
Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la
Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une
défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne
point s'enfoncer en Andalousie.
[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi
sans rien faire pour le prévenir.]
Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant
rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,
ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à
Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur
recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une
continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés
par Baeza, Ubeda et Linarès.
[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar
le 14 juillet.]
Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent
le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le
général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur
jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant
Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse
Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de
Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter
la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.
Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes
régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment
enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus
de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées
jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp
de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait
dû envahir le midi du Portugal.
[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position
d'Andujar.]
Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en
masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les
hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa
position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du
pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins
de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les
Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la
plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de
l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.