Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé

les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque

sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles

furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il

fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui

les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois

sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations

périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général

du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut

l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.

Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues

barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à

renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey

replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait

enlevés.

[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]

Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués

ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8

mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un

millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des

prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il

avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille

au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de

la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où

elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux

assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille

résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça

donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance

de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa

retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il

eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter

sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon,

lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête

des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,

sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les

montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de

cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général

était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de

_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là

une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les

meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une

grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération

qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route,

qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et

traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue,

était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher

droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé

d'Almansa, et de revenir par Albacete.

Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés

de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils

avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois

points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.

Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient

défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa,

le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune

difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva

même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il

arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une

véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée

à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait

été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout

près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.

Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait

laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si

sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui

avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement

prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché

assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le

temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière

lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en

battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de

blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine

complaisance à reconnaître et à proclamer.

[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]

Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la

province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait

enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer

ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la

punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci

avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les

soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour

eux, et grand dommage moral pour l'armée.

[En marge: La situation militaire des Français exclusivement

dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]

[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts

envoyés en Andalousie.]

Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la

bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près

en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent

beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant

Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité

d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées,

cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse.

Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à

l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était

sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et

saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans

l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la

terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le

général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins

maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une

colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco,

comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée

considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était

donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là,

le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la

Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse,

composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les

Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils

l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un

malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de

Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de

l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se

présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la

guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un

tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le

général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait

à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son

habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck

s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille

Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre

mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés,

dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie

avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être

entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger

les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de

direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait

envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division

Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à

secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert

avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les

circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la

Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc

faire auprès de ce général office de troisième division, en place de

la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant

déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que

trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un

superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent

officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne

semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient

pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous

Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère

envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de

punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de

Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey,

qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25

mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades,

aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer

toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas

moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le

général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on

verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de

l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord

reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de

forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid

à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt

Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre

remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général

Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le

midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se

réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous

les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15

au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.

[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la

Sierra-Morena.]

[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]

[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]

Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était

venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir;

position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à

l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et

où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante,

de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui

auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général,

comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu

à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en

arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les

deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin

dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter,

pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet,

parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de

ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction

entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était

l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient

les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri

étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à

cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les

femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et

signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette

fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard

des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui

plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des

vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde

Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir

cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de

nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le

capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de

chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les

habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de

médicaments de toute sorte.

[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]

Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des

inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant

confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de

Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi

n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans

cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin,

car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen,

jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par

Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline,

tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il

n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé

par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie

envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute

surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre,

quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans

les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la

Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu

saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année

précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de

l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner

eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que

demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient

bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur

blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce

moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant

privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance,

au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le

Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force

d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si

utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était

presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux

climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et

dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de

malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles

ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,

quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une

grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de

se mesurer avec l'ennemi.

[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]

L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance.

Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à

Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant

quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur

la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle

par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la

Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à

Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en

débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à

Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé,

et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.

[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]

La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise

en communication avec le général Dupont, était venue prendre position

à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des

défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le

Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le

général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une

surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que

l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée

française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de

laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le

désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les

uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi

audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer

entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le

nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de

l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser

sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les

maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700

hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les

marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce

qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant

des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux,

étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant,

qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La

division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces

d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du

général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les

Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les

quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la

division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700

hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont

s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas,

toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant

même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la

division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec

essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey

sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée

d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le

Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût

été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager

davantage au midi de l'Espagne.

[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la

position qu'ils avaient prise.]

Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de

bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les

insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie

Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15

mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à

Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20

et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant

Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs,

à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient

pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne,

pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment

qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était

facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double

marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le

général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à

Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au

delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14

ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux

ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées.

Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à

les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération,

qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,

n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer

dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui

paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive

rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à

Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette

position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour

Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la

Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une

défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne

point s'enfoncer en Andalousie.

[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi

sans rien faire pour le prévenir.]

Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant

rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,

ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à

Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur

recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une

continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés

par Baeza, Ubeda et Linarès.

[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar

le 14 juillet.]

Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent

le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le

général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur

jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant

Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse

Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de

Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter

la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.

Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes

régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment

enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus

de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées

jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp

de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait

dû envahir le midi du Portugal.

[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position

d'Andujar.]

Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en

masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les

hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa

position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du

pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins

de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les

Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la

plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de

l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 43 段