La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne

une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des

Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les

preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans

leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,

ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient

remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur

l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de

don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des

Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par

Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils

ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée

par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette

victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,

suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de

nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du

maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,

redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient

les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un

et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,

l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand

péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il

avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions

Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre

la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de

Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre

à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à

Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première

condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à

l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,

il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,

toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans

la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un

échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au

moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois

quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.

[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake

et Gregorio de la Cuesta.]

Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la

division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)

et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes

d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie

de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand

rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les

généraux Blake et de la Cuesta.

[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]

Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le

royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien

qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait

exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il

avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se

composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes

régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,

gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les

levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus

puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une

grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.

Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour

invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,

n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et

s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes

régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus

généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui

avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la

province seraient envoyées en entier dans les plaines de la

Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,

issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher

fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans

sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne

dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir

devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait

grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,

et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait

tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût

pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que

réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide

de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de

descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en

attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les

montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut

obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il

aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens

bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,

au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif

de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il

fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina

de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits

pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de

venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici

invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.

Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et

il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour

concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne

de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des

chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter

qu'au nombre de 11 à 12 mille.

[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]

Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)

se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les

Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un

détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux

routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux

reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de

Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au

soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit

pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de

Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de

très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient

trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,

s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la

route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus

en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer

l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc

rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à

droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la

première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils

demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur

le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres

pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.

[Illustration: Le Maréchal Bessières.]

[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]

Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide,

environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en

présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble,

car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux

régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la

garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant

lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de

Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa

promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas

du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux

lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche

débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance

laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la

première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la

seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche,

devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite,

devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La

cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.

[En marge: Bataille de Rio-Seco.]

[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]

Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux,

gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent

résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu

d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans

l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu

bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne.

Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la

baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général

Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la

première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À

ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant,

et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du

désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les

arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de

nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle

fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers

royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se

croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant

_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300

chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde

impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive

l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant

les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à

Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur

Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la

première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,

celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté.

Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des

vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La

seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout

entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et

cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents

chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,

saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les

hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette

plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle

était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre

de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous

avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à

voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de

fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la

cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de

frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru

sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de

quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin

de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous

aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant

passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats

espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles,

s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le

15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles

qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant

comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée

pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui

des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent

passés au fil de l'épée.

Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de

l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de

cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70

morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien

conçue, et exécutée avec une grande vigueur.

Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha

vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient

de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes

espagnoles.

[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]

La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du

moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des

Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la

route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement

dans la Péninsule périr par la base.

[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans

Madrid.]

[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]

Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à

Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était

appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation

d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux

insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait

compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary

l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale,

rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles

caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se

rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au

milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de

la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui,

saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait

en tous lieux combattre et mourir.

Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée

française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y

trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à

s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le

servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu

à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils

n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne

qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les

magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés

de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.

Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce

qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et

surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux

de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses

paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après

leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le

corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à

l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre

hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et

inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et

de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé,

courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour

d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément

changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.

[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]

Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était

fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout

un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce

qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du

général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi

de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors

la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et

l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était

refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui

la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son

sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré

son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était

arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon,

de la Catalogne et de l'Andalousie.

On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer

jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général

Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé

définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup

de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de

Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était

porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à

Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des

combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes

même de la ville.

[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]

[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]

Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du

11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait

suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis

en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à

ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans

doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière,

mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait

passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le

21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs

bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de

Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en

cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un

étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont,

il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les

insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir

dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant,

et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le

maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,

quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles

accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes

qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans

les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent

ainsi maîtresses de la position.

[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]

[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de

Valence.]

Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre

la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il

parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé

qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse

plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de

Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et

formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six

fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur,

avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs

moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient

opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes.

Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques,

de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs

tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire

sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en

débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les

tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille

combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la

position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols

qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à

l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu

l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de

nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le

rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait

traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de

réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays

sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée

tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange,

et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27

elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux

par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de

chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de

palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était

faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils

avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils

arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment

nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite

de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre

sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village

de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar,

rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de

Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à

gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des

chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le

canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à

travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant

elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous

côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.

[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]

Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey

résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et

de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de

Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le

pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les

portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons

étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.

[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 43 段