une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des
Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les
preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans
leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient
remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur
l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de
don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des
Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils
ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée
par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette
victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,
redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un
et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,
l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il
avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions
Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre
la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à
Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première
condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à
l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,
il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,
toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un
échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au
moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois
quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake
et Gregorio de la Cuesta.]
Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)
et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand
rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les
généraux Blake et de la Cuesta.
[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]
Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le
royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien
qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il
avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se
composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes
régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,
gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les
levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour
invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,
n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et
s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui
avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la
province seraient envoyées en entier dans les plaines de la
Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans
sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne
dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir
devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait
grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,
et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait
tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût
pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que
réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide
de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les
montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut
obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il
aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens
bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,
au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif
de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits
pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de
venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.
Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et
il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour
concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne
de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter
qu'au nombre de 11 à 12 mille.
[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]
[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]
Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)
se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un
détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux
routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux
reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au
soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit
pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de
Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient
trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,
s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la
route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus
en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer
l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc
rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à
droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la
première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils
demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur
le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres
pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.
[Illustration: Le Maréchal Bessières.]
[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]
Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide,
environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en
présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble,
car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux
régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la
garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant
lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de
Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa
promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas
du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux
lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche
débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance
laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la
première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la
seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche,
devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite,
devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La
cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.
[En marge: Bataille de Rio-Seco.]
[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]
Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux,
gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent
résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu
d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans
l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu
bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne.
Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la
baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général
Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la
première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À
ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant,
et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du
désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les
arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de
nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle
fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers
royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se
croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant
_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300
chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde
impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive
l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant
les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à
Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur
Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la
première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,
celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté.
Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des
vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La
seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout
entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et
cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents
chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,
saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les
hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette
plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle
était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre
de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous
avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à
voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de
fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la
cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de
frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru
sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de
quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin
de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous
aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant
passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats
espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles,
s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le
15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles
qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant
comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée
pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui
des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent
passés au fil de l'épée.
Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de
l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de
cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70
morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien
conçue, et exécutée avec une grande vigueur.
Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha
vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient
de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes
espagnoles.
[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]
La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du
moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des
Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la
route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement
dans la Péninsule périr par la base.
[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans
Madrid.]
[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]
Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à
Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était
appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation
d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux
insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait
compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary
l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale,
rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles
caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se
rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au
milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de
la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui,
saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait
en tous lieux combattre et mourir.
Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée
française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y
trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à
s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le
servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu
à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils
n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne
qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les
magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés
de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.
Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce
qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et
surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux
de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses
paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après
leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le
corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à
l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre
hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et
inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et
de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé,
courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour
d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément
changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.
[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]
Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était
fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout
un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce
qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du
général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi
de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors
la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et
l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était
refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui
la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son
sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré
son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était
arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon,
de la Catalogne et de l'Andalousie.
On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer
jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général
Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé
définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup
de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de
Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était
porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à
Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des
combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes
même de la ville.
[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]
[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]
Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du
11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait
suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis
en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à
ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans
doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière,
mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait
passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le
21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs
bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de
Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en
cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un
étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont,
il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les
insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir
dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant,
et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le
maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,
quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles
accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes
qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans
les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent
ainsi maîtresses de la position.
[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]
[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de
Valence.]
Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre
la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il
parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé
qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse
plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de
Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et
formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six
fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur,
avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs
moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient
opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes.
Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques,
de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs
tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire
sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en
débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les
tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille
combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la
position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols
qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à
l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu
l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de
nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le
rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait
traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de
réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays
sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée
tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange,
et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27
elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux
par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de
chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de
palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était
faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils
avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils
arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment
nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite
de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre
sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village
de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar,
rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de
Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à
gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des
chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le
canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à
travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant
elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous
côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.
[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]
Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey
résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et
de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de
Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le
pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les
portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons
étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.
[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]