L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût

rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne.

L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré

le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait

permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un

enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de

l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa

contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des

volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la

situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant

conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du

général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à

faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi

de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été

arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour

franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel,

seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie,

de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et

de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec

12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ

17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui

intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la

Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la

Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et

devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des

troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient

contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à

moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait

le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille

hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois,

sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à

Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À

San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont

qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du

maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui

du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone,

car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait

d'y rentrer.

Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps

français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des

événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions

d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey,

la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant,

l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt

remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le

général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer

une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne

le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la

réduire.

[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à

mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]

[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des

Pyrénées pour en écarter les guérillas.]

Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre

précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de

Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer

l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de

faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir

d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour

lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le

suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal

Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la

Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille,

battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième

enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville

importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de

Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six

anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,

enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,

les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux

six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait

joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait

donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la

plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient

partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de

douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés

primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve

considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui

grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions.

Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute

Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été

un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant,

croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à

Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes

chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de

gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en

compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais

provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces

colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte

des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y

prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient

besoin.

[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au

secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]

Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il

fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les

choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort

de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française

lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,

était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.

Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes,

sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de

l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir

ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de

Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de

rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne

stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut

néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes

nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay,

devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux

régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui

faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne

heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les

corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la

division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux

détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en

conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de

bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille,

Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt

dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve

stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui

avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui

pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à

Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux

bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second

bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il

parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la

Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni

l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France

lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de

dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,

les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la

plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres

assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté

des chefs qui seraient chargés de les commander.

[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation

du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du

nord et à escorter Joseph à Madrid.]

Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces

nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins

du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois

régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division

Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de

siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les

Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il

chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le

général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui

donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les

travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et

beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En

tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux

régiments en marche vers les Pyrénées.

Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne,

le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la

marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord,

lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus

inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre

étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,

et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le

commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne

depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades.

La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la

garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde,

composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde

de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du

général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut

réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades

sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général

de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et

un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde

impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment

provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7

mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de

Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps

composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de

marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des

garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes

le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de

l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la

Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.

[En marge: Juillet 1808.]

Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille

hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient

répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le

maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en

Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant

Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos,

sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les

divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une

guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même

plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu

aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part

en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,

interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque

corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire

à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu

sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour

comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût

réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin,

des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes

armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne

et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans

cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en

Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant

sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être

sur tous.

[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la

brigade du général Rey.]

[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau

royaume.]

Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon

décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade

Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue

du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à

Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,

d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les

autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt

pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à

la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne

junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le

cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal

l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa

figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était

étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute

naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus

défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un

gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il

avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières

étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât

quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en

le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,

comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un

malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du

tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.

[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de

l'Espagne.]

Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria,

furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà

regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées

passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur

lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les

soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les

lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai

personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à

l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut

cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,

si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...

telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant

aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il

voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes

ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes

quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires

français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste

tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait

bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et

irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats

commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres

cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient

souvent les victimes.

[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]

Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon

toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût

pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait

l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait

trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait

encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de

forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage.

Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des

troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en

Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas

l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons

ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent,

et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir

l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait

une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les

instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant

expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable

sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin

d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus

souvent exprimé dans sa correspondance.

[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille

pendant la marche du roi Joseph.]

[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général

Verdier.]

Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,

la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en

Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec

deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que

Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise,

régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et

une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait

enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures,

resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries

par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut,

sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque

décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille

fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout

entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.

(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi,

malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre,

de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les

assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,

renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans

difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les

insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans

cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite,

Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort

château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de

Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de

Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante

batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette

attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux

autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au

centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié

ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.

Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers,

soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent

tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,

que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent

envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs

endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart

étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points

d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du

monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie

espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui

répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où

nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui

avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix

mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de

larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux

deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à

l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles

essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si

terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts

des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même

au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général

Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se

procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il

trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille

ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz

et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid;

mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient

peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait

contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens

de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à

découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de

canon sur la tête de ceux qui les défendaient.

Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il

s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,

après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave

par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre

d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu

à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles

difficultés.

Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des

moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur

cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques

jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement

fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya

sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et

plusieurs convois de grosse artillerie.

[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de

Saragosse.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 43 段