de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la
Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les
alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des
bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et
lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la
fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux
flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un
vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la
Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque,
une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de
l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans
l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les
défenses et les batteries.
[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs
d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.]
En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras
dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes,
l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il
forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus
hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être
à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre
long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait
fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent
seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet.
Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre
cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à
la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de
chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse
artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent
une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de
vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre
de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir,
exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et
privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le
plus de mal.
[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à
canonner la flotte française sans lui faire de sommation.]
[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.]
[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et
les Espagnols.]
[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.]
Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se
donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et
deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze
bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le
_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché
de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir
d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui
les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux
celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate
qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une
vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la
marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de
l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et
coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à
trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le
lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans
interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes
circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat,
nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord
sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués,
46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient
détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était
agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour
un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une
boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire
pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une
rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit
insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir
quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se
rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et
refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux
conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent
décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en
concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait
agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était
obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue
à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la
proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M.
de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour
préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral
Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du
général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y
consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la
présence de l'armée française.
[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des
hostilités.]
Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être
sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il
n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette
masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas
propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant
beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait
découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on
recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la
sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite
sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire
détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard
heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait
tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou
une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.
[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral
Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il
est obligé de se rendre.]
[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]
Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le
général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la
reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait
justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour
se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les
moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une
lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne
pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au
moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une
armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et
constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si
mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux
dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les
officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance
maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à
terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port
qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après
l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et
chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense
danger!
L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont
n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats
au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout
s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le
renforceraient en route; qu'une division française, traversant
paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion
de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général
Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à
Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur
l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés.
Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.
[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue,
sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.]
Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de
soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté
ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il
avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un
moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait
retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à
Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la
défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait
dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans
l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa
position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville,
l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de
Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des
défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ
vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle
situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi
la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était
bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri
qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il
prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de
rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à
sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la
Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de
l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.
[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce
qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.]
Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et
lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols,
aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement
ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi
une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à
défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue.
On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de
vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois
ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait
d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés,
des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers
qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt
destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la
cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des
autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général
Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans
les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces,
on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait
habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux
atrocités commises par la populace.
[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.]
On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue
à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les
cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos
soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun
pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en
Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés,
quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait
ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur
une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.]
Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous
les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres
commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient
enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la
fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment
pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les
marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des
troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous
les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville
d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques
ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser
inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien
organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à
droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première
brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à
gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville,
la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement
où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se
soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts
demandés à Madrid.
[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de
la position de Baylen.]
Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se
rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il
n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont
eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur
la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen,
passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les
défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on
était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept
lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance
de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus,
il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était
la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les
défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à
prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la
sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à
Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des
défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des
coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du
Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un
endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en
défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être
passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu
en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le
fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les
raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une
véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen
même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés.
Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de
réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général
Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à
franchir la Sierra-Morena.
[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer
l'insurrection espagnole.]
Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on
avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général
Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle,
celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre
avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté
devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de
combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé
sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division
Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont,
arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville,
avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels
il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle
d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de
succomber.
[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
dangers que courent les divers corps de l'armée française.]
Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On
ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et
tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de
l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en
apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets
appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand
VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes
régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur
le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il
était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal
Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux
de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à
Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci
revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de
la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que
le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
partirait pas, et que cette formidable armée française serait
probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles,
fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite
consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des
gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la
Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la
joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait
de leur fournir tous les secours possibles.
[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours
au maréchal Moncey et au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena,
et instructions données au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle
puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général
Dupont.]