et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils
sont importants à constater avec précision, parce que le général
Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir
vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient
du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états
particuliers de Napoléon.]
[En marge: Arrivée à Baylen.]
Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et
résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et
frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4
juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de
l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de
marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à
réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son
corps d'armée.
[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]
À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient
se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé
jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands
qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans
de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on
appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le
Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires,
le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont,
qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit
mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à
descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de
l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.
[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la
grande route d'Andalousie.]
[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont
d'Alcolea.]
La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était
pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue
suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est
tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le
pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de
soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les
cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui
est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au
pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue,
située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine
de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de
quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont
d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une
sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au
village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au
moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre
et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et
d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite
qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs
d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village
d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches
à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin
encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les
assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant
passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou
quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.
[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]
Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les
oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps
qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux
lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin
en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le
général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux
bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de
réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs,
rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses,
et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia,
pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de
marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne
pas perdre du monde en tâtonnements.
[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]
Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant
engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le
général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute.
Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive
fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent
dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La
redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le
franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur
capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième
légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que
dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et
passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut
bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général
Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps
espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le
Guadalquivir en désordre.
Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués
ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans
l'intérieur du village d'Alcolea.
Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le
fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau
en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont
la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi
comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous
livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.
[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]
[En marge: Sommation restée sans réponse.]
[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]
[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]
[En marge: Sac de Cordoue.]
On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour,
et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la
belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général
Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître,
et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une
armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le
corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des
Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent
d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les
officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était
donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une
beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient
embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette
résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les
occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres.
Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le
pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat
dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une
des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée.
Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas
grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la
guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils
pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils
voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de
fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres
entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère
de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes,
firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et
il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres
soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont
de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire
aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution,
et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à
piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce
moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos
soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit
plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la
générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il
n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées
hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux,
l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le
sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse
hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant
plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à
côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.
[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]
Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes,
redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés
habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés
pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris
d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux
saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les
couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On
retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût
aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à
leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva
porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris
plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et
provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé
à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant
des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour
payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés
rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée
française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans
leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses,
c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et
qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments
que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se
rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers,
combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement
pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter
en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des
soldats de leur nation.
[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux
généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée
d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient
indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et
fort détaillée.]
[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
et redoublement de haine contre les Français.]
Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et
exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la
terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet
de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur
lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres
couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères,
car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage
avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de
quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri
néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez
détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la
haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
et, autant qu'on le put, on tint parole.
[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]
À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit
nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient
répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés,
envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou
blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances
atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ,
envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La
femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été
assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut
lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement
de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à
fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans
Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par
conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les
habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre
considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec
un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres
quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à
moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale,
la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées
victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au
massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit
frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi
un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme
ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe,
qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.
[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des
renforts.]
Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette
grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais
n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en
mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les
avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à
vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général
Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne,
sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous
les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine,
après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir
néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de
la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les
courriers sans en laisser passer un seul.
[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour
s'organiser.]
Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue,
attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de
consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes,
se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique
moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et
commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les
rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient
formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les
instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui
préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la
situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la
non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral
des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à
Cadix.
[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu
à Cordoue.]
[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
française.]
L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé
de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace.
Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se
maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir
égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à
demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter
contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à
quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à
cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres
espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix,
près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état
d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux.
Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins
auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des
vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés
aveuglés et d'ennemis barbares.
[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général
Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne
au fond de la rade.]
Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de
Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il
avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait
proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en
s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division
espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à
prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à
faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on
affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements
maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours
des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont
qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant
certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de
l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le
mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait
continué d'occuper l'entrée.
C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps
que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais
bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents
du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de
gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte
française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un
grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.
[En marge: Description de la rade de Cadix.]