Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son

chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité.

À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des

principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général

Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres

pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de

Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures

du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup

de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière

sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le

pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la

Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui

en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le

général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs

du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution

accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur

leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie,

et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y

eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se

pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de

la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le

général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division,

le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga

promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un

assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés

composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des

Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid

consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui

l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin

des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et

si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques

cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à

travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on

méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes

régulières et habituées à vaincre l'Europe.

[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés

de Saragosse.]

Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité

d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de

Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup

de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de

la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra

plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que

l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on

croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité,

mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce

qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même

confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait

organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois

mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six

bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de

Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée

d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que

les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des

Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En

marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les

villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra

même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que

toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et

conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des

moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans

l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face

de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se

porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et

tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du

rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les

hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de

Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant

précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les

ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu

en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens

violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force.

Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même

on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses

jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les

positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les

lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent

quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de

charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller

la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et

grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes

morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux

insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur

fuite à travers la campagne.

[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.]

Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la

campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se

porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les

villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est

la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les

journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre

la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée

les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré

ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé

devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de

Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10

mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en

avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était

pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un

premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne,

tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que

de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc

le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui.

Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur

firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour

les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un

millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans

l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine

d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans

espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent

entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes

choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits

combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de

l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous

la lance des Polonais.

Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,

rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les

traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer

précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne

les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au

lendemain son apparition devant Saragosse.

[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]

[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville

importante, et nécessité de s'y arrêter.]

Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive

force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille

cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes,

remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se

défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les

intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages

voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par

un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros

couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait

Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât

au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez

mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits

qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se

plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y

avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister

à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans

pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue

inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient

de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils

étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs

sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux

auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.

Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite

troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense

population de furieux, et entendit partir de toutes parts une

incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale

force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que

six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre,

et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne,

réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en

artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et

qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,

mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur

pris, conquérir l'un après l'autre.

[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.]

En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature,

mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la

campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le

contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la

campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de

gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille

Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone,

depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone,

Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux

étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque

sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins,

ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la

division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main

au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route

de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se

passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division

française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande

route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,

en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa

division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva

fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le

régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le

général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur

parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les

prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un

moment, dans cette place importante.

[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.]

Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des

forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos

troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des

rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait

pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui

coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est

l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.

La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette

rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme

dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule

au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général

Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de

prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le

général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,

avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller

ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,

parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent

le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi

aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi

jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger

sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les

villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout

autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts,

rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il

prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de

tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg

d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui

fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient

des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des

pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au

passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au

premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont

lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après

avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7

juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques,

sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière

des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers,

des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se

couvrir pour combattre.

[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur

le Llobregat.]

Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général

Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat,

occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.

Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à

intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le

général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir

un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois

colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe

du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de

l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés

par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup

d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent

San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants

dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du

peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un

peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint

dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout,

étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et

la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une

multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le

général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne

que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal

Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls,

tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à

Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.

[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi

de l'Espagne.]

Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des

ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les

Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de

l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,

s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un

état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en

attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal

Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le

maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général

Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le

général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que

commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur

la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du

maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division

Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante

par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont,

revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée

vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la

capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie

et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché

qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la

province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point

Guadalaxara.

[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.]

Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français

de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être

suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500

cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de

10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa

réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière

réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le

départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles

désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que

ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey

entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises,

jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier

jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le

quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte,

pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi

qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur

accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey

ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout

des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la

guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le

servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du

centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le

calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune

difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il

alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.

[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général

Chabran le temps de s'approcher de Valence.]

Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des

nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il

comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le

séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne

laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien

ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que

l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux

massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la

population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était

informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait

que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la

mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de

s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas

déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit

le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour

Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au

moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se

proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses

troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur

la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette

manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages,

mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection

le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.

[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.]

[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le

général Dupont y arrive.]

Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers

l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été

rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient

les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et

par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer

la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les

marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous

les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs

et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les

Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4].

Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette

province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume,

apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine

contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions

infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans

éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena

(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre

mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le

théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de

Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les

populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés.

Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños,

commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à

la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents

qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup

d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce

qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone,

de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à

rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être

enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être

un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec

soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le

soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de

réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces

considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature

à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de

fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir

toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait

guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout

en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major

général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la

réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer

l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une

_promenade conquérante_.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 43 段