Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,

s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,

Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre

de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent

été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées

à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale

aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie

dans ses progrès.

[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]

[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant

en chef de l'Aragon.]

[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de

l'armée française.]

Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière,

comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole.

C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant

Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À

l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,

le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à

l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant

timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et

remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le

lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et

s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général

Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la

main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la

Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté

aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on

fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son

ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph

Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du

royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans,

ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement

résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les

regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne,

et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa

patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi

qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces

particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général.

Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort

brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien

professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs

lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la

politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme

héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du

commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une

levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population

aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé.

Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de

l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes

françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre

droite, et en arrière même de nos colonnes.

[En marge: Juin 1808.]

Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût

concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous

l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les

événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette

insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes

classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et

bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements

insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour

se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur

fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,

férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique

enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que

l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le

résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des

anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour

opposer à la France ses propres armes.

[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection

arrivent à Bayonne.]

Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne

furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait

Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers

jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à

droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les

Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des

communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce

moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus

souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français

ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la

Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les

autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation;

mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le

courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de

mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par

les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des

lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.

[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir

l'insurrection espagnole.]

Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de

Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près

de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur

accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour

arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il

avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du

maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières,

composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle

avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes,

et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division

Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro

13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a

vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps

polonais admis au service de France, et consistant en un superbe

régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le

titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de

15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,

troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené,

soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et

15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les

faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du

camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à

Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et

l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus

d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.

S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait

pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y

suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à

réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier

remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne

formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le

titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à

recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans

ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils

avaient à parcourir.

[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e

régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et

16e.]

[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la

complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait

naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant

de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les

numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32,

qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,

et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes.

Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés

avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient

détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y

avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts

pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient

pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de

réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du

général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des

divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes

bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie.

Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui

concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait

Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces

catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art

prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut

surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art

prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de

l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.]

[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et

au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.]

[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.]

[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.]

Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño

avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour

faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général

Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à

cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les

lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six

bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques

troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant

un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur

Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.

Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait

précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion

avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force

devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au

maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec

Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur

Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il

expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et

donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé.

Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée

la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une

colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à

gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits

vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de

Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps

auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y

retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient

pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.

Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes

(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général

Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division

Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la

Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de

Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le

maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.

[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.]

[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.]

Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix

que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il

avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui

semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et

où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il

avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède,

une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût

ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant

expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la

nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le

général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la

Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait

toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de

maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas

qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas

lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue

dans ses faveurs et ses rigueurs!

Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne,

sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers

renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du

général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle

pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui

donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de

la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à

Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de

Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La

division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la

frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments

suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait

concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à

20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et

troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir

l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut

prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui

préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de

l'amiral Rosily.

Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux

divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car

ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient

considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les

cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille

hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient

accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez

pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point

l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre

fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais

royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans

lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les

caisses, tout le bagage enfin de l'armée.

[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général

Verdier.]

Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord,

indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour

les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général

Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ

deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur

Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont

sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par

les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au

matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de

gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille,

avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de

matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon

montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient

façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers

retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de

bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos

jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on

avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut

si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner

Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins

dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en

tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes

qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On

prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches

d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à

leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière

exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de

30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut

immédiatement distribuée.

[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.]

Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande

idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le

général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au

corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle,

qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les

10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à

la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée

d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche,

d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid

par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,

qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir

traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le

général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement

en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc

traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à

Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général

Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur

Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie,

et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant

toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et

mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces

obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur

de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de

l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une

incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de

baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres,

qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés

de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas

se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants

de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent,

cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre

pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission

envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace

sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le

général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara

de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.

[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de

Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.]

Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade

sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général

Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils

avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire

de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui

ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent

que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de

leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua

prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y

entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de

l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il

traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme,

qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte

de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques

instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues.

Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux

sanglants de son cadavre.

[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du

général Lasalle au pont de Cabezon.]

Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre,

causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré

lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression

douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une

populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte

au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid.

C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle,

partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier

de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en

fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille.

Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était

tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec

la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français.

Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les

plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort

semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit

avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques

déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de

l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine,

et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la

Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel

passait la grande route de Burgos à Valladolid.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 43 段