Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous

beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé

par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il

entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;

ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après

avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,

toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple

espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à

faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse

pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la

suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les

Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les

forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême

sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des

émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la

Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq

mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la

trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure

aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.

Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles

des hommes.

[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque,

s'associe à l'insurrection.]

Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au

camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le

général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il

ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme

tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre

que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le

pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup

ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé,

plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions

du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout

aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses

collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat,

envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru

accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un

prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration

française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru

pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi

générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y

associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de

Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite

qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait

au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il

s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le

reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18

mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au

soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En

décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au

général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta.

Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.

[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.]

L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de

l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et

consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le

haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un

officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les

bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à

la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le

gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,

en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta

aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux

Français.

[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le

comte de la Torre.]

L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette

province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les

commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres,

et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique

vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup

de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour

de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz

s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le

drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui

retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se

porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais

n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les

accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux,

et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit,

s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le

comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le

tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect

comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée

téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à

parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés.

Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en

prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications

arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait,

disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations

du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit

son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le

poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un

asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort

de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la

suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les

armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de

Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près

d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps

d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à

la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles

entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur

offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur

dévouement.

[En marge: Événements de Grenade.]

[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.]

À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea

également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il

lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint

Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute

l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré

avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la

turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général

Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de

la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui

n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la

guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30

était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on

demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi

prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on

obligea le gouverneur général Escalante à former une junte

insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut

aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune

professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M.

Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions

et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse

population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la

manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses,

l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon

voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route

d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui

les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait

qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en

suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva

déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené

à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,

fut nommé commandant général des troupes de la province.

[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de

plusieurs autres Espagnols suspects.]

Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À

Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent

assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de

Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles

Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à

l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans

une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut

lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres

personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé

Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à

introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés

pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et

déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient

plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple

assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat

des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt

obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le

savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le

meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation

espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un

crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se

débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y

avait été fusillé par les paysans de la Manche.

[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.]

[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des

Baléares devait se rendre à Toulon.]

Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène

avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de

mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral

Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la

flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de

proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut

formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre

expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait

aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui

furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à

l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24

mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez

de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les

commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la

main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.)

[En marge: Horribles événements de Valence.]

[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de

Valence.]

[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]

Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et

avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse

Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention

à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,

n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour

même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se

souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur

populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui

contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les

Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de

lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans

l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.

Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et

audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se

rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista,

qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui

complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il

l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux

peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,

principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions,

le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La

formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus

grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de

la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez

énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,

riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en

masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui

s'empressa de les envoyer.

[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.]

Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du

patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées,

semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur

un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne

entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de

l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid,

et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de

Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée.

Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les

fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à

Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon,

présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces

dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule,

qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière

nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les

vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces

barbaries celui des plus nobles dévouements!

[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]

Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait

de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don

Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la

junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce

que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour

rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le

troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le

bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de

l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à

Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui

s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père

Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins

courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un

ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à

la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes,

s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait

arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour

la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint

à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une

populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la

ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré

de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat,

l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et

promena sa tête au bout d'une pique.

[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine

Calvo, scélérat venu de Madrid.]

[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre

les Français détenus à la citadelle.]

[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de

Valence.]

La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes

classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse

française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les

dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans

parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui

s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une

victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain

Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un

fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions

s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes,

lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.

Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ

plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion

extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et

était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème

ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser

d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la

citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants

attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux

établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité,

et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo

avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste

agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de

pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y

consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une

poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit

dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux

Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient

précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces

infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,

par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À

peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils

furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang,

épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur

restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires

allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener

avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un

lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice.

Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur

gouvernement, sans y avoir aucune part!

[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de

Calvo.]

[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la

junte.]

Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace,

ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté

de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de

dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put

prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher.

Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand

scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit

malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne

sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de

l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les

laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des

membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.

[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo,

et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.]

Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père

Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte,

attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint

à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux

Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa

prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les

brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à

s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la

juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque

peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.

[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de

la Catalogne.]

Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de

la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La

puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes,

habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de

s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes

les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les

lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais

le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français,

moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et

du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait.

Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune

peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à

l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port

d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les

récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce

témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait

de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans

les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple

des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se

procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre

accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du

fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé,

disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la

ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes

comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments

italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le

fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau

tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée

française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection.

L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur

conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des

Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si

près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et

Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 43 段