HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME NEUVIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1849
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 3 décembre 1849.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
BAYLEN.
Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
-- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
-- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
-- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
-- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
-- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
-- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
-- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
promptement et cruellement puni de ses fautes.
[En marge: Mai 1808.]
[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses
illusions sur l'Espagne.]
Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne
et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il
aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt
universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les
cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les
Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une
insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà
détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir
regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute
commise à Bayonne.
[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des
événements de Bayonne.]
Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps
par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant
paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour,
d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la
reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement
éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente
s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et
même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une
régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon,
animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur
fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de
leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et
irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même
eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci
ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance
d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la
tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du
repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos
loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des
campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa
manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789,
avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il
allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions
démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation
du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les
deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de
la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se
mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire:
c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il
allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le
monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir
à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un
torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté
de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut
peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en
repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux
il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait
tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus
puissantes armées et les plus grands généraux.
Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de
celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et
le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés
isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater
l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les
contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une
main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le
détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des
couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait
dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement
soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos,
ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au
sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène,
Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout,
peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en
admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre
la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée.
Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes
soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à
Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la
droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec
environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme
la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les
Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans
doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par
une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien
évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer
une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement.
Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec
tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente
passion près d éclater.
[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était
dans les hôpitaux.]
[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]
Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée,
accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne
en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville,
devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le
tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à
Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà
les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre
lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la
population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription
générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France,
et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces
projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers
détails. Des quantités considérables de menottes avaient été
fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée
française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux
conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en
avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où
cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée
française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à
la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une
expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des
attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule
d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une
nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
tous les emplois.
[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]
La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire
déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être
violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à
deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en
allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant
armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à
l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques
jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta,
non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne.
Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un
asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la
Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de
troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse
et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils
avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux
espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette
désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la
malheureuse Espagne.
[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]
[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]
Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était
le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si
on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et
c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps;
puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné
d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et
renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général.
Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et
c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il
fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au
service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding
avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être
joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper
Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois
régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga,
avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le
général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait
qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non
celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être
déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités
militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient
volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre
violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât
d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui
attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir
immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à
coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée
de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se
servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les
Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la
campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur
Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui,
pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
qu'elle est émue et excitée!
L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue,
que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et
on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple,
les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble
avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans
cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la
curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il
ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste
incendie.
[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à
Ferdinand VII.]
[En marge: Effet soudain de cette publication.]
Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la
nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand
VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à
la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur
de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque
par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à
Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour
qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance
officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la
captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et
cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané,
général, immense.
[En marge: Insurrection des Asturies.]
[En marge: Déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]
À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux
circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte
provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et
secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté
le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de
Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde
se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée
par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les
innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il
n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et
le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par
l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens
des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin,
le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les
déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour
son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de
Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on
n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements
de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de
la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par
l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On
fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection,
dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour
une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la
Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à
Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de
Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur
et écrivain.
[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]
Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et
le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans
les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en
arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols
envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux
offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une
insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le
colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment
d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers
lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le
mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq
personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour
apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte
voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de
l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à
des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé
séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait
le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à
les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour
empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt
l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement
sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
plus dévoués à leur pays.
[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]
[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir
cette agitation.]
[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
sert pour faire éclater l'insurrection.]
L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours
celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le
maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où
ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà
transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente,
à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les
coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon,
que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer
d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus
long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies
par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au
signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de
subordination militaire et administrative dominait dans cette
province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme
sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un
peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à
maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs
militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme
prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment
de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la
main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi
à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de
l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la
Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On
avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans
les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas
osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter
le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce
spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs.
Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut
envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on
n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit
obligé de s'enfuir.
[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme
dans les Asturies.]
Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre
déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et
la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante
ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut
immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons
abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de
Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux.
Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le
besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et
on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme
excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de
ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la
sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du
Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population
insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les
nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire
de quelque valeur.
[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]
En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice,
afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre
Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au
placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de
quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime
qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
généraux.
[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la
Vieille-Castille.]
[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]
La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À
l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon,
l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes
formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une
levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine,
et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à
Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à
l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements
insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don
Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les
Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût
résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait
recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la
blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient
d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier
agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et
de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de
Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon
avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications,
s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de
la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre,
paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons
fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes
françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée
par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce
spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait
comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée
en masse et sa déclaration de guerre.
[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée
française.]
Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont,
la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea
aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un
collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni
au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même
exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces
nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la
cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à
Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient
guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale
croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède,
qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât,
assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de
l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient
partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes
espagnoles.
[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]
[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]
[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de
l'ancien régime.]
Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau
centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti
des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle
n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint
Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à
Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de
Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution
française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux
nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec
des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre
les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à
Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le
nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec
Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent
d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de
Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun
accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le
soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des
soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la
Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes,
l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme
et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était
transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville
resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration
de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et
puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se
proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au
milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet
enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte
comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la
démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de
secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en
son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec
elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui
ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le
sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des
tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la
prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la
multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au
milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à
s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées
par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la
France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi
de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême
d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à
Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En
déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les
armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et
on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin
d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et
appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des
étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques
promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de
Solano, capitaine général de l'Andalousie.]
C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del
Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des
nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à
l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général
Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé
à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la
population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits,
très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il
l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville,
avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les
conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de
défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de
généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut
d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle
fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se
rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait
déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de
condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de
Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez
le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à
commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait
pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut
cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du
consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant
de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se
réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
favorable pour sortir.
Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait
sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et
bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine
anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des
vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de
Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur
poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les
bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers.
C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la
marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison,
l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
écouter.
La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le
marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et
plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté
lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il
restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre
la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer
plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on
s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire
brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une
fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait
aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu
populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer
avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel
pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano,
voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à
Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces
furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet
Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup
mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave
militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance
aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses
meilleurs généraux.
[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de
Cadix.]
[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général
de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]