Qui êtes-vous donc, et pourquoi prenez-vous la licence de nous

appeler vos chers paroissiens? Nous ne vous connaissons pas.

LE FOSSOYEUR

Nous sommes d’honnêtes gens bien en peine. N’ayez peur de

nous, mes amis! donnez-nous l’hospitalité. Il tombe du

verglas, nos pauvres pieds sont gelés, et nous revenons de si

loin que nos sabots en sont fendus.

LE CHANVREUR

Si vos sabots sont fendus, vous pouvez chercher par terre;

vous trouverez bien un brin d’oisil (osier) pour faire des

_arcelets_ (petites lames de fer en forme d’arcs qu’on place sur

les sabots fendus pour les consolider).

LE FOSSOYEUR

Des arcelets d’oisil, ce n’est guère solide. Vous vous moquez

de nous, bonnes gens, et vous feriez mieux de nous ouvrir. On

voit luire une belle flamme dans votre logis; sans doute vous

avez mis la broche, et on se réjouit chez vous le cœur et le

ventre. Ouvrez donc à de pauvres pèlerins qui mourront à votre

porte si vous ne leur faites merci.

LE CHANVREUR

Ah! ah! vous êtes des pèlerins? vous ne nous disiez pas cela.

Et de quel pèlerinage arrivez-vous, s’il vous plaît?

LE FOSSOYEUR

Nous vous dirons cela quand vous nous aurez ouvert la porte,

car nous venons de si loin que vous ne voudriez pas le croire.

LE CHANVREUR

Vous ouvrir la porte? oui-da! nous ne saurions nous fier à

vous. Voyons: est-ce de Saint-Sylvain de Pouligny que vous

arrivez?

LE FOSSOYEUR

Nous avons été à Saint-Sylvain de Pouligny, mais nous avons

été bien plus loin encore.

LE CHANVREUR

Alors vous avez été jusqu’à Sainte-Solange?

LE FOSSOYEUR

A Sainte-Solange nous avons été, pour sûr; mais nous avons été

plus loin encore.

LE CHANVREUR

Vous mentez; vous n’avez même jamais été jusqu’à Sainte-

Solange.

LE FOSSOYEUR

Nous avons été plus loin, car à cette heure, nous arrivons de

Saint-Jacques de Compostelle.

LE CHANVREUR

Quelle bêtise nous contez-vous? Nous ne connaissons pas cette

paroisse-là. Nous voyons bien que vous êtes de mauvaises gens,

des brigands, des rien du tout et des menteurs. Allez plus

loin chanter vos sornettes; nous sommes sur nos gardes, et

vous n’entrerez point céans.

LE FOSSOYEUR

Hélas! mon pauvre homme, ayez pitié de nous! Nous ne sommes

pas des pèlerins, vous l’avez deviné; mais nous sommes de

malheureux braconniers poursuivis par des gardes. Mêmement les

gendarmes sont après nous et, si vous ne nous faites point

cacher dans votre fenil, nous allons être pris et conduits en

prison.

LE CHANVREUR

Et qui nous prouvera que, cette fois-ci, vous soyez ce que

vous dites? car voilà déjà un mensonge que vous n’avez pas pu

soutenir.

LE FOSSOYEUR

Si vous voulez nous ouvrir, nous vous montrerons une belle

pièce de gibier que nous avons tuée.

LE CHANVREUR

Montrez-la tout de suite, car nous sommes en méfiance.

LE FOSSOYEUR

Eh bien, ouvrez une porte ou une fenêtre, qu’on vous passe la

bête.

LE CHANVREUR

Oh! que nenni! pas si sot! Je vous regarde par un petit

pertuis! et je ne vois parmi vous ni chasseurs, ni gibier.

Ici un garçon bouvier, trapu et d’une force herculéenne, se

détacha du groupe où il se tenait inaperçu, éleva vers la

lucarne une oie plumée, passée dans une forte broche de fer,

ornée de bouquets de paille et de rubans.

—Oui-da! s’écria le chanvreur, après avoir passé avec

précaution un bras dehors pour tâter le rôt; ceci n’est point

une caille, ni une perdrix; ce n’est ni un lièvre, ni un

lapin; c’est quelque chose comme une oie ou un dindon.

Vraiment, vous êtes de beaux chasseurs! et ce gibier-là ne

vous a guère fait courir. Allez plus loin, mes drôles! toutes

vos menteries sont connues, et vous pouvez bien aller chez

vous faire cuire votre souper. Vous ne mangerez pas le nôtre.

LE FOSSOYEUR

Hélas! mon Dieu, où irons-nous faire cuire notre gibier? C’est

bien peu de chose pour tant de monde que nous sommes; et,

d’ailleurs, nous n’avons ni feu ni lieu. A cette heure-ci

toutes les portes sont fermées, tout le monde est couché; il

n’y a que vous qui fassiez la noce dans votre maison, et il

faut que vous ayez le cœur bien dur pour nous laisser transir

dehors. Ouvrez-nous, braves gens, encore une fois; nous ne

vous occasionnerons pas de dépenses. Vous voyez bien que nous

apportons le rôti; seulement un peu de place à votre foyer, un

peu de flamme pour le faire cuire, et nous nous en irons

contents.

LE CHANVREUR

Croyez-vous qu’il y ait trop de place chez nous, et que le

bois ne nous coûte rien?

LE FOSSOYEUR

Nous avons là une petite botte de paille pour faire le feu,

nous nous en contenterons; donnez-nous seulement la permission

de mettre la broche en travers de votre cheminée.

LE CHANVREUR

Cela ne sera point; vous nous faites dégoût et point du tout

pitié. M’est avis que vous êtes ivres, que vous n’avez besoin

de rien, et que vous voulez entrer chez nous pour voler notre

feu et nos filles.

LE FOSSOYEUR

Puisque vous ne voulez entendre à aucune bonne raison, nous

allons entrer chez vous par force.

LE CHANVREUR

Essayez, si vous voulez. Nous sommes assez bien renfermés pour

ne pas vous craindre. Et puisque vous êtes insolents, nous ne

vous répondrons pas davantage.

Là-dessus le chanvreur ferma à grand bruit l’huis de la

lucarne, et redescendit dans la chambre au-dessous, par une

échelle. Puis il reprit la fiancée par la main, et les jeunes

gens des deux sexes se joignant à eux, tous se mirent à danser

et à crier joyeusement tandis que les matrones chantaient

d’une voix perçante, et poussaient de grands éclats de rire en

signe de mépris et de bravade contre ceux du dehors qui

tentaient l’assaut.

Les assiégeants, de leur côté, faisaient rage: ils

déchargeaient leurs pistolets dans les portes, faisaient

gronder les chiens, frappaient de grands coups sur les murs,

secouaient les volets, poussaient des cris effroyables; enfin

c’était un vacarme à ne pas s’entendre, une poussière et une

fumée à ne se point voir.

Pourtant cette attaque était simulée: le moment n’était pas

venu de violer l’étiquette. Si l’on parvenait, en rôdant, à

trouver un passage non gardé, une ouverture quelconque, on

pouvait chercher à s’introduire par surprise, et alors, si le

porteur de la broche arrivait à mettre son rôti au feu, la

prise de possession du foyer ainsi constatée, la comédie

finissait et le fiancé était vainqueur. Mais les issues de la

maison n’étaient pas assez nombreuses pour qu’on eût négligé

les précautions d’usage, et nul ne se fût arrogé le droit

d’employer la violence avant le moment fixé pour la lutte.

Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à

capituler. Il remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution,

et salua les assiégeants désappointés par un éclat de rire.

—Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds! Vous

pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans, et

vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à

avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter

nos conditions.

LE FOSSOYEUR

Parlez, mes braves gens; dites ce qu’il faut faire pour

approcher de votre foyer.

LE CHANVREUR

Il faut chanter, mes amis, mais chanter une chanson que nous

ne connaissions pas, et à laquelle nous ne puissions pas

répondre par une meilleure.

—Qu’à cela ne tienne! répondit le fossoyeur, et il entonna

d’une voix puissante:

_Voilà six mois que c’était le printemps_,

—_Me promenais sur l’herbette naissante_, répondit le chanvreur

d’une voix un peu enrouée, mais terrible. Vous moquez-vous,

mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie?

vous voyez bien que nous vous arrêtons au premier mot!

—_C’était la fille d’un prince_...

—_Qui voulait se marier_, répondit le chanvreur. Passez, passez

à une autre! nous connaissons celle-là un peu trop.

LE FOSSOYEUR

Voulez-vous celle-ci?

—_En revenant de Nantes_...

LE CHANVREUR

—_J’étais bien fatigué, voyez! J’étais bien fatigué_.

Celle-là est du temps de ma grand’mère. Voyons-en une autre!

LE FOSSOYEUR

—_L’autre jour en me promenant_...

LE CHANVREUR

—_Le long de ce bois charmant!_ En voilà une qui est bête! Nos

petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous

répondre! Quoi! voilà tout ce que vous savez?

LE FOSSOYEUR

Oh! nous vous en dirons tant que vous finirez par rester

court.

Il se passa bien une heure à combattre ainsi. Comme les deux

antagonistes étaient les deux plus forts du pays sur la

chanson, et que leur répertoire semblait inépuisable, cela eût

pu durer toute la nuit, d’autant plus que le chanvreur mit un

peu de malice à laisser chanter certaines complaintes en dix,

vingt ou trente couplets, feignant, par son silence, de se

déclarer vaincu. Alors on triomphait dans le camp du fiancé,

on chantait en chœur à pleine voix, et on croyait que cette

fois la partie adverse ferait défaut; mais, à la moitié du

couplet final, on entendait la voix rude et enrhumée du vieux

chanvreur beugler les derniers vers; après quoi il s’écriait:

Vous n’aviez pas besoin de vous fatiguer à en dire une si

longue, mes enfants! Nous la savions sur le bout du doigt!

Une ou deux fois pourtant le chanvreur fit la grimace, fronça

le sourcil et se retourna d’un air désappointé vers les

matrones attentives. Le fossoyeur chantait quelque chose de si

vieux, que son adversaire l’avait oublié, ou peut-être qu’il

ne l’avait jamais su; mais aussitôt les bonnes commères

nasillaient, d’une voix aigre comme celle de la mouette, le

refrain victorieux; et le fossoyeur, sommé de se rendre,

passait à d’autres essais.

Il eût été trop long d’attendre de quel côté resterait la

victoire. Le parti de la fiancée déclara qu’il faisait grâce à

condition qu’on offrirait à celle-ci un présent digne d’elle.

Alors commença le chant des livrées sur un air solennel comme

un chant d’église.

Les hommes du dehors dirent en basse-taille à l’unisson:

Ouvrez la porte, ouvrez,

Marie, ma mignonne,

J’_ons_ de beaux cadeaux à vous présenter.

Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.

A quoi les femmes répondirent de l’intérieur, et en fausset,

d’un ton dolent:

Mon père est en chagrin, ma mère en grand’tristesse,

Et moi je suis fille de trop grand merci

Pour ouvrir ma porte à _cette heure ici_.

Les hommes reprirent le premier couplet jusqu’au quatrième

vers, qu’ils modifièrent de la sorte:

_J’ons un beau mouchoir à vous présenter_.

Mais, au nom de la fiancée, les femmes répondirent de même que

la première fois.

Pendant vingt couplets, au moins, les hommes énumérèrent tous

les cadeaux de la livrée, mentionnant toujours un objet

nouveau dans le dernier vers: un beau _devanteau_ (tablier), de

beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix

d’or, et jusqu’à _un cent d’épingles_ pour compléter la modeste

corbeille de la mariée. Le refus des matrones était

irrévocable; mais enfin les garçons se décidèrent à parler

_d’un beau mari à leur présenter_ et elles répondirent en

s’adressant à la mariée, en lui chantant avec les hommes:

Ouvrez la porte, ouvrez,

Marie, ma mignonne,

C’est un beau mari qui vient vous chercher,

Allons, ma mie, laissons-les entrer.

III

LE MARIAGE

Aussitôt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la

porte à l’intérieur: c’était encore, à cette époque, la seule

serrure connue dans la plupart des habitations de notre

hameau. La bande du fiancé fit irruption dans la demeure de la

fiancée, mais non sans combat; car les garçons cantonnés dans

la maison, même le vieux chanvreur et les vieilles commères se

mirent en devoir de garder le foyer. Le porteur de la broche,

soutenu par les siens, devait arriver à planter le rôti dans

l’âtre. Ce fut une véritable bataille, quoiqu’on s’abstînt de

se frapper et qu’il n’y eût point de colère dans cette lutte.

Mais on se poussait et on se pressait si étroitement, et il y

avait tant d’amour-propre en jeu dans cet essai de forces

musculaires, que les résultats pouvaient être plus sérieux

qu’ils ne le paraissaient à travers les rires et les chansons.

Le pauvre vieux chanvreur, qui se débattait comme un lion, fut

collé à la muraille et serré par la foule, jusqu’à perdre la

respiration. Plus d’un champion renversé fut foulé aux pieds

involontairement, plus d’une main cramponnée à la broche fut

ensanglantée. Ces jeux sont dangereux, et les accidents ont

été assez graves dans les derniers temps pour que nos paysans

aient résolu de laisser tomber en désuétude la cérémonie des

livrées. Je crois que nous avons vu la dernière à la noce de

Françoise Meillant et encore la lutte ne fut-elle que simulée.

Cette lutte fut encore assez passionnée à la noce de Germain.

Il y avait une question de point d’honneur de part et d’autre

à envahir et à défendre le foyer de la Guillette. L’énorme

broche de fer fut tordue comme une vis sous les vigoureux

poignets qui se la disputaient. Un coup de pistolet mit le feu

à une petite provision de chanvre en poupées, placée sur une

claie, au plafond. Cet incident fit diversion, et, tandis que

les uns s’empressaient d’étouffer ce germe d’incendie, le

fossoyeur, qui était grimpé au grenier sans qu’on s’en

aperçût, descendit par la cheminée, et saisit la broche au

moment où le bouvier qui la défendait auprès de l’âtre,

l’élevait au-dessus de sa tête pour empêcher qu’elle ne lui

fût arrachée. Quelque temps avant la prise d’assaut, les

matrones avaient eu le soin d’éteindre le feu, de crainte

qu’en se débattant auprès, quelqu’un ne vînt à y tomber et à

se brûler. Le facétieux fossoyeur, d’accord avec le bouvier,

s’empara donc du trophée sans difficulté et le jeta en travers

sur les _landiers_. C’en était fait! il n’était plus permis d’y

toucher. Il sauta au milieu de la chambre et alluma un reste

de paille, qui entourait la broche, pour faire le simulacre de

la cuisson du rôti, car l’oie était en pièces et jonchait le

plancher de ses membres épars.

Il y eut alors beaucoup de rires et de discussions

fanfaronnes. Chacun montrait les horions qu’il avait reçus, et

comme c’était souvent la main d’un ami qui avait frappé,

personne ne se plaignit ni ne se querella. Le chanvreur, à

demi aplati, se frottait les reins, disant qu’il s’en souciait

fort peu, mais qu’il protestait contre la ruse de son compère

le fossoyeur, et que, s’il n’eût été à demi mort, le foyer

n’eût pas été conquis si facilement. Les matrones balayaient

le pavé, et l’ordre se faisait. La table se couvrait de brocs

de vin nouveau. Quand on eut trinqué ensemble et repris

haleine, le fiancé fut amené au milieu de la chambre, et, armé

d’une baguette, il dut se soumettre à une nouvelle épreuve.

Pendant la lutte, la fiancée avait été cachée avec trois de

ses compagnes par sa mère, sa marraine et ses tantes, qui

avaient fait asseoir les quatre jeunes filles sur un banc,

dans un coin reculé de la salle, et les avaient couvertes d’un

grand drap blanc. Les trois compagnes avaient été choisies de

la même taille que Marie, et leurs cornettes de hauteur

identique, de sorte que le drap leur couvrant la tête et les

enveloppant jusque par-dessous les pieds, il était impossible

de les distinguer l’une de l’autre.

Le fiancé ne devait les toucher qu’avec le bout de sa

baguette, et seulement pour désigner celle qu’il jugeait être

sa femme. On lui donnait le temps d’examiner, mais avec les

yeux seulement, et les matrones, placées à ses côtés,

veillaient rigoureusement à ce qu’il n’y eût point de

supercherie. S’il se trompait, il ne pouvait danser de la

soirée avec sa fiancée, mais seulement avec celle qu’il avait

choisie par erreur.

Germain, se voyant en présence de ces fantômes enveloppés sous

le même suaire, craignait fort de se tromper; et, de fait,

cela était arrivé à bien d’autres, car les précautions étaient

toujours prises avec un soin consciencieux. Le cœur lui

battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et

d’agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en

faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il

y avait autant de signes mystérieux que de jeunes filles sous

le voile. Les cornettes carrées maintenaient ce voile si

également qu’il était impossible de voir la forme d’un front

dessiné par ses plis.

Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux,

recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il

toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin

d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de

l’embrasser et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta

au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura

jusqu’à deux heures du matin.

Alors on se sépara pour se réunir à huit heures. Comme il y

avait un certain nombre de jeunes gens venus des environs, et

qu’on n’avait pas des lits pour tout le monde, chaque invitée

du village reçut dans son lit deux ou trois jeunes compagnes,

tandis que les garçons allèrent pêle-mêle s’étendre sur le

fourrage du grenier de la métairie. Vous pouvez bien penser

que là ils ne dormirent guère, car ils ne songèrent qu’à se

lutiner les uns les autres, à échanger des lazzis et à se

conter de folles histoires. Dans les noces, il y a de rigueur

trois nuits blanches, qu’on ne regrette point.

A l’heure marquée pour le départ, après qu’on eut mangé la

soupe au lait relevée d’une forte dose de poivre, pour se

mettre en appétit, car le repas de noces promettait d’être

copieux, on se rassembla dans la cour de la ferme. Notre

paroisse étant supprimée, c’est à une demi-lieue de chez nous

qu’il fallait aller chercher la bénédiction nuptiale. Il

faisait un beau temps frais, mais les chemins étant fort

gâtés, chacun s’était muni d’un cheval, et chaque homme prit

en croupe une compagne jeune ou vieille. Germain partit sur la

Grise, qui, bien pansée, ferrée à neuf et ornée de rubans,

piaffait et jetait le feu par les naseaux. Il alla chercher sa

fiancée à la chaumière avec son beau-frère Jacques, lequel,

monté sur la vieille Grise, prit la bonne mère Guillette en

croupe tandis que Germain rentra dans la cour de la ferme,

amenant sa chère petite femme d’un air de triomphe.

Puis la joyeuse cavalcade se mit en route, escortée par les

enfants à pied, qui couraient en tirant des coups de pistolet

et faisaient bondir les chevaux. La mère Maurice était montée

sur une petite charrette avec les trois enfants de Germain et

les ménétriers. Ils ouvraient la marche au son des

instruments. Petit-Pierre était si beau, que la vieille grand-

mère en était tout orgueilleuse. Mais l’impétueux enfant ne

tint pas longtemps à ses côtés. A un temps d’arrêt qu’il

fallut faire à mi-chemin pour s’engager dans un passage

difficile, il s’esquiva et alla supplier son père de l’asseoir

devant lui sur la _Grise_.

—Oui-da! répondit Germain, cela va nous attirer de mauvaises

plaisanteries! il ne faut point.

—Je ne me soucie guère de ce que diront les gens de Saint-

Chartier, dit la petite Marie. Prenez-le, Germain, je vous en

prie: je serai encore plus fière de lui que de ma toilette de

noces.

Germain céda, et le beau trio s’élança dans les rangs au galop

triomphant de la _Grise_.

Et, de fait, les gens de Saint-Chartier, quoique très

railleurs et un peu taquins à l’endroit des paroisses

environnantes réunies à la leur, ne songèrent point à rire en

voyant un si beau marié, une si jolie mariée, et un enfant qui

eût fait envie à la femme d’un roi. Petit-Pierre avait un

habit complet de drap bleu barbeau, un gilet rouge si coquet

et si court qu’il ne lui descendait guère au-dessous du

menton. Le tailleur du village lui avait si bien serré les

entournures qu’il ne pouvait rapprocher ses deux petits bras.

Aussi comme il était fier! Il avait un chapeau rond avec une

ganse noir et or, et une plume de paon sortant crânement d’une

touffe de plumes de pintade. Un bouquet de fleurs plus gros

que sa tête lui couvrait l’épaule, et les rubans lui

flottaient jusqu’aux pieds. Le chanvreur, qui était aussi le

barbier et le perruquier de l’endroit, lui avait coupé les

cheveux en rond, en lui couvrant la tête d’une écuelle et

retranchant tout ce qui passait, méthode infaillible pour

assurer le coup de ciseau. Ainsi accoutré, le pauvre enfant

était moins poétique, à coup sûr, qu’avec ses longs cheveux au

vent et sa peau de mouton à la saint Jean-Baptiste; mais il

n’en croyait rien, et tout le monde l’admirait, disant qu’il

avait l’air d’un petit homme. Sa beauté triomphait de tout, et

de quoi ne triompherait pas, en effet, l’incomparable beauté

de l’enfance?

Sa petite sœur Solange avait, pour la première fois de sa vie,

une cornette à la place du béguin d’indienne que portent les

petites filles jusqu’à l’âge de deux ou trois ans. Et quelle

cornette! plus haute et plus large que tout le corps de la

pauvrette. Aussi comme elle se trouvait belle! Elle n’osait

pas tourner la tête, et se tenait toute raide, pensant qu’on

la prendrait pour la mariée.

Quant au petit Sylvain, il était encore en robe, et, endormi

sur les genoux de sa grand’mère, il ne se doutait guère de ce

que c’est qu’une noce.

Germain regardait ses enfants avec amour, et, en arrivant à la

mairie, il dit à sa fiancée:

—Tiens, Marie, j’arrive là un peu plus content que le jour où

je t’ai ramenée chez nous, des bois de Chanteloube, croyant

que tu ne m’aimerais jamais; je te pris dans mes bras pour te

mettre à terre comme à présent; mais je pensais que nous ne

nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise avec

cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t’aime tant, j’aime tant

ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m’aimes, et que

tu les aimes, et que mes parents t’aiment, et j’aime tant ta

mère et mes amis, et tout le monde aujourd’hui, que je

voudrais avoir trois ou quatre cœurs pour y suffire. Vrai,

c’est trop peu d’un pour y loger tant d’amitiés et tant de

contentement! J’en ai comme mal à l’estomac.

Il y eut une foule à la porte de la mairie et de l’église pour

regarder la jolie mariée. Pourquoi ne dirions-nous pas son

costume? il lui allait si bien! Sa cornette de mousseline

claire et brodée partout, avait les barbes garnies de

rientelle. Dans ce temps-là les paysannes ne se permettaient

pas de montrer un seul cheveu; et quoiqu’elles cachent sous

leurs cornettes de magnifiques chevelures roulées dans des

rubans de fil blanc pour soutenir la coiffe, encore

aujourd’hui ce serait une action indécente et honteuse que de

se montrer aux hommes la tête nue. Cependant elles se

permettent à présent de laisser sur le front un mince bandeau

qui les embellit beaucoup. Mais je regrette la coiffure

classique de mon temps: ces dentelles blanches à cru sur la

peau avaient un caractère d’antique chasteté qui me semblait

plus solennel, et quand une figure était belle ainsi, c’était

d’une beauté dont rien ne peut exprimer le charme et la

majesté naïve.

La petite Marie portait encore cette coiffure, et son front

était si blanc et si pur, qu’il défiait le blanc du linge de

l’assombrir. Quoiqu’elle n’eût pas fermé l’œil de la nuit,

l’air du matin et surtout la joie intérieure d’une âme aussi

limpide que le ciel, et puis encore un peu de flamme secrète,

contenue par la pudeur de l’adolescence, lui faisaient monter

aux joues un éclat aussi suave que la fleur du pêcher aux

premiers rayons d’avril.

Son fichu blanc, chastement croisé sur son sein, ne laissait

voir que les contours délicats d’un cou arrondi comme celui

d’une tourterelle; son déshabillé de drap fin vert-myrte

dessinait sa petite taille, qui semblait parfaite, mais qui

devait grandir et se développer encore, car elle n’avait pas

dix-sept ans. Elle portait un tablier de soie violet-pensée,

avec la bavette, que nos villageoises ont eu le tort de

supprimer et qui donnait tant d’élégance et de modestie à la

poitrine. Aujourd’hui elles étalent leur fichu avec plus

d’orgueil, mais il n’y a plus dans leur toilette cette fine

fleur d’antique pudicité qui les faisait ressembler à des

vierges d’Holbein. Elles sont plus coquettes, plus gracieuses.

Le bon genre autrefois était une sorte de raideur sévère qui

rendait leur rare sourire plus profond et plus idéal.

A l’offrande, Germain mit, selon l’usage, le _treizain_, c’est-

à-dire treize pièces d’argent, dans la main de sa fiancée. Il

lui passa au doigt une bague d’argent, d’une forme invariable

depuis des siècles, mais que _l’alliance d’or_ a remplacée

désormais. Au sortir de l’église, Marie lui dit tout bas:

—Est-ce bien la bague que je souhaitais? celle que je vous ai

demandée, Germain?

—Oui, répondit-il, celle que ma Catherine avait au doigt

lorsqu’elle est morte. C’est la même bague pour mes deux

mariages.

La Mare au Diable · 第 7 / 8 段