dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage.
Serait-ce point la Fanchette?
—Non, ma mère, ça ne l’est point.
—Ou la Rosette?
—Non.
—Dites donc, car je n’en finirai pas, s’il faut que je nomme
toutes les filles du pays.
Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.
—Allons! dit la mère Maurice, je vous laisse tranquille pour
aujourd’hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus
confiant avec moi, ou bien que votre belle-sœur sera plus
adroite à vous questionner.
Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur
les buissons.
Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient
qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et
lui nomma enfin en tremblant _la petite Marie à la Guillette_.
Grande fut la surprise de la mère Maurice: c’était la dernière
à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne
point se récrier et de faire mentalement ses commentaires.
Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui
tendit sa corbeille en lui disant: —Alors est-ce une raison
pour ne point m’aider dans mon travail? Portez donc cette
charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi,
Germain? êtes-vous bien décidé?
—Hélas! ma chère mère, ce n’est pas comme cela qu’il faut
parler: je serais décidé si je pouvais réussir; mais comme je
ne serais pas écouté, je ne suis décidé qu’à m’en guérir si je
peux.
—Et si vous ne pouvez pas?
—Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est
trop chargé, il tombe; et quand le bœuf n’a rien à manger, il
meurt.
—C’est donc à dire que vous mourrez, si vous ne réussissez
point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n’aime pas qu’un homme
comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit
il les pense. Vous êtes d’un grand courage, et la faiblesse
est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de
l’espérance. Je ne conçois pas qu’une fille dans la misère, et
à laquelle vous faites beaucoup d’honneur en la recherchant,
puisse vous refuser.
—C’est pourtant la vérité, elle me refuse.
—Et quelles raisons vous en donne-t-elle?
—Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit
beaucoup à la vôtre, et qu’elle ne veut point vous déplaire en
me détournant d’un mariage riche.
—Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c’est
honnête de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne
vous guérit point, car elle vous dit sans doute qu’elle vous
aime, et qu’elle vous épouserait si nous le voulions?
—Voilà le pire! elle dit que son cœur n’est point porté vers
moi.
—Si elle dit ce qu’elle ne pense pas, pour mieux vous
éloigner d’elle, c’est une enfant qui mérite que nous
l’aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause
de sa grande raison.
—Oui, dit Germain, frappé d’une espérance qu’il n’avait pas
encore conçue: ça serait bien sage et bien _comme il faut_ de sa
part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que
c’est à cause que je lui déplais.
—Germain, dit la mère Maurice, vous allez me promettre de
vous tenir tranquille pendant toute la semaine, de ne point
vous tourmenter, de manger, de dormir, et d’être gai comme
autrefois. Moi, je parlerai à mon vieux, et si je le fais
consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille à
votre endroit.
Germain promit, et la semaine se passa sans que le père
Maurice lui dît un mot en particulier et parût se douter de
rien. Le laboureur s’efforça de paraître tranquille, mais il
était toujours plus pâle et plus tourmenté.
XVII
LA PETITE MARIE
Enfin, le dimanche matin, au sortir de la messe, sa belle-mère
lui demanda ce qu’il avait obtenu de sa bonne amie depuis la
conversation dans le verger.
—Mais, rien du tout, répondit-il. Je ne lui ai pas parlé.
—Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez
pas?
—Je ne lui ai parlé qu’une fois, répondit Germain. C’est
quand nous avons été ensemble à Fourche; et, depuis ce temps-
là, je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m’a fait tant
de peine que j’aime mieux ne pas l’entendre recommencer à me
dire qu’elle ne m’aime pas.
—Eh bien, mon fils, il faut lui parler maintenant; votre
beau-père vous autorise à le faire. Allez, décidez-vous! je
vous le dis, et, s’il le faut, je le veux; car vous ne pouvez
pas rester dans ce doute-là.
Germain obéit. Il arriva chez la Guillette, la tête basse et
l’air accablé. La petite Marie était seule au coin du feu, si
pensive qu’elle n’entendit pas venir Germain. Quand elle le
vit devant elle, elle sauta de surprise sur sa chaise, et
devint toute rouge.
—Petite Marie, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, je
viens te faire de la peine et t’ennuyer, je le sais bien: mais
_l’homme et la femme de chez nous_ (désignant ainsi, selon
l’usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que
je te demande de m’épouser. Tu ne le veux pas, toi, je m’y
attends.
—Germain, répondit la petite Marie, c’est donc décidé que
vous m’aimez?
—Ça te fâche, je le sais, mais ce n’est pas ma faute: si tu
pouvais changer d’avis, je serais trop content, et sans doute
je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je
suis donc bien affreux?
—Non, Germain, répondit-elle en souriant, vous êtes plus beau
que moi.
—Ne te moque pas; regarde-moi avec indulgence; il ne me
manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que
je t’aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrit, et
toute fille sait lire dans cette écriture-là.
Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance
enjouée; puis, tout à coup, elle détourna la tête et se mit à
trembler.
—Ah! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain, tu me regardes
comme si j’étais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je
t’en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de
mauvaises paroles, moi; je ne t’embrasserai pas malgré toi, et
quand tu voudras que je m’en aille, tu n’auras qu’à me montrer
la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de
trembler?
Marie tendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tête
penchée vers le foyer, et sans dire un mot.
—Je comprends, dit Germain; tu me plains, car tu es bonne; tu
es fâchée de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant
pas m’aimer?
—Pourquoi me dites-vous de ces choses-là, Germain? répondit
enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?
—Pauvre petite fille, tu as bon cœur, je le sais; mais tu ne
m’aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de
me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moi, je
n’ose pas seulement te serrer la main! Dans le bois, quand mon
fils dormait, et que tu dormais aussi, j’ai failli t’embrasser
tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te
le demander, et j’ai autant souffert dans cette nuit-là qu’un
homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j’ai rêvé
à toi toutes les nuits. Ah! comme je t’embrassais, Marie! Mais
toi, pendant ce temps-là, tu dormais sans rêver. Et, à
présent, sais-tu ce que je pense? c’est que si tu te
retournais pour me regarder avec les yeux que j’ai pour toi,
et si tu approchais ton visage du mien, je crois que j’en
tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille
chose t’arrivait tu en mourrais de colère et de honte!
Germain parlait comme dans un rêve sans entendre ce qu’il
disait. La petite Marie tremblait toujours; mais comme il
tremblait encore davantage, il ne s’en apercevait plus. Tout à
coup elle se retourna; elle était toute en larmes et le
regardait d’un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que
c’était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se
leva pour partir; mais la jeune fille l’arrêta en l’entourant
de ses deux bras, et, cachant sa tête dans son sein:
—Ah! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n’avez donc
pas deviné que je vous aime?
Germain serait devenu fou, si son fils, qui le cherchait et
qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, avec
sa petite sœur en croupe qui fouettait avec une branche
d’osier ce coursier imaginaire, ne l’eût rappelé à lui-même.
Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa
fiancée:
—Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d’un heureux en m’aimant!
APPENDICE
I
LES NOCES DE CAMPAGNE
Ici finit l’histoire du mariage de Germain, telle qu’il me l’a
racontée lui-même, le fin laboureur qu’il est! Je te demande
pardon, lecteur ami, de n’avoir pas su te la traduire mieux;
car c’est une véritable traduction qu’il faut au langage
antique et naïf des paysans de la contrée que je _chante_ (comme
on disait jadis). Ces gens-là parlent trop français pour nous,
et, depuis Rabelais et Montaigne, les progrès de la langue
nous ont fait perdre bien des vieilles richesses. Il en est
ainsi de tous les progrès, il faut en prendre son parti. Mais
c’est encore un plaisir d’entendre ces idiotismes pittoresques
régner sur le vieux terroir du centre de la France; d’autant
plus que c’est la véritable expression du caractère
moqueusement tranquille et plaisamment disert des gens qui
s’en servent. La Touraine a conservé un certain nombre
précieux de locutions patriarcales. Mais la Touraine s’est
grandement civilisée avec et depuis la Renaissance. Elle s’est
couverte de châteaux, de routes, d’étrangers et de mouvement.
Le Berry est resté stationnaire, et je crois qu’après la
Bretagne et quelques provinces de l’extrême midi de la France,
c’est le pays le plus _conservé_ qui se puisse trouver à l’heure
qu’il est. Certaines coutumes sont si étranges, si curieuses,
que j’espère t’amuser encore un instant, cher lecteur, si tu
permets que je te raconte en détail une noce de campagne,
celle de Germain, par exemple, à laquelle j’eus le plaisir
d’assister il y a quelques années.
Car hélas! tout s’en va. Depuis seulement que j’existe il
s’est fait plus de mouvement dans les idées et dans les
coutumes de mon village, qu’il ne s’en était vu durant des
siècles avant la révolution. Déjà la moitié des cérémonies
celtiques, païennes ou moyen âge, que j’ai vues encore en
pleine vigueur dans mon enfance, se sont effacées. Encore un
ou deux ans peut-être, et les chemins de fer passeront leur
niveau sur nos vallées profondes, emportant, avec la rapidité
de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses
légendes.
C’était en hiver, aux environs du carnaval, époque de l’année
où il est séant et convenable chez nous de faire les noces.
Dans l’été on n’a guère le temps, et les travaux d’une ferme
ne peuvent souffrir trois jours de retard, sans parler des
jours complémentaires affectés à la digestion plus ou moins
laborieuse de l’ivresse morale et physique que laisse une
fête. —J’étais assis sous le vaste manteau d’une antique
cheminée de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des
hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse
m’annoncèrent l’approche des fiancés. Bientôt le père et la
mère Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et
de sa femme, des principaux parents respectifs et des parrains
et marraines des fiancés, firent leur entrée dans la cour.
La petite Marie n’ayant pas encore reçu les cadeaux de noces,
appelés _livrées_, était vêtue de ce qu’elle avait de mieux dans
ses hardes modestes: une robe de gros drap sombre, un fichu
blanc à grands ramages de couleurs voyantes, un tablier
d’_incarnat_, indienne rouge fort à la mode alors et dédaignée
aujourd’hui, une coiffe de mousseline très blanche, et dans
cette forme heureusement conservée, qui rappelle la coiffure
d’Anne Boleyn et d’Agnès Sorel. Elle était fraîche et
souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu’il y eût bien de
quoi. Germain était grave et attendri auprès d’elle, comme le
jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre
fille eût pris un air d’importance et une tenue de triomphe;
car, dans tous les rangs, c’est quelque chose que d’être
épousée pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille
étaient humides et brillants d’amour; on voyait bien qu’elle
était profondément éprise, et qu’elle n’avait point le loisir
de s’occuper de l’opinion des autres. Son petit air résolu ne
l’avait point abandonnée; mais c’était toute franchise et tout
bon vouloir chez elle; rien d’impertinent dans son succès,
rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis
oncques si gentille fiancée, lorsqu’elle répondait nettement à
ses jeunes amies qui lui demandaient si elle était contente:
—Dame! bien sûr! je ne me plains pas du bon Dieu.
Le père Maurice porta la parole; il venait faire les
compliments et invitations d’usage. Il attacha d’abord au
manteau de la cheminée une branche de laurier ornée de rubans;
ceci s’appelle l’_exploit_, c’est-à-dire la lettre de faire
part; puis il distribua à chacun des invités une petite croix
faite d’un bout de ruban bleu traversé d’un autre bout de
ruban rose; le rose pour la fiancée, le bleu pour l’épouseur;
et les invités des deux sexes durent garder ce signe pour en
orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnière le
jour de la noce. C’est la lettre d’admission, la carte
d’entrée.
Alors le père Maurice prononça son compliment. Il invitait le
maître de la maison et toute _sa compagnie_, c’est-à-dire tous
ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et tous ses
serviteurs, à la bénédiction, _au festin, à la divertissance, à
la dansière et à tout ce qui en suit_. Il ne manqua pas de
dire: —Je viens vous _faire l’honneur_ de vous _semondre_.
Locution très juste, bien qu’elle nous paraisse un contresens,
puisqu’elle exprime l’idée de rendre les honneurs à ceux qu’on
en juge dignes.
Malgré la libéralité de l’invitation portée ainsi de maison en
maison dans toute la paroisse, la politesse, qui est
grandement discrète chez les paysans, veut que deux personnes
seulement de chaque famille en profitent, un chef de famille
sur le ménage, un de leurs enfants sur le nombre.
Ces invitations faites, les fiancés et leurs parents allèrent
dîner ensemble à la métairie.
La petite Marie garda ses trois moutons sur le communal, et
Germain travailla la terre comme si de rien n’était.
La veille du jour marqué pour le mariage, vers deux heures de
l’après-midi, la musique arriva, c’est-à-dire le _cornemuseux_
et le _vielleux_, avec leurs instruments ornés de longs rubans
flottants, et jouant une marche de circonstance, sur un rythme
un peu lent pour des pieds qui ne seraient pas indigènes, mais
parfaitement combiné avec la nature du terrain gras et des
chemins ondulés de la contrée. Des coups de pistolet, tirés
par les jeunes gens et les enfants, annoncèrent le
commencement de la noce. On se réunit peu à peu, et l’on dansa
sur la pelouse devant la maison pour se mettre en train. Quand
la nuit fut venue, on commença d’étranges préparatifs, on se
sépara en deux bandes, et quand la nuit fut close, on procéda
à la cérémonie des _livrées_.
Ceci se passait au logis de la fiancée, la chaumière à la
Guillette. La Guillette prit avec elle sa fille, une douzaine
de jeunes et jolies _pastoures_, amies et parentes de sa fille,
deux ou trois respectables matrones, voisines fortes en bec,
promptes à la réplique et gardiennes rigides des anciens us.
Puis elle choisit une douzaine de vigoureux champions, ses
parents et amis; enfin le vieux _chanvreur_ de la paroisse,
homme disert et beau parleur s’il en fut.
Le rôle que joue en Bretagne le _bazvalan_, le tailleur du
village, c’est le broyeur de chanvre ou le cardeur de laine
(deux professions souvent réunies en une seule) qui le remplit
dans nos campagnes. Il est de toutes les solennités tristes ou
gaies, parce qu’il est essentiellement érudit et beau diseur,
et, dans ces occasions, il a toujours le soin de porter la
parole pour accomplir dignement certaines formalités usitées
de temps immémorial. Les professions errantes, qui
introduisent l’homme au sein des familles sans lui permettre
de se concentrer dans la sienne, sont propres à le rendre
bavard, plaisant, conteur et chanteur.
Le broyeur de chanvre est particulièrement sceptique. Lui et
un autre fonctionnaire rustique, dont nous parlerons tout à
l’heure, le fossoyeur, sont toujours les esprits forts du
lieu. Ils ont tant parlé de revenants et ils savent si bien
tous les tours dont ces malins esprits sont capables, qu’ils
ne les craignent guère. C’est particulièrement la nuit que
tous, fossoyeurs, chanvreurs et revenants exercent leur
industrie. C’est aussi la nuit que le chanvreur raconte ses
lamentables légendes. Qu’on me permette une digression.
Quand le chanvre est _arrivé_ à point, c’est-à-dire suffisamment
trempé dans les eaux courantes et à demi séché à la _rive_, on
le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout
par petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas et
leurs têtes liées en boules, ressemblent déjà passablement le
soir à une longue procession de petits fantômes blancs,
plantés sur leurs jambes grêles, et marchant sans bruit le
long des murs.
C’est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore
tièdes, qu’à la pâle clarté de la lune on commence à broyer.
Dans la journée, le chanvre a été chauffé au four; on l’en
retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela
d’une sorte de chevalet surmonté d’un levier en bois, qui,
retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper.
C’est alors qu’on entend la nuit, dans les campagnes, ce bruit
sec et saccadé de trois coups frappés rapidement. Puis, un
silence se fait; c’est le mouvement du bras qui retire la
poignée de chanvre pour la broyer sur une autre partie de sa
longueur. Et les trois coups recommencent; c’est l’autre bras
qui agit sur le levier, et toujours ainsi jusqu’à ce que la
lune soit voilée par les premières lueurs de l’aube. Comme ce
travail ne dure que quelques jours dans l’année, les chiens ne
s’y habituent pas et poussent des hurlements plaintifs vers
tous les points de l’horizon.
C’est le temps des bruits insolites et mystérieux dans la
campagne. Les grues émigrantes passent dans des régions où, en
plein jour, l’œil les distingue à peine. La nuit, on les
entend seulement; et ces voix rauques et gémissantes, perdues
dans les nuages, semblent l’appel et l’adieu d’âmes
tourmentées qui s’efforcent de trouver le chemin du ciel, et
qu’une invincible fatalité force à planer non loin de la
terre, autour de la demeure des hommes; car ces oiseaux
voyageurs ont d’étranges incertitudes et de mystérieuses
anxiétés dans le cours de leur traversée aérienne. Il leur
arrive parfois de perdre le vent, lorsque des brises
capricieuses se combattent ou se succèdent dans les hautes
régions. Alors on voit, lorsque ces déroutes arrivent durant
le jour, le chef de file flotter à l’aventure dans les airs,
puis faire volte-face, revenir se placer à la queue de la
phalange triangulaire, tandis qu’une savante manœuvre de ses
compagnons les ramène bientôt en bon ordre derrière lui.
Souvent, après de vains efforts, le guide épuisé renonce à
conduire la caravane; un autre se présente, essaie à son tour,
et cède la place à un troisième, qui retrouve le courant et
engage victorieusement la marche. Mais que de cris, que de
reproches, que de remontrances, que de malédictions sauvages
ou de questions inquiètes sont échangés, dans une langue
inconnue, entre ces pèlerins ailés!
Dans la nuit sonore, on entend ces clameurs sinistres
tournoyer parfois assez longtemps au-dessus des maisons; et
comme on ne peut rien voir, on ressent malgré soi une sorte de
crainte et de malaise sympathique, jusqu’à ce que cette nuée
sanglotante se soit perdue dans l’immensité.
Il y a d’autres bruits encore qui sont propres à ce moment de
l’année, et qui se passent principalement dans les vergers. La
cueille des fruits n’est pas encore faite, et mille
crépitations inusitées font ressembler les arbres à des êtres
animés. Une branche grince, en se courbant, sous un poids
arrivé tout à coup à son dernier degré de développement; ou
bien, une pomme se détache et tombe à vos pieds avec un son
mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frôlant
les branches et les herbes, un être que vous ne voyez pas:
c’est le chien du paysan, ce rôdeur curieux, inquiet, à la
fois insolent et poltron, qui se glisse partout, qui ne dort
jamais, qui cherche toujours on ne sait quoi, qui vous épie,
caché dans les broussailles, et prend la fuite au bruit de la
pomme tombée, croyant que vous lui lancez une pierre.
C’est durant ces nuits-là, nuits voilées et grisâtres, que le
chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de
lièvres blancs, d’âmes en peine et de sorciers transformés en
loups, de sabbat au carrefour et de chouettes prophétesses au
cimetière. Je me souviens d’avoir passé ainsi les premières
heures de la nuit autour des _broyes_ en mouvement, dont la
percussion impitoyable, interrompant le récit du chanvreur à
l’endroit le plus terrible, nous faisait passer un frisson
glacé dans les veines. Et souvent aussi le bonhomme continuait
à parler en broyant; et il y avait quatre à cinq mots perdus:
mots effrayants, sans doute, que nous n’osions pas lui faire
répéter, et dont l’omission ajoutait un mystère plus affreux
aux mystères déjà si sombres de son histoire. C’est en vain
que les servantes nous avertissaient qu’il était bien tard
pour rester dehors, et que l’heure de dormir était depuis
longtemps sonnée pour nous: elles-mêmes mouraient d’envie
d’écouter encore; et avec quelle terreur ensuite nous
traversions le hameau pour rentrer chez nous! comme le porche
de l’église nous paraissait profond, et l’ombre des vieux
arbres épaisse et noire! Quant au cimetière, on ne le voyait
point; on fermait les yeux en le côtoyant.
Mais le chanvreur n’est pas plus que le sacristain adonné
exclusivement au plaisir de faire peur; il aime à faire rire,
il est moqueur et sentimental au besoin, quand il faut chanter
l’amour et l’hyménée; c’est lui qui recueille et conserve dans
sa mémoire les chansons les plus anciennes, et qui les
transmet à la postérité. C’est donc lui qui est chargé, dans
les noces, du personnage que nous allons lui voir jouer à la
présentation des livrées de la petite Marie.
II
LES LIVREES
Quand tout le monde fut réuni dans la maison, on ferma, avec
le plus grand soin, les portes et les fenêtres; on alla même
barricader la lucarne du grenier; on mit des planches, des
tréteaux, des souches et des tables en travers de toutes les
issues, comme si on se préparait à soutenir un siège; et il se
fit dans cet intérieur fortifié un silence d’attente assez
solennel, jusqu’à ce qu’on entendît au loin des chants, des
rires, et le son des instruments rustiques. C’était la bande
de l’épouseur, Germain en tête, accompagné de ses plus hardis
compagnons, du fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui
formaient un joyeux et solide cortège.
Cependant, à mesure qu’ils approchèrent de la maison, ils se
ralentirent, se concertèrent et firent silence. Les jeunes
filles, enfermées dans le logis, s’étaient ménagé aux fenêtres
de petites fentes, par lesquelles elles les virent arriver et
se développer en ordre de bataille. Il tombait une pluie fine
et froide, qui ajoutait au piquant de la situation, tandis
qu’un grand feu pétillait dans l’âtre de la maison. Marie eût
voulu abréger les lenteurs inévitables de ce siège en règle;
elle n’aimait pas à voir ainsi se morfondre son fiancé, mais
elle n’avait pas voix au chapitre dans la circonstance, et
même elle devait partager ostensiblement la mutine cruauté de
ses compagnes.
Quand les deux camps furent ainsi en présence, une décharge
d’armes à feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les
chiens des environs. Ceux de la maison se précipitèrent vers
la porte en aboyant, croyant qu’il s’agissait d’une attaque
réelle, et les petits enfants, que leurs mères s’efforçaient
en vain de rassurer, se mirent à pleurer et à trembler. Toute
cette scène fut si bien jouée qu’un étranger y eût été pris,
et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre
une bande de chauffeurs.
Alors le fossoyeur barde et orateur du fiancé, se plaça devant
la porte, et, d’une voix lamentable, engagea avec le
chanvreur, placé à la lucarne qui était située au-dessus de la
même porte, le dialogue suivant:
LE FOSSOYEUR
Hélas! mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l’amour de
Dieu, ouvrez-moi la porte.
LE CHANVREUR