—Je ne me moquerai pas de vous, Germain, parce que vous êtes

dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage.

Serait-ce point la Fanchette?

—Non, ma mère, ça ne l’est point.

—Ou la Rosette?

—Non.

—Dites donc, car je n’en finirai pas, s’il faut que je nomme

toutes les filles du pays.

Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.

—Allons! dit la mère Maurice, je vous laisse tranquille pour

aujourd’hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus

confiant avec moi, ou bien que votre belle-sœur sera plus

adroite à vous questionner.

Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur

les buissons.

Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient

qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et

lui nomma enfin en tremblant _la petite Marie à la Guillette_.

Grande fut la surprise de la mère Maurice: c’était la dernière

à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne

point se récrier et de faire mentalement ses commentaires.

Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui

tendit sa corbeille en lui disant: —Alors est-ce une raison

pour ne point m’aider dans mon travail? Portez donc cette

charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi,

Germain? êtes-vous bien décidé?

—Hélas! ma chère mère, ce n’est pas comme cela qu’il faut

parler: je serais décidé si je pouvais réussir; mais comme je

ne serais pas écouté, je ne suis décidé qu’à m’en guérir si je

peux.

—Et si vous ne pouvez pas?

—Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est

trop chargé, il tombe; et quand le bœuf n’a rien à manger, il

meurt.

—C’est donc à dire que vous mourrez, si vous ne réussissez

point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n’aime pas qu’un homme

comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit

il les pense. Vous êtes d’un grand courage, et la faiblesse

est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de

l’espérance. Je ne conçois pas qu’une fille dans la misère, et

à laquelle vous faites beaucoup d’honneur en la recherchant,

puisse vous refuser.

—C’est pourtant la vérité, elle me refuse.

—Et quelles raisons vous en donne-t-elle?

—Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit

beaucoup à la vôtre, et qu’elle ne veut point vous déplaire en

me détournant d’un mariage riche.

—Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c’est

honnête de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne

vous guérit point, car elle vous dit sans doute qu’elle vous

aime, et qu’elle vous épouserait si nous le voulions?

—Voilà le pire! elle dit que son cœur n’est point porté vers

moi.

—Si elle dit ce qu’elle ne pense pas, pour mieux vous

éloigner d’elle, c’est une enfant qui mérite que nous

l’aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause

de sa grande raison.

—Oui, dit Germain, frappé d’une espérance qu’il n’avait pas

encore conçue: ça serait bien sage et bien _comme il faut_ de sa

part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que

c’est à cause que je lui déplais.

—Germain, dit la mère Maurice, vous allez me promettre de

vous tenir tranquille pendant toute la semaine, de ne point

vous tourmenter, de manger, de dormir, et d’être gai comme

autrefois. Moi, je parlerai à mon vieux, et si je le fais

consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille à

votre endroit.

Germain promit, et la semaine se passa sans que le père

Maurice lui dît un mot en particulier et parût se douter de

rien. Le laboureur s’efforça de paraître tranquille, mais il

était toujours plus pâle et plus tourmenté.

XVII

LA PETITE MARIE

Enfin, le dimanche matin, au sortir de la messe, sa belle-mère

lui demanda ce qu’il avait obtenu de sa bonne amie depuis la

conversation dans le verger.

—Mais, rien du tout, répondit-il. Je ne lui ai pas parlé.

—Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez

pas?

—Je ne lui ai parlé qu’une fois, répondit Germain. C’est

quand nous avons été ensemble à Fourche; et, depuis ce temps-

là, je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m’a fait tant

de peine que j’aime mieux ne pas l’entendre recommencer à me

dire qu’elle ne m’aime pas.

—Eh bien, mon fils, il faut lui parler maintenant; votre

beau-père vous autorise à le faire. Allez, décidez-vous! je

vous le dis, et, s’il le faut, je le veux; car vous ne pouvez

pas rester dans ce doute-là.

Germain obéit. Il arriva chez la Guillette, la tête basse et

l’air accablé. La petite Marie était seule au coin du feu, si

pensive qu’elle n’entendit pas venir Germain. Quand elle le

vit devant elle, elle sauta de surprise sur sa chaise, et

devint toute rouge.

—Petite Marie, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, je

viens te faire de la peine et t’ennuyer, je le sais bien: mais

_l’homme et la femme de chez nous_ (désignant ainsi, selon

l’usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que

je te demande de m’épouser. Tu ne le veux pas, toi, je m’y

attends.

—Germain, répondit la petite Marie, c’est donc décidé que

vous m’aimez?

—Ça te fâche, je le sais, mais ce n’est pas ma faute: si tu

pouvais changer d’avis, je serais trop content, et sans doute

je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je

suis donc bien affreux?

—Non, Germain, répondit-elle en souriant, vous êtes plus beau

que moi.

—Ne te moque pas; regarde-moi avec indulgence; il ne me

manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que

je t’aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrit, et

toute fille sait lire dans cette écriture-là.

Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance

enjouée; puis, tout à coup, elle détourna la tête et se mit à

trembler.

—Ah! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain, tu me regardes

comme si j’étais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je

t’en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de

mauvaises paroles, moi; je ne t’embrasserai pas malgré toi, et

quand tu voudras que je m’en aille, tu n’auras qu’à me montrer

la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de

trembler?

Marie tendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tête

penchée vers le foyer, et sans dire un mot.

—Je comprends, dit Germain; tu me plains, car tu es bonne; tu

es fâchée de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant

pas m’aimer?

—Pourquoi me dites-vous de ces choses-là, Germain? répondit

enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?

—Pauvre petite fille, tu as bon cœur, je le sais; mais tu ne

m’aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de

me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moi, je

n’ose pas seulement te serrer la main! Dans le bois, quand mon

fils dormait, et que tu dormais aussi, j’ai failli t’embrasser

tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te

le demander, et j’ai autant souffert dans cette nuit-là qu’un

homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j’ai rêvé

à toi toutes les nuits. Ah! comme je t’embrassais, Marie! Mais

toi, pendant ce temps-là, tu dormais sans rêver. Et, à

présent, sais-tu ce que je pense? c’est que si tu te

retournais pour me regarder avec les yeux que j’ai pour toi,

et si tu approchais ton visage du mien, je crois que j’en

tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille

chose t’arrivait tu en mourrais de colère et de honte!

Germain parlait comme dans un rêve sans entendre ce qu’il

disait. La petite Marie tremblait toujours; mais comme il

tremblait encore davantage, il ne s’en apercevait plus. Tout à

coup elle se retourna; elle était toute en larmes et le

regardait d’un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que

c’était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se

leva pour partir; mais la jeune fille l’arrêta en l’entourant

de ses deux bras, et, cachant sa tête dans son sein:

—Ah! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n’avez donc

pas deviné que je vous aime?

Germain serait devenu fou, si son fils, qui le cherchait et

qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, avec

sa petite sœur en croupe qui fouettait avec une branche

d’osier ce coursier imaginaire, ne l’eût rappelé à lui-même.

Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa

fiancée:

—Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d’un heureux en m’aimant!

APPENDICE

I

LES NOCES DE CAMPAGNE

Ici finit l’histoire du mariage de Germain, telle qu’il me l’a

racontée lui-même, le fin laboureur qu’il est! Je te demande

pardon, lecteur ami, de n’avoir pas su te la traduire mieux;

car c’est une véritable traduction qu’il faut au langage

antique et naïf des paysans de la contrée que je _chante_ (comme

on disait jadis). Ces gens-là parlent trop français pour nous,

et, depuis Rabelais et Montaigne, les progrès de la langue

nous ont fait perdre bien des vieilles richesses. Il en est

ainsi de tous les progrès, il faut en prendre son parti. Mais

c’est encore un plaisir d’entendre ces idiotismes pittoresques

régner sur le vieux terroir du centre de la France; d’autant

plus que c’est la véritable expression du caractère

moqueusement tranquille et plaisamment disert des gens qui

s’en servent. La Touraine a conservé un certain nombre

précieux de locutions patriarcales. Mais la Touraine s’est

grandement civilisée avec et depuis la Renaissance. Elle s’est

couverte de châteaux, de routes, d’étrangers et de mouvement.

Le Berry est resté stationnaire, et je crois qu’après la

Bretagne et quelques provinces de l’extrême midi de la France,

c’est le pays le plus _conservé_ qui se puisse trouver à l’heure

qu’il est. Certaines coutumes sont si étranges, si curieuses,

que j’espère t’amuser encore un instant, cher lecteur, si tu

permets que je te raconte en détail une noce de campagne,

celle de Germain, par exemple, à laquelle j’eus le plaisir

d’assister il y a quelques années.

Car hélas! tout s’en va. Depuis seulement que j’existe il

s’est fait plus de mouvement dans les idées et dans les

coutumes de mon village, qu’il ne s’en était vu durant des

siècles avant la révolution. Déjà la moitié des cérémonies

celtiques, païennes ou moyen âge, que j’ai vues encore en

pleine vigueur dans mon enfance, se sont effacées. Encore un

ou deux ans peut-être, et les chemins de fer passeront leur

niveau sur nos vallées profondes, emportant, avec la rapidité

de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses

légendes.

C’était en hiver, aux environs du carnaval, époque de l’année

où il est séant et convenable chez nous de faire les noces.

Dans l’été on n’a guère le temps, et les travaux d’une ferme

ne peuvent souffrir trois jours de retard, sans parler des

jours complémentaires affectés à la digestion plus ou moins

laborieuse de l’ivresse morale et physique que laisse une

fête. —J’étais assis sous le vaste manteau d’une antique

cheminée de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des

hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse

m’annoncèrent l’approche des fiancés. Bientôt le père et la

mère Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et

de sa femme, des principaux parents respectifs et des parrains

et marraines des fiancés, firent leur entrée dans la cour.

La petite Marie n’ayant pas encore reçu les cadeaux de noces,

appelés _livrées_, était vêtue de ce qu’elle avait de mieux dans

ses hardes modestes: une robe de gros drap sombre, un fichu

blanc à grands ramages de couleurs voyantes, un tablier

d’_incarnat_, indienne rouge fort à la mode alors et dédaignée

aujourd’hui, une coiffe de mousseline très blanche, et dans

cette forme heureusement conservée, qui rappelle la coiffure

d’Anne Boleyn et d’Agnès Sorel. Elle était fraîche et

souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu’il y eût bien de

quoi. Germain était grave et attendri auprès d’elle, comme le

jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre

fille eût pris un air d’importance et une tenue de triomphe;

car, dans tous les rangs, c’est quelque chose que d’être

épousée pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille

étaient humides et brillants d’amour; on voyait bien qu’elle

était profondément éprise, et qu’elle n’avait point le loisir

de s’occuper de l’opinion des autres. Son petit air résolu ne

l’avait point abandonnée; mais c’était toute franchise et tout

bon vouloir chez elle; rien d’impertinent dans son succès,

rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis

oncques si gentille fiancée, lorsqu’elle répondait nettement à

ses jeunes amies qui lui demandaient si elle était contente:

—Dame! bien sûr! je ne me plains pas du bon Dieu.

Le père Maurice porta la parole; il venait faire les

compliments et invitations d’usage. Il attacha d’abord au

manteau de la cheminée une branche de laurier ornée de rubans;

ceci s’appelle l’_exploit_, c’est-à-dire la lettre de faire

part; puis il distribua à chacun des invités une petite croix

faite d’un bout de ruban bleu traversé d’un autre bout de

ruban rose; le rose pour la fiancée, le bleu pour l’épouseur;

et les invités des deux sexes durent garder ce signe pour en

orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnière le

jour de la noce. C’est la lettre d’admission, la carte

d’entrée.

Alors le père Maurice prononça son compliment. Il invitait le

maître de la maison et toute _sa compagnie_, c’est-à-dire tous

ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et tous ses

serviteurs, à la bénédiction, _au festin, à la divertissance, à

la dansière et à tout ce qui en suit_. Il ne manqua pas de

dire: —Je viens vous _faire l’honneur_ de vous _semondre_.

Locution très juste, bien qu’elle nous paraisse un contresens,

puisqu’elle exprime l’idée de rendre les honneurs à ceux qu’on

en juge dignes.

Malgré la libéralité de l’invitation portée ainsi de maison en

maison dans toute la paroisse, la politesse, qui est

grandement discrète chez les paysans, veut que deux personnes

seulement de chaque famille en profitent, un chef de famille

sur le ménage, un de leurs enfants sur le nombre.

Ces invitations faites, les fiancés et leurs parents allèrent

dîner ensemble à la métairie.

La petite Marie garda ses trois moutons sur le communal, et

Germain travailla la terre comme si de rien n’était.

La veille du jour marqué pour le mariage, vers deux heures de

l’après-midi, la musique arriva, c’est-à-dire le _cornemuseux_

et le _vielleux_, avec leurs instruments ornés de longs rubans

flottants, et jouant une marche de circonstance, sur un rythme

un peu lent pour des pieds qui ne seraient pas indigènes, mais

parfaitement combiné avec la nature du terrain gras et des

chemins ondulés de la contrée. Des coups de pistolet, tirés

par les jeunes gens et les enfants, annoncèrent le

commencement de la noce. On se réunit peu à peu, et l’on dansa

sur la pelouse devant la maison pour se mettre en train. Quand

la nuit fut venue, on commença d’étranges préparatifs, on se

sépara en deux bandes, et quand la nuit fut close, on procéda

à la cérémonie des _livrées_.

Ceci se passait au logis de la fiancée, la chaumière à la

Guillette. La Guillette prit avec elle sa fille, une douzaine

de jeunes et jolies _pastoures_, amies et parentes de sa fille,

deux ou trois respectables matrones, voisines fortes en bec,

promptes à la réplique et gardiennes rigides des anciens us.

Puis elle choisit une douzaine de vigoureux champions, ses

parents et amis; enfin le vieux _chanvreur_ de la paroisse,

homme disert et beau parleur s’il en fut.

Le rôle que joue en Bretagne le _bazvalan_, le tailleur du

village, c’est le broyeur de chanvre ou le cardeur de laine

(deux professions souvent réunies en une seule) qui le remplit

dans nos campagnes. Il est de toutes les solennités tristes ou

gaies, parce qu’il est essentiellement érudit et beau diseur,

et, dans ces occasions, il a toujours le soin de porter la

parole pour accomplir dignement certaines formalités usitées

de temps immémorial. Les professions errantes, qui

introduisent l’homme au sein des familles sans lui permettre

de se concentrer dans la sienne, sont propres à le rendre

bavard, plaisant, conteur et chanteur.

Le broyeur de chanvre est particulièrement sceptique. Lui et

un autre fonctionnaire rustique, dont nous parlerons tout à

l’heure, le fossoyeur, sont toujours les esprits forts du

lieu. Ils ont tant parlé de revenants et ils savent si bien

tous les tours dont ces malins esprits sont capables, qu’ils

ne les craignent guère. C’est particulièrement la nuit que

tous, fossoyeurs, chanvreurs et revenants exercent leur

industrie. C’est aussi la nuit que le chanvreur raconte ses

lamentables légendes. Qu’on me permette une digression.

Quand le chanvre est _arrivé_ à point, c’est-à-dire suffisamment

trempé dans les eaux courantes et à demi séché à la _rive_, on

le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout

par petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas et

leurs têtes liées en boules, ressemblent déjà passablement le

soir à une longue procession de petits fantômes blancs,

plantés sur leurs jambes grêles, et marchant sans bruit le

long des murs.

C’est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore

tièdes, qu’à la pâle clarté de la lune on commence à broyer.

Dans la journée, le chanvre a été chauffé au four; on l’en

retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela

d’une sorte de chevalet surmonté d’un levier en bois, qui,

retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper.

C’est alors qu’on entend la nuit, dans les campagnes, ce bruit

sec et saccadé de trois coups frappés rapidement. Puis, un

silence se fait; c’est le mouvement du bras qui retire la

poignée de chanvre pour la broyer sur une autre partie de sa

longueur. Et les trois coups recommencent; c’est l’autre bras

qui agit sur le levier, et toujours ainsi jusqu’à ce que la

lune soit voilée par les premières lueurs de l’aube. Comme ce

travail ne dure que quelques jours dans l’année, les chiens ne

s’y habituent pas et poussent des hurlements plaintifs vers

tous les points de l’horizon.

C’est le temps des bruits insolites et mystérieux dans la

campagne. Les grues émigrantes passent dans des régions où, en

plein jour, l’œil les distingue à peine. La nuit, on les

entend seulement; et ces voix rauques et gémissantes, perdues

dans les nuages, semblent l’appel et l’adieu d’âmes

tourmentées qui s’efforcent de trouver le chemin du ciel, et

qu’une invincible fatalité force à planer non loin de la

terre, autour de la demeure des hommes; car ces oiseaux

voyageurs ont d’étranges incertitudes et de mystérieuses

anxiétés dans le cours de leur traversée aérienne. Il leur

arrive parfois de perdre le vent, lorsque des brises

capricieuses se combattent ou se succèdent dans les hautes

régions. Alors on voit, lorsque ces déroutes arrivent durant

le jour, le chef de file flotter à l’aventure dans les airs,

puis faire volte-face, revenir se placer à la queue de la

phalange triangulaire, tandis qu’une savante manœuvre de ses

compagnons les ramène bientôt en bon ordre derrière lui.

Souvent, après de vains efforts, le guide épuisé renonce à

conduire la caravane; un autre se présente, essaie à son tour,

et cède la place à un troisième, qui retrouve le courant et

engage victorieusement la marche. Mais que de cris, que de

reproches, que de remontrances, que de malédictions sauvages

ou de questions inquiètes sont échangés, dans une langue

inconnue, entre ces pèlerins ailés!

Dans la nuit sonore, on entend ces clameurs sinistres

tournoyer parfois assez longtemps au-dessus des maisons; et

comme on ne peut rien voir, on ressent malgré soi une sorte de

crainte et de malaise sympathique, jusqu’à ce que cette nuée

sanglotante se soit perdue dans l’immensité.

Il y a d’autres bruits encore qui sont propres à ce moment de

l’année, et qui se passent principalement dans les vergers. La

cueille des fruits n’est pas encore faite, et mille

crépitations inusitées font ressembler les arbres à des êtres

animés. Une branche grince, en se courbant, sous un poids

arrivé tout à coup à son dernier degré de développement; ou

bien, une pomme se détache et tombe à vos pieds avec un son

mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frôlant

les branches et les herbes, un être que vous ne voyez pas:

c’est le chien du paysan, ce rôdeur curieux, inquiet, à la

fois insolent et poltron, qui se glisse partout, qui ne dort

jamais, qui cherche toujours on ne sait quoi, qui vous épie,

caché dans les broussailles, et prend la fuite au bruit de la

pomme tombée, croyant que vous lui lancez une pierre.

C’est durant ces nuits-là, nuits voilées et grisâtres, que le

chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de

lièvres blancs, d’âmes en peine et de sorciers transformés en

loups, de sabbat au carrefour et de chouettes prophétesses au

cimetière. Je me souviens d’avoir passé ainsi les premières

heures de la nuit autour des _broyes_ en mouvement, dont la

percussion impitoyable, interrompant le récit du chanvreur à

l’endroit le plus terrible, nous faisait passer un frisson

glacé dans les veines. Et souvent aussi le bonhomme continuait

à parler en broyant; et il y avait quatre à cinq mots perdus:

mots effrayants, sans doute, que nous n’osions pas lui faire

répéter, et dont l’omission ajoutait un mystère plus affreux

aux mystères déjà si sombres de son histoire. C’est en vain

que les servantes nous avertissaient qu’il était bien tard

pour rester dehors, et que l’heure de dormir était depuis

longtemps sonnée pour nous: elles-mêmes mouraient d’envie

d’écouter encore; et avec quelle terreur ensuite nous

traversions le hameau pour rentrer chez nous! comme le porche

de l’église nous paraissait profond, et l’ombre des vieux

arbres épaisse et noire! Quant au cimetière, on ne le voyait

point; on fermait les yeux en le côtoyant.

Mais le chanvreur n’est pas plus que le sacristain adonné

exclusivement au plaisir de faire peur; il aime à faire rire,

il est moqueur et sentimental au besoin, quand il faut chanter

l’amour et l’hyménée; c’est lui qui recueille et conserve dans

sa mémoire les chansons les plus anciennes, et qui les

transmet à la postérité. C’est donc lui qui est chargé, dans

les noces, du personnage que nous allons lui voir jouer à la

présentation des livrées de la petite Marie.

II

LES LIVREES

Quand tout le monde fut réuni dans la maison, on ferma, avec

le plus grand soin, les portes et les fenêtres; on alla même

barricader la lucarne du grenier; on mit des planches, des

tréteaux, des souches et des tables en travers de toutes les

issues, comme si on se préparait à soutenir un siège; et il se

fit dans cet intérieur fortifié un silence d’attente assez

solennel, jusqu’à ce qu’on entendît au loin des chants, des

rires, et le son des instruments rustiques. C’était la bande

de l’épouseur, Germain en tête, accompagné de ses plus hardis

compagnons, du fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui

formaient un joyeux et solide cortège.

Cependant, à mesure qu’ils approchèrent de la maison, ils se

ralentirent, se concertèrent et firent silence. Les jeunes

filles, enfermées dans le logis, s’étaient ménagé aux fenêtres

de petites fentes, par lesquelles elles les virent arriver et

se développer en ordre de bataille. Il tombait une pluie fine

et froide, qui ajoutait au piquant de la situation, tandis

qu’un grand feu pétillait dans l’âtre de la maison. Marie eût

voulu abréger les lenteurs inévitables de ce siège en règle;

elle n’aimait pas à voir ainsi se morfondre son fiancé, mais

elle n’avait pas voix au chapitre dans la circonstance, et

même elle devait partager ostensiblement la mutine cruauté de

ses compagnes.

Quand les deux camps furent ainsi en présence, une décharge

d’armes à feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les

chiens des environs. Ceux de la maison se précipitèrent vers

la porte en aboyant, croyant qu’il s’agissait d’une attaque

réelle, et les petits enfants, que leurs mères s’efforçaient

en vain de rassurer, se mirent à pleurer et à trembler. Toute

cette scène fut si bien jouée qu’un étranger y eût été pris,

et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre

une bande de chauffeurs.

Alors le fossoyeur barde et orateur du fiancé, se plaça devant

la porte, et, d’une voix lamentable, engagea avec le

chanvreur, placé à la lucarne qui était située au-dessus de la

même porte, le dialogue suivant:

LE FOSSOYEUR

Hélas! mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l’amour de

Dieu, ouvrez-moi la porte.

LE CHANVREUR

La Mare au Diable · 第 6 / 8 段