—Je vous remercie, Germain, dit la jeune femme d’un ton

sérieux et pénétré. Je mourrai avec, et si c’est avant vous,

vous la garderez pour le mariage de votre petite Solange.

IV

LE CHOU

On remonta à cheval et on revint très vite à Belair. Le repas

fut splendide, et dura, entremêlé de danses et de chants,

jusqu’à minuit. Les vieux ne quittèrent point la table pendant

quatorze heures. Le fossoyeur fit la cuisine et la fit fort

bien. Il était renommé pour cela, et il quittait ses fourneaux

pour venir danser et chanter entre chaque service. Il était

épileptique pourtant, ce pauvre père Bontemps! Qui s’en serait

douté? Il était frais, fort, et gai comme un jeune homme. Un

jour nous le trouvâmes comme mort, tordu par son mal dans un

fossé, à l’entrée de la nuit. Nous le rapportâmes chez nous

dans une brouette, et nous passâmes la nuit à le soigner.

Trois jours après il était de noce, chantait comme une grive

et sautait comme un cabri, se trémoussant à l’ancienne mode.

En sortant d’un mariage, il allait creuser une fosse et clouer

une bière. Il s’en acquittait pieusement, et quoiqu’il n’y

parût point ensuite à sa belle humeur, il en conservait une

impression sinistre qui hâtait le retour de son accès. Sa

femme, paralytique, ne bougeait de sa chaise depuis vingt ans.

Sa mère en a cent quarante et vit encore. Mais lui, le pauvre

homme, si gai, si bon, si amusant, il s’est tué l’an dernier

en tombant de son grenier sur le pavé. Sans doute, il était en

proie au fatal accès de son mal, et, comme d’habitude, il

s’était caché dans le foin pour ne pas effrayer et affliger sa

famille. Il termina ainsi, d’une manière tragique, une vie

étrange comme lui-même, un mélange de choses lugubres et

folles, terribles et riantes, au milieu desquelles son cœur

était toujours resté bon et son caractère aimable.

Mais nous arrivons à la troisième journée des noces, qui est

la plus curieuse, et qui s’est maintenue dans toute sa rigueur

jusqu’à nos jours. Nous ne parlerons pas de la rôtie que l’on

porte au lit nuptial; c’est un assez sot usage qui fait

souffrir la pudeur de la mariée et tend à détruire celle des

jeunes filles qui y assistent. D’ailleurs je crois que c’est

un usage de toutes les provinces, et qui n’a chez nous rien de

particulier.

De même que la cérémonie des _livrées_ est le symbole de la

prise de possession du cœur et du domicile de la mariée, celle

du _chou_ est le symbole de la fécondité de l’hymen. Après le

déjeuner du lendemain de noces commence cette bizarre

représentation d’origine gauloise, mais qui, en passant par le

christianisme primitif, est devenue peu à peu une sorte de

_mystère_, ou de moralité bouffonne du moyen âge.

Deux garçons (les plus enjoués et les mieux disposés de la

bande) disparaissent pendant le déjeuner, vont se costumer, et

enfin reviennent escortés de la musique, des chiens, des

enfants et des coups de pistolet. Ils représentent un couple

de gueux, mari et femme, couverts des haillons les plus

misérables. Le mari est le plus sale des deux: c’est le vice

qui l’a ainsi dégradé; la femme n’est que malheureuse et

avilie par les désordres de son époux.

Ils s’intitulent _le jardinier et la jardinière_, et se disent

préposés à la garde et à la culture du chou sacré. Mais le

mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On

l’appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu’il est coiffé

d’une perruque de paille ou de chanvre, et que, pour cacher sa

nudité mal garantie par ses guenilles, il s’entoure les jambes

et une partie du corps de paille. Il se fait aussi un gros

ventre ou une bosse avec de la paille ou du foin cachés sous

sa blouse. Le _peilloux_, parce qu’il est couvert de _peille_ (de

guenilles). Enfin, le _païen_, ce qui est plus significatif

encore, parce qu’il est censé, par son cynisme et ses

débauches, résumer en lui l’antipode de toutes les vertus

chrétiennes.

Il arrive, le visage barbouillé de suie et de lie de vin,

quelquefois affublé d’un masque grotesque. Une mauvaise tasse

de terre ébréchée, ou un vieux sabot, pendu à sa ceinture par

une ficelle, lui sert à demander l’aumône du vin. Personne ne

lui refuse, et il feint de boire, puis il répand le vin par

terre, en signe de libation. À chaque pas, il tombe, il se

roule dans la boue; il affecte d’être en proie à l’ivresse la

plus honteuse. Sa pauvre femme court après lui, le ramasse,

appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent

en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur

l’abjection de son mari et lui fait des reproches pathétiques.

—Malheureux! lui dit-elle, vois où nous a réduits ta mauvaise

conduite! J’ai beau filer, travailler pour toi, raccommoder

tes habits! tu te déchires, tu te souilles sans cesse. Tu m’as

mangé mon pauvre bien, nos six enfants sont sur la paille,

nous vivons dans une étable avec les animaux; nous voilà

réduits à demander l’aumône, et encore tu es si laid, si

dégoûtant, si méprisé, que bientôt on nous jettera le pain

comme à des chiens. Hélas! mes pauvres _mondes_ (mes pauvres

gens), ayez pitié de nous! ayez pitié de moi! Je n’ai pas

mérité mon sort, et jamais femme n’a eu un mari plus malpropre

et plus détestable. Aidez-moi à le ramasser, autrement les

voitures l’écraseront comme un vieux tesson de bouteille, et

je serai veuve, ce qui achèverait de me faire mourir de

chagrin, quoique tout le monde dise que ce serait un grand

bonheur pour moi.

Tel est le rôle de la jardinière et ses lamentations

continuelles durant toute la pièce. Car c’est une véritable

comédie libre, improvisée, jouée en plein air, sur les

chemins, à travers champs, alimentée par tous les accidents

fortuits qui se présentent, et à laquelle tout le monde prend

part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et

passants des chemins pendant trois ou quatre heures de la

journée, ainsi qu’on va le voir. Le thème est invariable, mais

on brode à l’infini sur ce thème, et c’est là qu’il faut voir

l’instinct mimique, l’abondance d’idées bouffonnes, la

faconde, l’esprit de repartie, et même l’éloquence naturelle

de nos paysans.

Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme

mince, imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande

vérité à son personnage, et jouer le désespoir burlesque avec

assez de naturel pour qu’on en soit égayé et attristé en même

temps comme d’un fait réel. Ces hommes maigres et imberbes ne

sont pas rares dans nos campagnes, et, chose étrange, ce sont

parfois les plus remarquables pour la force musculaire.

Après que le malheur de la femme est constaté, les jeunes gens

de la noce l’engagent à laisser là son ivrogne de mari, et à

se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l’entraînent.

Peu à peu elle s’abandonne, s’égaie et se met à courir, tantôt

avec l’un, tantôt avec l’autre, prenant des allures

dévergondées: nouvelle _moralité_, l’inconduite du mari provoque

et amène celle de la femme.

Le païen se réveille alors de son ivresse, il cherche des yeux

sa compagne, s’arme d’une corde et d’un bâton, et court après

elle. On le fait courir, on se cache, on passe la femme de

l’un à l’autre, on essaie de la distraire et de tromper le

jaloux. Ses _amis_ s’efforcent de l’enivrer. Enfin il rejoint

son infidèle et veut la battre. Ce qu’il y a de plus réel et

de mieux observé dans cette parodie des misères de la vie

conjugale, c’est que le jaloux ne s’attaque jamais à ceux qui

lui enlèvent sa femme. Il est fort poli et prient avec eux, il

ne veut s’en prendre qu’à la coupable, parce qu’elle est

censée ne pouvoir lui résister.

Mais au moment où il lève son bâton et apprête sa corde pour

attacher la délinquante, tous les hommes de la noce

s’interposent et se jettent entre les deux époux. _Ne la battez

pas! ne battez jamais votre femme!_ est la formule qui se

répète à satiété dans ces scènes. On désarme le mari, on le

force à pardonner, à embrasser sa femme, et bientôt il affecte

de l’aimer plus que jamais. Il s’en va bras dessus, bras

dessous avec elle, en chantant et en dansant, jusqu’à ce qu’un

nouvel accès d’ivresse le fasse rouler par terre: et alors

recommencent les lamentations de la femme, son découragement,

ses égarements simulés, la jalousie du mari, l’intervention

des voisins, et le raccommodement. Il y a dans tout cela un

enseignement naïf, grossier même, qui sent fort son origine

moyen âge, mais qui fait toujours impression, sinon sur les

mariés, trop amoureux ou trop raisonnables aujourd’hui pour en

avoir besoin, du moins sur les enfants et les adolescents. Le

païen effraie et dégoûte tellement les jeunes filles, en

courant après elles et en feignant de vouloir les embrasser,

qu’elles fuient avec une émotion qui n’a rien de joué. Sa face

barbouillée et son grand bâton (inoffensif pourtant) font

jeter les hauts cris aux marmots. C’est de la comédie de mœurs

à l’état le plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.

Quand cette farce est bien mise en train, on se dispose à

aller chercher le chou. On apporte une civière sur laquelle on

place le païen armé d’une bêche, d’une corde et d’une grande

corbeille. Quatre hommes vigoureux l’enlèvent sur leurs

épaules. Sa femme le suit à pied, les _anciens_ viennent en

groupe après lui d’un air grave et pensif; puis la noce marche

par couples au pas réglé par la musique. Les coups de pistolet

recommencent, les chiens hurlent plus que jamais à la vue du

païen immonde, ainsi porté en triomphe. Les enfants

l’encensent dérisoirement avec des sabots au bout d’une

ficelle.

Mais pourquoi cette ovation à un personnage si repoussant? On

marche à la conquête du chou sacré, emblème de la fécondité

matrimoniale, et c’est cet ivrogne abruti qui, seul, peut

porter la main sur la plante symbolique. Sans doute il y a là

un mystère antérieur au christianisme, et qui rappelle la fête

des Saturnales, ou quelque bacchanale antique. Peut-être ce

païen, qui est en même temps le jardinier par excellence,

n’est-il rien moins que Priape en personne, le dieu des

jardins et de la débauche, divinité qui dut être pourtant

chaste et sérieuse dans son origine, comme le mystère de la

reproduction, mais que la licence des mœurs et l’égarement des

idées ont dégradée insensiblement.

Quoi qu’il en soit, la marche triomphale arrive au logis de la

mariée et s’introduit dans son jardin. Là on choisit le plus

beau chou, ce qui ne se fait pas vite, car les anciens

tiennent conseil et discutent à perte de vue, chacun plaidant

pour le chou qui lui paraît le plus convenable. On va aux

voix, et quand le choix est fixé, le _jardinier_ attache sa

corde autour de la tige, et s’éloigne autant que le permet

l’étendue du jardin. La jardinière veille à ce que, dans sa

chute, le légume sacré ne soit point endommagé. Les _Plaisants_

de la noce, le chanvreur, le fossoyeur, le charpentier ou le

sabotier (tous ceux enfin qui ne travaillent pas la terre, et

qui, passant leur vie chez les autres, sont réputés avoir, et

ont réellement plus d’esprit et de babil que les simples

ouvriers agriculteurs), se rangent autour du chou. L’un ouvre

une tranchée à la bêche, si profonde qu’on dirait qu’il s’agit

d’abattre un chêne. L’autre met sur son nez une _drogue_ en bois

ou en carton qui simule une paire de lunettes: il fait

l’office d’_ingénieur_, s’approche, s’éloigne, lève un plan,

lorgne les travailleurs, tire des lignes, fait le pédant,

s’écrie qu’on va tout gâter, fait abandonner et reprendre le

travail selon sa fantaisie, et le plus longuement, le plus

ridiculement possible dirige la besogne. Ceci est-il une

addition au formulaire antique de la cérémonie, en moquerie

des théoriciens en général que le paysan coutumier méprise

souverainement, ou en haine des arpenteurs qui règlent le

cadastre et répartissent l’impôt, ou enfin des employés aux

ponts et chaussées qui convertissent des communaux en routes,

et font supprimer de vieux abus chers au paysan? Tant il y a

que ce personnage de la comédie s’appelle le _géomètre_, et

qu’il fait son possible pour se rendre insupportable à ceux

qui tiennent la pioche et la pelle.

Enfin, après un quart d’heure de difficultés et de momeries,

pour ne pas couper les racines du chou et le déplanter sans

dommage, tandis que des pelletées de terre sont lancées au nez

des assistants (tant pis pour qui ne se range pas assez vite;

fût-il évêque ou prince, il faut qu’il reçoive le baptême de

la terre), le _païen_ tire la corde, la païenne tend son

tablier, et le chou tombe majestueusement aux _vivat_ des

spectateurs. Alors on apporte la corbeille, et le couple païen

y plante le chou avec toutes sortes de soins et de

précautions. On l’entoure de terre fraîche, on le soutient

avec des baguettes et des liens, comme font les bouquetières

des villes pour leurs splendides camélias en pot; on pique des

pommes rouges au bout des baguettes, des branches de thym, de

sauge et de laurier tout autour; on chamarre le tout de rubans

et de banderoles; on recharge le trophée sur la civière avec

le païen, qui doit le maintenir en équilibre et le préserver

d’accident, et enfin on sort du jardin en bon ordre et au pas

de marche.

Mais là quand il s’agit de franchir la porte, de même lorsque

ensuite il s’agit d’entrer dans la cour de la maison du marié,

un obstacle imaginaire si oppose au passage. Les porteurs du

fardeau trébuchent, poussent de grandes exclamations,

reculent, avancent encore, et, comme repoussés par une force

invincible, feignent de succomber sous le poids. Pendant cela,

les assistants crient, excitent et calment l’attelage humain.

"Bellement, bellement, enfant! Là, là, courage! Prenez garde!

patience! Baissez-vous. La porte est trop basse! Serrez-vous,

elle est trop étroite! un peu à gauche; à droite à présent!

allons, du cœur, vous y êtes!"

C’est ainsi que dans les années de récolte abondante, le char

à bœufs, chargé outre mesure de fourrage ou de moissons, se

trouve trop large ou trop haut pour entrer sous le porche de

la grange. C’est ainsi qu’on crie après les robustes animaux

pour les retenir ou les exciter; c’est ainsi qu’avec de

l’adresse et de vigoureux efforts on fait passer la montagne

des richesses, sans l’écrouler, sous l’arc de triomphe

rustique. C’est surtout le dernier charroi, appelé la

_gerbaude_, qui demande ces précautions, car c’est aussi une

fête champêtre, et la dernière gerbe enlevée au dernier sillon

est placée au sommet du char, ornée de rubans et de fleurs, de

même que le front des bœufs et l’aiguillon du bouvier Ainsi,

l’entrée triomphale et pénible du chou dans la maison est un

simulacre de la prospérité et de la fécondité qu’il

représente.

Arrivé dans la cour du marié, le chou est enlevé et porté au

plus haut de la maison ou de la grange. S’il est une cheminée,

un pignon, un pigeonnier plus élevé que les autres faîtes, il

faut, à tout risque, porter ce fardeau au point culminant de

l’habitation. Le païen l’accompagne jusque-là, le fixe, et

l’arrose d’un grand broc de vin, tandis qu’une salve de coups

de pistolet et les contorsions joyeuses de la païenne

signalent son inauguration.

La même cérémonie recommence immédiatement. On va déterrer un

autre chou dans le jardin du marié pour le porter avec les

mêmes formalités sur le toit que sa femme vient d’abandonner

pour le suivre. Ces trophées restent là jusqu’à ce que le vent

et la pluie détruisent les corbeilles et emportent le chou.

Mais ils y vivent assez longtemps pour donner quelque chance

de succès à la prédiction que font les anciens et les matrones

en le saluant: "Beau chou, disent-ils, vis et fleuris, afin

que notre jeune mariée ait un beau petit enfant avant la fin

de l’année; car si tu mourais trop vite ce serait signe de

stérilité, et tu serais là-haut sur sa maison comme un mauvais

présage."

La journée est déjà avancée quand toutes ces choses sont

accomplies. Il ne reste plus qu’à faire la conduite aux

parrains et marraines des conjoints. Quand ces parents

putatifs demeurent au loin, on les accompagne avec la musique

et toute la noce jusqu’aux limites de la paroisse. Là, on

danse encore sur le chemin et on les embrasse en se séparant

d’eux. Le païen et sa femme sont alors débarbouillés et

rhabillés proprement, quand la fatigue de leur rôle ne les a

pas forcés à aller faire un somme.

On dansait, on chantait et on mangeait encore à la métairie de

Belair, ce troisième jour de noce, à minuit, lors du mariage

de Germain. Les anciens, attablés, ne pouvaient s’en aller, et

pour cause. Ils ne retrouvèrent leurs jambes et leurs esprits

que le lendemain au petit jour. Alors, tandis que ceux-là

regagnaient leurs demeures, silencieux et trébuchants,

Germain, fier et dispos, sortit pour aller lier ses bœufs,

laissant sommeiller sa jeune compagne jusqu’au lever du

soleil. L’alouette, qui chantait en montant vers les cieux,

lui semblait être la voix de son cœur rendant grâce à la

Providence. Le givre, qui brillait aux buissons décharnés, lui

semblait la blancheur des fleurs d’avril précédant

l’apparition des feuilles. Tout était riant et serein pour lui

dans la nature. Le petit Pierre avait tant ri et tant sauté la

veille, qu’il ne vint pas l’aider à conduire ses bœufs; mais

Germain était content d’être seul. Il se mit à genoux dans le

sillon qu’il allait refendre, et fit la prière du matin avec

une effusion si grande que deux larmes coulèrent sur ses joues

encore humides de sueur.

On entendait au loin les chants des jeunes garçons des

paroisses voisines, qui partaient pour retourner chez eux, et

qui redisaient d’une voix un peu enrouée les refrains joyeux

de la veille.

La Mare au Diable · 第 8 / 8 段