n’y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre: il était
pourtant l’heure où les pasteurs sont aux champs. Il y avait
un grand troupeau dans une _chôme;_ il demanda à un jeune
garçon, qui le gardait, si c’étaient les moutons de la
métairie des Ormeaux.
—Oui, dit l’enfant.
—En êtes-vous le berger? est-ce que les garçons gardent les
bêtes à laine des métairies, dans votre endroit?
—Non. Je les garde aujourd’hui parce que la bergère est
partie: elle était malade.
—Mais n’avez-vous pas une nouvelle bergère, arrivée de ce
matin?
—Oh! bien oui? elle est déjà partie aussi.
—Comment, partie? n’avait-elle pas un enfant avec elle?
—Oui: un petit garçon qui a pleuré. Ils se sont en allés tous
les deux au bout de deux heures.
—En allés, où?
—D’où ils venaient, apparemment. Je ne leur ai pas demandé.
—Mais pourquoi donc s’en allaient-ils? dit Germain de plus en
plus inquiet.
—Dame! est-ce que je sais?
—On ne s’est pas entendu sur le prix? ce devait être pourtant
une chose convenue d’avance.
—Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vus entrer et
sortir, voilà tout.
Germain se dirigea vers la ferme et questionna les métayers.
Personne ne put lui expliquer le fait; mais il était constant
qu’après avoir causé avec le fermier, la jeune fille était
partie sans rien dire, emmenant l’enfant qui pleurait.
—Est-ce qu’on a maltraité mon fils? s’écria Germain dont les
yeux s’enflammèrent.
—C’était donc votre fils? Comment se trouvait-il avec cette
petite? D’où êtes-vous donc, et comment vous appelle-t-on?
Germain, voyant que, selon l’habitude du pays, on allait
répondre à ses questions par d’autres questions, frappa du
pied avec impatience et demanda à parler au maître.
Le maître n’y était pas: il n’avait pas coutume de rester
toute la journée entière quand il venait à la ferme. Il était
monté à cheval, et il était parti on ne savait pour quelle
autre de ses fermes.
—Mais enfin, dit Germain en proie à une vive anxiété, ne
pouvez-vous savoir la raison du départ de cette jeune fille?
Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il
répondit qu’il n’en savait rien, que cela ne le regardait pas.
Tout ce que Germain put apprendre, c’est que la jeune fille et
l’enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à
Fourche: la veuve et ses amoureux n’étaient pas de retour, non
plus que le père Léonard. La servante lui dit qu’une jeune
fille et un enfant étaient venus le demander, mais que, ne les
connaissant pas, elle n’avait pas voulu les recevoir, et leur
avait conseillé d’aller à Mers.
—Et pourquoi avez-vous refusé de les recevoir? dit Germain
avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci, qu’on
n’ouvre pas la porte à son prochain?
—Ah dame! répondit la servante, dans une maison riche comme
celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je réponds de tout
quand les maîtres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux
premiers venus.
—C’est une laide coutume, dit Germain, et j’aimerais mieux
être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la
fille! adieu à votre vilain pays!
Il s’enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la
bergère et l’enfant. Comme le petit était parti de Belair à
l’improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et
sa petite peau d’agneau sur le corps; comme aussi la petite
Marie était, pour cause, fort pauvrement vêtue en tout temps,
on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du
pain; la jeune fille en avait accepté un morceau pour l’enfant
qui avait faim, puis elle était partie très vite avec lui, et
avait gagné les bois.
Germain réfléchit un instant, puis il demanda si le fermier
des Ormeaux n’était pas venu à Fourche.
—Oui, lui répondit-on; il a passé à cheval peu d’instants
après cette petite.
—Est-ce qu’il a couru après elle?
—Ah! vous le connaissez donc? dit en riant le cabaretier de
l’endroit, auquel il s’adressait. Oui, certes; c’est un
gaillard endiablé pour courir après les filles. Mais je ne
crois pas qu’il ait attrapé celle-là; quoique après tout, s’il
l’eût vue...
—C’est assez, merci! Et il vola plutôt qu’il ne courut à
l’écurie de Léonard. Il jeta la bâtine sur la Grise, sauta
dessus, et partit au grand galop dans la direction des bois de
Chanteloube.
Le cœur lui bondissait d’inquiétude et de colère, la sueur lui
coulait du front. Il mettait en sang les flancs de la Grise,
qui, en se voyant sur le chemin de son écurie, ne se faisait
pourtant pas prier pour courir.
XIV
LA VIEILLE
Germain se retrouva bientôt à l’endroit où il avait passé la
nuit au bord de la mare. Le feu fumait encore; une vieille
femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la
petite Marie y avait entassée. Germain s’arrêta pour la
questionner. Elle était sourde, et, se méprenant sur ses
interrogations:
—Oui, mon garçon, dit-elle, c’est ici la Mare au Diable.
C’est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans
jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le
signe de la croix de la main droite: ça éloigne les esprits.
Autrement il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour.
—Je ne vous parle pas de ça, dit Germain en s’approchant
d’elle et en criant à tue-tête: N’avez-vous pas vu passer dans
le bois une fille et un enfant?
—Oui, dit la vieille, il s’est noyé un petit enfant!
Germain frémit de la tête aux pieds; mais heureusement la
vieille ajouta:
—Il y a bien longtemps de ça; en mémoire de l’accident on y
avait planté une belle croix; mais, par une belle nuit de
grand orage, les mauvais esprits l’ont jetée dans l’eau. On
peut en voir encore un bout. Si quelqu’un avait le malheur de
s’arrêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais
en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il
pourrait faire deux cents lieues dans le bois et se retrouver
toujours à la même place. —L’imagination du laboureur se
frappa malgré lui de ce qu’il entendait, et l’idée du malheur
qui devait arriver pour achever de justifier les assertions de
la vieille femme s’empara si bien de sa tête, qu’il se sentit
froid par tout le corps. Désespérant d’obtenir d’autres
renseignements, il remonta à cheval et recommença de parcourir
le bois en appelant Pierre de toutes ses forces, et en
sifflant, faisant claquer son fouet, cassant les branches pour
remplir la forêt du bruit de sa marche, écoutant ensuite si
quelque voix lui répondait; mais il n’entendait que la cloche
des vaches éparses dans les taillis, et le cri sauvage des
porcs qui se disputaient la glandée.
Enfin Germain entendit derrière lui le bruit d’un cheval qui
courait sur ses traces, et un homme entre deux âges, brun,
robuste, habillé comme un demi-bourgeois, lui cria de
s’arrêter. Germain n’avait jamais vu le fermier des Ormeaux;
mais un instinct de rage lui fit juger de suite que c’était
lui. Il se retourna, et, le toisant de la tête aux pieds, il
attendit ce qu’il avait à lui dire.
—N’avez-vous pas vu passer par ici une jeune fille de quinze
ou seize ans, avec un petit garçon? dit le fermier en
affectant un air d’indifférence, quoiqu’il fût visiblement
ému.
—Et que lui voulez-vous? répondit Germain sans chercher à
déguiser sa colère.
—Je pourrais vous dire que ça ne vous regarde pas, mon
camarade! mais comme je n’ai pas de raisons pour le cacher, je
vous dirai que c’est une bergère que j’avais louée pour
l’année sans la connaître... Quand je l’ai vue arriver, elle
m’a semblé trop jeune et trop faible pour l’ouvrage de la
ferme. Je l’ai remerciée, mais je voulais lui payer les frais
de son petit voyage, et elle est partie fâchée pendant que
j’avais le dos tourné... Elle s’est tant pressée, qu’elle a
même oublié une partie de ses effets et sa bourse, qui ne
contient pas grand’chose, à coup sûr; quelques sous
probablement!... mais enfin, comme j’avais à passer par ici,
je pensais la rencontrer et lui remettre ce qu’elle a oublié
et ce que je lui dois.
Germain avait l’âme trop honnête pour ne pas hésiter en
entendant cette histoire, sinon très vraisemblable, du moins
possible. Il attachait un regard perçant sur le fermier, qui
soutenait son investigation avec beaucoup d’impudence ou de
candeur.
—Je veux en avoir le cœur net, se dit Germain, et, contenant
son indignation:
—C’est une fille de chez nous, dit-il; je la connais: elle
doit être par ici... Avançons ensemble... nous la retrouverons
sans doute.
—Vous avez raison, dit le fermier. Avançons... et pourtant,
si nous ne la trouvons pas au bout de l’avenue, j’y renonce...
car il faut que je prenne le chemin d’Ardentes.
—Oh! pensa le laboureur, je ne te quitte pas! quand même je
devrais tourner pendant vingt-quatre heures avec toi autour de
la Mare au Diable!
—Attendez! dit tout à coup Germain en fixant des yeux une
touffe de genêts qui s’agitait singulièrement: holà! holà!
Petit-Pierre, est-ce toi, mon enfant?
L’enfant, reconnaissant la voix de son père, sortit des genêts
en sautant comme un chevreuil, mais quand il le vit dans la
compagnie du fermier, il s’arrêta comme effrayé et resta
incertain.
—Viens, mon Pierre! viens, c’est moi! s’écria le laboureur en
courant après lui, et en sautant à bas de son cheval pour le
prendre dans ses bras: et où est la petite Marie?
—Elle est là, qui se cache, parce qu’elle a peur de ce vilain
homme noir, et moi aussi.
—Eh! sois tranquille; je suis là... Marie! Marie! c’est moi!
Marie approcha en rampant, et dès qu’elle vit Germain, que le
fermier suivait de près, elle courut se jeter dans ses bras;
et, s’attachant à lui comme une fille à son père:
—Ah! mon brave Germain, lui dit-elle, vous me défendrez; je
n’ai pas peur avec vous.
Germain eut le frisson. Il regarda Marie: elle était pâle, ses
vêtements étaient déchirés par les épines où elle avait couru,
cherchant le fourré, comme une biche traquée par les
chasseurs. Mais il n’y avait ni honte ni désespoir sur sa
figure.
—Ton maître veut te parler, lui dit-il, en observant toujours
ses traits.
—Mon maître? dit-elle fièrement; cet homme-là n’est pas mon
maître et ne le sera jamais!... C’est vous, Germain, qui êtes
mon maître. Je veux que vous me rameniez avec vous... Je vous
servirai pour rien!
Le fermier s’était avancé, feignant un peu d’impatience.
—Hé! la petite, dit-il, vous avez oublié chez nous quelque
chose que je vous rapporte.
—Nenni, monsieur, répondit la petite Marie, je n’ai rien
oublié, et je n’ai rien à vous demander...
—Ecoutez un peu ici, reprit le fermier, j’ai quelque chose à
vous dire, moi!... Allons!... n’ayez pas peur... deux mots
seulement...
—Vous pouvez les dire tout haut... je n’ai pas de secrets
avec vous.
—Venez prendre votre argent, au moins.
—Mon argent? Vous ne me devez rien, Dieu merci!
—Je m’en doutais bien, dit Germain à demi-voix; mais c’est
égal, Marie... écoute ce qu’il a à te dire... car, moi, je
suis curieux de le savoir. Tu me le diras après: j’ai mes
raisons pour ça. Va auprès de son cheval... je ne te perds pas
de vue.
Marie fit trois pas vers le fermier, qui lui dit, en se
penchant sur le pommeau de sa selle et en baissant la voix:
—Petite, voilà un beau louis d’or pour toi! tu ne diras rien,
entends-tu? Je dirai que je t’ai trouvée trop faible pour
l’ouvrage de ma ferme... Et qu’il ne soit plus question de
ça... Je repasserai par chez vous un de ces jours; et si tu
n’as rien dit, je te donnerai encore quelque chose... Et puis,
si tu es plus raisonnable, tu n’as qu’à parler: je te
ramènerai chez moi, ou bien, j’irai causer avec toi à la brune
dans les prés. Quel cadeau veux-tu que je te porte?
—Voilà, monsieur, le cadeau que je vous fais, moi! répondit à
haute voix la petite Marie, en lui jetant son louis d’or au
visage, et même assez rudement. Je vous remercie beaucoup, et
vous prie, quand vous repasserez par chez nous, de me faire
avertir: tous les garçons de mon endroit iront vous recevoir,
parce que chez nous, on aime fort les bourgeois qui veulent en
conter aux pauvres filles! Vous verrez ça, on vous attendra.
—Vous êtes une menteuse et une sotte langue! dit le fermier
courroucé, en levant son bâton d’un air de menace. Vous
voudriez faire croire ce qui n’est point, mais vous ne me
tirerez pas d’argent: on connaît vos pareilles!
Marie s’était reculée effrayée; mais Germain s’était élancé à
la bride du cheval du fermier, et la secouant avec force:
—C’est entendu, maintenant! dit-il, et nous voyons assez de
quoi il retourne... A terre! mon homme! à terre! et causons
tous les deux!
Le fermier ne se souciait pas d’engager la partie: il éperonna
son cheval pour se dégager, et voulut frapper de son bâton les
mains du laboureur pour lui faire lâcher prise; mais Germain
esquiva le coup, et, lui prenant la jambe, il le désarçonna et
le fit tomber sur la fougère, où il le terrassa, quoique le
fermier se fût remis sur ses pieds et se défendît
vigoureusement. Quand il le tint sous lui:
—Homme de peu de cœur! lui dit Germain, je pourrais te rouer
de coups si je voulais! Mais je n’aime pas à faire du mal, et
d’ailleurs aucune correction n’amenderait ta conscience...
Cependant, tu ne bougeras pas d’ici que tu n’aies demandé
pardon, à genoux, à cette jeune fille.
Le fermier, qui connaissait ces sortes d’affaires, voulut
prendre la chose en plaisanterie. Il prétendit que son péché
n’était pas si grave, puisqu’il ne consistait qu’en paroles,
et qu’il voulait bien demander pardon, à condition qu’il
embrasserait la fille, que l’on irait boire une pinte de vin
au prochain cabaret, et qu’on se quitterait bons amis.
—Tu me fais peine! répondit Germain en lui poussant la face
contre terre, et j’ai hâte de ne plus voir ta méchante mine.
Tiens, rougis si tu peux, et tâche de prendre le chemin des
_affronteux_1 [1. C’est le chemin qui détourne de la rue
principale à l’entrée des villages et les côtoie à
l’extérieur. On suppose que les gens qui craignent de recevoir
quelque affront mérité le prennent pour éviter d’être vus.]
quand tu passeras par chez nous.
Il ramassa le bâton de houx du fermier, le brisa sur son genou
pour lui montrer la force de ses poignets, et en jeta les
morceaux au loin avec mépris.
Puis, prenant d’une main son fils, et de l’autre la petite
Marie, il s’éloigna tout tremblant d’indignation.
XV
LE RETOUR À LA FERME
Au bout d’un quart d’heure ils avaient franchi les brandes.
Ils trottaient sur la grand’route, et la Grise hennissait à
chaque objet de sa connaissance. Petit-Pierre racontait à son
père ce qu’il avait pu comprendre dans ce qui s’était passé.
—Quand nous sommes arrivés, dit-il, cet _homme-là_ est venu
pour parler à ma Marie dans la bergerie où nous avons été tout
de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j’étais monté dans
la crèche pour jouer, et cet _homme-là_ ne me voyait pas. Alors
il a dit bonjour à ma Marie, et il l’a embrassée.
—Tu t’es laissé embrasser, Marie? dit Germain tout tremblant
de colère.
—J’ai cru que c’était une honnêteté, une coutume de l’endroit
aux arrivées, comme, chez vous, la grand’mère embrasse les
jeunes filles qui entrent à son service, pour leur faire voir
qu’elle les adopte et qu’elle leur sera comme une mère.
—Et puis alors, reprit Petit-Pierre, qui était fier d’avoir à
raconter une aventure, cet _homme-là_ t’a dit quelque chose de
vilain, quelque chose que tu m’as dit de ne jamais répéter et
de ne pas m’en souvenir: aussi je l’ai oublié bien vite.
Cependant, si mon père veut que je lui dise ce que c’était...
—Non, mon Pierre, je ne veux pas l’entendre, et je veux que
tu ne t’en souviennes jamais.
—En ce cas, je vas l’oublier encore, reprit l’enfant. Et puis
alors, cet _homme-là_ a eu l’air de se fâcher parce que Marie
lui disait qu’elle s’en irait. Il lui a dit qu’il lui
donnerait tout ce qu’elle voudrait, cent francs! Et ma Marie
s’est fâchée aussi. Alors il est venu contre elle, comme s’il
voulait lui faire du mal. J’ai eu peur, et je me suis jeté
contre Marie en criant. Alors cet _homme-là_ a dit comme ça:
"Qu’est-ce que c’est que ça? d’où sort cet enfant-là? Mettez-
moi ça dehors." Et il a levé son bâton pour me battre. Mais ma
Marie l’a empêché, et elle lui a dit comme ça: "Nous causerons
plus tard, monsieur; à présent il faut que je conduise cet
enfant-là à Fourche, et puis je reviendrai." Et aussitôt qu’il
a été sorti de la bergerie, ma Marie m’a dit comme ça:
"Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d’ici bien vite, car
cet homme-là est méchant, et il ne nous ferait que du mal."
Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passé
un petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher.
Mais tu n’y étais pas et on n’a pas voulu nous laisser
t’attendre. Et alors cet _homme-là_, qui était monté sur son
cheval noir, est venu derrière nous, et nous nous sommes
sauvés plus loin, et puis nous avons été nous cacher dans le
bois. Et puis il y est venu aussi, et quand nous l’entendions
venir, nous nous cachions. Et puis, quand il avait passé, nous
recommencions à courir pour nous en aller chez nous; et puis
enfin tu es venu, et tu nous as trouvés; et voilà comme tout
ça est arrivé. N’est-ce pas, ma Marie, que je n’ai rien
oublié?
—Non, mon Pierre, et ça est la vérité. A présent, Germain,
vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le
monde de chez nous que si je n’ai pas pu rester là-bas, ce
n’est pas faute de courage et d’envie de travailler.
—Et toi, Marie, dit Germain, je te prierai de te demander à
toi-même si, quand il s’agit de défendre une femme et de punir
un insolent, un homme de vingt-huit ans n’est pas trop vieux!
Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli
garçon, riche de dix ans moins que moi, n’aurait pas été
écrasé par cet _homme-là_, comme dit Petit-Pierre: qu’en penses-
tu?
—Je pense, Germain, que vous m’avez rendu un grand service,
et que je vous en remercierai toute ma vie.
—C’est là tout?
—Mon petit père, dit l’enfant, je n’ai pas pensé à dire à la
petite Marie ce que je t’avais promis. Je n’ai pas eu le
temps, mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi
à ma grand’mère.
Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à
Germain. Il s’agissait maintenant de s’expliquer avec ses
parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Guérin,
de ne pas leur dire quelles autres idées l’avaient disposé à
tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est heureux et
fier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres
paraît facile; mais être rebuté d’un côté, blâmé de l’autre,
ne fait pas une situation fort agréable.
Heureusement, le petit Pierre dormait quand ils arrivèrent à
la métairie, et Germain le déposa, sans l’éveiller, sur son
lit. Puis il entra sur toutes les explications qu’il put
donner. Le père Maurice, assis sur son escabeau à trois pieds,
à l’entrée de la maison, l’écouta gravement, et, quoiqu’il fût
mécontent du résultat de ce voyage, lorsque Germain, en
racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son
beau-père s’il avait le temps d’aller les cinquante-deux
dimanches de l’année faire sa cour, pour risquer d’être
renvoyé au bout de l’an, le beau-père répondit, en inclinant
la tête en signe d’adhésion: "Tu n’as pas tort, Germain; ça ne
se pouvait pas." Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi
il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite
pour la soustraire aux insultes, peut-être aux violences d’un
indigne maître, le père Maurice approuva encore de la tête en
disant: "Tu n’as pas eu tort, Germain; ça se devait."
Quand Germain eut achevé son récit et donné toutes ses
raisons, le beau-père et la belle-mère firent simultanément un
gros soupir de résignation, en se regardant.
Puis, le chef de famille se leva en disant: "Allons! que la
volonté de Dieu soit faite! l’amitié ne se commande pas!"
—Venez souper, Germain, dit la belle-mère. Il est malheureux
que ça ne se soit pas mieux arrangé; mais, enfin, Dieu ne le
voulait pas, à ce qu’il paraît. Il faudra voir ailleurs.
—Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra
ailleurs.
Il n’y eut pas d’autre bruit à la maison, et quand, le
lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au
point du jour, n’étant plus excité par les événements
extraordinaires des jours précédents, il retomba dans
l’apathie des petits paysans de son âge, oublia tout ce qui
lui avait trotté par la tête, et ne songea plus qu’à jouer
avec ses frères et à faire l’homme avec les bœufs et les
chevaux.
Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le
travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le
monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne
la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans
quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il
n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il
avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses
parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et
pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère.
Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put
jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne
diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le
matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en
fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait
par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher
sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille
en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à
n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle
qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle
pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas
pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du
curé sur sa maison; elle se disait qu’il serait temps, lorsque
Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses
bienfaits.
La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait
en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de
mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.
XVI
LA MERE MAURICE
Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec
Germain, lui dit d’un air d’amitié: "Mon pauvre gendre, je
crois que vous n’êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien
qu’à l’ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en
moins. Est-ce que quelqu’un de chez nous, ou nous-mêmes, sans
le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?
—Non, ma mère, répondit Germain, vous avez toujours été aussi
bonne pour moi que la mère qui m’a mis au monde, et je serais
un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de
personne de la maison.
—En ce cas, mon enfant, c’est le chagrin de la mort de votre
femme qui vous revient. Au lieu de s’en aller avec le temps,
votre ennui empire, et il faut absolument faire ce que votre
beau-père vous a dit fort sagement: il faut vous remarier.
—Oui, ma mère, ce serait aussi mon idée; mais les femmes que
vous m’avez conseillé de rechercher ne me conviennent pas.
Quand je les vois, au lieu d’oublier ma Catherine, j’y pense
davantage.
—C’est qu’apparemment, Germain, nous n’avons pas su deviner
votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant
la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est
faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui
réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous
savez où la prendre, cette femme qu’il vous faut, prenez-la;
et qu’elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou
pauvre, nous sommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner
consentement; car nous sommes fatigués de vous voir triste, et
nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l’êtes point.
—Ma mère, vous êtes aussi bonne que le bon Dieu, et mon père
pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut
pas porter remède à mes ennuis: la fille que je voudrais ne
veut point de moi.
—C’est donc qu’elle est trop jeune? S’attacher à une jeunesse
est déraison pour vous.
—Eh bien! oui, bonne mère, j’ai cette folie de m’être attaché
à une jeunesse, et je m’en blâme. Je fais mon possible pour
n’y plus penser; mais que je travaille ou que je me repose,
que je sois à la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou
avec vous, j’y pense toujours, je ne peux penser à autre
chose.
—Alors c’est comme un sort qu’on vous a jeté, Germain? Il n’y
a à ça qu’un remède, c’est que cette fille change d’idée et
vous écoute. Il faudra donc que je m’en mêle, et que je voie
si c’est possible. Vous allez me dire où elle est et comment
on l’appelle.
—Hélas! ma chère mère, je n’ose pas, dit Germain, parce que
vous allez vous moquer de moi.