certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des
grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la
famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité.
Germain s’en allait chercher femme; Marie était une enfant
trop jeune et trop pauvre pour qu’il y songeât dans cette vue,
et, à moins d’être un _sans cœur_ et un _mauvais homme_, il était
impossible qu’il eût une coupable pensée auprès d’elle. Le
père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre
en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire
injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa
sœur; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt
fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était
triste pour son compte, compatissait d’autant plus à son
chagrin, et s’en alla d’un air sérieux, tandis que les gens du
voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie sans
songer à mal.
VI
PETIT-PIERRE
La _Grise_ était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans
effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant
son frein, comme une fière et ardente jument qu’elle était. En
passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui
s’appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et
elle hennit en signe d’adieu. La vieille Grise approcha de la
haie en faisant résonner ses enferges, essaya de galoper sur
la marge du pré pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre
le grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive,
inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d’herbes qu’elle ne
songeait plus à manger.
—Cette pauvre bête connaît toujours sa progéniture, dit
Germain pour distraire la petite Marie de son chagrin. Ça me
fait penser que je n’ai pas embrassé mon Petit-Pierre avant de
partir. Le mauvais enfant n’était pas là! Il voulait, hier au
soir, me faire promettre de l’emmener, et il a pleuré pendant
une heure dans son lit. Ce matin, encore, il a tout essayé
pour me persuader. Oh! qu’il est adroit et câlin! mais quand
il a vu que ça ne se pouvait pas, monsieur s’est fâché: il est
parti dans les champs, et je ne l’ai pas revu de la journée.
—Moi, je l’ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour
rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soulas du
côté des tailles, et je me suis bien doutée qu’il était hors
de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait
des prunelles et des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain
de mon goûter, et il m’a dit: "Merci, ma Marie mignonne: quand
tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette." C’est un
enfant trop gentil que vous avez là, Germain!
—Oui, qu’il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais
pas ce que je ne ferais pas pour lui! Si sa grand’mère n’avait
pas eu plus de raison que moi, je n’aurais pas pu me tenir de
l’emmener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre
petit cœur en était tout gonflé.
—Eh bien! pourquoi ne l’auriez-vous pas emmené, Germain? Il
ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand
on fait sa volonté!
—Il paraît qu’il aurait été de trop là où je vais. Du moins
c’était l’avis du père Maurice... Moi, pourtant, j’aurais
pensé qu’au contraire il fallait voir comment on le recevrait,
et qu’un si gentil enfant ne pouvait qu’être pris en bonne
amitié... Mais ils disent à la maison qu’il ne faut pas
commencer par faire voir les charges du ménage... Je ne sais
pas pourquoi je te parle de ça, petite Marie; tu n’y comprends
rien.
—Si fait, Germain; je sais que vous allez vous marier; ma
mère me l’a dit, en me recommandant de n’en parler à personne,
ni chez vous, ni là où je vais, et vous pouvez être
tranquille: je n’en dirai mot.
—Tu feras bien, car ce n’est pas fait; peut-être que je ne
conviendrai pas à la femme en question.
—Il faut espérer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui
conviendrez-vous pas?
—Qui sait? J’ai trois enfants, et c’est lourd pour une femme
qui n’est pas leur mère!
—C’est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d’autres
enfants.
—Crois-tu?
—Ils sont beaux comme des petits anges, et si bien élevés
qu’on n’en peut pas voir de plus aimables.
—Il y a Sylvain qui n’est pas trop commode.
—Il est tout petit! il ne peut pas être autrement que
terrible, mais il a tant d’esprit!
—C’est vrai qu’il a de l’esprit: et un courage! Il ne craint
ni vaches, ni taureaux, et si on le laissait faire, il
grimperait déjà sur les chevaux avec son aîné.
—Moi, à votre place, j’aurais amené l’aîné. Bien sûr ça vous
aurait fait aimer tout de suite, d’avoir un enfant si beau!
—Oui, si la femme aime les enfants; mais si elle ne les aime
pas!
—Est-ce qu’il y a des femmes qui n’aiment pas les enfants?
Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c’est là ce
qui me tourmente.
Vous ne la connaissez donc pas du tout cette femme?
—Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connaître,
après que je l’aurai vue. Je ne suis pas méfiant, moi. Quand
on me dit de bonnes paroles, j’y crois: mais j’ai été plus
d’une fois à même de m’en repentir, car les paroles ne sont
pas des actions.
—On dit que c’est une fort brave femme.
—Qui dit cela? le père Maurice!
—Oui, votre beau-père.
—C’est fort bien; mais il ne la connaît pas non plus.
—Eh bien, vous la verrez tantôt, vous ferez grande attention,
et il faut espérer que vous ne vous tromperez pas, Germain.
—Tiens, petite Marie, je serais bien aise que tu entres un
peu dans la maison, avant de t’en aller tout droit aux
Ormeaux: tu es fine, toi, tu as toujours montré de l’esprit,
et tu fais attention à tout. Si tu vois quelque chose qui te
donne à penser, tu m’en avertiras tout doucement.
—Oh! non, Germain, je ne ferai pas cela! je craindrais trop
de me tromper; et, d’ailleurs, si une parole dite à la légère
venait à vous dégoûter de ce mariage, vos parents m’en
voudraient, et j’ai bien assez de chagrins comme ça, sans en
attirer d’autres sur ma pauvre chère femme de mère.
Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant
les oreilles, puis revint sur ses pas, et se rapprocha du
buisson, où quelque chose qu’elle commençait à reconnaître
l’avait d’abord effrayée. Germain jeta un regard sur le
buisson, et vit dans le fossé, sous les branches épaisses et
encore fraîches d’un têteau de chêne, quelque chose qu’il prit
pour un agneau.
—C’est une bête égarée, dit-il, ou morte, car elle ne bouge.
Peut-être que quelqu’un la cherche; il faut voir!
—Ce n’est pas une bête, s’écria la petite Marie: c’est un
enfant qui dort; c’est votre Petit-Pierre.
—Par exemple! dit Germain en descendant de cheval; voyez ce
petit garnement qui dort là, si loin de la maison, et dans un
fossé où quelque serpent pourrait bien le trouver!
Il prit dans ses bras l’enfant, qui lui sourit en ouvrant les
yeux et jeta ses bras autour de son cou en lui disant: Mon
petit père, tu vas m’emmener avec toi!
—Ah oui! toujours la même chanson! Que faisiez-vous là,
mauvais Pierre?
—J’attendais mon petit père à passer, dit l’enfant; je
regardais sur le chemin, et à force de regarder, je me suis
endormi.
—Et si j’étais passé sans te voir, tu serais resté toute la
nuit dehors, et le loup t’aurait mangé!
—Oh! je savais bien que tu me verrais! répondit Petit-Pierre
avec confiance.
—Eh bien, à présent, mon Pierre, embrasse-moi, dis moi adieu,
et retourne vite à la maison, si tu ne veux pas qu’on soupe
sans toi.
—Tu ne veux donc pas m’emmener? s’écria le petit en
commençant à frotter ses yeux pour montrer qu’il avait dessein
de pleurer.
—Tu sais bien que grand-père et grand’mère ne le veulent pas,
dit Germain, se retranchant derrière l’autorité des vieux
parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne
propre.
Mais l’enfant n’entendit rien. Il se prit à pleurer tout de
bon, disant que puisque son père emmenait la petite Marie, il
pouvait bien l’emmener aussi. On lui objecta qu’il fallait
passer les grands bois, qu’il y avait là beaucoup de méchantes
bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne
voulait pas porter trois personnes, qu’elle l’avait déclaré en
partant, et que dans le pays où l’on se rendait, il n’y avait
ni lit ni souper pour les marmots. Toutes ces excellentes
raisons ne persuadèrent point Petit-Pierre; il se jeta sur
l’herbe, et s’y roula, en criant que son petit père ne
l’aimait plus, et que s’il ne l’emmenait pas, il ne rentrerait
point du jour ni de la nuit à la maison.
Germain avait un cœur de père aussi tendre et aussi faible que
celui d’une femme. La mort de la sienne, les soins qu’il avait
été forcé de rendre seul à ses petits, aussi la pensée que ces
pauvres enfants sans mère avaient besoin d’être beaucoup
aimés, avaient contribué à le rendre ainsi, et il se fit en
lui un si rude combat, d’autant plus qu’il rougissait de sa
faiblesse et s’efforçait de cacher son malaise à la petite
Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses yeux se
bordèrent de rouge, prêts à pleurer aussi. Enfin il essaya de
se mettre en colère; mais en se retournant vers la petite
Marie, comme pour la prendre à témoin de sa fermeté d’âme, il
vit que le visage de cette bonne fille était baigné de larmes,
et tout son courage l’abandonnant, il lui fut impossible de
retenir les siennes, bien qu’il grondât et menaçât encore.
—Vrai, vous avez le cœur trop dur, lui dit enfin la petite
Marie, et, pour ma part, je ne pourrais jamais résister comme
cela à un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain,
emmenez-le. Votre jument est bien habituée à porter deux
personnes et un enfant, à preuve que votre beau-frère et sa
femme, qui est plus lourde que moi de beaucoup, vont au marché
le samedi avec leur garçon, sur le dos de cette bonne bête.
Vous le mettrez à cheval devant vous, et d’ailleurs j’aime
mieux m’en aller toute seule à pied que de faire de la peine à
ce petit.
—Qu’à cela ne tienne, répondit Germain, qui mourait d’envie
de se laisser convaincre. La Grise est forte et en porterait
deux de plus, s’il y avait place sur son échine. Mais que
ferons-nous de cet enfant en route? il aura froid, il aura
faim... et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le
coucher, le laver et le rhabiller? Je n’ose pas donner cet
ennui-là à une femme que je ne connais pas, et qui trouvera,
sans doute, que je suis bien sans façons avec elle pour
commencer.
—D’après l’amitié ou l’ennui qu’elle montrera, vous la
connaîtrez tout de suite, Germain, croyez-moi; et d’ailleurs,
si elle rebute votre Pierre, moi je m’en charge. J’irai chez
elle l’habiller et je l’emmènerai aux champs demain. Je
l’amuserai toute la journée et j’aurai soin qu’il ne manque de
rien.
—Et il t’ennuiera, ma pauvre fille! Il te gênera! toute une
journée, c’est long!
—Ça me fera plaisir, au contraire, ça me tiendra compagnie,
et ça me rendra moins triste le premier jour que j’aurai à
passer dans un nouveau pays. Je me figurerai que je suis
encore chez nous.
L’enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti,
s’était cramponné à sa jupe et la tenait si fort qu’il eût
fallu lui faire du mal pour l’en arracher. Quand il reconnut
que son père cédait, il prit la main de Marie dans ses deux
petites mains brunies par le soleil, et l’embrassa en sautant
de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience
ardente que les enfants portent dans leurs désirs.
—Allons, allons, dit la jeune fille, en le soulevant dans ses
bras, tâchons d’apaiser ce pauvre cœur qui saute comme un
petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra,
dis-le-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse
ton petit père, et demande-lui pardon d’avoir fait le méchant.
Dis que ça ne t’arrivera plus, jamais! jamais, entends-tu?
—Oui, oui, à condition que je ferai toujours sa volonté,
n’est-ce pas? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec
son mouchoir: ah! Marie, vous me le gâtez, ce drôle-là!... Et
vraiment, tu es une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais
pas pourquoi tu n’es pas entrée bergère chez nous à la Saint-
Jean dernière. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j’aurais
mieux aimé te payer un bon prix pour les servir, que d’aller
chercher une femme qui croira peut-être me faire beaucoup de
grâce en ne les détestant pas.
—Il ne faut pas voir comme ça les choses par le mauvais côté,
répondit la petite Marie, en tenant la bride du cheval pendant
que Germain plaçait son fils sur le devant du large bât garni
de peau de chèvre: si votre femme n’aime pas les enfants, vous
me prendrez à votre service l’an prochain, et, soyez
tranquille, je les amuserai si bien qu’ils ne s’apercevront de
rien.
VII
DANS LA LANDE
Ah çà, dit Germain, lorsqu’ils eurent fait quelques pas, que
va-t-on penser à la maison en ne voyant pas rentrer ce petit
bonhomme? Les parents vont être inquiets et le chercheront
partout.
—Vous allez dire au cantonnier qui travaille là-haut sur la
route, que vous l’emmenez, et vous lui recommanderez d’avertir
votre monde.
—C’est vrai, Marie, tu t’avises de tout, toi; moi, je ne
pensais plus que Jeannie devait être par là.
—Et justement, il demeure tout près de la métairie; et il ne
manquera pas de faire la commission.
Quand on eut avisé à cette précaution, Germain remit la jument
au trot, et Petit-Pierre était si joyeux, qu’il ne s’aperçut
pas tout de suite qu’il n’avait pas dîné; mais le mouvement du
cheval lui creusant l’estomac, il se prit, au bout d’une
lieue, à bâiller, à pâlir, et à confesser qu’il mourait de
faim.
—Voilà que ça commence, dit Germain. Je savais bien que nous
n’irions pas loin sans que ce monsieur criât la faim ou la
soif.
—J’ai soif aussi! dit Petit-Pierre.
—Eh bien! nous allons donc entrer dans le cabaret de la mère
Rebec, à Corlay, au _Point du Jour_. Belle enseigne, mais pauvre
gîte! Allons, Marie, tu boiras aussi un doigt de vin.
—Non, non, je n’ai besoin de rien, dit-elle, je tiendrai la
jument pendant que vous entrerez avec le petit.
—Mais j’y songe, ma bonne fille, tu as donné ce matin le pain
de ton goûter à mon Pierre, et toi tu es à jeun; tu n’as pas
voulu dîner avec nous à la maison, tu ne faisais que pleurer.
—Oh! je n’avais pas faim, j’avais trop de peine! et je vous
jure qu’à présent encore je ne sens aucune envie de manger.
—Il faut te forcer, petite; autrement tu seras malade. Nous
avons du chemin à faire, et il ne faut pas arriver là-bas
comme des affamés pour demander du pain avant de dire bonjour.
Moi-même je veux te donner l’exemple, quoique je n’aie pas
grand appétit; mais j’en viendrai à bout, vu que, après tout,
je n’ai pas dîné non plus. Je vous voyais pleurer, toi et ta
mère, et ça me troublait le cœur. Allons, allons, je vais
attacher la Grise à la porte; descends, je le veux.
Ils entrèrent tous trois chez la Rebec, et, en moins d’un
quart d’heure, la grosse boiteuse réussit à leur servir une
omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet.
Les paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si
grand appétit qu’il se passa bien une heure avant que Germain
pût songer à se remettre en route. La petite Marie avait mangé
par complaisance d’abord; puis, peu à peu, la faim était
venue: car à seize ans on ne peut pas faire longtemps diète,
et l’air des campagnes est impérieux. Les bonnes paroles que
Germain sut lui dire pour la consoler et lui faire prendre
courage produisirent aussi leur effet; elle fit effort pour se
persuader que sept mois seraient bientôt passés, et pour
songer au bonheur qu’elle aurait de se retrouver dans sa
famille et dans son hameau, puisque le père Maurice et Germain
s’accordaient pour lui promettre de la prendre à leur service.
Mais comme elle commençait à s’égayer et à badiner avec le
petit Pierre, Germain eut la malheureuse idée de lui faire
regarder, par la fenêtre du cabaret, la belle vue de la vallée
qu’on voit tout entière de cette hauteur, et qui est si
riante, si verte et si fertile. Marie regarda et demanda si de
là on voyait les maisons de Belair.
—Sans doute, dit Germain, et la métairie, et même ta maison.
Tiens, ce petit point gris, pas loin du grand peuplier à
Godard, plus bas que le clocher.
—Ah! je la vois, dit la petite; et là-dessus elle recommença
de pleurer.
—J’ai eu tort de te faire songer à ça, dit Germain, je ne
fais que des bêtises aujourd’hui! Allons, Marie, partons, ma
fille; les jours sont courts, et dans une heure, quand la lune
montera, il ne fera pas chaud.
Ils se remirent en route, traversèrent la grande _brande_, et
comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l’enfant par un
trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien
vite, le soleil était couché quand ils quittèrent la route
pour gagner les bois.
Germain connaissait le chemin jusqu’au Magnier; mais il pensa
qu’il aurait plus court en ne prenant pas l’avenue de
Chanteloube, mais en descendant par Presles et la Sépulture,
direction qu’il n’avait pas l’habitude de prendre quand il
allait à la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de
temps avant d’entrer dans le bois; encore n’y entra-t-il point
par le bon côté, et il ne s’en aperçut pas, si bien qu’il
tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côté
d’Ardentes.
Ce qui l’empêchait alors de s’orienter, c’était un brouillard
qui s’élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs
d’automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues
et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d’eau dont les
clairières sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que,
lorsque la Grise les traversait, on ne s’en apercevait qu’au
clapotement de ses pieds et à la peine qu’elle avait à les
tirer de la vase.
Quand on eut enfin trouvé une belle allée bien droite, et
qu’arrivé au bout, Germain chercha à voir où il était, il
s’aperçut bien qu’il s’était perdu; car le père Maurice, en
lui expliquant son chemin, lui avait dit qu’à la sortie des
bois il aurait à descendre un bout de côte très raide, à
traverser une immense prairie et à passer deux fois la rivière
à gué. Il lui avait même recommandé d’entrer dans cette
rivière avec précaution, parce qu’au commencement de la saison
il y avait eu de grandes pluies et que l’eau pouvait être un
peu haute. Ne voyant ni descente, ni prairie, ni rivière, mais
la lande unie et blanche comme une nappe de neige, Germain
s’arrêta, chercha une maison, attendit un passant, et ne
trouva rien qui pût le renseigner. Alors il revint sur ses pas
et rentra dans les bois. Mais le brouillard s’épaissit encore
plus, la lune fut tout à fait voilée, les chemins étaient
affreux, les fondrières profondes. Par deux fois, la Grise
faillit s’abattre; chargée comme elle l’était, elle perdait
courage, et, si elle conservait assez de discernement pour ne
pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que
ceux qui la montaient n’eussent affaire à de grosses branches,
qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les
mettaient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une
de ces rencontres et eut grand’peine à le retrouver. Petit-
Pierre s’était endormi, et, se laissant aller comme un sac, il
embarrassait tellement les bras de son père, que celui-ci ne
pouvait plus ni soutenir ni diriger le cheval.
—Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain en
s’arrêtant: car ces bois ne sont pas assez grands pour qu’on
s’y perde, à moins d’être ivre, et il y a deux heures au moins
que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n’a
qu’une idée en tête, c’est de s’en retourner à la maison, et
c’est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller
chez nous, nous n’avons qu’à la laisser faire. Mais quand nous
sommes peut-être à deux pas de l’endroit où nous devons
coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer
une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je
ne vois ni ciel ni terre, et je crains que cet enfant-là ne
prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou
qu’il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à
s’abattre en avant.
—Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie.
Descendons, Germain; donnez-moi l’enfant, je le porterai fort
bien, et j’empêcherai mieux que vous que la cape, se
dérangeant, ne le laisse à découvert. Vous conduirez la jument
par la bride, et nous verrons peut-être plus clair quand nous
serons plus près de la terre.
Ce moyen ne réussit qu’à les préserver d’une chute de cheval,
car le brouillard rampait et semblait se coller à la terre
humide. La marche était pénible, et ils furent bientôt si
harassés qu’ils s’arrêtèrent en rencontrant enfin un endroit
sec sous de grands chênes. La petite Marie était en nage, mais
elle ne se plaignait ni ne s’inquiétait de rien. Occupée
seulement de l’enfant, elle s’assit sur le sable et le coucha
sur ses genoux, tandis que Germain explorait les environs,
après avoir passé les rênes de la Grise dans une branche
d’arbre.
Mais la Grise, qui s’ennuyait fort de ce voyage, donna un coup
de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant,
par manière d’acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut
que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien
qu’elle n’avait besoin de personne pour retrouver son chemin.
—Çà, dit Germain, après avoir vainement cherché à la
rattraper, nous voici à pied, et rien ne nous servirait de
nous trouver dans le bon chemin, car il nous faudrait
traverser la rivière à pied; et à voir comme ces routes sont
pleines d’eau, nous pouvons être sûrs que la prairie est sous
la rivière. Nous ne connaissons pas les autres passages. Il
nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe; ça ne
peut pas durer plus d’une heure ou deux. Quand nous verrons
clair, nous chercherons une maison, la première venue à la
lisière du bois; mais à présent nous ne pouvons sortir d’ici;
il y a là une fosse, un étang, je ne sais quoi devant nous; et
derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu’il y a, car je
ne comprends plus par quel côté nous sommes arrivés.
VIII
SOUS LES GRANDS CHENES
Eh bien! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Nous
ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce
pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du
feu, car je sens de vieilles souches qui ne tiennent à rien et
qui sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu,
Germain? Vous fumiez votre pipe tantôt.
—J’en avais! mon briquet était sur le bât dans mon sac, avec
le gibier que je portais à ma future; mais la maudite jument a
tout emporté, même mon manteau, qu’elle va perdre et déchirer
à toutes les branches.
—Non pas, Germain; la bâtine, le manteau, le sac, tout est là
par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et tout
jeté à côté d’elle en partant.
—C’est, vrai Dieu, certain! dit le laboureur; et si nous
pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons
à nous sécher et à nous réchauffer.
—Ce n’est pas difficile, dit la petite Marie, le bois mort
craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d’abord ici la
bâtine.
—Qu’en veux-tu faire?
—Un lit pour le petit: non, pas comme ça, à l’envers; il ne
roulera pas dans la ruelle; et c’est encore tout chaud du dos
de la bête. Calez-moi ça de chaque côté avec ces pierres que
vous voyez là!
—Je ne les vois pas, moi! Tu as donc des yeux de chat!
—Tenez! voilà qui est fait, Germain! Donnez-moi votre
manteau, que j’enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-
dessus son corps. Voyez! s’il n’est pas couché là aussi bien
que dans son lit! et tâtez-le comme il a chaud!
—C’est vrai! tu t’entends à soigner les enfants, Marie!
—Ce n’est pas bien sorcier. A présent, cherchez votre briquet
dans votre sac, et je vais arranger le bois.
—Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.
—Vous doutez de tout, Germain! vous ne vous souvenez donc pas
d’avoir été pâtour et d’avoir fait de grands feux aux champs,
au beau milieu de la pluie?
—Oui, c’est le talent des enfants qui gardent les bêtes; mais
moi j’ai été toucheur de bœufs aussitôt que j’ai su marcher.
—C’est pour cela que vous êtes plus fort de vos bras
qu’adroit de vos mains. Le voilà bâti ce bûcher, vous allez
voir s’il ne flambera pas! Donnez-moi le feu et une poignée de
fougère sèche. C’est bien! soufflez à présent; vous n’êtes pas
poumonique?
—Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un
soufflet de forge. Au bout d’un instant, la flamme brilla,
jeta d’abord une lumière rouge, et finit par s’élever en jets
bleuâtres sous le feuillage des chênes, luttant contre la
brume et séchant peu à peu l’atmosphère à dix pieds à la
ronde.
—Maintenant, je vais m’asseoir auprès du petit pour qu’il ne
lui tombe pas d’étincelles sur le corps, dit la jeune fille.
Vous, mettez du bois et animez le feu, Germain! nous
n’attraperons ici ni fièvre ni rhume, je vous en réponds.
—Ma foi, tu es une fille d’esprit, dit Germain, et tu sais
faire le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens
tout ranimé, et le cœur me revient; car avec les jambes
mouillées jusqu’aux genoux, et l’idée de rester comme cela
jusqu’au point du jour, j’étais de fort mauvaise humeur tout à
l’heure.
—Et quand on est de mauvaise humeur, on ne s’avise de rien,
reprit la petite Marie.