Mais, hélas! cet homme n’a jamais compris le mystère du beau

Produced by Daniel Fromont.

George Sand (née Amandine Aurore Lucile Dupin puis baronne

Dudevant dite George Sand) (1804-1876), La mare au diable

(1846), édition de 1929

Produit par Daniel Fromont

La Mare

Au Diable

Par

George Sand

Calmann-Lévy

Editeurs

3, rue Auber

Paris

1929

NOTICE

Quand j’ai commencé, par la _Mare au Diable_, une série de

romans champêtres, que je me proposais de réunir sous le titre

de _Veillées du Chanvreur_, je n’ai eu aucun système, aucune

prétention révolutionnaire en littérature. Personne ne fait

une révolution à soi tout seul, et il en est, surtout dans les

arts, que l’humanité accomplit sans trop savoir comment, parce

que c’est tout le monde qui s’en charge. Mais ceci n’est pas

applicable au roman de mœurs rustiques: il a existé de tout

temps et sous toutes les formes, tantôt pompeuses, tantôt

maniérées, tantôt naïves. Je l’ai dit, et dois le répéter ici,

le rêve de la vie champêtre a été de tout temps l’idéal des

villes et même celui des cours. Je n’ai rien fait de neuf en

suivant la pente qui ramène l’homme civilisé aux charmes de la

vie primitive. Je n’ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni

me chercher une nouvelle manière. On me l’a cependant affirmé

dans bon nombre de feuilletons, mais je sais mieux que

personne à quoi m’en tenir sur mes propres desseins, et je

m’étonne toujours que la critique en cherche si long, quand

l’idée la plus simple, la circonstance la plus vulgaire, sont

les seules inspirations auxquelles les productions de l’art

doivent l’être. Pour _la Mare au Diable_ en particulier, le fait

que j’ai rapporté dans l’avant-propos, une gravure d’Holbein,

qui m’avait frappé, une scène réelle que j’eus sous les yeux

dans le même moment, au temps des semailles, voilà tout ce qui

m’a poussé à écrire cette histoire modeste, placée au milieu

des humbles paysages que je parcourais chaque jour. Si on me

demande ce que j’ai voulu faire, je répondrai que j’ai voulu

faire une chose très touchante et très simple, et que je n’ai

pas réussi à mon gré. J’ai bien vu, j’ai bien senti le beau

dans le simple, mais voir et peindre sont deux! Tout ce que

l’artiste peut espérer de mieux, c’est d’engager ceux qui ont

des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous

autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les

paysans surtout dans ce qu’ils ont de bon et de vrai: vous les

verrez un peu dans mon livre, vous les verrez beaucoup mieux

dans la nature.

GEORGE SAND.

Nohant, 12 avril 1851.

TABLE

NOTICE

I. L’auteur au lecteur

II. Le labour

III. Le père Maurice

IV Germain le fin laboureur

V. La Guillette

VI. Petit-Pierre

VII. Dans la lande

VIII. Sous les grands chênes

IX. La prière du soir

X. Malgré le froid

XI. À la belle étoile

XII. La lionne du village

XIII. Le maître

XIV La vieille

XV. Le retour à la ferme

XVI. La mère Maurice

XVII. La petite Marie

APPENDICE

I. Les noces de campagne

II. Les livrées

III. Le mariage

IV. Le chou

LA

MARE AU DIABLE

1

L’AUTEUR AU LECTEUR

A la sueur de ton visaige

Tu gagnerois ta pauvre vie,

Après long travail et usaige,

Voicy la _mort_ qui te convie.

Le quatrain en vieux français, placé au-dessous d’une

composition d’Holbein, est d’une tristesse profonde dans sa

naïveté. La gravure représente un laboureur conduisant sa

charrue au milieu d’un champ. Une vaste campagne s’étend au

loin, on y voit de pauvres cabanes; le soleil se couche

derrière la colline. C’est la fin d’une rude journée de

travail. Le paysan est vieux, trapu, couvert de haillons.

L’attelage de quatre chevaux qu’il pousse en avant est maigre,

exténué; le soc s’enfonce dans un fonds raboteux et rebelle.

Un seul être est allègre et ingambe dans cette scène de _sueur

et usaige_. C’est un personnage fantastique, un squelette armé

d’un fouet, qui court dans le sillon à côté des chevaux

effrayés et les frappe, servant de valet de charrue au vieux

laboureur. C’est la mort, ce spectre qu’Holbein a introduit

allégoriquement dans la succession de sujets philosophiques et

religieux, à la fois lugubres et bouffons, intitulée les

_Simulachres de la mort_.

Dans cette collection, ou plutôt dans cette vaste composition

où la mort, jouant son rôle à toutes les pages, est le lien et

la pensée dominante, Holbein a fait comparaître les

souverains, les pontifes, les amants, les joueurs, les

ivrognes, les nonnes, les courtisanes, les brigands, les

pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs,

tout le monde de son temps et du nôtre; et partout le spectre

de la mort raille, menace et triomphe. D’un seul tableau elle

est absente. C’est celui où le pauvre Lazare, couché sur un

fumier à la porte du riche, déclare qu’il ne la craint pas,

sans doute parce qu’il n’a rien à perdre et que sa vie est une

mort anticipée.

Cette pensée stoïcienne du christianisme demi-païen de la

Renaissance est-elle bien consolante, et les âmes religieuses

y trouvent-elles leur compte? L’ambitieux, le fourbe, le

tyran, le débauché, tous ces pécheurs superbes qui abusent de

la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont être punis,

sans doute; mais l’aveugle, le mendiant, le fou, le pauvre

paysan, sont-ils dédommagés de leur longue misère par la seule

réflexion que la mort n’est pas un mal pour eux? Non! Une

tristesse implacable, une effroyable fatalité pèse sur l’œuvre

de l’artiste. Cela ressemble à une malédiction amère lancée

sur le sort de l’humanité.

C’est bien là la satire douloureuse, la peinture vraie de la

société qu’Holbein avait sous les yeux. Crime et malheur,

voilà ce qui le frappait; mais nous, artistes d’un autre

siècle, que peindrons-nous? Chercherons-nous dans la pensée de

la mort la rémunération de l’humanité présente? l’invoquerons-

nous comme le châtiment de l’injustice et le dédommagement de

la souffrance?

Non, nous n’avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous

ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté

par un renoncement forcé; nous voulons que la vie soit bonne,

parce que nous voulons qu’elle soit féconde. Il faut que

Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse

plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux,

afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et

maudit de Dieu. Il faut que le laboureur, en semant son blé,

sache qu’il travaille à l’œuvre de vie, et non qu’il se

réjouisse de ce que la mort marche à ses côtés. Il faut enfin

que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni

la consolation de la détresse. Dieu ne l’a destinée ni à

punir, ni à dédommager de la vie; car il a béni la vie, et la

tombe ne doit pas être un refuge où il soit permis d’envoyer

ceux qu’on ne veut pas rendre heureux.

Certains artistes de notre temps, jetant un regard sérieux sur

ce qui les entoure, s’attachent à peindre la douleur,

l’abjection de la misère, le fumier de Lazare. Ceci peut être

du domaine de l’art et de la philosophie; mais en peignant la

misère si laide, si avilie, parfois si vicieuse et si

criminelle, leur but est-il atteint, et l’effet en est-il

salutaire, comme ils le voudraient? Nous n’osons pas nous

prononcer là-dessus. On peut nous dire qu’en montrant ce

gouffre creusé sous le sol fragile de l’opulence, ils

effraient le mauvais riche, comme, au temps de la danse

macabre, on lui montrait sa fosse béante et la mort prête à

l’enlacer dans ses bras immondes. Aujourd’hui on lui montre le

bandit crochetant sa porte et l’assassin guettant son sommeil.

Nous confessons que nous ne comprenons pas trop comment on le

réconciliera avec l’humanité qu’il méprise, comment on le

rendra sensible aux douleurs du pauvre qu’il redoute, en lui

montrant ce pauvre sous la fourre du forçat évadé et du rôdeur

de nuit. L’affreuse mort, grinçant des dents et jouant du

violon dans les images d’Holbein et de ses devanciers, n’a pas

trouvé moyen, sous cet aspect, de convertir les pervers et de

consoler les victimes. Est-ce que notre littérature ne

procéderait pas un peu en ceci comme les artistes du moyen âge

et de la Renaissance?

Les buveurs d’Holbein remplissent leurs coupes avec une sorte

de fureur pour écarter l’idée de la mort, qui, invisible pour

eux, leur sert d’échanson. Les mauvais riches d’aujourd’hui

demandent des fortifications et des canons pour écarter l’idée

d’une jacquerie, que l’art leur montre travaillant dans

l’ombre, en détail, en attendant le moment de fondre sur

l’état social. L’Eglise du moyen âge répondait aux terreurs

des puissants de la terre par la vente des indulgences. Le

gouvernement d’aujourd’hui calme l’inquiétude des riches en

leur faisant payer beaucoup de gendarmes et de geôliers, de

baïonnettes et de prisons.

Albert Dürer, Michel-Ange, Holbein, Callot, Goya, ont fait de

puissantes satires des maux de leur siècle et de leur pays. Ce

sont des œuvres immortelles, des pages historiques d’une

valeur incontestable; nous ne voulons donc pas dénier aux

artistes le droit de sonder les plaies de la société et de les

mettre à nu sous nos yeux; mais n’y a-t-il pas autre chose à

faire maintenant que la peinture d’épouvante et de menace?

Dans cette littérature de mystères d’iniquité, que le talent

et l’imagination ont mise à la mode, nous aimons mieux les

figures douces et suaves que les scélérats à effet dramatique.

Celles-là peuvent entreprendre et amener des conversions; les

autres font peur, et la peur ne guérit pas l’égoïsme, elle

l’augmente.

Nous croyons que la mission de l’art est une mission de

sentiment et d’amour, que le roman d’aujourd’hui devrait

remplacer la parabole et l’apologue des temps naïfs, et que

l’artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de

proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour

atténuer l’effroi qu’inspirent ses peintures. Son but devrait

être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au

besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un

peu. L’art n’est pas une étude de la réalité positive; c’est

une recherche de la vérité idéale, et le _Vicaire de Wakefield_

fut un livre plus utile et plus sain à l’âme que le _Paysan

perverti_ et les _Liaisons dangereuses_.

Lecteurs, pardonnez-moi ces réflexions, et veuillez les

accepter en manière de préface. Il n’y en aura point dans

l’historiette que je vais vous raconter, et elle sera si

courte et si simple que j’avais besoin de m’en excuser

d’avance, en vous disant ce que je pense des histoires

terribles.

C’est à propos d’un laboureur que je me suis laissé entraîner

à cette digression. C’est l’histoire d’un laboureur

précisément que j’avais l’intention de vous dire et que je

vous dirai tout à l’heure.

II

LE LABOUR

Je venais de regarder longtemps et avec une profonde

mélancolie le laboureur d’Holbein, et je me promenais dans la

campagne, rêvant à la vie des champs et à la destinée du

cultivateur. Sans doute il est lugubre de consumer ses forces

et ses jours à fendre le sein de cette terre jalouse, qui se

fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu’un morceau

de pain le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la

journée, l’unique récompense et l’unique profit attachés à un

si dur labeur. Ces richesses qui couvrent le sol, ces

moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui

s’engraissent dans les longues herbes, sont la propriété de

quelques-uns et les instruments de la fatigue et de

l’esclavage du plus grand nombre. L’homme de loisir n’aime en

général pour eux-mêmes, ni les champs, ni les prairies, ni le

spectacle de la nature, ni les animaux superbes qui doivent se

convertir en pièces d’or pour son usage. L’homme de loisir

vient chercher un peu d’air et de santé dans le séjour de la

campagne, puis il retourne dépenser dans les grandes villes le

fruit du travail de ses vassaux.

De son côté, l’homme de travail est trop accablé, trop

malheureux, et trop effrayé de l’avenir, pour jouir de la

beauté des campagnes et des charmes de la vie rustique. Pour

lui aussi les champs dorés, les belles prairies, les animaux

superbes, représentent des sacs d’écus dont il n’aura qu’une

faible part, insuffisante à ses besoins, et que pourtant, il

faut remplir, chaque année, ces sacs maudits, pour satisfaire

le maître et payer le droit de vivre parcimonieusement et

misérablement sur son domaine.

Et pourtant, la nature est éternellement jeune, belle et

généreuse. Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres,

à toutes les plantes, qu’on laisse s’y développer à souhait.

Elle possède le secret du bonheur, et nul n’a su le lui ravir.

Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la

science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le

bien-être et la liberté dans l’exercice de sa force

intelligente, aurait le temps de vivre par le cœur et par le

cerveau, de comprendre son œuvre et d’aimer celle de Dieu.

L’artiste a des jouissances de ce genre, dans la contemplation

et la reproduction des beautés de la nature; mais, en voyant

la douleur des hommes qui peuplent ce paradis de la terre,

l’artiste au cœur droit et humain est troublé au milieu de sa

jouissance. Le bonheur serait là où l’esprit, le cœur et les

bras, travaillant de concert sous l’œil de la Providence, une

sainte harmonie existerait entre la munificence de Dieu et les

ravissements de l’âme humaine. C’est alors qu’au lieu de la

piteuse et affreuse mort, marchant dans son sillon, le fouet à

la main, le peintre d’allégories pourrait placer à ses côtés

un ange radieux, semant à pleines mains le blé béni sur le

sillon fumant.

Et le rêve d’une existence douce, libre, poétique, laborieuse

et simple pour l’homme des champs, n’est pas si difficile à

concevoir qu’on doive le reléguer parmi les chimères. Le mot

triste et doux de Virgile: "O heureux l’homme des champs, s’il

connaissait son bonheur!" est un regret; mais, comme tous les

regrets, c’est aussi une prédiction. Un jour viendra où le

laboureur pourra être aussi un artiste, sinon pour exprimer

(ce qui importera assez peu alors), du moins pour sentir le

beau. Croit-on que cette mystérieuse intuition de la poésie ne

soit pas en lui déjà à l’état d’instinct et de vague rêverie?

Chez ceux qu’un peu d’aisance protège dès aujourd’hui, et chez

qui l’excès du malheur n’étouffe pas tout développement moral

et intellectuel, le bonheur pur, senti et apprécié, est à

l’état élémentaire; et, d’ailleurs, si du sein de la douleur

et de la fatigue, des voix de poètes se sont déjà élevées,

pourquoi dirait-on que le travail des bras est exclusif des

fonctions de l’âme? Sans doute cette exclusion est le résultat

général d’un travail excessif et d’une misère profonde; mais

qu’on ne dise pas que quand l’homme travaillera modérément et

utilement il n’y aura plus que de mauvais ouvriers et de

mauvais poètes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le

sentiment de la poésie est un vrai poète, n’eût-il pas fait un

vers dans toute sa vie.

Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m’apercevais pas

que cette confiance dans l’éducatibilité de l’homme était

fortifiée en moi par les influences extérieures. Je marchais

sur la lisière d’un champ que des paysans étaient en train de

préparer pour la semaille prochaine. L’arène était vaste comme

celle du tableau d’Holbein. Le paysage était vaste aussi et

encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux

approches de l’automne, ce large terrain d’un brun vigoureux

où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons,

des lignes d’eau que le soleil faisait briller comme de minces

filets d’argent. La journée était claire et tiède, et la

terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues,

exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ un

vieillard, dont le dos large et la figure sévère rappelaient

celui d’Holbein, mais dont les vêtements n’annonçaient pas la

misère, poussait gravement son areau de forme antique, traîné

par deux bœufs tranquilles, à la robe d’un jaune pâle,

véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu

maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux

travailleurs qu’une longue habitude a rendus _frères_, comme on

les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l’un de

l’autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et

se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas

la campagne taxent de fable l’amitié du bœuf pour son camarade

d’attelage. Qu’ils viennent voir au fond de l’étable un pauvre

animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses

flancs décharnés, soufflant avec effroi et dédain sur la

nourriture qu’on lui présente, les yeux toujours tournés vers

la porte, en grattant du pied la place vide à ses côtés,

flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés,

et l’appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le

bouvier dira: "C’est une paire de bœufs perdue; son frère est

mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir

l’engraisser pour l’abattre; mais il ne veut pas manger, et

bientôt il sera mort de faim."

Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans

efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus

que lui; mais grâce à la continuité d’un labeur sans

distraction et d’une dépense de forces éprouvées et soutenues,

son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils, qui

menait, à quelque distance, quatre bœufs moins robustes, dans

une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.

Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement

un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l’autre

extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne

mine conduisait un attelage magnifique: quatre paires de

jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de

feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le

taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements

brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du

joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à

la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des

bœufs _fraîchement liés_. L’homme qui les gouvernait avait à

défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de

souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à

peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi

indomptés.

Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les

épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le

faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres

de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la

charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et

légère, armée d’un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux

frémissaient sous la petite main de l’enfant, et faisaient

grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en

imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu’une racine

arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante,

appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que

pour exciter; car les bœufs, irrités par cette brusque

résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges

pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’areau

à travers champs, si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune

homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant

gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret,

d’une voix qu’il voulait rendre terrible et qui restait douce

comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de

grâce: le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le

joug; et, malgré cette lutte puissante, où la terre était

vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme

profond qui planait sur toutes choses. Quand l’obstacle était

surmonté et que l’attelage reprenait sa marche égale et

solennelle, le laboureur, dont la feinte violence n’était

qu’un exercice de vigueur et une dépense d’activité, reprenait

tout à coup la sérénité des âmes simples et jetait un regard

de contentement paternel sur son enfant, qui se retournait

pour lui sourire. Puis la voix mâle de ce jeune père de

famille entonnait le chant solennel et mélancolique que

l’antique tradition du pays transmet, non à tous les

laboureurs indistinctement, mais aux plus consommés dans l’art

d’exciter et de soutenir l’ardeur des bœufs de travail. Ce

chant, dont l’origine fut peut-être considérée comme sacrée,

et auquel de mystérieuses influences ont dû être attribuées

jadis, est réputé encore aujourd’hui posséder la vertu

d’entretenir le courage de ces animaux, d’apaiser leurs

mécontentements et de charmer l’ennui de leur longue besogne.

Il ne suffit pas de savoir bien les conduire en traçant un

sillon parfaitement rectiligne, de leur alléger la peine en

soulevant ou enfonçant à point le fer dans la terre: on n’est

point un parfait laboureur si on ne sait chanter aux bœufs, et

c’est là une science à part qui exige un goût et des moyens

particuliers.

Ce chant n’est, à vrai dire, qu’une sorte de récitatif

interrompu et repris à volonté. Sa forme irrégulière et ses

intonations fausses selon les règles de l’art musical le

rendent intraduisible. Mais ce n’en est pas moins un beau

chant, et tellement approprié à la nature du travail qu’il

accompagne, à l’allure du bœuf, au calme des lieux agrestes, à

la simplicité des hommes qui le disent, qu’aucun génie

étranger au travail de la terre ne l’eût inventé, et qu’aucun

chanteur autre qu’un _fin laboureur_ de cette contrée ne saurait

le redire. Aux époques de l’année où il n’y a pas d’autre

travail et d’autre mouvement dans la campagne que celui du

labourage, ce chant si doux et si puissant monte comme une

voix de la brise, à laquelle sa tonalité particulière donne

une certaine ressemblance. La note finale de chaque phrase,

tenue et tremblée avec une longueur et une puissance d’haleine

incroyable, monte d’un quart de ton en faussant

systématiquement. Cela est sauvage, mais le charme en est

indicible, et quand on s’est habitué à l’entendre, on ne

conçoit pas qu’un autre chant pût s’élever à ces heures et

dans ces lieux-là, sans en déranger l’harmonie.

Il se trouvait donc que j’avais sous les yeux un tableau qui

contrastait avec celui d’Holbein, quoique ce fût une scène

pareille. Au lieu d’un triste vieillard, un homme jeune et

dispos; au lieu d’un attelage de chevaux efflanqués et

harassés, un double quadrige de bœufs robustes et ardents; au

lieu de la mort, un bel enfant; au lieu d’une image de

désespoir et d’une idée de destruction, un spectacle d’énergie

et une pensée de bonheur.

C’est alors que le quatrain français:

A la sueur de ton visaige, etc.

et le _O fortunatos... agricolas_ de Virgile me revinrent

ensemble à l’esprit, et qu’en voyant ce couple si beau,

l’homme et l’enfant, accomplir dans des conditions si

poétiques, et avec tant de grâce unie à la force, un travail

plein de grandeur et de solennité, je sentis une pitié

profonde mêlée à un regret involontaire. Heureux le laboureur!

oui, sans doute, je le serais à sa place, si mon bras, devenu

tout d’un coup robuste, et ma poitrine devenue puissante,

pouvaient ainsi féconder et chanter la nature, sans que mes

yeux cessassent de voir et mon cerveau de comprendre

l’harmonie des couleurs et des sons, la finesse des tons et la

grâce des contours, en un mot la beauté mystérieuse des

choses! et surtout sans que mon cœur cessât d’être en relation

avec le sentiment divin qui a présidé à la création immortelle

et sublime.

Mais, hélas! cet homme n’a jamais compris le mystère du beau,

cet enfant ne le comprendra jamais!... Dieu me préserve de

croire qu’ils ne soient pas supérieurs aux animaux qu’ils

dominent, et qu’ils n’aient pas par instants une sorte de

révélation extatique qui charme leur fatigue et endort leurs

soucis! Je vois sur leurs nobles fronts le sceau du Seigneur,

car ils sont nés rois de la terre bien mieux que ceux qui la

possèdent pour l’avoir payée. Et la preuve qu’ils le sentent,

c’est qu’on ne les dépayserait pas impunément, c’est qu’ils

aiment ce sol arrosé de leurs sueurs, c’est que le vrai paysan

meurt de nostalgie sous le harnais du soldat, loin du champ

qui l’a vu naître. Mais il manque à cet homme une partie des

jouissances que je possède, jouissances immatérielles qui lui

seraient bien dues, à lui, l’ouvrier du vaste temple que le

ciel est assez vaste pour embrasser. Il lui manque la

connaissance de son sentiment. Ceux qui l’ont condamné à la

servitude dès le ventre de sa mère, ne pouvant lui ôter la

rêverie, lui ont ôté la réflexion.

Eh bien! tel qu’il est, incomplet et condamné à une éternelle

enfance, il est encore plus beau que celui chez qui la science

a étouffé le sentiment. Ne vous élevez pas au-dessus de lui,

vous autres qui vous croyez investis du droit légitime et

imprescriptible de lui commander, car cette erreur effroyable

où vous êtes prouve que votre esprit a tué votre cœur, et que

vous êtes les plus incomplets et les plus aveugles des

hommes!... J’aime encore mieux cette simplicité de son âme que

les fausses lumières de la vôtre; et si j’avais à raconter sa

vie, j’aurais plus de plaisir à en faire ressortir les côtés

doux et touchants, que vous n’avez de mérite à peindre

l’abjection où les rigueurs et les mépris de vos préceptes

sociaux peuvent le précipiter.

Je connaissais ce jeune homme et ce bel enfant, je savais leur

histoire, car ils avaient une histoire, tout le monde a la

sienne, et chacun pourrait intéresser au roman de sa propre

vie, s’il l’avait compris... Quoique paysan et simple

laboureur, Germain s’était rendu compte de ses devoirs et de

ses affections. Il me les avait racontés naïvement,

clairement, et je l’avais écouté avec intérêt. Quand je l’eus

regardé labourer assez longtemps, je me demandai pourquoi son

histoire ne serait pas écrite, quoique ce fût une histoire

aussi simple, aussi droite et aussi peu ornée que le sillon

qu’il traçait avec sa charrue.

L’année prochaine, ce sillon sera comblé et couvert par un

sillon nouveau. Ainsi s’imprime et disparaît la trace de la

plupart des hommes dans le champ de l’humanité. Un peu de

terre l’efface, et les sillons que nous avons creusés se

succèdent les uns aux autres comme les tombes dans le

cimetière. Le sillon du laboureur ne vaut-il pas celui de

l’oisif, qui a pourtant un nom, un nom qui restera, si, par

une singularité ou une absurdité quelconque, il fait un peu de

bruit dans le monde?...

Eh bien! arrachons, s’il se peut, au néant de l’oubli, le

sillon de Germain, le _fin laboureur_. Il n’en saura rien et ne

s’en inquiétera guère; mais j’aurai eu quelque plaisir à le

tenter.

III

LE PERE MAURICE

Germain, lui dit un jour son beau-père, il faut pourtant te

décider à reprendre femme. Voilà bientôt deux ans que tu es

veuf de ma fille, et ton aîné a sept ans. Tu approches de la

trentaine, mon garçon, et tu sais que, passé cet âge-là, dans

nos pays, un homme est réputé trop vieux pour rentrer en

ménage. Tu as trois beaux enfants, et jusqu’ici ils ne nous

ont point embarrassés. Ma femme et ma bru les ont soignés de

leur mieux, et les ont aimés comme elles le devaient. Voilà

Petit-Pierre quasi élevé; il pique déjà les bœufs assez

gentiment; il est assez sage pour garder les bêtes au pré, et

assez fort pour mener les chevaux à l’abreuvoir. Ce n’est donc

pas celui-là qui nous gêne: mais les deux autres, que nous

aimons pourtant, Dieu le sait, les pauvres innocents nous

donnent cette année beaucoup de souci. Ma bru est près

d’accoucher, et elle en a encore un tout petit sur les bras.

Quand celui que nous attendons sera venu, elle ne pourra plus

s’occuper de ta petite Solange et surtout de ton Sylvain, qui

n’a pas quatre ans et qui ne se tient guère en repos ni le

jour ni la nuit. C’est un sang vif comme toi: ça fera un bon

ouvrier, mais ça fait un terrible enfant, et ma vieille ne

court plus assez vite pour le rattraper quand il se sauve du

côté de la fosse, ou quand il se jette sous les pieds des

bêtes. Et puis, avec cet autre que ma bru va mettre au monde,

son avant-dernier va retomber pendant un an au moins sur les

bras de ma femme. Donc tes enfants nous inquiètent et nous

surchargent. Nous n’aimons pas à voir des enfants mal soignés;

et quand on pense aux accidents qui peuvent leur arriver,

faute de surveillance, on n’a pas la tête en repos. Il te faut

donc une autre femme et à moi une autre bru. Songes-y, mon

garçon. Je t’ai déjà averti plusieurs fois, le temps se passe,

les années ne t’attendront point. Tu dois à tes enfants et à

nous autres, qui voulons que tout aille bien dans la maison,

de te marier au plus tôt.

—Eh bien, mon père, répondit le gendre, si vous le voulez

absolument, il faudra donc vous contenter. Mais je ne veux pas

vous cacher que cela me fera beaucoup de peine, et que je n’en

ai guère plus d’envie que de me noyer. On sait qui on perd et

on ne sait pas qui l’on trouve. J’avais une brave femme, une

belle femme, douce, courageuse, bonne à ses père et mère,

bonne à son mari, bonne à ses enfants, bonne au travail, aux

champs comme à la maison, adroite à l’ouvrage, bonne à tout

enfin; et quand vous me l’avez donnée, quand je l’ai prise,

nous n’avions pas mis dans nos conditions que je viendrais à

l’oublier si j’avais le malheur de la perdre.

—Ce que tu dis là est d’un bon cœur, Germain, reprit le père

Maurice; je sais que tu as aimé ma fille, que tu l’as rendue

heureuse, et que si tu avais pu contenter la mort en passant à

sa place, Catherine serait en vie à l’heure qu’il est, et toi

dans le cimetière. Elle méritait bien d’être aimée de toi à ce

point-là, et si tu ne t’en consoles pas, nous ne nous en

consolons pas non plus. Mais je ne te parle pas de l’oublier.

Le bon Dieu a voulu qu’elle nous quittât, et nous ne passons

pas un jour sans lui faire savoir par nos prières, nos

pensées, nos paroles et nos actions, que nous respectons son

souvenir et que nous sommes fâchés de son départ. Mais si elle

pouvait te parler de l’autre monde et te donner à connaître sa

volonté, elle te commanderait de chercher une mère pour ses

petits orphelins. Il s’agit donc de rencontrer une femme qui

soit digne de la remplacer. Ce ne sera pas bien aisé; mais ce

n’est pas impossible; et quand nous te l’aurons trouvée, tu

l’aimeras comme tu aimais ma fille, parce que tu es un honnête

homme, et que tu lui sauras gré de nous rendre service et

d’aimer tes enfants.

—C’est bien, père Maurice, dit Germain, je ferai votre

volonté comme je l’ai toujours faite.

—C’est une justice à te rendre, mon fils, que tu as toujours

écouté l’amitié et les bonnes raisons de ton chef de famille.

Avisons donc ensemble au choix de ta nouvelle femme. D’abord

je ne suis pas d’avis que tu prennes une jeunesse. Ce n’est

pas ce qu’il te faut. La jeunesse est légère; et comme c’est

un fardeau d’élever trois enfants, surtout quand ils sont d’un

autre lit, il faut une bonne âme bien sage, bien douce et très

portée au travail. Si ta femme n’a pas environ le même âge que

toi, elle n’aura pas assez de raison pour accepter un pareil

devoir. Elle te trouvera trop vieux et tes enfants trop

jeunes. Elle se plaindra et tes enfants pâtiront.

—Voilà justement ce qui m’inquiète, dit Germain. Si ces

pauvres petits venaient à être maltraités, haïs, battus?

—A Dieu ne plaise! reprit le vieillard. Mais les méchantes

femmes sont plus rares dans notre pays que les bonnes, et il

faudrait être fou pour ne pas mettre la main sur celle qui

convient.

—C’est vrai, mon père: il y a de bonnes filles dans notre

village. Il y a la Louise, la Sylvaine, la Claudie, la

Marguerite... enfin, celle que vous voudrez.

—Doucement, doucement, mon garçon, toutes ces filles-là sont

trop jeunes ou trop pauvres... ou trop jolies filles; car,

enfin, il faut penser à cela aussi, mon fils. Une jolie femme

n’est pas toujours aussi rangée qu’une autre.

—Vous voulez donc que j’en prenne une laide? dit Germain un

peu inquiet.

—Non, point laide, car cette femme te donnera d’autres

enfants, et il n’y a rien de si triste que d’avoir des enfants

laids, chétifs et malsains. Mais une femme encore fraîche,

d’une bonne santé et qui ne soit ni belle ni laide, ferait

très bien ton affaire.

—Je vois bien, dit Germain en souriant un peu tristement,

que, pour l’avoir telle que vous la voulez, il faudra la faire

faire exprès: d’autant plus que vous ne la voulez point

pauvre, et que les riches ne sont pas faciles à obtenir,

surtout pour un veuf.

—Et si elle était veuve elle-même, Germain? là, une veuve

sans enfants et avec un bon bien?

—Je n’en connais pas pour le moment dans notre paroisse.

—Ni moi non plus, mais il y en a ailleurs.

—Vous avez quelqu’un en vue, mon père; alors, dites-le tout

de suite.

IV

GERMAIN LE FIN LABOUREUR

Oui, j’ai quelqu’un en vue, répondit le père Maurice. C’est

une Léonard, veuve d’un Guérin, qui demeure à Fourche.

—Je ne connais ni la femme ni l’endroit, répondit Germain

résigné, mais de plus en plus triste.

—Elle s’appelle Catherine, comme ta défunte.

—Catherine? Oui, ça me fera plaisir d’avoir à dire ce nom-là;

Catherine! Et pourtant, si je ne peux pas l’aimer autant que

l’autre, ça me fera encore plus de peine, ça me la rappellera

plus souvent.

—Je te dis que tu l’aimeras: c’est un bon sujet, une femme de

grand cœur; je ne l’ai pas vue depuis longtemps, elle n’était

pas laide fille alors; mais elle n’est plus jeune, elle a

trente-deux ans. Elle est d’une bonne famille, tous braves

gens, et elle a bien pour huit ou dix mille francs de terres,

qu’elle vendrait volontiers pour en acheter d’autres dans

l’endroit où elle s’établirait; car elle songe aussi à se

remarier, et je sais que, si ton caractère lui convenait, elle

ne trouverait pas ta position mauvaise.

—Vous avez donc déjà arrangé tout cela?

—Oui, sauf votre avis à tous les deux; et c’est ce qu’il

faudrait vous demander l’un à l’autre, en faisant

connaissance. Le père de cette femme-là est un peu mon parent,

et il a été beaucoup mon ami. Tu le connais bien, le père

Léonard?

—Oui, je l’ai vu vous parler dans les foires, et, à la

dernière, vous avez déjeuné ensemble; c’est donc de cela qu’il

vous entretenait si longuement?

—Sans doute; il te regardait vendre tes bêtes et il trouvait

que tu t’y prenais bien, que tu étais un garçon de bonne mine,

que tu paraissais actif et entendu; et quand je lui eus dit

tout ce que tu es et comme tu te conduis bien avec nous,

depuis huit ans que nous vivons et travaillons ensemble, sans

avoir jamais eu un mot de chagrin ou de colère, il s’est mis

dans la tête de te faire épouser sa fille; ce qui me convient

aussi, je te le confesse, d’après la bonne renommée qu’elle a,

d’après l’honnêteté de sa famille et les bonnes affaires où je

sais qu’ils sont.

—Je vois, père Maurice, que vous tenez un peu aux bonnes

affaires.

—Sans doute, j’y tiens. Est-ce que tu n’y tiens pas aussi?

—J’y tiens si vous voulez, pour vous faire plaisir; mais vous

savez que, pour ma part, je ne m’embarrasse jamais de ce qui

me revient ou de ce qui ne me revient pas dans nos profits. Je

ne m’entends pas à faire des partages, et ma tête n’est pas

bonne pour ces choses-là. Je connais la terre, je connais les

bœufs, les chevaux, les attelages, les semences, la battaison,

les fourrages. Pour les moutons, la vigne, le jardinage, les

menus profits et la culture fine, vous savez que ça regarde

votre fils et que je ne m’en mêle pas beaucoup. Quant à

l’argent, ma mémoire est courte, et j’aimerais mieux tout

céder que de disputer sur le tien et le mien. Je craindrais de

me tromper et de réclamer ce qui ne m’est pas dû, et si les

affaires n’étaient pas simples et claires, je ne m’y

retrouverais jamais.

—C’est tant pis, mon fils, et voilà pourquoi j’aimerais que

tu eusses une femme de tête pour me remplacer quand je n’y

serai plus. Tu n’as jamais voulu voir clair dans nos comptes,

et ça pourrait t’amener du désagrément avec mon fils, quand

vous ne m’aurez plus pour vous mettre d’accord et vous dire ce

qui vous revient à chacun.

—Puissiez-vous vivre longtemps, père Maurice! Mais ne vous

inquiétez pas de ce qui sera après vous; jamais je ne me

disputerai avec votre fils. Je me fie à Jacques comme à vous-

même, et comme je n’ai pas de bien à moi, que tout ce qui peut

me revenir provient de votre fille et appartient à nos

enfants, je peux être tranquille et vous aussi; Jacques ne

voudrait pas dépouiller les enfants de sa sœur pour les siens,

puisqu’il les aime quasi autant les uns que les autres.

—Tu as raison en cela, Germain. Jacques est un bon fils, un

bon frère et un homme qui aime la vérité. Mais Jacques peut

mourir avant toi, avant que vos enfants soient élevés, et il

faut toujours songer, dans une famille, à ne pas laisser des

mineurs sans un chef pour les bien conseiller et régler leurs

différends. Autrement les gens de loi s’en mêlent, les

brouillent ensemble et leur font tout manger en procès. Ainsi

donc, nous ne devons pas penser à mettre chez nous une

personne de plus, soit homme, soit femme, sans nous dire qu’un

jour cette personne-là aura peut-être à diriger la conduite et

les affaires d’une trentaine d’enfants, petits-enfants,

gendres et brus... On ne sait pas combien une famille peut

s’accroître, et quand la ruche est trop pleine, qu’il faut

essaimer, chacun songe à emporter son miel. Quand je t’ai pris

pour gendre, quoique ma fille fût riche et toi pauvre, je ne

lui ai pas fait reproche de t’avoir choisi. Je te voyais bon

travailleur, et je savais bien que la meilleure richesse pour

des gens de campagne comme nous, c’est une paire de bras et un

cœur comme les tiens. Quand un homme apporte cela dans une

famille, il apporte assez. Mais une femme, c’est différent:

son travail dans la maison est bon pour conserver, non pour

acquérir. D’ailleurs, à présent que tu es père et que tu

cherches femme, il faut songer que tes nouveaux enfants,

n’ayant rien à prétendre dans l’héritage de ceux du premier

lit, se trouveraient dans la misère si tu venais à mourir, à

moins que ta femme n’eût quelque bien de son côté. Et puis,

les enfants dont tu vas augmenter notre colonie coûteront

quelque chose à nourrir. Si cela retombait sur nous seuls,

nous les nourririons, bien certainement, et sans nous en

plaindre; mais le bien-être de tout le monde en serait

diminué, et les premiers enfants auraient leur part de

privations là-dedans. Quand les familles augmentent outre

mesure sans que le bien augmente en proportion, la misère

vient, quelque courage qu’on y mette. Voilà mes observations,

Germain, pèse-les, et tâche de te faire agréer à la veuve

Guérin; car sa bonne conduite et ses écus apporteront ici de

l’aide dans le présent et de la tranquillité pour l’avenir.

—C’est dit, mon père. Je vais tâcher de lui plaire et qu’elle

me plaise.

—Pour cela il faut la voir et aller la trouver.

—Dans son endroit? A Fourche? C’est loin d’ici, n’est-ce pas?

et nous n’avons guère le temps de courir dans cette saison.

—Quand il s’agit d’un mariage d’amour, il faut s’attendre à

perdre du temps; mais quand c’est un mariage de raison entre

deux personnes qui n’ont pas de caprices et savent ce qu’elles

veulent, c’est bientôt décidé. C’est demain samedi; tu feras

ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux

heures après dîner; tu seras à Fourche à la nuit; la lune est

grande dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n’y a

pas plus de trois lieues de pays. C’est près du Magnier.

D’ailleurs tu prendras la jument.

—J’aimerais autant aller à pied, par ce temps frais.

—Oui, mais la jument est belle, et un prétendu qui arrive

aussi bien monté a meilleur air. Tu mettras tes habits neufs,

et tu porteras un joli présent de gibier au père Léonard. Tu

arriveras de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la

journée du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec un

oui ou un non lundi matin.

—C’est entendu, répondit tranquillement Germain; et pourtant

il n’était pas tout à fait tranquille.

Germain avait toujours vécu sagement comme vivent les paysans

laborieux. Marié à vingt ans, il n’avait aimé qu’une femme

dans sa vie, et, depuis son veuvage, quoiqu’il fût d’un

caractère impétueux et enjoué, il n’avait ri et folâtré avec

aucune autre. Il avait porté fidèlement un véritable regret

dans son cœur, et ce n’était pas sans crainte et sans

tristesse qu’il cédait à son beau-père; mais le beau-père

avait toujours gouverné sagement la famille, et Germain, qui

s’était dévoué tout entier à l’œuvre commune, et, par

conséquent, à celui qui la personnifiait, au père de famille,

Germain ne comprenait pas qu’il eût pu se révolter contre de

bonnes raisons, contre l’intérêt de tous.

Néanmoins il était triste. Il se passait peu de jours qu’il ne

pleurât sa femme en secret, et, quoique la solitude commençât

à lui peser, il était plus effrayé de former une union

nouvelle que désireux de se soustraire à son chagrin. Il se

disait vaguement que l’amour eût pu le consoler, en venant le

surprendre, car l’amour ne console pas autrement. On ne le

trouve pas quand on le cherche; il vient à nous quand nous ne

l’attendons pas. Ce froid projet de mariage que lui montrait

le père Maurice, cette fiancée inconnue, peut-être même tout

ce bien qu’on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui

donnaient à penser. Et il s’en allait, songeant, comme songent

les hommes qui n’ont pas assez d’idées pour qu’elles se

combattent entre elles, c’est-à-dire ne se formulant pas à

lui-même de belles raisons de résistance et d’égoïsme, mais

souffrant d’une douleur sourde, et ne luttant pas contre un

mal qu’il fallait accepter.

Cependant le père Maurice était rentré à la métairie, tandis

que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit, occupait

la dernière heure du jour à fermer les brèches que les moutons

avaient faites à la bordure d’un enclos voisin des bâtiments.

Il relevait les tiges d’épine et les soutenait avec des mottes

de terre, tandis que les grives babillaient dans le buisson

voisin et semblaient lui crier de se hâter, curieuses qu’elles

étaient de venir examiner son ouvrage aussitôt qu’il serait

parti.

V

LA GUILLETTE

Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était

venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour

allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort

pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c’était une

femme d’ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et

bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le

respect de soi-même au milieu de la détresse.

—Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Guillette, lui

dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?

—Non, père Maurice, répondit-elle; rien pour le moment. Je ne

suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n’abuse pas de la

bonté de mes amis.

—C’est la vérité; aussi vos amis sont toujours prêts à vous

rendre service.

—J’étais en train de causer avec votre femme, et je lui

demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.

—Vous n’êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on

peut parler devant vous sans craindre les propos: ainsi je

dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé;

il part demain pour le domaine de Fourche.

—A la bonne heure! s’écria la mère Maurice; ce pauvre enfant!

Dieu veuille qu’il trouve une femme aussi bonne et aussi brave

que lui!

—Ah! il va à Fourche? observa la Guillette. Voyez comme ça se

trouve! cela m’arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez

tout à l’heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire,

père Maurice, en quoi vous pouvez m’obliger.

—Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.

—Je voudrais que Germain prît la peine d’emmener ma fille

avec lui.

—Où donc? à Fourche?

—Non pas à Fourche; mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le

reste de l’année.

—Comment! dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre

fille?

—Il faut bien qu’elle entre en condition et qu’elle gagne

quelque chose. Ça me fait assez de peine et à elle aussi, la

pauvre âme! Nous n’avons pas pu nous décider à nous quitter à

l’époque de la Saint-Jean; mais voilà que la Saint-Martin

arrive, et qu’elle trouve une bonne place de bergère dans les

fermes des Ormeaux. Le fermier passait l’autre jour par ici en

revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses

trois moutons sur le communal. "Vous n’êtes guère occupée, ma

petite fille, qu’il lui dit; et trois moutons pour une

pastoure, ce n’est guère. Voulez-vous en garder cent? je vous

emmène. La bergère de chez nous est tombée malade, elle

retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous

avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de

l’année jusqu’à la Saint-Jean." L’enfant a refusé, mais elle

n’a pu se défendre d’y songer et de me le dire lorsqu’en

rentrant le soir elle m’a vue triste et embarrassée de passer

l’hiver, qui va être rude et long, puisqu’on a vu, cette

année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un

grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes

deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que

nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu’il y a à peine de

quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre;

et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il

faut bien qu’elle fasse comme les autres, qu’elle gagne son

pain et qu’elle aide sa pauvre mère.

—Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que

cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous

dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les

ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme

nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut

consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de

la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à

venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus

elle et vous aurez de peine à vous quitter La petite Marie se

fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez

vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise...

—Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie

est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros

travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras

croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage elle nettoie et

frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des

miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et

j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme

bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais

pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su

nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde,

et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous

pourrons y songer.

—Eh! j’y consens de tout mon cœur, Guillette! Cela me fera

plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état

et de s’habituer à servir les autres.

—Oui, sans doute; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux

l’a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut

qu’elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et

je n’aimerais pas à l’envoyer si loin toute seule. Puisque

votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l’emmener. Il

paraît que c’est tout à côté du domaine où elle va, à ce qu’on

m’a dit; car je n’ai jamais fait ce voyage-là.

—C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit;

il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui

ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis-

moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va

bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce

pas?

—C’est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais

toujours disposé à rendre service à son prochain.

Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la

pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un

homme de vingt-huit; car Germain n’avait réellement que vingt-

huit ans; et quoique, selon les idées de son pays, il passât

pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus

bel homme de l’endroit. Le travail ne l’avait pas creusé et

flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de

labourage sur la tête. Il était de force à labourer encore dix

ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de

l’âge fût bien fort sur l’esprit d’une jeune fille pour

l’empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l’œil vif

et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents

superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune

cheval qui n’a pas encore quitté le pré.

La Mare au Diable · 第 1 / 8 段