—Eh non! jamais. A quoi bon?
—Oh! ce n’est bon à rien, certainement; mais le moyen de s’en
empêcher, quand on a des ennuis! Dieu sait que tu n’en as pas
manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite: car tu n’as pas
toujours été heureuse!
—C’est vrai, nous avons souffert, ma pauvre mère et moi. Nous
avions du chagrin, mais nous ne perdions jamais courage.
—Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût,
dit Germain; mais la misère me fâcherait; car je n’ai jamais
manqué de rien. Ma femme m’avait fait riche et je le suis
encore; je le serai tant que je travaillerai à la métairie: ce
sera toujours, j’espère; mais chacun doit avoir sa peine! j’ai
souffert autrement.
—Oui, vous avez perdu votre femme, et c’est grand’pitié!
—N’est-ce pas?
—Oh! je l’ai bien pleurée, allez, Germain! car elle était si
bonne! Tenez, n’en parlons plus; car je la pleurerais encore,
tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd’hui.
—C’est vrai qu’elle t’aimait beaucoup, petite Marie! elle
faisait grand cas de toi et de ta mère. Allons! tu pleures?
Voyons, ma fille, je ne veux pas pleurer, moi...
—Vous pleurez, pourtant, Germain! Vous pleurez aussi! Quelle
honte y a-t-il pour un homme à pleurer sa femme? Ne vous gênez
pas, allez! je suis bien de moitié avec vous dans cette peine-
là!
—Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer
avec toi. Mais approche donc tes pieds du feu; tu as tes jupes
toutes mouillées aussi, pauvre petite fille! Tiens, je vas
prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.
—J’ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir,
prenez un coin du manteau, moi je suis très bien.
—Le fait est qu’on n’est pas mal ici, dit Germain en
s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me
tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu
tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me
sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi,
Marie?
—Moi? pas du tout. Je ne suis pas habituée, comme vous, à
faire quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans
souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.
—Eh bien, c’est commode une femme comme toi; ça ne fait pas
de dépense, dit Germain en souriant.
—Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans
s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du
laboureur. Est-ce que vous rêvez?
—Oui, je crois que je rêve, répondit Germain; c’est la faim
qui me fait divaguer peut-être!
—Que vous êtes donc gourmand! reprit-elle en s’égayant un peu
à son tour; eh bien! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six
heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier
dans votre sac, et du feu pour le faire cuire?
—Diantre! c’est une bonne idée! mais le présent à mon futur
beau-père?
—Vous avez six perdrix et un lièvre! Je pense qu’il ne faut
pas tout cela pour vous rassasier?
—Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça
deviendra du charbon!
—Non pas, dit la petite Marie; je me charge de vous le faire
cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous
n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous
ne les avez pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c’est vrai!
j’oublie que vous n’avez pas été pastour! Voyons, plumez cette
perdrix! Pas si fort! vous lui arrachez la peau!
—Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer!
—Vous voulez donc en manger deux? Quel ogre! Allons, les
voilà plumées, je vais les cuire.
—Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie; mais, par
malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire
l’eau de cette mare.
—Vous voudriez du vin, pas vrai? Il vous faudrait peut-être
du café? vous vous croyez à la foire sous la ramée! Appelez
l’aubergiste: de la liqueur au fin laboureur de Belair!
—Ah! petite méchante, vous vous moquez de moi? Vous ne
boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez?
—Moi? j’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la
seconde fois de ma vie; mais si vous êtes bien sage, je vais
vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore!
—Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément?
—Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux
bouteilles de vin à la Rebec? Vous en avez bu une avec votre
petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous
aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes
les deux sans y regarder.
—Eh bien?
—Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été
bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif
en route; et la voilà.
—Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée.
Voyez! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant
de l’auberge! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus
qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera
pas sot.
—Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez
vos perdrix, elles sont cuites à point; et, faute de pain,
vous vous contenterez de châtaignes.
—Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes?
—C’est bien étonnant! tout le long du chemin, j’en ai pris
aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.
—Et elles sont cuites aussi?
—A quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas
mises dans le feu dès qu’il a été allumé? Ça se fait toujours,
aux champs.
—Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble! je veux
boire à ta santé et te souhaiter un bon mari... là, comme tu
le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela!
—J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore
songé.
—Comment, pas du tout? jamais? dit Germain, en commençant à
manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les
meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa
obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi
donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas
à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage? tu es
en âge, pourtant!
—Peut-être, dit-elle; mais je suis trop pauvre. Il faut au
moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler
cinq ou six ans pour les amasser.
—Pauvre fille! je voudrais que le père Maurice voulût bien me
donner cent écus pour t’en faire cadeau.
—Grand merci, Germain. Eh bien! qu’est-ce qu’on dirait de
moi?
—Que veux-tu qu’on dise? on sait bien que je suis vieux et
que je ne peux pas t’épouser. Alors on ne supposerait pas que
je... que tu...
—Dites donc, laboureur! voilà votre enfant qui se réveille,
dit la petite Marie.
IX
LA PRIERE DU SOIR
Petit-Pierre s’était soulevé et regardait autour de lui d’un
air pensif.
—Ah! il n’en fait jamais d’autre quand il entend manger,
celui-là! dit Germain: le bruit du canon ne le réveillerait
pas; mais quand on remue les mâchoires auprès de lui, il ouvre
les yeux tout de suite.
—Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie
avec un sourire malin. Allons, mon petit Pierre, tu cherches
ton ciel de lit? Il est fait de verdure, ce soir, mon enfant;
mais ton père n’en soupe pas moins. Veux-tu souper avec lui?
Je n’ai pas mangé ta part; je me doutais bien que tu la
réclamerais!
—Marie, je veux que tu manges, s’écria le laboureur, je ne
mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier: toi, tu te
prives pour nous, ce n’est pas juste, j’en ai honte. Tiens, ça
m’ôte la faim; je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne
soupes pas.
—Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous
n’avez pas la clef de nos appétits. Le mien est fermé
aujourd’hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui
d’un petit loup. Tenez, voyez comme il s’y prend! Oh! ce sera
aussi un rude laboureur!
En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et
à peine éveillé, ne comprenant ni où il était, ni comment il y
était venu, il se mit à dévorer. Puis, quand il n’eut plus
faim, se trouvant excité comme il arrive aux enfants qui
rompent leurs habitudes, il eut plus d’esprit, plus de
curiosité et plus de raisonnement qu’à l’ordinaire. Il se fit
expliquer où il était, et quand il sut que c’était au milieu
d’un bois, il eut un peu peur.
—Y a-t-il des méchantes bêtes dans ce bois? demanda-t-il à
son père.
—Non, fit le père, il n’y en a point. Ne crains rien.
—Tu as donc menti quand tu m’as dit que si j’allais avec toi
dans les grands bois les loups m’emporteraient?
—Voyez-vous ce raisonneur? dit Germain embarrassé.
—Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela:
il a bonne mémoire, il s’en souvient. Mais apprends, mon petit
Pierre, que ton père ne ment jamais. Nous avons passé les
grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes à présent
dans les petits bois, où il n’y a pas de méchantes bêtes.
—Les petits bois sont-ils bien loin des grands?
—Assez loin; d’ailleurs les loups ne sortent pas des grands
bois. Et puis, s’il en venait ici, ton père les tuerait.
—Et toi aussi, petite Marie?
—Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Tu
n’as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus!
—Oui, oui, dit l’enfant enorgueilli, en prenant une pose
héroïque, nous les tuerions!
—Il n’y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit
Germain à la petite Marie, et pour leur faire entendre raison.
Il est vrai qu’il n’y a pas longtemps que tu étais toi-même un
petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mère.
Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s’entend avec
ceux qui le sont. J’ai grand’peur qu’une femme de trente ans,
qui ne sait pas encore ce que c’est que d’être mère,
n’apprenne avec peine à babiller et à raisonner avec des
marmots.
—Pourquoi donc pas, Germain? Je ne sais pourquoi vous avez
une mauvaise idée touchant cette femme; vous en reviendrez!
—Au diable la femme! dit Germain. Je voudrais en être revenu
pour n’y plus retourner. Qu’ai-je besoin d’une femme que je ne
connais pas?
—Mon petit père, dit l’enfant, pourquoi donc est-ce que tu
parles toujours de ta femme aujourd’hui, puisqu’elle est
morte?...
—Hélas! tu ne l’as donc pas oubliée, toi, ta pauvre chère
mère?
—Non, puisque je l’ai vu mettre dans une belle boîte de bois
blanc, et que ma grand’mère m’a conduit auprès pour
l’embrasser et lui dire adieu!... Elle était toute blanche et
toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon
Dieu pour qu’elle aille se réchauffer avec lui dans le ciel.
Crois-tu qu’elle y soit, à présent?
—Je l’espère, mon enfant; mais il faut toujours prier, ça
fait voir à ta mère que tu l’aimes.
—Je vas dire ma prière, reprit l’enfant; je n’ai pas pensé à
la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul; j’en
oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m’aide.
—Oui, mon Pierre, je vas t’aider, dit la jeune fille. Viens
là te mettre à genoux sur moi.
L’enfant s’agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit
ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d’abord avec
attention et ferveur, car il savait très bien le commencement;
puis avec plus de lenteur et d’hésitation, et enfin répétant
mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu’il arriva
à cet endroit de son oraison, où le sommeil le gagnant chaque
soir, il n’avait jamais pu l’apprendre jusqu’au bout. Cette
fois encore, le travail de l’attention et la monotonie de son
propre accent produisirent leur effet accoutumé, il ne
prononça plus qu’avec effort les dernières syllabes, et encore
après se les être fait répéter trois fois; sa tête
s’appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie: ses mains
se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses
genoux. A la lueur du feu du bivouac, Germain regarda son
petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le
soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de
sa pure haleine, s’était laissée aller aussi à une rêverie
pieuse, et priait mentalement pour l’âme de Catherine.
Germain fut attendri, chercha ce qu’il pourrait dire à la
petite Marie pour lui exprimer ce qu’elle lui inspirait
d’estime et de reconnaissance, mais ne trouva rien qui pût
rendre sa pensée. Il s’approcha d’elle pour embrasser son fils
qu’elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut
peine à détacher ses lèvres du front du petit Pierre.
—Vous l’embrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant
doucement la tête du laboureur, vous allez le réveiller.
Laissez-moi le recoucher puisque le voilà reparti pour les
rêves du paradis.
L’enfant se laissa coucher, mais en s’étendant sur la peau de
chèvre du bât, il demanda s’il était sur la Grise. Puis,
ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixés vers les
branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou
être frappé d’une idée qui avait glissé dans son esprit durant
le jour, et qui s’y formulait à l’approche du sommeil. "Mon
petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je
veux que ce soit la petite Marie."
Et, sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s’endormit.
X
MALGRE LE FROID
La petite Marie ne parut pas faire d’autre attention aux
paroles bizarres de l’enfant que de les regarder comme une
parole d’amitié; elle l’enveloppa avec soin, ranima le feu,
et, comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne
paraissait nullement près de s’éclaircir, elle conseilla à
Germain de s’arranger auprès du feu pour faire un somme.
—Je vois que cela vous vient déjà, lui dit-elle, car vous ne
dites plus mot, et vous regardez la braise comme votre petit
faisait tout à l’heure. Allons, dormez, je veillerai à
l’enfant et à vous.
—C’est toi qui dormiras, répondit le laboureur, et moi je
vous garderai tous les deux, car jamais je n’ai eu moins envie
de dormir; j’ai cinquante idées dans la tête.
—Cinquante, c’est beaucoup, dit la fillette avec une
intention un peu moqueuse; il y a tant de gens qui seraient
heureux d’en avoir une!
—Eh bien! si je ne suis pas capable d’en avoir cinquante,
j’en ai du moins une qui ne me lâche pas depuis une heure.
—Et je vas vous la dire, ainsi que celles que vous aviez
auparavant.
—Eh bien! oui, dis-la si tu la devines, Marie; dis-la-moi
toi-même, ça me fera plaisir.
—Il y a une heure, reprit-elle, vous aviez l’idée de
manger... et à présent vous avez l’idée de dormir.
—Marie, je ne suis qu’un bouvier, mais vraiment tu me prends
pour un bœuf. Tu es une méchante fille, et je vois bien que tu
ne veux point causer avec moi. Dors donc, cela vaudra mieux
que de critiquer un homme qui n’est pas gai.
—Si vous voulez causer, causons, dit la petite fille en se
couchant à demi auprès de l’enfant, et en appuyant sa tête
contre le bât. Vous êtes en train de vous tourmenter, Germain,
et en cela vous ne montrez pas beaucoup de courage pour un
homme. Que ne dirais-je pas, moi, si je ne me défendais pas de
mon mieux contre mon propre chagrin?
—Oui, sans doute, et c’est là justement ce qui m’occupe, ma
pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parents et dans un
vilain pays de landes et de marécages, où tu attraperas les
fièvres d’automne, où les bêtes à laine ne profitent pas, ce
qui chagrine toujours une bergère qui a bonne intention; enfin
tu seras au milieu d’étrangers qui ne seront peut-être pas
bons pour toi, qui ne comprendront pas ce que tu vaux. Tiens,
ça me fait plus de peine que je ne peux te le dire, et j’ai
envie de te ramener chez ta mère au lieu d’aller à Fourche.
—Vous parlez avec beaucoup de bonté, mais sans raison, mon
pauvre Germain; on ne doit pas être lâche pour ses amis, et au
lieu de me montrer le mauvais côté de mon sort, vous devriez
m’en montrer le bon, comme vous faisiez quand nous avons goûté
chez la Rebec.
—Que veux-tu! ça me paraissait ainsi dans ce moment-là, et à
présent ça me paraît autrement. Tu ferais mieux de trouver un
mari.
—Ça ne se peut pas, Germain, je vous l’ai dit; et comme ça ne
se peut pas, je n’y pense pas.
—Mais enfin si ça se trouvait? Peut-être que si tu voulais me
dire comment tu souhaiterais qu’il fût, je parviendrais à
imaginer quelqu’un.
—Imaginer n’est pas trouver. Moi, je n’imagine rien puisque
c’est inutile.
—Tu n’aurais pas l’idée de trouver un riche?
—Non, bien sûr, puisque je suis pauvre comme Job.
—Mais s’il était à son aise, ça ne te ferait pas de peine
d’être bien logée, bien nourrie, bien vêtue et dans une
famille de braves gens qui te permettrait d’assister ta mère?
—Oh! pour cela, oui! assister ma mère est tout mon souhait.
—Et si cela se rencontrait, quand même l’homme ne serait pas
de la première jeunesse, tu ne ferais pas trop la difficile?
—Ah! pardonnez-moi, Germain. C’est justement la chose à
laquelle je tiendrais. Je n’aimerais pas un vieux!
—Un vieux, sans doute; mais, par exemple, un homme de mon
âge?
—Votre âge est vieux pour moi, Germain; j’aimerais l’âge de
Bastien, quoique Bastien ne soit pas si joli homme que vous.
—Tu aimerais mieux Bastien le porcher? dit Germain avec
humeur. Un garçon qui a les yeux faits comme les bêtes qu’il
mène?
—Je passerais par-dessus ses yeux, à cause de ses dix-huit
ans.
Germain se sentit horriblement jaloux.
—Allons, dit-il, je vois que tu en tiens pour Bastien. C’est
une drôle d’idée, pas moins!
—Oui, ce serait une drôle d’idée, répondit la petite Marie en
riant aux éclats, et ça ferait un drôle de mari. On lui ferait
accroire tout ce qu’on voudrait. Par exemple, l’autre jour,
j’avais ramassé une tomate dans le jardin à monsieur le curé;
je lui ai dit que c’était une belle pomme rouge, et il a mordu
dedans comme un goulu. Si vous aviez vu quelle grimace! Mon
Dieu, qu’il était vilain!
—Tu ne l’aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?
—Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l’aime pas: il est
brutal avec sa petite sœur, et il est malpropre.
—Eh bien! tu ne te sens pas portée pour quelque autre?
—Qu’est-ce que ça vous fait, Germain?
—Ça ne me fait rien, c’est pour parler. Je vois, petite
fille, que tu as déjà un galant dans la tête.
—Non, Germain, vous vous trompez, je n’en ai pas encore; ça
pourra venir plus tard: mais puisque je ne me marierai que
quand j’aurai un peu amassé, je suis destinée à me marier tard
et avec un vieux.
—Eh bien, prends-en un vieux tout de suite.
—Non pas! quand je ne serai plus jeune, ça me sera égal; à
présent, ce serait différent.
—Je vois bien, Marie, que je te déplais: c’est assez clair,
dit Germain avec dépit, et sans peser ses paroles.
La petite Marie ne répondit pas. Germain se pencha vers elle:
elle dormait; elle était tombée vaincue et comme foudroyée par
le sommeil, comme font les enfants qui dorment déjà lorsqu’ils
babillent encore.
Germain fut content qu’elle n’eût pas fait attention à ses
dernières paroles; il reconnut qu’elles n’étaient point sages,
et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de
pensée.
Mais il eut beau faire, il ne put s’endormir, ni songer à
autre chose qu’à ce qu’il venait de dire. Il tourna vingt fois
autour du feu, il s’éloigna, il revint; enfin, se sentant
aussi agité que s’il eût avalé de la poudre à canon, il
s’appuya contre l’arbre qui abritait les deux enfants et les
regarda dormir.
—Je ne sais pas comment je ne m’étais jamais aperçu, pensait-
il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays!...
Elle n’a pas beaucoup de couleur, mais elle a un petit visage
frais comme une rose de buissons! Quelle gentille bouche et
quel mignon petit nez!... Elle n’est pas grande pour son âge,
mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un
petit pinson!... Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas
chez nous d’une grande et grosse femme bien vermeille... La
mienne était plutôt mince et pâle, et elle me plaisait par-
dessus tout... Celle-ci est toute délicate, mais elle ne s’en
porte pas plus mal, et elle est jolie à voir comme un chevreau
blanc!... Et puis, quel air doux et honnête! comme on lit son
bon cœur dans ses yeux, même lorsqu’ils sont fermés pour
dormir!... Quant à de l’esprit, elle en a plus que ma chère
Catherine n’en avait, il faut en convenir, et on ne
s’ennuierait pas avec elle... C’est gai, c’est sage, c’est
laborieux, c’est aimant, et c’est drôle. Je ne vois pas ce
qu’on pourrait souhaiter de mieux....
Mais qu’ai-je à m’occuper de tout cela? reprenait Germain, en
tâchant de regarder d’un autre côté. Mon beau-père ne voudrait
pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de
fou!... D’ailleurs, elle-même ne voudrait pas de moi, la
pauvre enfant!... Elle me trouve trop vieux: elle me l’a
dit... Elle n’est pas intéressée, elle se soucie peu d’avoir
encore de la misère et de la peine, de porter de pauvres
habits, et de souffrir de la faim pendant deux ou trois mois
de l’année, pourvu qu’elle contente son cœur un jour, et
qu’elle puisse se donner à un mari qui lui plaira... elle a
raison, elle! je ferais de même à sa place... et, dès à
présent, si je pouvais suivre ma volonté, au lieu de
m’embarquer dans un mariage qui ne me sourit pas, je
choisirais une fille à mon gré...
Plus Germain cherchait à raisonner et à se calmer, moins il en
venait à bout. Il s’en allait à vingt pas de là, se perdre
dans le brouillard; et puis, tout d’un coup, il se retrouvait
à genoux à côté des deux enfants endormis. Une fois même il
voulut embrasser Petit-Pierre, qui avait un bras passé autour
du cou de Marie, et il se trompa si bien que Marie, sentant
une haleine chaude comme le feu courir sur ses lèvres, se
réveilla et le regarda d’un air tout effaré, ne comprenant
rien du tout à ce qui se passait en lui.
—Je ne vous voyais pas, mes pauvres enfants! dit Germain en
se retirant bien vite. J’ai failli tomber sur vous et vous
faire du mal.
La petite Marie eut la candeur de le croire, et se rendormit.
Germain passa de l’autre côté du feu, et jura à Dieu qu’il
n’en bougerait jusqu’à ce qu’elle fût réveillée. Il tint
parole, mais ce ne fut pas sans peine. Il crut qu’il en
deviendrait fou.
Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put
voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se
dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à
semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes
restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus
loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de
fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare;
et les grenouilles, commençant à s’y habituer, hasardaient
quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des
vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s’étendaient et
s’entre-croisaient comme de grands bras décharnés sur la tête
de nos voyageurs; c’était un bel endroit, mais si désert et si
triste, que Germain, las d’y souffrir, se mit à chanter et à
jeter des pierres dans l’eau pour s’étourdir sur l’ennui
effrayant de la solitude. Il désirait aussi réveiller la
petite Marie; et lorsqu’il vit qu’elle se levait et regardait
le temps, il lui proposa de se remettre en route.
—Dans deux heures, lui dit-il, l’approche du jour rendra
l’air si froid, que nous ne pourrons plus y tenir, malgré
notre feu... A présent, on voit à se conduire, et nous
trouverons bien une maison qui nous ouvrira, ou du moins
quelque grange où nous pourrons passer à couvert le reste de
la nuit.
Marie n’avait pas de volonté; et, quoiqu’elle eût encore
grande envie de dormir, elle se disposa à suivre Germain.
Celui-ci prit son fils dans ses bras sans le réveiller, et
voulut que Marie s’approchât de lui pour se cacher dans son
manteau, puisqu’elle ne voulait pas reprendre sa cape roulée
autour du petit Pierre.
Quand il sentit la jeune fille si près de lui, Germain, qui
s’était distrait et égayé un instant, recommença à perdre la
tête. Deux ou trois fois il s’éloigna brusquement, et la
laissa marcher seule. Puis voyant qu’elle avait peine à le
suivre, il l’attendait, l’attirait vivement près de lui, et la
pressait si fort, qu’elle en était étonnée et même fâchée sans
oser le dire.
Comme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils
étaient partis, ils ne savaient pas celle qu’ils suivaient; si
bien qu’ils remontèrent encore une fois tout le bois, se
retrouvèrent, de nouveau, en face de la lande déserte,
revinrent sur leurs pas, et, après avoir tourné et marché
longtemps, ils aperçurent de la clarté à travers les branches.
—Bon! voici une maison, dit Germain, et des gens déjà
éveillés, puisque le feu est allumé. Il est donc bien tard?
Mais ce n’était pas une maison: c’était le feu de bivouac
qu’ils avaient couvert en partant, et qui s’était rallumé à la
brise...
Ils avaient marché pendant deux heures pour se retrouver au
point de départ.
XI
A LA BELLE ETOILE
Pour le coup j’y renonce! dit Germain en frappant du pied.
On nous a jeté un sort, c’est bien sûr, et nous ne sortirons
d’ici qu’au grand jour. Il faut que cet endroit soit endiablé.