_Maria di Rohan_, mélodrame tragique en trois parties, musique de M.
DONIZETTI.
[Illustration: M. Donizetti.]
M. Donizetti est assurément le plus fécond des compositeurs modernes. Il
lui faut moins de temps pour jeter sur le papier un _mélodrame_ tragique
ou comique, qu'à M. tel ou tel pour composer une romance. A-t-il
quarante ans? je ne sais; mais, ce que je sais bien, c'est qu'il a déjà
produit soixante-quinze opéras. Dom Sébastien est le dernier; _Maria di
Rohan_ est le soixante-quatorzième.
Qui n'a vu au Vaudeville, il y a quelque dix ou onze ans, un drame en
trois actes intitule _Un Duel sous le cardinal de Richelieu?_ Qui peut
avoir oublié combien Volnys y était terrible, combien madame Albert s'y
montrait pathétique et passionnée? C'est ce drame que M. Cammarano,
poète ordinaire de Sa Majesté Donizetti ler, a traduit en vers italiens
et intitulé _Maria di Rohan_. Maria, c'est la duchesse de Chevreuse,
infidèle à son mari et éprise du prince de Chalais, par un de ces
bizarres caprices du coeur qu'on ne peut s'expliquer; car il n'y a pas
un spectateur ni une spectatrice qui ne donnât volontiers dix princes de
Chalais pour le duc de Chevreuse.
M. Cammarano, qui a plus de sens qu'on ne le supposerait quand ou voit
jouer son _Bélisario_, a suivi, scène par scène, le drame de M. Lockroy.
Il est donc inutile que je raconte ce une tout le monde sait. La
surprise, la douleur, l'indignation du duc, quand il se voit trahi par
son meilleur ami et par la femme pour laquelle il aurait donné mille
fois sa vie, sa joie cruelle quand il est sûr de se venger, l'abattement
du prince, la terreur de l'épouse coupable, tous ces éléments de terreur
et de pitié font du dénouement de _Maria di Rohan_ l'une des scènes les
mieux conçues et les plus vigoureusement exécutées du théâtre
contemporain. Cette scène a inspiré à M. Donizetti un trio d'un effet
puissant, et qui aurait suffi au succès de son soixante-quatorzième
ouvrage. Il s'y trouve cependant bien d'autres morceaux remarquables, un
air plein d'éclat et de passion chanté par le duc de Chevreuse, quand le
terrible secret lui est révélé, deux charmantes cavatines, un duo fort
agréable, et des couplets où pétille toute la gracieuse malice et toute
la verve satirique du jeune abbé de Gondy. A tout ce mérite dramatique
du poème, à toute cette richesse mélodique de la partition, ajoutez la
supériorité de l'exécution, la finesse et la grâce de madame Brambilla,
l'habileté vocale et la mélancolie de Salvi, l'énergie dramatique de
mademoiselle Grisi, la profonde et brillante passion de Ronconi, ce
grand acteur, et vous ne vous étonnerez plus que la salle Ventadour soit
pleine jusqu'aux combles à chaque représentation de _Maria di Rohan_,
depuis tantôt quinze jours.