L'année suivante, les abonnements annuels furent plus nombreux; mais cet
arrangement fut tout dans l'intérêt de l'Opéra, qui exigea, à forfait:
de la Comédie-Italienne, 40,000 liv.; des Variétés, 40,000 liv.; des
grands danseurs de corde, 24,000 liv.; et de l'Ambigu-Comique, 30,000
liv.
La Révolution vint abolir ce vasselage comme tous les autres; mais
bientôt, le droit fixe et général du dixième de la recette brute au
profit de l'administration des hospices fut établi à Paris, sur tous les
théâtres sans exception. Cette mesure détermina la plupart d'entr'eux à
augmenter du dixième le prix de leurs places, par ce calcul que le
public ne serait point éloigné ou diminué par cette augmentation, qu'ils
regardaient comme insignifiante, et qu'ainsi ce serait uniquement lui
qui supporterait cet impôt. C'est ce qui explique le prix actuel de 44
sous pour une place de parterre à la Comédie-Française. Il n'était
antérieurement que de 40 sous.
Un document administratif, récemment publié, fait connaître les sommes
que les différents théâtres ont payées pour ce droit depuis trente-cinq
années, que l'on divise en périodes quinquennales. L'Opéra a versé, pour
sa part, 2 millions 573,000 fr.; le Théâtre-Français. 2 millions 215,000
fr.; l'Opéra-Comique, 2 millions 60,000 fr. En voici le détail:
Opéra. Français. Opéra-Comique.
De 1807 à 1811, 293,000 351,000 334,000 fr.
De 1812 à 1816, 305,000 385,000 337,000
De 1817 à 1821, 282,000 344,000 323,000
De 1822 à 1826, 314,000 348,000 306,000
De 1827 à 1831, 309,000 234,000 243,000
De 1832 à 1836, 498,000 251,000 215,000
De 1837 à 1841, 572,000 303,000 302,000
Nous bornant à ces cinq dernières années pour les autres théâtres, nous
voyons que, de 1837 à 1841, en prenant, non pas le rang que leur assigne
le plus ou le moins de dignité de leurs genres respectifs, mais l'ordre
que nous indique l'importance de leur tribut, ils ont payé:
Cirque-Olympique, 356,000 fr.
Italiens, 315,000
Palais-Royal, 277,000
Variétés, 238,000
Gymnase-Dramatique, 216,000
Gaieté, 201,000
Vaudeville, 195,000
Porte-Saint-Martin, 180,000
Ambigu-Comique, 162,000
Folies-Dramatiques, 124,000
Nous avons souvent entendu et lu des réclamations contre ce prélèvement
sur les recettes des entreprises théâtrales; mais nous n'avons pas été
frappés de la force des arguments qu'on a mis en avant pour les
justifier. Pour notre part, nous ne croyons pas que l'art y gagnât plus
que l'ordre public et la morale, si la libre concurrence était permise
en spéculations de ce genre. Le législateur a donné à l'autorité le
droit de limiter le nombre des théâtres et d'accorder les privilèges
nécessaires pour les exploiter. C'est une faveur, par conséquent,
qu'elle accorde; son droit d'y imposer des conditions est donc
incontestable, et, pour notre pari, nous ne trouvons celle de remettre
un dixième des recettes aux pauvres ni injuste ni excessive.
Nous savons bien qu'on a argué contre ce droit des déconfitures
nombreuses qui se sont succédé dans les directions; nous ne pensons pas
qu'il en ait été le moins du monde la cause véritable; nous n'ignorons
pas davantage qu'en additionnant les chiffres des déficits des faillites
pendant une période dont on avait fait choix, on a trouvé que leur total
était aussi celui des paiements faits aux hospices. On en a conclu que
si les pauvres n'eussent rien reçu, les directeurs qui avaient fait de
mauvaises affaires auraient au contraire pu payer intégralement leurs
créanciers. Nous regardons ce calcul comme purement spécieux, et la
conséquence comme fort peu logique. La plus forte partie de ce total des
versements faits aux hospices a été fournie par les entreprises qui
prospéraient, et par conséquent celles qui sont tombées pour n'avoir pas
fait de recettes, à moins de se substituer aux pauvres, n'auraient
profilé en rien de ce tribut des théâtres heureux. C'est donc ailleurs
qu'il faut chercher la cause des malheurs financiers d'un grand nombre
de directeurs, et le tort de l'administration, qui, à nos yeux, n'y est
pas étrangère, mais par un tout autre fait que celui qui lui est
reproché par les adversaires du droit des hospices.
Les théâtres concourent à la prospérité de Paris en y attirant les
étrangers, et le gouvernement est le premier à reconnaître l'influence
politique qu'ils peuvent ainsi indirectement exercer; chaque année des
subventions importantes sont demandées aux Chambres et votées par elles
pour soutenir ceux des grands théâtres qui ont à faire face aux frais
les plus considérables. Ils encouragent l'art, ils activent l'industrie,
et l'on a calculé qu'en fournisseurs qu'ils alimentent et en individus
qu'ils emploient, depuis le premier ténor de l'Opéra jusqu'à l'ouvreuse
de loges des Funambules, vingt mille familles (plus d'un trentième de la
population) sont intéressées plus ou moins directement à l'existence des
théâtres. Enfin, le total annuel de leurs recettes ne s'élève pas à
moins de 10 à 12 millions. On comprend facilement dès lors la portée
désastreuse qu'ont nécessairement les malheurs financiers de ces sortes
d'entreprises.
Depuis 1830, dans une période de douze années, _vingt et un_ privilèges
en autorisation équivalant à des privilèges (non compris les cinq
théâtres royaux subventionnés) ont été exploités à Paris: la
Renaissance, le Théâtre-Nautique, le Vaudeville, le Gymnase, les
Variétés, le Palais-Royal, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, l'Ambigu, le
Cirque, les Folies-Dramatiques, les Délassements-Comiques, le Panthéon,
Beaumarchais, le Luxembourg, Saint-Marcel, Molière, Saint-Laurent, les
Jeunes-Élèves, le Gymnase-Enfantin et les Funambules. Eh bien! dans
cette, même période, la _Gazette Municipale_, qui s'est livrée, dans un
article très-bien pensé, à cette triste supputation, compte _dix-huit_
déconfitures!
La cause est-elle dans l'abandon du goût public? non, car aujourd'hui,
autant que jamais, la population se porte nombreuse aux théâtres qui
savent l'attirer, et le chiffre total des recettes générales est là pour
en fournir la preuve. Il a doublé depuis 1814.
Dans le nombre des théâtres? Mais leur nombre n'a pas doublé comme les
recettes, et d'ailleurs, telle entreprise qui a succombé sous une
administration réussit immédiatement après sous une autre.
Il faut donc le reconnaître, la prospérité des théâtres est tout entière
dans les entrepreneurs qui les dirigent; et, puisque la limitation du
nombre de ces entreprises, la durée et la concession des privilèges,
constituent un droit purement administratif, c'est l'administration qui
devient responsable quand elle n'a pas apporté dans ses choix toute la
sollicitude nécessaire, quand elle les a fait porter sur des hommes sans
aptitude, sans garanties. Or, nous le demandons, à coté de choix sérieux
qui semblent avoir été faits pour être la critique et la condamnation
des autres, à côté de choix d'hommes qui ont su faire la fortune de leur
théâtre, la leur et celle de leurs cointéressés, combien n'a-t-on pas vu
de nominations dont le bon sens public est encore à se rendre compte?
Trop souvent, pour se délivrer d'une obsession ou faire cesser une
attaque, on a remis à un homme un droit qui lui fournit l'infaillible
moyen de se ruiner et de ruiner les autres. Il faut des qualités
nombreuses pour faire un bon directeur de théâtre. On a vu, la plupart
du temps, prendre les hommes qui en étaient le plus dépourvus.
Nous ne craignons pas de le dire, la Banque de France, si prospère, si
opulente, si féconde pour ses actionnaires, la Banque de France
elle-même n'eût pas résisté à la direction de certains privilégiés.
Qu'on veuille donc bien voir le mal là où il est, et ne pas en aller
chercher la cause dans le droit des hospices, impôt respectable et bien
assis.
La Sainte-Cécile.
Les vieux usages s'effacent graduellement, et bientôt il ne restera plus
rien des institutions dont l'origine était antérieure à la Révolution.
Autrefois, le 22 novembre de chaque année, les musiciens de Paris
fêtaient leur patronne, sainte Cécile, par une messe du rite solennel.
Les plus habiles chanteurs et instrumentistes de nos théâtres
contribuaient en cette circonstance à l'éclat des cérémonies
liturgiques. Heureuse la paroisse qu'ils choisissaient pour s'y faire
entendre! Ce fut, tour à tour Saint-Sulpice, Saint-Eustache et
Saint-Roch, et toujours une affluence considérable se groupa autour
d'eux, dans l'église qu'ils emplissaient de pieuses harmonies. Cette
affluence-même a effrayé l'autorité ecclésiastique, elle a pensé que
l'office de sainte Cécile dégénérait en spectacle, et qu'une curiosité
profane était le principal motif de ce concours. Une défense expresse de
l'archevêque de Paris a interdit la célébration de la Sainte-Cécile.
L'association des artistes musiciens ne pourra plus consacrer ses
talents à son antique patronne, et devra se borner désormais à des
_festivals_ donnés dans la salle de l'Opéra.
Ainsi, quoique Paris soit le véritable chef-lieu du monde musical, la
Sainte-Cécile n'y a pas été chômée; quelques ménétriers des guinguettes
ont fraternisé, le soir du 22 novembre, dans les cabarets des barrières,
mais le _propre_ de la sainte n'a pas été tiré des armoires des
sacristies. Il n'en a pas été de même dans les départements; les
musiciens de presque toutes nos villes ont rendu à leur patronne leur
hommage accoutumé, avec le concours du clergé. Les sociétés
philharmoniques, les corps de musique de la garde nationale et des
régiments se sont réunis dans les églises, et le plaisir causé par leurs
accords n'a nui en aucune façon à l'édification des fidèles. En Flandre
surtout le culte de sainte Cécile est plus que jamais en vigueur. Les
nombreuses confréries musicales des villes du Nord, différenciées par
leurs costumes ou par des ornements particuliers, rivalisent de zèle
pour honorer la vierge chrétienne sous la protection de laquelle elles
se sont placées.
C'est sur la foi des anciens actes de sainte Cécile que les musiciens
l'ont adoptée pour patronne. Ses biographes racontent qu'élevée dans le
christianisme, au sein d'une famille païenne, elle s'exerçait à chanter
les louanges du Seigneur en s'accompagnant sur la harpe. Elle fut
martyrisée, selon Fortunat de Poitiers, entre l'an 176 et 180, sous les
empereurs Commode et Marc-Aurèle. Sa fête est solennisée, non-seulement
en France, mais dans toute l'Europe. Deux auteurs anglais, Pope et
Congrève, ont composé des odes à sa louange. «Que les poètes, s'écrie
Pope, cessent de nous vanter Orphée; Cécile a reçu le don d'une
puissance irrésistible. Les chants d'Orphée ramenèrent une ombre des
enfers; ceux de Cécile transportent nos âmes au ciel.»
Théâtres.
[Illustration: Théâtre-Italien.--Une Scène de _Maria di Rohan_.]