1. Sciences médicales. (Suite.)

_Pathologie médicale_.--M. Guyon a adressé d'Alger à M. Breschet une

note sur un cas de morve précédée de farcin qui s'est développée par

contagion du cheval à l'homme, et a pu être inoculée de l'homme au

cheval. Cette observation, recueillie avec le plus grand soin et

très-détaillée, suffirait à détruire tous les doutes, s'il pouvait en

exister encore sur la propriété contagieuse pour l'homme de cette

affection terrible, et jusqu'à présent incurable dans l'espèce humaine.

M. Moreau de Jonnès a communiqué à l'Académie, dans les séances du 10

juillet et du 7 août, des données statistiques nouvelles sur le nombre

d'aliénés existant en France, et sur les causes de l'aliénation mentale.

Ce sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs, mais aucun n'avait

pu réunir les éléments de calcul que M. Moreau de Jonnès a trouvés dans

une investigation officielle. Les recherches de ce savant consciencieux

portent à. 18,350, ou 1 sur environ 2,000 habitants, le nombre des

aliénés existant en France. Ce calcul est basé sur huit recensements

annuels et généraux.

3,400 à 5,800 aliénés, 1 sur 6,000 habitants, sont annuellement admis

dans les hospices; les sorties montent à 3,000, les morts sont de 1,600

à 1,969, 9 à 10 sur 100.

Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur

raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi

les causes physiques, l'_idiotisme_ et l'_épilepsie_ figurent en

première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie,

l'_irritation excessive_, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour

sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les

idées religieuses, etc.

M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie

un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué

approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre

conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès;

cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus,

dans son important ouvrage intitule _des Aliénés_. M. Parchappe pense

aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir

qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à

démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre

l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même

ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine,

dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux

affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette

expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde

généralement à lui reconnaître en pathologie.

«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés

intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points

de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de

l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au

moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une

défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une

cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de

l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces

causes la folie.

«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant

que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation

mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie

ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de

folie.

«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une

cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur

sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de

susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une

prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause

morale.

«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation

excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147;

différence en plus pour ces dernières, 209.»

M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait,

ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire

qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente

de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux

publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions

sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de

M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une

même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel

lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui

d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point

de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée

par lui était l'illustre Pinel.

M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à

l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on

lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel

démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût

contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures,

ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui

une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.

Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer

anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit

de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite

Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas

faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son

maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de

l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les

formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus

d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain

d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie

comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale,

proprement dite.

Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie

comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les

épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le

dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés

partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie.

Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques,

sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non

épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques

comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un

hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un

même cadre la gale et les scrofules?

«Qu'est-ce que l'irritation excessive?» demande M. Parchappe; mais ici

on l'arrête en lui opposant encore le nom de Pinel, et lui disant qu'il

est fatal de s'élever contre la parole du maître. Nous avions toujours

vécu dans la conviction que rien n'est plus fatal que de jurer sur la

parole du maître, et qu'on nous permette de l'avouer, la contre-partie

de cet aphorisme nous rappelle les proverbes que Beaumarchais s'amusait

à retourner.

M. Négrier présente une note sur un moyen d'arrêter les hèmorrhagies

nasales, qui consiste à élever un bras ou les deux à la fois, après

avoir bouché préalablement la narine ou les narines si l'écoulement a eu

lieu des deux côtés. Il s'appuie sur un assez grand nombre

d'observations qui lui sont propres, et que M. Dumas déclare avoir vu ce

moyen réussir plusieurs fois. On sait que certaines attitudes, comme la

station à genoux et l'extension des bras en croix, sans autre soutien

que la force musculaire, amènent chez quelques individus un état voisin

de la syncope ou même la syncope complète quand ces altitudes sont

maintenues un certain temps. Cela expliquerait assez bien, sous le

rapport physiologique, l'effet produit par l'élévation des bras dans

l'hémorrhagie nasale. L'expérience aura bientôt décidé de l'importance

réelle de ce moyen, que nous n'avions encore vu indiqué dans aucun

auteur, et dont il faudra savoir gré à M. Négrier, si la pratique

générale vient confirmer les observations qu'il a pu faire.

_Chirurgie_.--M. Jobert de Lamballe a présenté un mémoire sur la cure

radicale de la grenouillette par un procédé autoplastique dont il est

l'inventeur; ce procédé, fort ingénieux, a réussi déjà plusieurs fois à

M. Jobert, et on peut le considérer comme une véritable conquête

chirurgicale, puisqu'il permet de guérir sans retour un mal dont les

moyens employés jusqu'à ce jour amenaient rarement la guérison

momentanée, et n'empêchaient presque jamais la récidive.

Plusieurs mémoires ont été présentés, notamment par MM. Malgaigne et

Desmarres, sur des opérations pratiquées pour rendre à la cornée si

transparence en enlevant les couches devenues opaques, et pour remédier

par l'autoplastie aux pertes de substance on à l'enlèvement de cette

importante partie de l'oeil. Les essais n'ont encore été tentés que sur

des animaux, et demandent à être continués par de nouvelles et

nombreuses expériences, et sanctionnés par le temps avant que ces

différents procédés soient appliqués à l'homme. Nous tiendrons nos

lecteurs au courant de cette question dans le compte-rendu du prochain

trimestre.

Des Théâtres et du Droit Perçu sur leurs recettes.

On trouve dans les registres manuscrits du Parlement, à la date du 27

janvier 1541, des lettres patentes de François ler accordées aux

Confrères de la Passion et enregistrées par le Parlement, à la condition

de l'accomplissement de certaines formalités. Nous y lisons;

«Sur lettres patentes portant permission à Charles le Noyers et

consorts, maistres et entrepreneurs _Au Jeu et Mystère de l'Ancien

Testament_, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledit jeu et

mystère, suivant lesdites lettres, leur a esté permis par la cour, à la

charge d'en user bien et duement sans y user d'aulcunes frauldes, ny

interposer choses prophanes, lascives ou ridicules; que pour l'entrée du

théâtre, ils ne prendront que deux solz de chascune personne; pour le

louage de chascune loge durant ledict mystère, que trente escus; n'y

sera procédé qu'à jours de festes non solennelles; commenceront à (une)

heure après midy, finiront à cinq; feront en sorte qu'il n'en suive

scandalle ou tumulte; et à cause que le peuple sera distraict du service

divin, et que cela diminuera les aulmônes, ils bailleront aux pauvres la

somme de mil livres, sauf à ordonner de plus grandes sommes.»

Cette stipulation d'une somme une fois payée est la plus ancienne

redevance connue imposée à un théâtre au profit des pauvres. Nous avons

le premier, dans un autre ouvrage, fait connaître cet édit. Nous n'en

avons trouvé aucun autre qui ait, sous les règnes suivants, prescrit un

prélèvement du même genre; mais si la mesure ne continua pas à être

obligatoire, les comédiens furent toujours volontairement charitables.

Sur les plus anciens registres que possède la Comédie-Française, sur les

registres de la troupe de Molière, on voit souvent figurer à la dépense

du jour des articles analogues à ceux que nous y trouvons à la date du

25 mai 1665. On avait donné _Don Japhet d'Arménie_, de Scarron; la

recette avait été de 265 livres; voici la dépense:

Frais ordinaires 55 liv. 13 s.

A Craunier, pour des menus frais, 1 10

A M. Ducroisy, pour une charité, 11 »

Pour les Capucins, 1 »

Ou trouve souvent, sur les registres de cette troupe, de ces mentions

de _charités_. On y voit même figurer le prix de _deux messes_; mais

c'est quelques jours après la mort de Molière, et sans aucun doute à

l'occasion de cet événement. Quant aux aumônes aux _Capucins_, elles

reviennent sans cesse pour des sommes de _dix sous à deux et trois

livres_. Jusqu'en 1696, ces dons demeurèrent variables; mais, à partir

de cette époque, les Comédiens Français consentirent à ce qu'il fût

prélevé chaque mois, sur leurs recettes, une somme à répartir entre les

plus pauvres couvents de Paris. Les Cordeliers, non compris dans le

partage, adressèrent aux Comédiens la requête suivante:

«Chers frères, les Pères Cordeliers vous supplient très-humblement

d'avoir la bonté de les mettre au nombre des pauvres religieux à qui

vous faites la charité. Il n'y a point de communauté à Paris qui en ait

un plus grand besoin, eu égard à leur nombre et à l'extrême pauvreté de

leur maison. L'honneur qu'ils ont d'être vos voisins leur fait espérer

que vous leur accorderez l'effet de leurs prières, qu'ils redoubleront

pour la prospérité, de votre chère compagnie.»

Le 25 février 1699, cet abandon, jusque-là facultatif de la part des

directeurs, devint obligatoire, et une ordonnance de cette date porte

que «le roi, voulant contribuer au soulagement des pauvres, dont

l'Hôpital général est surchargé, a cru devoir leur donner quelque part

aux profits considérables qui reviennent des opéras de musique et

comédies qui se jouent à Paris par sa permission.»

C'est de cette dernière époque que date ce qu'on appelle _le droit des

pauvres_; mais avant la Révolution, cette redevance n'était pas la seule

que les théâtres eussent à acquitter. Ils payaient également tribut, la

Comédie-Française exceptée, à l'Académie royale de Musique. Des

registres que possèdent les archives de l'Opéra nous font connaître les

noms et les chiffres des redevanciers pour l'année 1784-85:

Le Vauxhall d'Hiver, le sieur de La Salle, liv. s. d.

forfait pour l'année. 600 » »

Les grands danseurs de corde, le sieur Nicolet,

à 48 livres par représentation. 18,048 » »

Ambigu-Comique, le sieur Audiot, à 36 livres, par

représentation. 16,048 » »

Variétés-Amusantes, les sieurs Maltère, à 36 livres

par représentation. 20,868 » »

Redoute chinoise, le sieur Plainchêne, à 24 livres

par représentation. 2,391 » »

Les Associés, du 1er octobre, 600 livres par an. 300 » »

Figures en cire du sieur Curtins. 150 » »

Spectacle du théâtre des Beaujolais. 835 » »

Le sieur Préjean. 25 » »

Ombres Chinoises. 120 » »

Optique du sieur Zaller. 180 » »

Les Fantoccini italiens. 345 » »

Les feux du sieur Ruggiere. 936 » »

Joute de la Rapée. 324 » »

Joute du Gros-Caillou. 384 » »

Courses de chevaux du sieur Ashley jusqu'au

16 février 1785. 2,016 » »

L'homme ventriloque. 24 » »

Machine hydraulique, à 5 livres par mois. 5 » »

Le sieur Nicoud, pour avoir le droit de faire

voir son singe. 6 » »

Le sieur Marigny, pour avoir le droit de faire

voir des nains. 36 » »

Le sieur Second, pour avoir le droit de faire

voir des marionnettes. 48 » »

Le sieur Devains, pour un cabinet de figures en cire. 36 » »

Le sieur Du Mesuyb, géants, pour la foire Saint-Germain. 30 » »

Le sieur Berlin, mécanicien. 12 » »

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843 · 第 5 / 18 题