front d'un glacier, est un triangle de pierrailles et de cailloux,
coupé de quelques filets d'eau boueuse, qui borde la mer sur une assez
petite étendue et dont la pointe la plus longue se relève et s'enfonce
entre deux montagnes. Il est protégé contre les vents les plus
dangereux; il est à l'abri des avalanches, ou à peu près. Un Anglais
bien connu, Pike, l'habita d'abord, en haine des hommes. L'explorateur
Andrée s'installa dans la maison de Pike, devenue vacante. M. Wellman
n'a rien trouvé de mieux d'établir son camp sur cette plage célèbre,
et nous visitons un chantier en pleine activité où des ouvriers
norvégiens achèvent de construire des hangars, où des mécaniciens
montent des machines, où se dressent un peu partout, aux endroits les
plus secs, des piles de planches et de poutres, des tas de caisses de
fer-blanc et de longues boîtes d'essence minérale.
Tout à fait à gauche, et formant l'aile extrême du camp, j'aperçois
une tente en toile verte; qu'est-ce que c'est?
--La chambre et le salon du correspondant d'un journal berlinois,
monsieur. Il passe l'été avec nous.
Nous sommes entourés d'ouvriers ou d'ingénieurs de la mission, qui
nous renseignent obligeamment, soit en français, soit en anglais. A
peu de distance, et toujours au bord de la mer, s'élève une vaste
maison de planches, que prolonge un appentis. C'est la maison de Pike.
Elle a eu de nombreux locataires, depuis l'original Anglais qui l'a
bâtie: des trappeurs qui ont trouvé l'abri tout fait et l'ont habité
un hiver, deux hivers, et qui reviendront quelque jour, car la région
est excellente pour la chasse; l'expédition Andrée, qui avait
simplement réparé l'immeuble; puis des ours blancs et des renards qui
ne se gênent pas, dès que la saison devient trop rigoureuse et quand
le phoque est plus difficile à chasser, pour enfoncer les fenêtres et
visiter les appartements où persiste l'odeur de l'homme, des
provisions et du cuir. Aujourd'hui ce sont les ouvriers norvégiens qui
occupent la maison de Pike.
Dans quelques semaines sans doute, elle redeviendra la chose de tous,
y compris les bêtes. Je continue ma promenade, et je passe au pied
d'un échafaudage, quatre poutrelles reliées par des traverses
auxquelles sont accrochés des quartiers de viande. C'est le
garde-manger, en plein vent, de l'expédition.
--Vous le voyez, me dit mon guide, l'air du Spitzberg est
admirablement pur. Ces morceaux de boeuf et de renne, nous les avons
pendus ici il y a trente-deux jours, et rien ne s'est gâté. Ils se
sont un peu racornis, mais il suffit d'enlever la tranche
superficielle pour retrouver la viande fraîche. Nous n'avons pas de
microbes au pôle, et pas de mouches. Regardez encore ce grand toit
goudronné, en forme de carène et parallèle à la mer: c'est notre
atelier, et tous nos instruments et outils y sont disposés en bel
ordre. On travaille ferme, et la neige peut venir sans trop nous
gêner.
A ce moment nous croisons M. Wellman. On me nomme à lui. Nous
échangeons quelques propos de politesse banale; j'ai le temps, tout
juste, de sentir se graver en moi ces premiers traits du portrait
moral d'un homme, qui nous viennent avec son image. Cet Américain
d'assez haute taille, aux yeux fortement ombragés, aux joues qui ont
été creuses et qui ne sont qu'à demi pleines, aux moustaches
tombantes, blondes et déjà pâlies, est un nerveux, un observateur et
un réservé, habitué aux hommes plutôt qu'homme du monde, et qui se
tient sur la brèche à force de volonté. Il y a chez lui beaucoup
d'énergie, beaucoup d'émulation, beaucoup de confiance, un peu
d'imagination, un peu de lassitude aussi, méprisée et domptée. Il
s'éloigne. Je vois disparaître, au milieu des groupes, son complet
gris foncé et sa casquette noire de yachtman.
Et je vais visiter sa maison d'explorateur polaire. C'est un
chef-d'oeuvre norvégien, bâti en sapin de Norvège, et d'après des
plans classiques légèrement modifiés. La construction est carrée,
posée sur des pieux, à trois pieds du sol, coiffée d'un toit à quatre
pans égaux, et surmontée d'une lanterne vitrée. On entre, par un
escalier extérieur, dans un couloir qui fait tout le tour du bâtiment
et qui sert de grenier, en même temps que de protection pour la pièce
centrale. De trois côtés, en effet, des caisses de farine et de
légumes secs, des boîtes de conserves américaines, des jambons, sont
entassés le long des cloisons, ou disposés sur des étagères. Le
quatrième côté, aménagé avec recherche, ripoliné, agrémenté de
faïences, comprend une cuisine, avec fourneau de fonte, batterie
sommaire, vaisselle luisante, et une salle de bains. Au centre,
garantie contre le froid par ce matelas de couloirs, par de doubles
cloisons, par un double plancher, il y a la chambre-salon. Les
couchettes, semblables à celles des bateaux, sont encastrées dans la
muraille, à droite et à gauche, sur trois rangs. A la tête de l'une
d'elles j'aperçois, attachée par des épingles, la photographie d'une
jeune femme; ailleurs, celle d'un enfant.
VI
L'ÉCHOUEMENT DE «L'ILE-DE-FRANCE»
OUTER-NORWAY
25 juillet.
Nous avons quitté le havre de la Virgo vers cinq heures du matin. Il
est huit heures. Je monte sur le pont, et je suis émerveillé de la
beauté du jour, et de la mer, et de ses côtes sauvages.
Nous sommes à l'entrée de la baie la plus septentrionale du Spitzberg,
la Red bay, fort mal connue et réputée dangereuse. Des bancs de glace
d'une grande étendue flottent entre nous et la terre, et la baie, dans
la partie la plus profonde, est entièrement glacée. Nous ne faisons
donc que décrire une courbe peu prononcée entre les deux pointes
extrêmes. Tout à coup, à huit heures dix, une forte secousse ébranle
le navire. Les passagers ont l'impression que l'_Ile-de-France_ a
rencontré un iceberg.
Une seconde s'écoule, et une nouvelle secousse prolongée, un
ralentissement brusque puis l'arrêt complet du bateau font sauter hors
de leur lit les nombreux voyageurs qui sont encore couchés. Je regarde
ma montre: il est huit heures dix-huit. On entend la voix du
commandant qui crie: «Tout le monde sur le pont! Les canots à la mer!»
En moins d'une minute, le pont est envahi; les marins, les chauffeurs,
le personnel du service affalent les embarcations; les passagers
prennent ou courent chercher la ceinture de sauvetage accrochée dans
leur cabine, et se massent à l'avant, à l'arrière, ou sur le pont
supérieur. C'est un moment critique, mais aucune panique ne se
produit, aucun désordre, aucun faux mouvement. Très vite, les canots
flottent autour du paquebot; très vite aussi les passagers se rendent
compte qu'il n'y a pas de danger immédiat. Nous sommes échoués, sur
plus de la moitié de la longueur du navire. L'avant est relevé d'un
mètre au-dessus de la ligne de flottaison.
Je n'entends pas un cri de peur, pas une des passagères n'a de crise
de larmes ou d'évanouissement. Il y a quelques notes comiques: on voit
un monsieur courir sur le pont en caleçon, avec un appareil
photographique en sautoir. Mais il n'y a pas de lâcheté, pas de
défaillance, et c'est une jolie note à relever. L'aumônier allait
revêtir ses ornements sacerdotaux, au moment de l'accident. Il rentre
dans le salon et commence la messe. Un bon nombre de passagers y
assistent. Le navire s'incline à tribord. Aussitôt après la messe, à
peine les cierges éteints, les artistes improvisent un concert, et,
cette musique, arrivant à travers les cloisons jusqu'au pont d'un
paquebot qu'on essaye de renflouer, étonne les pilotes et chasseurs
norvégiens, mais réjouit Marseille, c'est-à-dire tout l'équipage. Je
passe près des cuisines et je saisis au vol ce mot: «Continuez vos
pâtisseries, mes enfants.»
Je remonte. Dans une manoeuvre, un homme est tombé à la mer; on le
tire de ce bain glacé; il traverse nos rangs; quelqu'un lui demande:
--Ça doit vous avoir produit un singulier effet, mon ami?
--Pas tant que de voir une jolie femme!
Le mot, comme la musique, ne sonne pas pour tous, mais il sonne bien,
pour quelques-uns. Toutes les bravoures sont jolies; et toutes les
variétés de courage sont représentées à bord. Personne ne doute que
notre situation ne soit sérieuse. Le pavillon a été mis en berne; le
signal de détresse a été hissé; on essaie vainement de dégager le
bateau en faisant machine en arrière; l'équipage commence à jeter le
lest à la mer, et nous voyons tomber, par les hublots, les gros
saumons de fonte, que les treuils vont chercher à fond de cale, et des
blocs de charbon pris sur la réserve. Si nous ne pouvons pas sortir de
cette position dangereuse à la marée prochaine, qui nous délivrera?
Les côtes sont absolument inhabitées. La mer n'est parcourue par aucun
baleinier, car les baleines ont depuis longtemps déserté la région.
Nous nous trouvons par 79°6' de latitude nord. Chacun songe que la mer
peut grossir et qu'elle aurait vite fait de rompre le bateau, dont la
quille, à peine soulevée par le bercement de la marée, frissonne déjà
en touchant le rocher.
Il faudrait prévenir, demander secours. Mais, du nord au sud du
Spitzberg, pas un poste de télégraphe; la télégraphie sans fil n'est
pas encore établie,--du moins, on nous l'a assuré,--entre la cabane de
l'expédition Wellman et la ville la plus septentrionale de la Norvège,
Hammerfest. Pas un port non plus où l'on aurait chance de rencontrer
un remorqueur de quelque puissance. Hier, sans doute, par
extraordinaire, un croiseur hollandais se trouvait à la baie de la
Virgo: mais il est parti pour la banquise, et un petit phoquier, qui
s'y trouvait aussi, doit, cette nuit même, faire route vers le sud. Le
canot à vapeur, qui pourrait seul, semble-t-il, atteindre ce havre de
la Virgo, en trois ou quatre heures, et prévenir l'expédition Wellman,
nous sera indispensable si nous voulons débarquer. Nous ne sommes pas
en péril imminent, puisque nous n'avons pas coulé en heurtant la
roche, puisque nous sommes, hélas! trop solidement tenus par elle:
mais notre situation n'est pas enviable, et, d'une heure à l'autre,
elle peut empirer.
En attendant, l'accalmie est complète: la mer, le ciel, les montagnes,
les îles de la côte ont une douceur émouvante, comme celle d'un mot
tendre et qu'on n'attendait pas. Des oiseaux volent autour de nous;
d'autres naviguent sur les glaçons; les phoques nous regardent et
plongent aussitôt; la terre, qui fuit vers l'est, enfonce dans l'océan
trois longs caps dentelés et très distants l'un de l'autre: le plus
lointain est bleu, le second d'un lilas vif, le plus proche seulement
est sombre, crevassé, menaçant, et dit la vérité.
A midi, sans une minute de retard, nous déjeunons dans une salle à
manger fortement inclinée. La conversation est presque aussi animée
que d'habitude; on regarde un peu plus par les hublots; j'entends un
passager qui se plaint: «Mais, garçon, je vous ai demandé des
Célestins, et vous m'apportez de la Grande Grille!» Vers la fin, tout
à coup, un homme du bord entre dans la salle à manger. Il ne prend pas
de précaution oratoire, il n'attend pas que le silence soit fait, il
porte la main à son béret, et dit, pas très haut:
--Il y a un navire en vue!
Tout le monde entend. Tout le monde se lève. La plupart des visages
ont pâli. On ne dit plus rien. On se précipite sur le pont. La peur de
la fausse joie étreint tous ces prisonniers de la mer qui se penchent
vers l'horizon.
--Ce n'est pas possible! Je ne vois rien.
--Ni moi.
--Pardon, une petite fumée.
--Et il a le cap sur nous?
--On le croit, mais il est loin, loin...
Du côté de la haute mer, en effet, en un point de l'immense courbe, au
bas d'un nuage immobile et nacré, un peu de gris tache le ciel. Toutes
les jumelles, toutes les longues-vues, tous les yeux l'observent.
Cette fumée est pour tous l'unique objet dans l'étendue illimitée. Si
elle allait descendre sous l'horizon! C'est un navire, à coup sûr,
mais il n'a pas pu voir nos signaux de détresse. Pourquoi
viendrait-il? Il vient cependant. La sirène de l'_Ile-de-France_
commence à l'appeler... Il nous a aperçus! Il a l'air de venir à toute
vitesse. Il a hissé le drapeau, qui veut dire: «Signal compris.» Nous
ne sommes plus seuls! Il y a une pensée, à travers la mer, qui a
entendu la nôtre!
Je vois des larmes dans bien des yeux. Personne ne quitte le poste
d'observation. Malgré la fatigue, on veut être sûr du salut.
* * * * *
Quand il s'est approché, nous reconnaissons que notre sauveur n'est
qu'un petit bateau baleinier, tout blanc, qui commence à tourner
autour de nous, pour examiner la mer et la roche sans doute, mais
aussi... pour «cinématographier» l'_Ile-de-France_. Et ce bateau
arrive de la banquise! L'appareil enregistreur est dressé à l'arrière.
A l'avant, des peaux de phoque et d'ours blanc, des eiders, des bois
de renne avec le massacre, sont pendus à des cordages ou empilés sur
le pont. Enfin, sur la passerelle, assis, les deux poings sur ses
cuisses, se tient un homme jeune, vigoureux, dont la carrure, le large
visage, la barbe fauve, la physionomie autoritaire et joviale,
indiquent l'origine. C'est un Allemand du sud, un habitué de ces
régions où il passe trois mois chaque année, l'homme qui les connaît
le mieux peut-être.
On l'acclame; il parlemente avec le commandant de l'_Ile-de-France_,
et essaye aussitôt de nous renflouer. Une amarre est jetée d'un bord à
l'autre. Mais le petit baleinier, si persévérant que soit son effort,
ne peut remuer la masse énorme de notre paquebot. Les deux machines
agissent de concert et nous ne bougeons pas. On réussit seulement à
redresser le navire. Toute l'après-midi est dépensée en tentatives
vaines. Le temps reste admirablement beau. Les glaces en dérive ont
l'air de corbeilles blanches sur une mer toute lilas. Des milliers
d'oiseaux volent, se posent, plongent, et demeurent éclatants dans la
lumière pure.
Après le dîner, en remontant sur le pont, nous nous apercevons que
nous sommes de nouveau seuls à l'entrée de la Red bay. M. Lerner n'est
plus là. Il a appris, du commandant de l'_Ile-de-France_, que le
croiseur hollandais doit se trouver quelque part, à cinquante milles à
l'est, dans la White bay, et se diriger de là vers la banquise. Il
est immédiatement parti, il a promis une récompense à celui de ses
marins qui, le premier, découvrirait le _Friesland_, et, toute la
nuit, il va courir la mer pour nous, la mer pleine d'écueils et de
glaces, qu'une petite brume nous cache en ce moment.
Nous sommes donc toujours en détresse. La nervosité grandit parmi les
passagers. Beaucoup d'entre eux couchent tout habillés dans leurs
cabines. D'autres s'étendent sur des chaises longues ou essaient de
dormir dans des fauteuils. A deux heures du matin, le 26, le navire
s'incline de nouveau à tribord, tout le monde se précipite sur le
pont, et l'inquiétude est trop vive désormais pour qu'il soit aisé de
la calmer. A quatre heures du matin, le commandant annonce que les
passagers qui le désirent vont être débarqués sur un point de la côte
ouest et que chacun doit emporter ce qu'il a de plus précieux. Bientôt
il transforme cette permission en un ordre général; les chaloupes et
les canots se remplissent, sans désordre et sans hâte; on emporte des
couvertures, une valise, un sac, des armes, et la flottille se met en
marche vers l'îlot appelé Outer Norway. Une seule embarcation reste
près du paquebot, à cause d'une panne du moteur à pétrole. Nous sommes
cent trente, passagers ou matelots, répartis entre les cinq
embarcations qui s'éloignent du navire immobilisé. Je me trouve dans
la troisième. C'est un spectacle admirablement poétique, émouvant et
amusant, que celui de ces canots en chapelet, remorqués par une
chaloupe à vapeur, et tout pleins de naufragés qui ne courent point
encore de danger.
Le long train ondule sur l'eau luisante et berceuse. Des phoques
lèvent la tête et replongent aussitôt, pour répandre la nouvelle:
«Savez-vous où ils vont, ces bipèdes? Chez nous, à Outer Norway, sur
la plage où plusieurs de nous sont nés. Est-ce une colonie? Il y a des
dames parmi eux, et ils ont des bagages!» Et les petites têtes noires,
aux yeux mouillés et clignants, se dressaient plus nombreuses.
Après cinq quarts d'heure de route,--le navire est devenu tout menu
derrière nous,--nous entrons dans un détroit, entre deux îles. L'eau
est profonde et merveilleusement claire; on stoppe; on fait passer
devant la baleinière norvégienne qui est d'un faible tirant, et nous
voyons une jeune femme, blonde et grande, debout à la poupe, et qui
barre magistralement, avec un aviron, pour accoster la rive droite.
C'est madame Nordenskjöld, norvégienne élevée en Islande, et fille
d'un armateur de Reykjavik. Nous débarquons; nous prenons possession
de l'île, nous demandant déjà combien de temps nous l'habiterons. Elle
est sévère: une longue plage montante, couverte de pierres plates, et
qui va rejoindre un énorme talus rocheux; elle a la forme de ces
glaces que les petits marchands forains servent dans des coupes et
dont ils enlèvent un quartier. Des oiseaux, en troupes nombreuses,
protestent contre l'envahissement. Des canes eiders, épouvantées,
abandonnent le nid. Et il y en a partout, de ces nids de duvet gris,
où elles couvaient leurs quatre oeufs bleus. Quelques jeunes gens
commencent aussitôt à chasser. D'autres s'empressent:
--Madame, il fait assez froid dans l'île déserte: voulez-vous que nous
allumions du feu?
Un sourire fatigué:
--Mais, monsieur, il n'y a pas de bois?
--Pardon, madame, pardon, des épaves, tout le long de la grève, et
j'ai eu soin d'apporter deux boîtes d'allumettes.
* * * * *
Quatre ou cinq feux s'allument. Le vent souffle nord-nord-ouest. En
laissant le feu au sud, on peut se reposer, presque au chaud, à l'abri
de la fumée. Personne n'a dormi depuis vingt-quatre heures. On déroule
des couvertures, des plaids, des peaux d'ours ou de moutons. Des
ménages s'étendent et s'assoupissent, les pieds au feu, sur les
meilleures roches plates. Une valise sert d'oreiller. Des
célibataires, des isolés, sur de moins bons cailloux, comme il
convient, se groupent autour, et essaient de dormir, ou de rêver, ce
qui est plus aisé. Une main discrète, de temps en temps, rassemble les
tisons. Avec une mystérieuse facilité, sans mot d'ordre, la colonie
des débarqués s'est formée en escouades. Elle a suivi la loi des
«affinités électives», comme disait Goethe. A droite, du côté de la
haute mer, plusieurs passagers ont escaladé une roche qui termine la
plage, et ils observent l'horizon, avec des jumelles. Je les rejoins.
On voit, très loin, _l'Ile-de-France_ immobile et inclinée, et, sur
les nuages, au nord, deux spirales de fumée. Ce sont les navires qui
viennent au secours. M. Lerner a donc retrouvé le _Friesland!_ Mais
pourra-t-on nous renflouer? Un explorateur a parcouru déjà toute
l'île.
--Qu'avez-vous vu?
--Cinquante tombes, la plupart ouvertes, là-bas, où le sol se relève.
--De quelle date?
--On ne sait pas.
--De quel pays étaient-ils?
--On ne sait pas.
Les heures s'écoulent. Je fais le tour du camp. La privation du
chocolat matutinal commence à se faire sentir. Ostensiblement ou en
cachette, selon l'humeur, des hommes et des femmes aux yeux cernés
mordent des croûtes de pain ou un biscuit qui gisait, dédaigné, au
fond d'un sac. Nous n'avons pas de vivres; on a promis seulement que
la chaloupe apporterait le déjeuner, vers midi. Je passe près du
bivouac de joyeux compagnons belges, qui ont planté parmi les pierres
le drapeau de leur pays natal. L'un d'eux me fait signe d'approcher
encore, et, confidentiellement:
--Monsieur, me dit-il, j'ai de l'amitié pour vous.
--J'en suis touché.
--Monsieur, vous n'avez pas de provisions?
--Ma foi, non.
--Moi, j'ai passé par les cuisines, avant de débarquer. Acceptez une
tablette de chocolat... et... cette brioche.
Je remercie la Belgique, et j'aperçois, au-dessus des charbons
ardents, le premier canard tué ce matin et déjà plumé, embroché, qui
cuit. Je dois à la vérité d'ajouter que l'aspect du rôti est
fuligineux et peu appétissant. Quelqu'un m'appelle encore et s'éloigne
avec moi:
--Monsieur, si nous sommes renfloués, peut-être le commandant
aura-t-il besoin d'argent comptant?
--C'est possible, je l'ignore.
--Voulez-vous lui faire dire que j'ai des lettres de crédit sur...
Le Parisien qui me fait cette confidence a un sourire amusé.
--... Sur les banques les plus voisines.
Et il me nomme les villes, en me montrant trois lettres représentant
une fort belle somme.
L'offre s'est trouvée inutile. Elle aurait pu servir.
* * * * *
A midi, le commandant, fidèle à sa promesse, envoie la chaloupe avec
un déjeuner froid, copieux. Il n'y avait pas de verres pour boire,
mais chaque groupe de dix reçoit deux pots à confitures vides, dont
l'un est réservé aux dames, et l'autre attribué aux hommes. Une gaieté
assez vive et générale règne dans Outer Norway pendant le repas et les
premières heures qui suivent. On va puiser du café dans une des deux
grandes marmites disposées au-dessus d'un feu, en haut de la plage. On
photographie tout. Je découvre même quatre joueurs de bridge dans un
coin abrité. Puis le froid s'avive, à mesure que le soleil descend. Ce
bon moral n'est pas sans mérite: il n'est pas non plus sans raison.
Nous sommes à peu près sûrs d'être sauvés. Les heures ont passé; avec
des jumelles, on voit maintenant les deux navires sauveteurs près du
nôtre. Ils doivent travailler au renflouement de l'_Ile-de-France_,
mais nous ne pouvons suivre la manoeuvre. Tout a l'air immobile.
Un peu de brume coule du large et nous enveloppe. Rien n'indique que
nous devions être délivrés avant la nuit, avant demain peut-être.
Alors, petit à petit, les échoués du Spitzberg, butant contre les
pierres, portant ou traînant des couvertures, vont chercher au bout de
la plage, le long du rocher observatoire, une protection contre le
vent. Des phrases se croisent dans l'air: «Par ici, madame, j'ai un
joli premier étage à vous offrir.--Moi, un rez-de-chaussée, avec trois
nids d'eider, tout un édredon.--Venez, Georgette, prenez mon bras.»
On commençait à s'installer. Il faisait tout à fait froid, quand une
vigie cria, vers six heures du soir:
--Les voilà! Les chaloupes reviennent!
--Toutes?
--Toutes!
Nous sommes renfloués! Ce fut une demi-heure charmante. Malgré la
fatigue, les visages étaient épanouis. On riait. Une voix très douce,
à quelques pas de moi, murmurait, comme une conclusion de l'aventure:
--C'est grand'mère qui va être contente! Quand elle saura tout, en
aura-t-elle une peur, et une joie!... Savez-vous, Maxime: j'en
profiterai pour lui demander un petit cadeau.
* * * * *
Nous voici revenus à bord de l'_Ile-de-France_, qui flotte, qui fume,
qui peut repartir. On assure que la coque n'a pas de blessure grave.
Espérons. Nous contemplons avec gratitude le gros voisin, le navire
sauveur.
Les témoins ont trouvé tout à fait admirables le sang-froid et
l'habileté de manoeuvre des officiers et de l'équipage du _Friesland_.
Il y a eu un moment tragique, le dernier. Quand le paquebot, allégé
non seulement d'une partie de son lest, mais de l'eau de ses
chaudières, inerte, par conséquent, a enfin obéi au puissant effort
des machines du navire de guerre et glissé sur le rocher, il s'est
avancé sur le croiseur, sans pouvoir s'arrêter. Le _Friesland_, de son
côté, ne pouvait éviter le choc. Il avait dû, pour être plus fort,
mouiller une ancre et hâler dessus. On vit alors, au commandement, les
cadets du _Friesland_ accourir avec des madriers, les disposer en
palissade pour protéger le bordage, et tous en ligne, impassibles,
attendre la collision qui pouvait les broyer.
L'émotion fut telle, en cette minute, que pas un mot ne fut dit. Le
choc, prévu et amorti, ne brisa qu'un mât de pavillon, une embarcation
et quelques mètres de chaînes. L'_Ile-de France_, après trente-quatre
heures, était renflouée. Elle flottait librement. Les vivats
éclatèrent. Ils recommencent quand les embarcations, vers sept heures
du soir, ramènent les passagers.
J'ai à peine le temps de m'habiller, pour assister au dîner offert, à
bord de l'_Ile-de France_, à M. J.-B. Snethlage, commandant, à M.
A.-M. Bron, capitaine du _Friesland_, et à M. Lerner. Le souvenir
vivant du péril, la gratitude unanime et vive de notre côté, et, de
l'autre, la joie du service rendu, relèvent singulièrement le ton des
propos échangés entre sauveteurs et «rescapés». Pour une fois, aucun
mot de remerciement et de sympathie n'est menteur.