fini. Par la plus claire soirée, quand les officiers du _Friesland_ et
M. Lerner,--un sportsman qui aime, entre deux chasses au phoque, à
compléter la carte du Spitzberg,--reparaissent sur le pont de
l'_Ile-de-France_, ils aperçoivent, à bâbord, le _Frithjof_. Ce petit
navire, qui devait partir pour le sud du Spitzberg, a été retenu par
M. Wellman, inquiet de la longue absence de M. Lerner, et envoyé à la
découverte, du côté de la banquise. Et ce fait invraisemblable s'est
produit: le 26 juillet 1906, à dix heures du soir, tout près du
quatre-vingtième degré de latitude nord, dans la mer la plus déserte
du monde, quatre navires ont été réunis dans un demi-mille carré.
VII
RETOUR DU SPITZBERG
--Voulez-vous la recette, pour faire un Spitzberg ressemblant?
--Oui.
--Très simple. Vous prenez du chocolat en poudre,--une bonne
quantité,--vous le disposez en cônes bien aigus et reliés par la base,
dont vous avez soin d'inciser assez fortement les pentes, avec le
manche d'une cuiller. Battez alors des blancs d'oeufs en neige, et
versez dans les creux: vous avez le Spitzberg.
Cette boutade, celui qui l'a dite ne s'en souvient déjà plus. Quatre
jours ont passé. Nous sommes loin des terres inhabitées, loin de
l'Océan glacial aux fortes lames courtes, et le vert a reparu, le
vert d'une tige d'orge et d'un brin de gazon où il y a la vie. Avec
quelle joie nos yeux l'ont bue, cette première tache d'herbe, large
comme une aire à battre, au sommet d'un écueil dont l'assise était
noire! Elle avait triomphé. Elle était l'annonciatrice. Elle rendait
silencieux tous ceux qui la voyaient. Des sourires allaient à elle,
comme à une fleur précoce qui ouvre une saison. La première cabane
prit un air d'idylle. Tromsoe, ville des fourrures, nous parut un
grand port, et parmi ses bouleaux cagneux plantés dans la pierraille,
nous nous baissions, pour passer sous des branches.
Tout cela est loin. Cette nuit, nous avons retrouvé l'ombre, pour
quelques heures; le soleil est descendu au dessous de l'horizon;
plusieurs s'en sont réjouis, ayant dormi plus facilement; moi pas:
j'aimais cette lumière continue, mais non égale, qui ne nous a pas
quittés pendant quatorze fois vingt-quatre heures. Quand je
m'éveillais, dans la couchette du bateau, et que j'ouvrais mon hublot,
j'avais l'image et presque la sensation de ce qui est vraiment, d'une
Intelligence qui veille sans défaillance. Nous sommes sortis de ce
monde polaire. Depuis notre départ de Tromsoe, nous avons fait
beaucoup de chemin vers le sud, et il me semble que nous naviguons
assez loin du continent norvégien, à la limite de la poussière d'îles
qui suit, en écharpe souple, le mouvement de la côte. S'il y avait des
navires dans le ciel d'été, au bord de la voie lactée, les passagers
auraient comme nous, et toujours à tribord, de soudaines échappées sur
l'espace désert et bleu.
Je ne me trompe pas. Ce soir, 31 juillet, on nous annonce que nous
allons toucher à Henningsvoer, à la pointe sud-ouest d'une des plus
éloignées parmi les Lofoten. Nous nous engageons dans un détroit. Les
terres montagneuses se pressent autour de nous, comme d'autres, si
souvent, l'ont fait pendant la traversée, puis elles s'abaissent, et
nous découvrons, droit en face, des écueils plats, nombreux, formant
grappe à la surface de la mer, et qui ressemblent, de loin, à ces
roches goémoneuses qui s'étendent au pied des falaises de France, et
où les enfants pêchent des crevettes naines. Mais ici, la falaise est
le promontoire d'OEst-Vagoe, qui monte à droite, à huit cents mètres
de hauteur, et dont l'ombre, le matin, doit être lourde sur les
premiers îlots. Ce soir, tout est lumière, transparence, enchantement.
Bien qu'il soit plus de sept heures, le soleil, très élevé encore
au-dessus de l'horizon, couvre tout l'archipel et les pentes des
montagnes d'une dorure de fruit mûr ou de moisson.
Nous approchons; le relief des écueils se dessine; des maisons
apparaissent, peintes en rouge, en blanc, en jaune, en bleu; puis des
ponts qui relient les îlots; puis d'autres maisons que cachait une
pointe: toute une ville, avec son église, ses postes de télégraphe,
ses entrepôts aux pignons munis de grues, ses petits chalands aux
formes de gondole, ses canaux tortueux, ramifiés, bordés de pieux
pourris que bat la mer vivante. Venise très pauvre et toute pêcheuse.
Le moindre bout de récif inhabitable, des dos de roches rondes, des
espaces réservés entre les maisons, au bord de l'eau, sont couverts de
charpentes, où pendent, par milliers, des moitiés de morues qui
sèchent. Jamais, sans doute, un navire d'aussi fort tonnage que le
nôtre n'est venu à Henningsvoer. Par-dessus le chenal, extrêmement
étroit, qui permet d'arriver devant la ville, on avait établi un fil
téléphonique à soixante pieds peut-être en l'air. Mais la mâture de
l'_Ile-de-France_ est plus haute encore, et le fil, heurté par elle en
son milieu, tendu, criant comme une corde de violon, se rompt tout à
coup et tombe le long de la coque.
Lorsque nous débarquons, nous constatons que tous les entrepôts et
beaucoup de maisons sont fermés. Nous ne rencontrons que des femmes et
des enfants, autour des séchoirs et le long de l'unique ruelle taillée
dans le rocher. Où sont les hommes? A la pêche. Henningsvoer est une
hôtellerie et un rendez-vous. Village pendant neuf mois, elle est une
ville pendant trois. Le mois de mars amène dans les Lofoten d'immenses
bancs de morues. Alors quinze mille pêcheurs, de tous les points de la
Norvège, se précipitent vers les roches plates, à la pointe
d'OEst-Vagoe; les maisons rouges, les maisons bleues s'emplissent
jusqu'au toit; les cabarets regorgent de clients,--qui ne boivent plus
d'absinthe ou d'eau-de-vie, paraît-il,--et, dans la brume des soirs
interminables, l'odeur des pipes et du sang frais de morue dénonce au
loin, sur la mer, la résurrection d'Henningsvoer.
Je passe une heure couché sur un bloc de roche grise, à regarder
l'archipel minuscule, et la ville dispersée, proprette et close, et la
lueur des eaux sous les rayons très penchés du soleil,--car il est
près de dix heures du soir. Au-dessous de mon observatoire, s'étend la
seule prairie de l'îlot, où trois vaches paissent une herbe très
courte et d'un vert éclatant. La mer et la montagne inhabitée pressent
et menacent de toutes parts, et font un cadre tragique à toutes ces
maisons peintes en clair et posées sur l'écueil misérable. Comment des
peintres ne viennent-ils pas ici? Une petite fille, douze ans
peut-être, aux cheveux d'un blond d'avoine, aux yeux gris, et qui a ce
calme et cette clarté nivéenne du visage, si fréquents chez les
Scandinaves, est interrogée par un de mes compagnons: «Veux-tu venir
en France, petite?--Oui.--Pour y rester?--Non.--Tu serais mieux logée
qu'à Henningsvoer, à Paris, mieux nourrie, et tu verrais de belles
choses?--Je veux bien voir Paris, mais je reviendrai en Norvège: il
n'y a pas d'aussi beau pays.» Je modifierai un peu sa réponse pour me
l'approprier, je dirai: «Il n'y a pas de plus beaux paysages côtiers,
plus grands, ni plus variés, et la lumière chaude n'est pas l'égale,
en richesse, de la lumière froide.»
* * * * *
_2 août._--En quittant Henningsvoer, j'avais aperçu, avant-hier, à
l'extrême horizon, l'ennemi redoutable, la brume. Sur toute la
longueur d'une chaîne de montagnes, elle n'avait encore trouvé qu'une
issue, un col étroit et très élevé, et elle coulait par là vers la mer
où nous étions ancrés. Elle formait une nappe moutonneuse dont
l'extrême bord, mobile et nerveux comme l'antenne d'une bête, tâtait
l'herbe et la roche de la haute vallée, et sursautait, et reprenait
contact avec la terre un peu plus bas.
Quelle rapidité le vent lui a-t-il donnée, le vent que nous n'avons
pas senti, mais qui l'a refoulée? Elle nous a rattrapés. Depuis hier,
nous sommes immobiles, bloqués par elle, séparés de tout, réduits à ne
plus voir que notre propre navire et les mines déconfites des
passagers, qui n'ont pas la patience des marins. «Combien de temps
cela dure-t-il?--Quelquefois trois jours et plus.» Il n'y a encore que
vingt-trois heures que la sirène crie aux autres aventuriers de la mer
et des îles: «Attention; tâchez de nous découvrir à temps; ne nous
heurtons pas!» C'est bien toujours la nappe blanche qui passe, avec
ses noyaux de vapeurs arrondis comme des bulles et séparés par des
clairs; elle plane, à présent, elle est accrochée au passage par
toutes les pointes qui la retiennent et la retardent. Et les îles, les
îlots, les roches sont innombrables autour de nous.
Tout à l'heure, dans une maille éclatée du nuage, j'ai vu le danger,
partout: des courbes brunes, qu'un souffle de fumée pâle a aussitôt
recouvertes, une balise, une silhouette incomplète et sans base, qui a
sombré subitement. Le soleil n'est nulle part et il est partout. Il a
l'air de se lever là où l'ombre diminue. Nous sommes trompés à chaque
instant par ses rayons emprisonnés dans la brume, et qui tombent quand
elle s'entr'ouvre, comme tomberait le pollen d'une fleur blanche et
confuse. On s'ennuie.
A cinq heures du soir, au-dessus des mâts, on devine du bleu à travers
un voile. Nous partons, nous faisons un kilomètre, à toute petite
vitesse, et la brume se referme, au-dessus de nous, en avant, en
arrière, et il faut continuer d'avancer, parce que, désormais, les
fonds sont de plusieurs centaines de mètres, et qu'on ne peut plus
jeter l'ancre.
Je me suis établi sur le gaillard d'avant, et je guette, moi aussi,
comme le vieux pilote à visage de phoque qui se tient sur la
passerelle. J'admire cet homme, qui n'a, pour conduire le navire, en
ce moment difficile, que ses souvenirs de vieux marin et ses yeux, qui
se font tout petits, entre ses cils tout blancs. D'un geste de la
main, qu'il tient tendue en arrière, il indique au timonier: à bâbord,
à tribord.
Il n'y a qu'une chose qu'il ne voie pas: c'est la double ride que fait
la proue de l'_Ile-de-France_, et qui va s'élargissant, pli
frissonnant, d'un mauve tendre, sur l'eau nacrée par la brume. Une
sirène répond à la nôtre; un caboteur tout noir sort tout à coup du
brouillard et se range dans notre sillage; un gros vapeur allemand
glisse à bâbord et nous dépasse; nous le dépassons à notre tour;
quelquefois, à des nuances, à un souffle, on sent qu'il y a des terres
toutes proches et on ne les voit pas; plus loin, dans la nuit qui
tombe, on entend l'aboiement d'un chien; plus loin encore, on
aperçoit, une seconde, sur deux grosses pierres, deux hommes debout
qui regardent passer le grand fantôme que nous devons être; puis ce
sont des bouts de grèves dans une éclaircie, une maison, un arbre, un
commencement de lumière et de paysage qui s'éteint.
Pendant six heures, le vieux pilote immobile cherche et trouve son
chemin, dans le nuage tout plein d'écueils. J'ai le regret des terres
qui ont fui, et que je ne connaîtrai pas. Je songe à un autre voyage,
qui se fait dans la brume aussi, parmi tant de choses qu'elle nous
cache et tant d'âmes voisines et ignorées. A minuit, tout est fini: un
dernier bas-fond arrondit sa plage en dos de baleine; un feu de phare
s'allume au ras de l'eau, porté par quatre pieux comme une chapelle
votive; la dangereuse guenille blanche est restée en arrière, et nous
allons vers le large.
FIN
TABLE
PAYSAGES D'AMÉRIQUE 1
VISITES EN ANGLETERRE:
I.--Dans le Norfolk 87
II.--Dans l'Ouest 99
III.--Une grande demeure 112
IV.--Le village. Un parc dans le Yorkshire 123
V.--Chasse au renard 136
PROMENADES EN CORSE:
I.--D'Ajaccio à la forêt de Vizzavona 149
II.--La forêt. Une procession à Corte 165
III.--Bastia. Le Cap Corse 179
IV.--La Corse en automne. De Bastia à Calacuccia.
La forêt d'Aïtone 193
V.--Le golfe de Porto. Les calanques de Piana.
Cargèse 207
VI.--D'Ajaccio à Sartène. La pointe de silex.
L'arrivée à Bonifacio 217
VII.--Les quatre beautés de la Corse 230
VOYAGE AU SPITZBERG:
I.--En route pour le Spitzberg 249
II.--Chasse à la baleine 262
III.--Les terres du Sud 276
IV.--La chasse au renne. Le paysage du Spitzberg.
La baie du roi 291
V.--La visite 308
VI.--L'échouement de l'_Ile-de-France_. Outer-Norway 315
VII.--Retour du Spitzberg 335
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2753-1-13.
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Un Pèlerin d'Angkor 1
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Nicole, courtisane 1
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Louise et Barnavaux 1
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Gens de Guerre au Maroc 1
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Regardons la Vie 1
RICHARD O'MONROY
Pour être du Club 1
GASTON RAGEOT
A l'Affût 1
CLAUDE SILVE
La Cité des Lampes 1
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Madeleine au Miroir 1
FRANZ TOUSSAINT
Gina Laura 1
ROBERT DE TRAZ
Les Désirs du Coeur 1
JEAN-LOUIS VAUDOYER
La Maîtresse et l'Amie 1