La mine américaine n'est pas encore exploitée. Elle est située dans la

montagne, à cinq kilomètres du point où nous débarquons, et sur la

rive gauche de la Sassen bay. Les forages ont donné des échantillons

de charbon très remarquables, dit-on. Les ouvriers campent autour des

puits, et construisent une maison de planches pour l'hiver, qui va

venir si vite, puisque, à la fin de septembre, la mer gèle. Des

passagers demandent à la femme de l'ingénieur, qui les accueille avec

une joie non dissimulée, si elle va retourner en Amérique: «Ma

belle-soeur retournera, dit-elle, moi j'hivernerai avec mon mari.» Au

cours de la conversation, qui se prolonge dans le cottage, autour de

la table où l'on sert le thé, elle dit encore: «Si vous étiez venus il

y a quelque temps, vous nous auriez trouvés dans un grand embarras:

les ouvriers étaient en grève, et c'est pour cela que la maison n'est

pas achevée.»

* * * * *

Je passe près du terrain réservé au jeu de croquet, et je vais assez

loin, avec mon fusil, dans la prairie tourbeuse et sur les contreforts

des montagnes qui ferment la baie. Les oiseaux d'eau ne sont pas très

nombreux. Des bandes de bruants des neiges, blancs et bruns, volent

d'une arête à l'autre de ces éboulis de pierres friables, qui

finissent dans la plaine en éventails de mousse. La mousse est si

abondante qu'elle supprime presque toutes les cascades, en cette

saison du moins. L'eau glisse invisiblement entre les lamelles de ces

roches feuilletées, atteint à leur pied les mousses, la région des

boues et des tourbes, et coule ainsi par imbibition, secrète et

muette, jusqu'à la mer. Le silence est impressionnant mais court. Mes

compagnons de chasse, répandus sur la rive et dans les ravins, tirent

des pétrels, des guillemots, des mouettes.

Je reviens à bord par un détour; je veux visiter ce tertre où j'avais

cru reconnaître, de loin, les tombes d'un cimetière. «Naufragés? me

disais-je; trappeurs dont on retrouva, au printemps, le corps à demi

dévoré par les ours! Baleiniers surpris par les glaces et morts

pendant l'hivernage?» Je distinguais des amas de pierres en forme de

tour, des «cairns» surmontés de hampes avec drapeaux ou plaques de

fer. Quand je fus tout près, je lus, sur ces étiquettes durables, les

noms, simplement, des bateaux allemands qui ont visité, en ces

dernières années, l'Advent bay, bateaux de touristes, qui avaient

emporté des souvenirs, mais qui en avaient aussi apporté un:

«_Blucher_, Hambourg, 15 juillet 1904.--_Prinzessin-Victoria-Louise_,

29 juillet 1905.--1905, _Möltke_.--_Blucher_, Hambourg, 13 juillet

1906.» Ce dernier monument était orné encore de cette inscription:

«Mon champ, c'est le monde.»

La grève, la devise du pangermanisme inscrite sur un rocher du

Spitzberg, ce sont des notes modernes. Il existe d'autres signes, qui

montrent ici plutôt que des commencements de civilisation, des débuts

de compétition et de rivalités. J'apprends, par exemple, que la

Compagnie américaine a choisi un territoire minier considérable, l'a

délimité, comme dans les pays de colonisation, avec du fil de fer, et

l'a fait «enregistrer» en Amérique. Sur les rivages de la baie de la

Recherche, M. Bryde, notre compagnon de voyage, a entouré de même un

terrain à sa convenance. Les falaises du cap Thordsen, que nous allons

voir, portent une hampe avec un écriteau disant: «Moi, lord X... j'ai

pris possession de cette terre.» Les explications et affirmations

nouvelles de propriété sont enfermées dans une boîte fixée à la même

hampe. On parle d'autres mines, d'autres ambitions...

* * * * *

La température est agréable; la baie ensoleillée demeure très sévère

de lignes, parce que tous les premiers plans sont dessinés par la

terre et la pierre et qu'il n'y a point de verdure pour adoucir les

reliefs. Mais les lointains, au Spitzberg comme dans nos pays,

appartiennent en toute souveraineté à la lumière, qui les modèle et

les revêt pour la joie de nos yeux. Et cela explique en partie cette

double impression de non-conformité et d'attirance que donnent les

paysages du Spitzberg.

Au moment où je remonte sur le pont de l'_Ile-de-France_, je croise à

la coupée la femme de l'ingénieur américain. Elle est venue visiter le

navire et elle emporte,--avec un ravissement qui paraîtrait puéril

ailleurs mais qui est émouvant dans cette région polaire,--un cadeau

du commandant, un trésor, une merveille à laquelle la pauvre femme a

dû rêver souvent: une corbeille de fruits.

IV

LA CHASSE AU RENNE. LE PAYSAGE DU

SPITZBERG.--LA BAIE DU ROI.

Du 20 au 23 juillet, nous faisons des excursions sur les rives de

cette mer véritable qui s'appelle l'Icefjord, et dont l'Advent bay

n'est, sur la carte, qu'une découpure presque négligeable. Deux

groupes de chasseurs,--une quarantaine de tireurs, avec des vivres et

des tentes,--ont été débarqués, dans la matinée du 20; le premier, sur

le point de la côte de la Sassen bay le plus rapproché de notre

mouillage; le second tout au fond de cette même baie. Ils ont élu

chacun un chef. Nous avons serré bien des mains, et, prudemment, nous

avons évité de souhaiter bonne chance à ceux qui vont courir cette

aventure de la chasse au renne. Nous avons vu décroître, sur l'eau

calme du fjord, le bac où les chevaux lapons, destinés au transport

des tentes, tremblaient d'étonnement, puis les barques pleines de

petites meules remuantes, de fourrures coiffées d'un chapeau et que

dépassait le canon d'un fusil.

O chasseurs, poètes inguérissables, vous êtes de tous les gibiers

celui qui se défend le moins. Votre imagination vous mène. Vous riez

des alouettes qui se prennent au miroir. Plusieurs d'entre vous sont

venus cependant de bien loin, de plus de mille lieues, pour avoir vu

en rêve l'ombre d'un bois de renne se projetant sur la mousse de la

«vallée des fleurs». Où sont les fleurs? Où est le renne? Où est

l'ombre? Vous nous le direz demain soir.

Les voyageurs qui ne méritent pas le nom de «veneurs», décerné par le

livret de la croisière à nos chercheurs de rennes, ou ceux qui se sont

fait inscrire tardivement, font l'ascension de pics qui attendent un

nom et de glaciers que les cartes, toutes extrêmement incomplètes, du

Spitzberg n'ont pas relevés; ils vont à l'affût des oiseaux de mer;

ils collectionnent les pierres; tous les rivages sont suivis; les

bords de la Sassen bay auront désormais des commencements de pistes.

Un ornithologue, un chasseur de l'espèce la plus passionnée, qui est

rêveuse et solitaire, géologue amateur et promeneur qui voit tout, me

confie qu'il a ramassé, avant-hier, dans une haute vallée, un

échantillon d'anthracite d'une qualité exceptionnelle. Je lui demande

de me donner la liste des principales variétés d'oiseaux qui sont

rapportées à bord, chaque jour ou chaque nuit, car il y a toujours une

embarcation dehors et des coups de fusil, bruit menu comme celui d'une

amorce, sur un point ou un autre de l'immense baie. Il écrit:

«Grand goéland arctique, blanc à manteau bleu perlé;--goéland

sénateur, tout blanc, très rare;--macareux moine, bec en cisaille,

noir, blanc orange et bleuté;--lagopède des neiges, pattu jusqu'aux

ongles;--bruant des neiges;--stercoraire des rochers, qui n'a qu'un

seul tube respiratoire au sommet du bec;--stercoraire longicaude, tête

noire, longue plume à la queue;--mergule nain, le plus petit des

plongeurs;--guillemot troïle, noir et blanc, bec de mouette, cou

jaune;--guillemot arctique, inconnu en Europe, ailes courtes, miroir

blanc, pattes cramoisies;--eider commun;--eider du Groenland, et des

tourne-pierres, et des bécassines, et jusqu'à un phalarope

platyrinque, oiseau de rivage, à pattes demi palmées, et qui forme, à

lui seul, une classe, et la remplit.»

* * * * *

A bord de l'_Ile-de-France_, on cause, on écoute de la musique, on

médite en souriant les affiches humoristiques que dessine un peintre

d'esprit et de beaucoup de talent, M. Félix Fournery; on photographie

tout, à tout hasard; on voyage aussi. Nous visitons la station du cap

Thordson, où sont des maisons de planches, des rails de chemin de fer

Decauville à demi ensevelis dans les hautes mousses de la falaise, et

un petit tertre entouré d'une palissade en ruine et surmonté d'une

croix de bois. Quinze hommes sont morts là, en 1872, des Suédois,

surpris par l'arrivée de la banquise. Un des Norvégiens qui nous

accompagnent avait été chargé de leur porter secours; il parvint

jusqu'à l'entrée de l'Icefjord, mais ne put aller au delà. Nous

tournons, dans une baie voisine, la baie de Skans, autour d'une

montagne admirable de couleur et de relief. Elle ressemble à un temple

hindou; elle en a les étages de colonnes, l'abondance de détails, le

caprice et l'énormité, et sur les pentes de cette architecture, je ne

sais quel lichen polaire a mis les tons vieil or qui conviennent et

complètent.

Après deux jours, à l'heure du dîner, le premier groupe de chasseurs

de rennes est signalé. Son chef, le colonel de Nadaillac, après avoir

fait des prouesses d'alpiniste, a abattu un superbe renne mâle, au

mufle noir, aux bois rameux et encore couverts de duvet. On l'acclame.

Il raconte sa chasse, et comment les deux Lapons, tout à coup, se sont

mis à courir avec une étonnante agilité, après le renne blessé, ont

jeté le lasso, l'un à droite, l'autre à gauche, et, maintenant ainsi

l'animal, qui n'avançait plus qu'à petits pas, attendaient le

chasseur. Le deuxième groupe arrive à dix heures. Il a été conduit,

par les guides norvégiens, dans la plaine et au meilleur endroit. On

a tué vingt rennes. Le pont arrière est encombré de cadavres de bêtes

grises et brunes, dont les bois s'entremêlent et font comme un

buisson. Le vieux mâle est pendu au-dessus, par les jarrets, la tête

en bas.

Le lendemain, nouvelle chasse pour les chasseurs les moins heureux.

Vingt et un rennes sont encore tués. En tout, cela fait quarante-deux

rennes de moins dans le Renndal. Les Norvégiens trouvent que c'est

beaucoup, et je crois qu'ils n'ont pas tort. Ces troupeaux de rennes

sauvages sont la réserve de viande fraîche des mineurs et des

trappeurs. Tout le monde, peu à peu, se range à cet avis, et les plus

ardents chasseurs prennent de fortes résolutions pour l'avenir.

* * * * *

J'ai voulu étudier plus à fond et dans la solitude cette nature du

Spitzberg au milieu de laquelle je vis depuis plusieurs jours. Grâce à

l'obligeance du commandant de l'_Ile-de-France_, j'ai été débarqué à

cinq milles du navire, dans une anse si complètement déserte, si peu

visitée par les chasseurs que les bandes d'eiders, assises sur le

rivage, laissent le canot s'approcher jusqu'à une demi-portée de

fusil, avant de prendre le vol.

Je grimpe au sommet d'un cap, pointe que doublent en criant tous les

goélands, tous les pétrels et perroquets de mer qui remontent le vent

vif, ou qui se lèvent au pied de la falaise et vont au nid que

protègent deux cents mètres d'à pic. L'étendue que je découvre de là

est aussi vaste que celles que je contemplais, ces jours derniers, à

l'Advent bay ou dans le Bell Sund, et la parenté de ces paysages, de

celui que je vois et de ceux dont je me souviens, est la première

chose qui me frappe. Terre sculptée tout entière au même âge du monde,

et qui n'a que deux vêtements, tous deux d'emprunt et qui ne sont

point sortis d'elle: la neige pendant dix mois, et puis ce court

soleil d'été qui prend la place des neiges fondues.

Le dessin d'abord est nouveau pour nos yeux, et il est dur. J'ai

au-dessous de moi un large fjord, la Sassen bay, qui s'étend à l'est

et à l'ouest. Il est limité de toutes parts, sauf au couchant où il

s'ouvre, par des montagnes de forme conique et de hauteur à peu près

égale. C'est une succession de pics aigus reliés par des courbes; une

suite de sommets palmés avec des griffes partout; le panorama du Righi

avec un lac prodigieusement exhaussé et qui noierait les Alpes et

n'épargnerait que les cimes. L'image est encore imparfaite. Elle ne

fait pas comprendre assez bien la sécheresse de ligne de ces

dentelures des premiers plans projetées sur le ciel, et de ces

rainures profondes, régulières, creusées par la glace dans les pentes,

rapprochées en faisceau au sommet des montagnes, s'écartant à la base,

et dont on dirait que les arêtes viennent d'être aiguisées. La mousse

ne les revêt pas, ou n'en revêt qu'une très petite partie. Les arbres

sont inconnus. Le gazon ne pousse pas. L'ossature de la terre apparaît

comme sortant du déluge. Et cela est dur pour nos yeux, quelles que

soient la beauté de la lumière et la joie qui vient d'elle.

Celle-ci est grande pourtant. Au delà du fjord, la barrière de

montagnes est légèrement colorée,--trop légèrement;--à mesure qu'elle

s'éloigne, à droite et à gauche, elle prend une teinte plus ardente,

elle perd dans la couleur l'âpreté de son dessin, elle devient d'un

rose fluide et vineux. Juste en face de moi, une seconde baie,

perpendiculaire à la Sassen bay, s'enfonce au nord, et ici le soleil

est maître et son illusion est souveraine; tous ses rayons tombent

directement, ils pénètrent, ils transforment, ils font jaillir, de

cette terre et de cette mer glacée, des images du Midi. Les rives de

Billen bay ont le bleu de l'Apennin, les glaciers du fond étincellent,

et la mer qui les baigne, traversée en tous sens par des éclairs

d'argent, me rappelle l'enchantement de la grotte de Capri.

Pourquoi donc ma joie n'est-elle pas entière? Quelle raison, secrète

et sûre, m'empêche de répondre à cette invitation de la lumière par un

cri qui veut dire: mon coeur est plein, et je te remercie, lumière

faite pour moi? J'ai un regret dans ma joie. Lequel? D'abord, celui de

la couleur verte, qui n'est pas seulement douce à nos yeux, qui leur

est nécessaire, parce qu'elle porte en elle l'idée de fécondité. Et

puis, je sens trop bien que tout ce décor n'est que mirage et

apparence vaine, qu'il est inhabitable, qu'il est hostile et cruel,

qu'un peu de brume suffirait à lui rendre son vrai visage. Je le

devine à la dure silhouette des montagnes qui sont les plus proches de

moi et qui mentent moins que les autres. Je le vois dès que je me

retourne, car la muraille, en arrière du cap, n'est que boue durcie,

roches stériles, ravins où l'eau s'égoutte et ne fait rien germer.

Je crois que je comprends mieux, à présent, l'émotion incomplète et

mêlée de souffrance que m'a causée ce pays. Il n'a qu'un seul paysage,

diversement composé mais des mêmes éléments, et il peut sourire,

s'illuminer, nous dire: «Tu vois, je ressemble à ce que tu aimes»,

nous ne le croyons pas. Ce n'est partout que la mort, parée, pour un

moment, de l'illusion de la vie.

Quand je reviens à bord, rapportant un grand goéland arctique, que

j'ai tué sur la falaise, une des passagères, une jeune femme qui a

regardé négligemment les lointains pendant que je les étudiais,

formule autrement que moi, mais bien joliment, ses impressions

d'artiste inconscient. Elle dit languissamment, les yeux perdus dans

les splendeurs fuyantes de la baie:

--Tout pour un arbre avec une pie dessus!

* * * * *

_23 juillet._--Je vois enfin le Spitzberg d'hiver, le vrai. C'est

d'une admirable horreur. Nous avons fait route au nord, voyagé toute

la nuit, puis toute la matinée. Il est quatre heures du soir. Nous

pénétrons dans la baie du Roi, qui n'est presque jamais libre, et le

vent soulève l'eau du golfe, et la brume court sur le soleil. Il fait

froid; il fait sombre; les nuages forment toit; le navire s'avance

très lentement, à cause des icebergs, et il nous semble que nous nous

enfonçons dans une caverne prodigieuse, dont la voûte est portée par

des montagnes, et qu'éclaire seulement une sorte de crépuscule qui

tombe des glaciers.

Ceux-ci remplissent tous les intervalles, tous les ravins entre les

montagnes. Leurs faibles pentes d'un blanc fumeux, voilées par le

brouillard, alternent sur chaque rive avec les cônes de roches brunes.

Mais la bordure de glace est encore sans rupture. La débâcle

incomplète a laissé, au ras de la mer et reliant les glaciers, une

croûte épaisse, hérissée, suspendue au-dessus de l'eau et qu'on entend

craquer.

La puissance et l'hostilité de toutes ces choses étreignent le coeur.

On imagine malgré soi qu'on est abandonné là, et qu'il faut essayer de

vivre, et que la nuit polaire va remplacer ces demi-ténèbres, qu'elle

est prête à descendre, par tous les cols glacés. Toute vie a disparu,

et tout espoir de secours est perdu. Il n'y a point au monde de

semblable désolation. Une seule petite lueur est restée, une beauté

inutile et splendide. Tout au fond de la baie, les torrents qui

tombent du glacier de la Couronne déversent une boue rouge, qui

s'étale sur les eaux noires et les divise. Dans ce courant, dont la

teinte exacte est saumon vif, flottent des icebergs bleus, et non pas

tachetés de bleu, ou vaguement nuancés, mais tout entiers d'un bleu

pur, comme de belles pierres de joaillerie. Ils se suivent, ils

dérivent lentement sur la traînée d'eau rouge qui les porte, entre des

murailles sombres, sous la voûte sans fissure de l'immense caverne

glacée.

Nous voyageons pendant une heure au milieu d'eux, sans que le

caractère du paysage ait varié. A la sortie seulement de la Kings bay,

en haute mer, nous revoyons le soleil.

Hansen raconte à plusieurs de nos compagnons de la croisière qu'il a

fait, dans une des criques de la Kings bay, une chasse à l'ours qui a

bien failli être sa dernière chasse. On sait que l'ours polaire se

nourrit de phoques, qu'il surprend à l'heure où ces amphibies, comme

des lapins au bord du terrier, s'ébattent sur les marges de la

banquise. Le chasseur, se servant d'un stratagème très connu, imitait

donc le phoque. Couché à plat ventre sur la glace, les jarrets

légèrement ployés, il agitait en mesure, à gauche et à droite, ses

pieds réunis et battant l'air. Un ours blanc, qu'il avait aperçu de

loin, ne tarda pas à s'émouvoir, et vint, rugissant de joie et

trottant l'amble, comme de coutume. Et, la route se trouvant hérissée

de blocs de neige, il se dressait tout debout, parfois, pour s'assurer

que la proie était toujours sans défiance, puis se remettait à courir.

Hansen le tira à trente pas. Le coup rata. Le chasseur ouvrit le

fusil, changea la cartouche et tira de nouveau. Nouveau raté. L'ours

n'était pas à vingt pas. Hansen s'aperçut alors que le percuteur était

couvert de glace, gratta comme il put, au hasard, la culasse de

l'arme, et tira l'ours pour la troisième fois, presque à bout portant.

L'animal, un des plus grands qui se puissent voir, mesurait deux

mètres quatre-vingt-quinze du museau à la queue. «Il devait être trop

vieux, ajoute Hansen, pour prendre beaucoup de phoques. Je pense bien

qu'il n'avait pas mangé depuis huit jours. Je ne lui ai trouvé que des

algues dans le ventre.»

* * * * *

Nous mettons, de nouveau, le cap au nord. La nuit est très belle. A

dix heures, un coup de sirène appelle tous les passagers sur le pont.

Nous sommes tout près de l'extrême pointe septentrionale du Spitzberg,

mais le navire se dirige droit sur la côte.

--Où allons-nous?

--Au havre de la Vierge, où est l'expédition Wellman.

Cependant, nous n'apercevons aucun abri, ni aucune coupure, dans la

chaîne brune, blanche et violette des Alpes polaires. On dirait que

_l'Ile-de-France_ va se jeter à la côte. Quand nous sommes tout près,

nous découvrons un chenal étroit entre deux montagnes. Nous entrons

dans son ombre, et tout le monde se tait. Il s'élargit; il s'illumine;

nous sommes dans un lac presque entièrement clair, pressé par des

montagnes aiguës, couleur de bure et rayées de neige, barré au fond

par un glacier. C'est quelque part, là-bas, que devait être la maison

d'Andrée.

Un gros navire blanc est à l'ancre et se profile sur le glacier; un

autre, plus petit et noir, s'abrite plus près de la côte. Le petit,

c'est évidemment le bateau qui a amené au Spitzberg l'expédition

Wellman. Mais l'autre? On dirait un navire de guerre? C'est un

hollandais. On peut déjà lire son nom: _Friesland_. Quelle rencontre

inattendue! Que fait-il ici?

A peine avons-nous mouillé, nous avons la réponse. La reine Wilhelmine

s'est émue de l'abandon où étaient laissées, depuis de bien longues

années, les tombes des anciens baleiniers hollandais, qui avaient

fondé dans ces parages, au XVIIe siècle, une grande station de pêche,

Smerenburg. Elle a envoyé au Spitzberg le croiseur _Friesland_,

vaisseau école des cadets, pour élever un monument aux vieux pionniers

de la mère patrie, et rassembler leurs os dispersés par la neige, les

ours blancs et les hommes. Le cérémonie funèbre aura lieu demain. Ce

sont deux Français qui nous donnent ces détails: M. Colardeau, chef

mécanicien, et M. Hervieu, aéronaute, attachés à l'expédition Wellman.

Ils viennent d'apparaître sur le pont; ils ont été aussitôt entourés,

enveloppés, interrogés et retenus prisonniers par les passagers de

_l'Ile-de-France_. Ils ne s'en émeuvent pas; ils répondent aux

questions qui partent de tous les points du cercle formé autour d'eux,

et même d'en haut, car j'aperçois des chasseurs de rennes dans les

échelles de corde et dans les embarcations.

--Oui, tout le monde est en bonne santé. Vous verrez la maison demain

matin.

--Déjà bâtie?

--En quarante-huit heures. L'expédition est arrivée en deux escouades

à l'île des Danois. La première escouade a débarqué le 22 juin.

--La baie était libre?

--A peine. Des glaces partout; un ours blanc en retard, qui, nous

voyant, s'est sauvé pour rejoindre la banquise; sur la côte, un

avant-toit de glace qu'il a fallu briser... A présent nous sommes à

couvert, chez nous: nous avons dix mille kilos de provisions. Même

aujourd'hui, nous avons mangé du pain blanc,--un régal!--il y a huit

jours que nous nous en réjouissions. On travaille ferme, et tout le

monde met la main à l'oeuvre. Pas une chasse; pas de vacances: il faut

se hâter.

--Et la banquise, toujours en retraite?

--Nous allons le savoir, cette nuit sans doute. Un petit bateau,

affrété par un grand chasseur de phoques et d'ours, est justement en

excursion dans le nord. Nous l'attendons.

La conversation se prolonge très avant dans la nuit très claire. Au

moment où je regagne ma cabine, j'entends le bruit des coupes de

champagne heurtées et levées en l'honneur des explorateurs.

V

LA VISITE

_Mardi 24 juillet._--Le premier canot qui accoste la grève est,

naturellement, tout plein de photographes. On débarque sur quelques

planches de sapin qui forment une espèce d'appontement. Le major

Hersey accueille, à leur arrivée dans l'île des Danois, les passagers

de _l'Ile-de-France_. Il est chargé de faire les observations

scientifiques à bord du futur dirigeable; il a été désigné par le

gouvernement américain; il est chez lui et il le prouve. Remarquant un

appareil volumineux entre les bras d'un photographe:

--Qu'est-ce que c'est? Un appareil pour la cinématographie?

--Oui, monsieur.

--Vous ne le monterez pas.

--Le Spitzberg n'est à personne!

--L'appontement est à nous: le territoire de la mission est à nous;

vous n'y prendrez aucune vue panoramique.

--Ah! par exemple!

Le major fait mine de saisir l'appareil; le propriétaire défend son

bien; des tiers s'interposent. Des mots vifs sont échangés. Un moment,

on peut craindre que la paix du Spitzberg ne soit troublée pour une

pellicule sensible. Mais le cinématographiste de _l'Ile-de-France_

n'est pas un homme facile à étonner: il a voyagé en Amérique, naufragé

quelquefois, pris des instantanés de batailles en Mandchourie, et

suivi des chasses à l'ours en Sibérie, avec l'appareil enregistreur

pour toute armée défensive. Dès qu'il a vu que son droit était

sérieusement contesté par un membre de l'expédition Wellman, il a

couru à la maison du chef. M. Wellman, comme un ministre, répond que

la question est délicate: il y a des droits antérieurs; des

conventions qui reconnaissent à certains éditeurs un véritable

monopole photographique... Cependant, s'étant avancé sur le seuil de

sa maison, et jugeant qu'une défense absolue serait discourtoise,

quand cent cinquante nouveaux visiteurs sont en route, il décide:

--Photographiez la mer et le débarquement de vos compatriotes. Laissez

de côté le territoire de la mission.

Ce menu incident, qui se passait, pourrait-on dire, sous l'oeil du

pôle, nous ramenait en pleine civilisation.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 12 / 14 段