_15 juillet au soir._--Nous avons pris, à Tromsoe, de nouveaux pilotes

pour le Spitzberg, un veilleur chargé de signaler les glaces, des

porteurs et chasseurs norvégiens, quatre lapons, et sept poneys qui

sont hospitalisés sur l'avant du navire, dans les baraques

capitonnées. Les Lapons ont un costume «sensationnel». J'ai une si

grande confiance à l'endroit de la couleur locale que je suspecte

jusqu'à la nationalité de ces hommes aux jambes grêles serrées dans

des culottes de cuir, coiffés d'une casquette à haute forme ornée de

découpures écarlates et jaunes, enveloppés dans des peaux de rennes et

ceinturés à la hauteur des hanches. L'épaisseur, l'exubérance,

l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure

sont les indices presque certains d'un déguisement professionnel.

Plusieurs de ces Lapons le sont peut-être par nécessité, mendiants qui

vendraient moins aisément des bois de rennes et des souliers poilus,

s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains

ont cependant l'oeil allongé, les pommettes saillantes et la saleté du

vrai Lapon. Les touristes s'écartent volontiers quand, par hasard, un

de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect

qu'ils le font.

S'il est permis de douter de la pureté de race de ces Lapons,

l'origine norvégienne des autres voyageurs récemment embarqués est

certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus âgé

ressemble étonnamment à un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez

rouge. Le veilleur, dont j'aperçois, sur la passerelle, la longue

barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hâlé, et les

yeux de goéland, est bien de pure espèce scandinave. Il en est de même

de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide

et d'esprit avisé, habite, à l'entrée du fjord de Christiania, la

petite ville de Sandefjord, d'où il expédie ses navires baleiniers

dans l'océan glacial, et où il monte, en ce moment, une raffinerie

d'huile. Cette industrie était monopolisée, je crois, par l'Angleterre

et par l'Amérique. Il parle bien français. Nous causons, pendant que

le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrière, une à une, les

dernières pointes de la Norvège.

La chasse à la baleine n'est plus ce qu'elle était autrefois, quand

les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe siècle, pouvaient tuer

comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe

qu'une baleine franche vaut de trente à quarante mille francs, on

s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la conséquence était

fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse

aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint

trente et même trente cinq-mètres de longueur, et peut rapporter une

somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue,

le balénoptère, ou, comme disent les pêcheurs, la baleine foncière.

Ils veulent exprimer par là qu'au lieu de flotter, comme l'autre,

quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au

harpon lancé à la main, ou au fusil, ne peut plus réussir. Il faut le

harpon lancé par un canon, et auquel est adaptée une fusée, une sorte

d'obus qui éclate dans le corps de la baleine et la tue presque

toujours. L'animal peut cependant n'être que blessé. Alors, il plonge;

le câble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se déroule,

et le petit navire est entraîné à une vitesse énorme, qu'on évalue à

plus de vingt milles à l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le

danger, ce n'est pas d'être coulé par une baleine; c'est, pour le

pointeur, de tomber à la mer, d'avoir les jambes saisies et coupées

par le câble; c'est, pour tout l'équipage, le froid, la tempête, la

fatigue extrême.

--Vos hommes sont Norvégiens, naturellement?

--Tous les équipages qui chassent la baleine, dans le monde entier,

sont norvégiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui opèrent sur les

côtes du Spitzberg, a capturé une baleine, il rentre, avec sa prise à

la remorque, à la baie de la Recherche, où j'ai une usine flottante.

La baleine est dépecée. Avec le lard on fait de l'huile, avec les

fanons on fait des «baleines» de corset et d'excellent «crin végétal»,

avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la

chair, on a commencé à faire du saucisson.

--Ce doit être excellent!

--De la chair de boeuf, monsieur; j'en ai mangé sans être prévenu...

--Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit

quelqu'un qui passe.

M. Johanny Bryde n'entend pas la réflexion, et, pour conclure, se

penchant vers moi:

--Monsieur, me dit-il, je veux vous faire un cadeau. C'est une chose

rare, qui ne se trouve dans aucun musée...

J'attends, un peu curieux.

--Je veux, ajoute l'aimable armateur, vous donner, pour votre

Académie, une oreille de baleine.

* * * * *

_16 juillet._--La vie à bord se modifie. L'excursion se change en

voyage. Ce matin, de très bonne heure,--on nous assure que c'est le

matin, mais rien ne l'indique, car le jour ne nous quitte plus,--nous

passons au cap Nord. Notre route a été allongée de trois heures pour

que nous pussions apercevoir ce gros nez de roche sombre, qui n'est

pas même le plus septentrional de la Norvège. Beaucoup de passagers

sont restés dans leur cabine, et ils n'ont pas eu tort. La plupart des

autres jettent sur la côte un regard vite détourné vers la haute mer.

Celle-ci est très peu engageante. Un vent d'est, froid et violent, la

soulève. Le ciel est enfumé de brumes en mouvement, tantôt épaisses,

tantôt transparentes. Quelquefois, une crevasse se fait dans la brume;

une lame, au large, une seule, sort éblouissante des ténèbres,

s'avance vers nous, portant en elle toute la splendeur du jour,

soulève le bateau, l'illumine, le dépasse, et nous la suivons jusqu'à

l'horizon, à travers le chaos impressionnant des houles.

La mer se creuse de plus en plus; les passagères, étendues sur des

chaises longues, regrettent les fjords de la Norvège, et la maison

lointaine, et ce que Fogazzaro appellerait «le petit monde

d'autrefois». On était bien chez soi; pourquoi a-t-on voulu partir?

Quelle folie a été la nôtre! Une jeune femme regarde avec effroi ce

paysage où il n'y a rien d'immobile, rien d'abrité, rien qui ressemble

à ce qu'on a laissé, et elle dit tout bas: «J'avais deux petites

filles!» Une autre demande: «Est-ce qu'on ne pourrait pas retourner?

Si on faisait voter? Moi, je voudrais retourner!» Un matelot lui

répond: «Mais, madame, il faut bien que vous l'appreniez, le cake-walk

de la mer!» Il est de Marseille, comme presque tout l'équipage. Il

aime à rire. Mais bien peu de voyageurs sont de Marseille en ce

moment. Un des rares qui considèrent avec dédain les coups de vent

dans l'océan glacial, qui osent parler des tempêtes passées, des

typhons et des lames de huit mètres, résume gaillardement la

situation, en prononçant: «Il vente frais, oui, vraiment je crois

qu'on peut dire qu'il vente très frais, pas davantage.»

Cependant, Tartarin avait fait une valise secrète. Il avait complété

l'équipement de ses rêves soit à Trondhjem, soit à Tromsoe, et voici

que, le cercle polaire étant déjà loin derrière nous, la civilisation

s'étant éloignée avec les dernières falaises de l'Europe, la liberté

du déguisement n'allait plus avoir d'entraves. Parmi les fauteuils

trébuchants, les explorateurs remontent des cabines sur le premier

pont, et du premier pont sur le second. Ils ont, selon les

tempéraments et les âges, la surculotte de molleton bleu, le pantalon

et le veston de cuir, le suroît, le complet de feutre anglais

imperméabilisé, la peau de bique, la peau de phoque, la peau de loup,

toutes les variétés de casquettes à oreilles, de passe-montagne, de

toques de fourrure, et j'aperçois même deux bonnets de tricot rouge

vif achetés à Tromsoe, et qui dressent leur flamme au-dessus de deux

têtes pacifiques. Quelques jeunes gens, à Tromsoe également, se sont

procuré des sacs de peau de rennes fabriqués par les Lapons, et,

emmaillotés dans le cuir tanné, les bras allongés le long du corps,

prennent un air de colis ou de sacs de lettres bercés par le roulis.

L'heure est aux histoires tragiques. Je rencontre un matelot qui a

fait, sur la _Maroussia_, l'expédition dans les mers polaires.

Il me dit:

--Le duc d'Orléans a tué seize ours, monsieur. Il ne manque pas un

coup de fusil. Et pas peureux, vous savez! Nous autres, nous allions à

l'ours avec nos fusils de munition, mais loin derrière le duc, qui

était toujours en avant. Il laissait l'animal venir jusqu'à quinze

pas, à dix pas, et quand l'ours se dressait sur ses pattes de

derrière, alors seulement le duc d'Orléans ajustait, et l'ours tombait

foudroyé. Mais vous autres vous ne verrez pas d'ours, il faut aller

trop loin, dans les glaces qui sont des lits à phoques.

* * * * *

_17 juillet._--Le vent n'est pas tombé. La mer est toujours

extrêmement forte, et le tiers à peine des passagers se risquent à

pénétrer dans la salle à manger. Plusieurs n'y font qu'une apparition

furtive.

Entre une heure et trois heures du matin, nous avons longé, pendant

douze kilomètres, l'île aux Ours, où il y a, en cette saison, une

petite station de pêcheurs de baleines. En hiver, l'île est prise par

la banquise, propriété du pôle, territoire de chasse pour les grands

carnassiers.

Les officiers de quart ont aperçu une baleine et une bande de phoques.

Le Norvégien à longue barbe rousse, qualifié à bord de «capitaine des

glaces», a dit flegmatiquement, au milieu d'un banc de brume que

traversait l'_Ile-de-France_: «Je sens des glaces qui viennent.» Il ne

se trompait pas. Quelques instants après, des glaçons passaient à

droite et à gauche du navire. Le thermomètre, plongé dans la mer,

marquait moins un degré. Nous étions dans un courant polaire. Un mille

plus loin, le thermomètre remontait à trois degrés. Le vent, plus vif

que jamais, est à zéro.

Vers une heure et demie de l'après-midi, tous les valides sont sur le

pont. On voit la terre. Le jour est magnifique. Dans la pleine

lumière, en avant, le Spitzberg se présente à nous superbement: cent

kilomètres de pics neigeux, avec dix grands glaciers inclinés vers

l'Océan et tombant jusqu'à lui. Le ciel, au-dessus, est d'une couleur

que je n'ai jamais vue, d'un azur tout voisin du blanc, si pur et si

nacré, qu'entre la neige et lui, l'oeil hésite un moment. La mer est

bleu de roi.

Les icebergs sont nombreux: blocs de glace détachés des falaises, la

plupart petits, flottille étincelante, dont l'abordage est sans

danger, quelques-uns énormes, massifs, redoutables, tous creusés,

sculptés, polis par la vague et portant enfermé, soit au-dessus, soit

au-dessous de la ligne de flottaison, le feu réglementaire, vert

émeraude, qui nous regarde au passage. Toute l'après-midi, nous

naviguons au milieu d'eux. Le soir, nous apercevons un vapeur

baleinier. C'est un des bateaux de M. Bryde. L'_Ile-de-France_ stoppe.

Une conversation s'engage, en norvégien, d'un navire à l'autre, et

l'armateur apprend que la chasse a été détestable cette année; que,

depuis quelques jours notamment, la violence de la mer a éloigné les

baleines de la côte, et qu'il faut aller au large, vers le nord, où

sont deux autres baleiniers, si l'on ne veut pas rentrer bredouille.

Ordre est donné de faire route au nord.

Nous suivons, en ralentissant la vitesse, le petit vapeur qui roule et

tangue prodigieusement. Ce _Jupiter_ n'est pas destiné à transporter

des touristes, évidemment, mais on se demande comment ce menu fuseau

de fer peut tenir dans ce dangereux océan glacial, comment les hommes

ne sont pas enlevés par la lame qui, à chaque moment, couvre le pont.

Le pointeur, par exemple, pour gagner le réduit primitif disposé à

l'avant, est obligé de traverser un espace découvert que l'eau envahit

à chaque coup de tangage. Sur le pont, des tonneaux sont amarrés, sous

deux minuscules canots qui ressemblent à des cuillers sans manche.

Trois hommes se tiennent debout sur une sorte de passerelle, et un

autre, à mi-hauteur du mât, dans le nid de corbeau, fait le guet. Nous

nous éloignons de trois ou quatre milles des côtes qui nous abritent

encore.

La houle est devenue moins forte. Subitement, le vapeur baleinier

change de route et part à toute vitesse vers l'ouest. Tous les

passagers sont debout sur le pont supérieur, sur le gaillard d'avant,

sur les échelles de cordes. On crie: «Une baleine!» Deux jets de

poudre d'eau, comme en feraient deux cartouches de dynamite, ont

jailli à un kilomètre de nous, et, à l'endroit d'où ils s'élèvent, un

grand remous a fait blanchir la mer. L'_Ile-de-France_ vire de bord et

prend le pied, si je puis dire. Le gibier est lancé. Il disparaît,

souffle de nouveau, plonge encore, reparaît; il fait des crochets

comme un lièvre, évidemment très impressionné par le grognement

puissant des hélices qui le poursuivent. C'est un sport passionnant.

Le baleinier devine la route de l'énorme bête. Il ne s'arrête jamais.

Il y a deux ou trois défauts, facilement relevés.

Au bout de nos lorgnettes, nous voyons les fumées blanches à gauche du

baleinier, très à gauche. Il les a vues aussi; il se précipite, on a

envie de sonner le bien-aller; il doit être à portée: il va tirer, on

écoute, et la baleine échappe encore. De dix heures à minuit, dans une

lumière merveilleusement pure, nous courons en haute mer... Puis le

vapeur fait signe qu'il abandonne la poursuite. Que s'est-il passé?

Nous avons su, depuis l'explication du capitaine. La baleine était une

vieille bête de chasse; elle connaissait les hommes et les canons qui

lancent les harpons, et pas une fois elle ne s'était laissé approcher.

Je me rappelle que les espadas refusent de même la bataille contre

les taureaux qui ont déjà été courus. Était-ce la vérité? L'Océan a

ses mystères, le baleinier a ses secrets, et, cette fois du moins,

nous avons poursuivi la baleine et nous ne l'avons pas prise.

III

LES TERRES DU SUD

_18 juillet._--Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des

montagnes forment une dentelure énorme, inégale et continue autour du

fjord, comme en Norvège: mais ici les montagnes sont blanches au

sommet, ou largement striées de neige, et, de loin en loin, deux

d'entre elles s'écartent, pour laisser couler vers la mer un de ces

grands glaciers à pente faible, que termine une falaise de glace,

coupée verticalement.

Le temps n'a pas cessé d'être beau. Nous sommés enveloppés de terres

inhabitées, mais la baie n'est pas déserte. Je compte une dizaine de

bateaux près de la côte ouest, bateaux-usines le long desquels sont

amarrés des cadavres de baleines en putréfaction, vapeurs baleiniers

arrivant du large et traînant à la remorque une baleine dont le ventre

blanc brille comme un petit iceberg, goélettes chargées de barils. Au

milieu du courant, un grand paquebot à l'arrière duquel flotte le

pavillon allemand: c'est l'_Oceana_, de Hambourg, qui a visité

l'Islande, a débarqué hier ses trois cent cinquante passagers dans

l'Advent bay, et va repartir tout à l'heure pour l'Europe.

Le fond du fjord est admirablement composé et coloré. Qu'on imagine

deux vallées séparées par une chaîne de pics: une vallée de glace et

une vallée de mousse. La vallée de glace est à gauche; elle monte de

la mer au ciel; elle est couverte de neige immaculée; elle a un front

de falaise de plus de mille mètres de longueur et d'une vingtaine de

mètres de haut, blanc presque partout, veiné çà et là de transparences

vertes ou bleues. La vallée de mousse paraît sombre à droite. Mais,

quand l'oeil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux

cimes où toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, même ici,

le printemps est nuancé. Elle verdit à la pointe, cette mousse qui

vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses

longues pentes dorées.

Nous avons hâte de débarquer, à cause de l'intolérable odeur

qu'exhalent les chairs putréfiées et les graisses en fusion des

baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires,

attirés par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes

à l'arrière des navires, dans le courant où passent les déchets des

usines flottantes, ou même s'abattent en nuées autour d'un homme que

nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et

creusant, à coups de hache, des tranchées dans cette pourriture. A

peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met à

parler, je trouve même qu'elle bavarde: les pétrels de la baie de la

Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire,

pourront dire à leurs petits qu'il y eut une cruelle journée, pendant

la grande lumière de juillet. La pointe où les chaloupes nous ont

laissés est vaseuse, ravinée par les torrents qui tombent de tous les

sommets, mouillée encore par le lent dégel du sous-sol. Quelques

fleurs y poussent quand même, sur des mottes qui doivent être

invisiblement retenues et ancrées par la glace. Cette vie

superficielle, si prompte à naître, destinée à mourir si vite, émeut

secrètement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois à la

tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se

penchent en même temps vers des touffes d'anémones à coeur vert et de

saxifrages roses, se relèvent, observent chacune la misère des racines

et des feuilles qui ont tant souffert, la beauté de la fleur qui est

née de là, et se taisent.

Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres

sont allés chasser dans le fond de la baie; je me borne à escalader

une moraine et à faire une promenade sur le glacier voisin, à

cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au retour, sur la plage, les touristes de L'_Ile-de-France_

rencontrent ceux de l'_Oceana_. C'est une rencontre muette: nous

sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des

naufragés. Mais, peu de temps après, quand l'_Oceana_, que nous avions

saluée en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large,

elle nous dit au revoir avec tous les trémolos de sa sirène, et,

courtoisement, fait jouer la _Marseillaise_ par la fanfare du bord.

Nous apercevons même, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs

qui s'agitent et des mains qui disent au revoir.

Des chasseurs, au bord de la vallée de mousse, ont vu une bande

d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les goélands

morts restent sur le rivage, on ne les relève pas. Et ils volaient si

bien, pour le plaisir même de ceux qui les ont tués! Le recensement

des armes et munitions vient d'être fait: il y a à bord 78 fusils ou

carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,--qui

sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres

éloquents! Et ce sont des chiffres avoués: qui saura les véritables?

Vers onze heures de la nuit, par cette lumière nocturne qui est

horizontale et qui projette si bien la dentelure des cimes sur les

ciels pâlis, nous reprenons la mer. La baie de la Recherche diminue et

reste entièrement claire. Aucun brouillard n'appauvrit les nuances,

qu'on sent fines par elles-mêmes et vues directement. Ce n'est pas le

soir, c'est le jour qui veille et qui somnole un peu. Au-dessus des

montagnes aiguës, disposées en couronne et de tailles presque égales,

des lueurs liliales emplissent d'abord le ciel, comme si l'éclat de la

neige montait, puis ce sont des verts très pâles, maîtres de tout

l'horizon, puis des jaunes lavés et enfin un commencement d'azur.

Quelle belle enveloppe Dieu a faite à la Terre qui n'a pas d'herbe! Je

ne puis en détacher mon regard. Je sens que ce paysage s'empare de moi

fortement, et que je demeurerais là s'il ne s'effaçait point, et qu'il

est de ceux qui vont au delà de notre esprit, jusqu'à ces profondeurs

d'émotion qui gardent nos souvenirs.

_19 juillet._--L'_Ile-de-France_ a contourné la terre et le grand

glacier de Nordenskjöld, et nous voici à mi-hauteur environ du

Spitzberg, dans un long golfe clair. A notre gauche, un trou noir sur

la pente de la montagne, et, de cette gueule ouverte, des traînées

noires qui descendent; un groupe de sept ou huit maisons un peu plus

bas: c'est une mine de charbon et un village de mineurs. A droite,

une vaste terre d'alluvion, marbrée de plaques de mousse, et, à

quelques mètres de la rive, un hôtel en planches et un cottage à

moitié construit.

Le vaguemestre du bord est descendu le premier; il parlemente avec

deux femmes en jupe courte et corsage clair,--les deux seules femmes

sans doute qui résident au Spitzberg.--Où sommes-nous, et quel est ce

commencement de colonisation? La baie s'appelle Advent bay; la mine

dans la montagne appartient à une compagnie anglaise; l'hôtel loge des

mineurs, des prospecteurs et des trappeurs, et la maison en

construction, bâtie pour le compte d'une compagnie américaine, abrite

déjà un ingénieur qui doit y passer l'hiver. En effet, le drapeau

étoilé flotte sur le toit de l'habitation. A quelque distance,

j'aperçois l'emplacement d'un tennis et les arceaux d'un jeu de

croquet.

La mine anglaise est la seule qui soit entrée dans la période

d'exploitation. Vingt-trois ouvriers, presque tous norvégiens, ont

travaillé, l'hiver dernier, à extraire une houille que les géologues

disent être d'assez bonne qualité, et qui est vendue aux baleiniers.

Ce débouché modeste suffit jusqu'à présent, car le rendement de la

mine n'est encore que d'une centaine de tonnes par semaine. Quelles

souffrances s'ajoutent ici à la rigueur habituelle de la vie du

mineur! Trois mois de nuit polaire, le froid qui atteint quarante

degrés, la privation presque complète de communication avec le monde,

et celle, plus rude sans doute et plus dangereuse, d'aliments frais!

Les galeries souterraines ne sont pas même un abri contre l'excessive

température: il faut de l'air, et l'air que soufflent les machines,

c'est celui du pôle. Ceux de nos compagnons de voyage qui ont visité

la mine ont observé que, sur de grandes étendues, le plafond et les

parois étaient revêtus d'une couche de glace. Nous serons, d'ailleurs,

abondamment renseignés. Un des employés de la compagnie est monté à

bord, et va nous accompagner dans notre excursion prochaine. Tout de

suite il a été sympathique aux chasseurs et même à de médiocres

chasseurs.

* * * * *

Hansen n'a pas besoin d'imagination pour intéresser les tireurs en

battue que nous sommes. Il n'a qu'à raconter son histoire. C'est un

Norvégien blond de cheveux et de moustaches, rose de teint, avec des

yeux couleur d'iceberg et d'une glace qui ne fond pas. Il y a en lui

du primitif: il écoute sans distraction; il prend toute parole au

sérieux, et il méprise le sport, parce qu'il vit dans le danger utile.

Il lui faut la glace et l'aventure arctique. «J'ai le spleen du

Spitzberg», nous dit-il. Depuis seize ans, il n'a pas manqué

d'hiverner sur un point ou un autre du Westland, pour chasser l'ours

blanc et le renard bleu. Il s'embarque à Tromsoe,--où habite sa

femme,--avec quatre ou cinq compagnons. Un marchand de fourrures fait

les avances nécessaires. Au retour, il choisit les plus belles

fourrures, se rembourse de la sorte et probablement très bien. Hansen

vend les peaux qui restent et partage avec son équipe. Il a chassé. Il

passe l'été en Norvège. Cependant, depuis un an,--exactement depuis

dix mois,--il n'est pas revenu.

--Avez-vous au moins des nouvelles?

--Oui, dit-il tranquillement; ma femme m'a écrit une fois: elle va

bien.

Il a un double rôle, à la mine: il est chargé de maintenir l'ordre, et

d'assurer la provision de venaison fraîche. Ce gibier, c'est le renne

sauvage. Hansen doit en fournir un tous les quatre jours. Je suis

persuadé qu'il n'y manque pas souvent. C'est un tireur qui ménage sa

poudre plus que les jeunes chasseurs du bord, et qui a la passion de

son métier. Il a tué trente-deux ours blancs l'hiver dernier, tué ou

piégé je ne sais combien de renards blancs ou bleus.

Quand il raconte une de ses rencontres avec l'ours, il a tout juste le

ton que prendrait un de nos gardes pour dire: «A la fin de la chasse,

comme monsieur n'aime pas que je laisse chargé mon vieux fusil à

baguette, j'ai descendu un écureuil.» L'émotion ne l'étreint pas. Il

conclut en formulant ce conseil, qui suppose une expérience rare et

beaucoup de drames obscurs: «L'ours devient très dangereux quand il

est blessé; il faut le tirer de très près et le tuer raide.»

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 11 / 14 段