pour le Spitzberg, un veilleur chargé de signaler les glaces, des
porteurs et chasseurs norvégiens, quatre lapons, et sept poneys qui
sont hospitalisés sur l'avant du navire, dans les baraques
capitonnées. Les Lapons ont un costume «sensationnel». J'ai une si
grande confiance à l'endroit de la couleur locale que je suspecte
jusqu'à la nationalité de ces hommes aux jambes grêles serrées dans
des culottes de cuir, coiffés d'une casquette à haute forme ornée de
découpures écarlates et jaunes, enveloppés dans des peaux de rennes et
ceinturés à la hauteur des hanches. L'épaisseur, l'exubérance,
l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure
sont les indices presque certains d'un déguisement professionnel.
Plusieurs de ces Lapons le sont peut-être par nécessité, mendiants qui
vendraient moins aisément des bois de rennes et des souliers poilus,
s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains
ont cependant l'oeil allongé, les pommettes saillantes et la saleté du
vrai Lapon. Les touristes s'écartent volontiers quand, par hasard, un
de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect
qu'ils le font.
S'il est permis de douter de la pureté de race de ces Lapons,
l'origine norvégienne des autres voyageurs récemment embarqués est
certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus âgé
ressemble étonnamment à un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez
rouge. Le veilleur, dont j'aperçois, sur la passerelle, la longue
barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hâlé, et les
yeux de goéland, est bien de pure espèce scandinave. Il en est de même
de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide
et d'esprit avisé, habite, à l'entrée du fjord de Christiania, la
petite ville de Sandefjord, d'où il expédie ses navires baleiniers
dans l'océan glacial, et où il monte, en ce moment, une raffinerie
d'huile. Cette industrie était monopolisée, je crois, par l'Angleterre
et par l'Amérique. Il parle bien français. Nous causons, pendant que
le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrière, une à une, les
dernières pointes de la Norvège.
La chasse à la baleine n'est plus ce qu'elle était autrefois, quand
les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe siècle, pouvaient tuer
comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe
qu'une baleine franche vaut de trente à quarante mille francs, on
s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la conséquence était
fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse
aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint
trente et même trente cinq-mètres de longueur, et peut rapporter une
somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue,
le balénoptère, ou, comme disent les pêcheurs, la baleine foncière.
Ils veulent exprimer par là qu'au lieu de flotter, comme l'autre,
quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au
harpon lancé à la main, ou au fusil, ne peut plus réussir. Il faut le
harpon lancé par un canon, et auquel est adaptée une fusée, une sorte
d'obus qui éclate dans le corps de la baleine et la tue presque
toujours. L'animal peut cependant n'être que blessé. Alors, il plonge;
le câble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se déroule,
et le petit navire est entraîné à une vitesse énorme, qu'on évalue à
plus de vingt milles à l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le
danger, ce n'est pas d'être coulé par une baleine; c'est, pour le
pointeur, de tomber à la mer, d'avoir les jambes saisies et coupées
par le câble; c'est, pour tout l'équipage, le froid, la tempête, la
fatigue extrême.
--Vos hommes sont Norvégiens, naturellement?
--Tous les équipages qui chassent la baleine, dans le monde entier,
sont norvégiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui opèrent sur les
côtes du Spitzberg, a capturé une baleine, il rentre, avec sa prise à
la remorque, à la baie de la Recherche, où j'ai une usine flottante.
La baleine est dépecée. Avec le lard on fait de l'huile, avec les
fanons on fait des «baleines» de corset et d'excellent «crin végétal»,
avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la
chair, on a commencé à faire du saucisson.
--Ce doit être excellent!
--De la chair de boeuf, monsieur; j'en ai mangé sans être prévenu...
--Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit
quelqu'un qui passe.
M. Johanny Bryde n'entend pas la réflexion, et, pour conclure, se
penchant vers moi:
--Monsieur, me dit-il, je veux vous faire un cadeau. C'est une chose
rare, qui ne se trouve dans aucun musée...
J'attends, un peu curieux.
--Je veux, ajoute l'aimable armateur, vous donner, pour votre
Académie, une oreille de baleine.
* * * * *
_16 juillet._--La vie à bord se modifie. L'excursion se change en
voyage. Ce matin, de très bonne heure,--on nous assure que c'est le
matin, mais rien ne l'indique, car le jour ne nous quitte plus,--nous
passons au cap Nord. Notre route a été allongée de trois heures pour
que nous pussions apercevoir ce gros nez de roche sombre, qui n'est
pas même le plus septentrional de la Norvège. Beaucoup de passagers
sont restés dans leur cabine, et ils n'ont pas eu tort. La plupart des
autres jettent sur la côte un regard vite détourné vers la haute mer.
Celle-ci est très peu engageante. Un vent d'est, froid et violent, la
soulève. Le ciel est enfumé de brumes en mouvement, tantôt épaisses,
tantôt transparentes. Quelquefois, une crevasse se fait dans la brume;
une lame, au large, une seule, sort éblouissante des ténèbres,
s'avance vers nous, portant en elle toute la splendeur du jour,
soulève le bateau, l'illumine, le dépasse, et nous la suivons jusqu'à
l'horizon, à travers le chaos impressionnant des houles.
La mer se creuse de plus en plus; les passagères, étendues sur des
chaises longues, regrettent les fjords de la Norvège, et la maison
lointaine, et ce que Fogazzaro appellerait «le petit monde
d'autrefois». On était bien chez soi; pourquoi a-t-on voulu partir?
Quelle folie a été la nôtre! Une jeune femme regarde avec effroi ce
paysage où il n'y a rien d'immobile, rien d'abrité, rien qui ressemble
à ce qu'on a laissé, et elle dit tout bas: «J'avais deux petites
filles!» Une autre demande: «Est-ce qu'on ne pourrait pas retourner?
Si on faisait voter? Moi, je voudrais retourner!» Un matelot lui
répond: «Mais, madame, il faut bien que vous l'appreniez, le cake-walk
de la mer!» Il est de Marseille, comme presque tout l'équipage. Il
aime à rire. Mais bien peu de voyageurs sont de Marseille en ce
moment. Un des rares qui considèrent avec dédain les coups de vent
dans l'océan glacial, qui osent parler des tempêtes passées, des
typhons et des lames de huit mètres, résume gaillardement la
situation, en prononçant: «Il vente frais, oui, vraiment je crois
qu'on peut dire qu'il vente très frais, pas davantage.»
Cependant, Tartarin avait fait une valise secrète. Il avait complété
l'équipement de ses rêves soit à Trondhjem, soit à Tromsoe, et voici
que, le cercle polaire étant déjà loin derrière nous, la civilisation
s'étant éloignée avec les dernières falaises de l'Europe, la liberté
du déguisement n'allait plus avoir d'entraves. Parmi les fauteuils
trébuchants, les explorateurs remontent des cabines sur le premier
pont, et du premier pont sur le second. Ils ont, selon les
tempéraments et les âges, la surculotte de molleton bleu, le pantalon
et le veston de cuir, le suroît, le complet de feutre anglais
imperméabilisé, la peau de bique, la peau de phoque, la peau de loup,
toutes les variétés de casquettes à oreilles, de passe-montagne, de
toques de fourrure, et j'aperçois même deux bonnets de tricot rouge
vif achetés à Tromsoe, et qui dressent leur flamme au-dessus de deux
têtes pacifiques. Quelques jeunes gens, à Tromsoe également, se sont
procuré des sacs de peau de rennes fabriqués par les Lapons, et,
emmaillotés dans le cuir tanné, les bras allongés le long du corps,
prennent un air de colis ou de sacs de lettres bercés par le roulis.
L'heure est aux histoires tragiques. Je rencontre un matelot qui a
fait, sur la _Maroussia_, l'expédition dans les mers polaires.
Il me dit:
--Le duc d'Orléans a tué seize ours, monsieur. Il ne manque pas un
coup de fusil. Et pas peureux, vous savez! Nous autres, nous allions à
l'ours avec nos fusils de munition, mais loin derrière le duc, qui
était toujours en avant. Il laissait l'animal venir jusqu'à quinze
pas, à dix pas, et quand l'ours se dressait sur ses pattes de
derrière, alors seulement le duc d'Orléans ajustait, et l'ours tombait
foudroyé. Mais vous autres vous ne verrez pas d'ours, il faut aller
trop loin, dans les glaces qui sont des lits à phoques.
* * * * *
_17 juillet._--Le vent n'est pas tombé. La mer est toujours
extrêmement forte, et le tiers à peine des passagers se risquent à
pénétrer dans la salle à manger. Plusieurs n'y font qu'une apparition
furtive.
Entre une heure et trois heures du matin, nous avons longé, pendant
douze kilomètres, l'île aux Ours, où il y a, en cette saison, une
petite station de pêcheurs de baleines. En hiver, l'île est prise par
la banquise, propriété du pôle, territoire de chasse pour les grands
carnassiers.
Les officiers de quart ont aperçu une baleine et une bande de phoques.
Le Norvégien à longue barbe rousse, qualifié à bord de «capitaine des
glaces», a dit flegmatiquement, au milieu d'un banc de brume que
traversait l'_Ile-de-France_: «Je sens des glaces qui viennent.» Il ne
se trompait pas. Quelques instants après, des glaçons passaient à
droite et à gauche du navire. Le thermomètre, plongé dans la mer,
marquait moins un degré. Nous étions dans un courant polaire. Un mille
plus loin, le thermomètre remontait à trois degrés. Le vent, plus vif
que jamais, est à zéro.
Vers une heure et demie de l'après-midi, tous les valides sont sur le
pont. On voit la terre. Le jour est magnifique. Dans la pleine
lumière, en avant, le Spitzberg se présente à nous superbement: cent
kilomètres de pics neigeux, avec dix grands glaciers inclinés vers
l'Océan et tombant jusqu'à lui. Le ciel, au-dessus, est d'une couleur
que je n'ai jamais vue, d'un azur tout voisin du blanc, si pur et si
nacré, qu'entre la neige et lui, l'oeil hésite un moment. La mer est
bleu de roi.
Les icebergs sont nombreux: blocs de glace détachés des falaises, la
plupart petits, flottille étincelante, dont l'abordage est sans
danger, quelques-uns énormes, massifs, redoutables, tous creusés,
sculptés, polis par la vague et portant enfermé, soit au-dessus, soit
au-dessous de la ligne de flottaison, le feu réglementaire, vert
émeraude, qui nous regarde au passage. Toute l'après-midi, nous
naviguons au milieu d'eux. Le soir, nous apercevons un vapeur
baleinier. C'est un des bateaux de M. Bryde. L'_Ile-de-France_ stoppe.
Une conversation s'engage, en norvégien, d'un navire à l'autre, et
l'armateur apprend que la chasse a été détestable cette année; que,
depuis quelques jours notamment, la violence de la mer a éloigné les
baleines de la côte, et qu'il faut aller au large, vers le nord, où
sont deux autres baleiniers, si l'on ne veut pas rentrer bredouille.
Ordre est donné de faire route au nord.
Nous suivons, en ralentissant la vitesse, le petit vapeur qui roule et
tangue prodigieusement. Ce _Jupiter_ n'est pas destiné à transporter
des touristes, évidemment, mais on se demande comment ce menu fuseau
de fer peut tenir dans ce dangereux océan glacial, comment les hommes
ne sont pas enlevés par la lame qui, à chaque moment, couvre le pont.
Le pointeur, par exemple, pour gagner le réduit primitif disposé à
l'avant, est obligé de traverser un espace découvert que l'eau envahit
à chaque coup de tangage. Sur le pont, des tonneaux sont amarrés, sous
deux minuscules canots qui ressemblent à des cuillers sans manche.
Trois hommes se tiennent debout sur une sorte de passerelle, et un
autre, à mi-hauteur du mât, dans le nid de corbeau, fait le guet. Nous
nous éloignons de trois ou quatre milles des côtes qui nous abritent
encore.
La houle est devenue moins forte. Subitement, le vapeur baleinier
change de route et part à toute vitesse vers l'ouest. Tous les
passagers sont debout sur le pont supérieur, sur le gaillard d'avant,
sur les échelles de cordes. On crie: «Une baleine!» Deux jets de
poudre d'eau, comme en feraient deux cartouches de dynamite, ont
jailli à un kilomètre de nous, et, à l'endroit d'où ils s'élèvent, un
grand remous a fait blanchir la mer. L'_Ile-de-France_ vire de bord et
prend le pied, si je puis dire. Le gibier est lancé. Il disparaît,
souffle de nouveau, plonge encore, reparaît; il fait des crochets
comme un lièvre, évidemment très impressionné par le grognement
puissant des hélices qui le poursuivent. C'est un sport passionnant.
Le baleinier devine la route de l'énorme bête. Il ne s'arrête jamais.
Il y a deux ou trois défauts, facilement relevés.
Au bout de nos lorgnettes, nous voyons les fumées blanches à gauche du
baleinier, très à gauche. Il les a vues aussi; il se précipite, on a
envie de sonner le bien-aller; il doit être à portée: il va tirer, on
écoute, et la baleine échappe encore. De dix heures à minuit, dans une
lumière merveilleusement pure, nous courons en haute mer... Puis le
vapeur fait signe qu'il abandonne la poursuite. Que s'est-il passé?
Nous avons su, depuis l'explication du capitaine. La baleine était une
vieille bête de chasse; elle connaissait les hommes et les canons qui
lancent les harpons, et pas une fois elle ne s'était laissé approcher.
Je me rappelle que les espadas refusent de même la bataille contre
les taureaux qui ont déjà été courus. Était-ce la vérité? L'Océan a
ses mystères, le baleinier a ses secrets, et, cette fois du moins,
nous avons poursuivi la baleine et nous ne l'avons pas prise.
III
LES TERRES DU SUD
_18 juillet._--Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des
montagnes forment une dentelure énorme, inégale et continue autour du
fjord, comme en Norvège: mais ici les montagnes sont blanches au
sommet, ou largement striées de neige, et, de loin en loin, deux
d'entre elles s'écartent, pour laisser couler vers la mer un de ces
grands glaciers à pente faible, que termine une falaise de glace,
coupée verticalement.
Le temps n'a pas cessé d'être beau. Nous sommés enveloppés de terres
inhabitées, mais la baie n'est pas déserte. Je compte une dizaine de
bateaux près de la côte ouest, bateaux-usines le long desquels sont
amarrés des cadavres de baleines en putréfaction, vapeurs baleiniers
arrivant du large et traînant à la remorque une baleine dont le ventre
blanc brille comme un petit iceberg, goélettes chargées de barils. Au
milieu du courant, un grand paquebot à l'arrière duquel flotte le
pavillon allemand: c'est l'_Oceana_, de Hambourg, qui a visité
l'Islande, a débarqué hier ses trois cent cinquante passagers dans
l'Advent bay, et va repartir tout à l'heure pour l'Europe.
Le fond du fjord est admirablement composé et coloré. Qu'on imagine
deux vallées séparées par une chaîne de pics: une vallée de glace et
une vallée de mousse. La vallée de glace est à gauche; elle monte de
la mer au ciel; elle est couverte de neige immaculée; elle a un front
de falaise de plus de mille mètres de longueur et d'une vingtaine de
mètres de haut, blanc presque partout, veiné çà et là de transparences
vertes ou bleues. La vallée de mousse paraît sombre à droite. Mais,
quand l'oeil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux
cimes où toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, même ici,
le printemps est nuancé. Elle verdit à la pointe, cette mousse qui
vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses
longues pentes dorées.
Nous avons hâte de débarquer, à cause de l'intolérable odeur
qu'exhalent les chairs putréfiées et les graisses en fusion des
baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires,
attirés par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes
à l'arrière des navires, dans le courant où passent les déchets des
usines flottantes, ou même s'abattent en nuées autour d'un homme que
nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et
creusant, à coups de hache, des tranchées dans cette pourriture. A
peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met à
parler, je trouve même qu'elle bavarde: les pétrels de la baie de la
Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire,
pourront dire à leurs petits qu'il y eut une cruelle journée, pendant
la grande lumière de juillet. La pointe où les chaloupes nous ont
laissés est vaseuse, ravinée par les torrents qui tombent de tous les
sommets, mouillée encore par le lent dégel du sous-sol. Quelques
fleurs y poussent quand même, sur des mottes qui doivent être
invisiblement retenues et ancrées par la glace. Cette vie
superficielle, si prompte à naître, destinée à mourir si vite, émeut
secrètement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois à la
tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se
penchent en même temps vers des touffes d'anémones à coeur vert et de
saxifrages roses, se relèvent, observent chacune la misère des racines
et des feuilles qui ont tant souffert, la beauté de la fleur qui est
née de là, et se taisent.
Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres
sont allés chasser dans le fond de la baie; je me borne à escalader
une moraine et à faire une promenade sur le glacier voisin, à
cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.
Au retour, sur la plage, les touristes de L'_Ile-de-France_
rencontrent ceux de l'_Oceana_. C'est une rencontre muette: nous
sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des
naufragés. Mais, peu de temps après, quand l'_Oceana_, que nous avions
saluée en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large,
elle nous dit au revoir avec tous les trémolos de sa sirène, et,
courtoisement, fait jouer la _Marseillaise_ par la fanfare du bord.
Nous apercevons même, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs
qui s'agitent et des mains qui disent au revoir.
Des chasseurs, au bord de la vallée de mousse, ont vu une bande
d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les goélands
morts restent sur le rivage, on ne les relève pas. Et ils volaient si
bien, pour le plaisir même de ceux qui les ont tués! Le recensement
des armes et munitions vient d'être fait: il y a à bord 78 fusils ou
carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,--qui
sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres
éloquents! Et ce sont des chiffres avoués: qui saura les véritables?
Vers onze heures de la nuit, par cette lumière nocturne qui est
horizontale et qui projette si bien la dentelure des cimes sur les
ciels pâlis, nous reprenons la mer. La baie de la Recherche diminue et
reste entièrement claire. Aucun brouillard n'appauvrit les nuances,
qu'on sent fines par elles-mêmes et vues directement. Ce n'est pas le
soir, c'est le jour qui veille et qui somnole un peu. Au-dessus des
montagnes aiguës, disposées en couronne et de tailles presque égales,
des lueurs liliales emplissent d'abord le ciel, comme si l'éclat de la
neige montait, puis ce sont des verts très pâles, maîtres de tout
l'horizon, puis des jaunes lavés et enfin un commencement d'azur.
Quelle belle enveloppe Dieu a faite à la Terre qui n'a pas d'herbe! Je
ne puis en détacher mon regard. Je sens que ce paysage s'empare de moi
fortement, et que je demeurerais là s'il ne s'effaçait point, et qu'il
est de ceux qui vont au delà de notre esprit, jusqu'à ces profondeurs
d'émotion qui gardent nos souvenirs.
_19 juillet._--L'_Ile-de-France_ a contourné la terre et le grand
glacier de Nordenskjöld, et nous voici à mi-hauteur environ du
Spitzberg, dans un long golfe clair. A notre gauche, un trou noir sur
la pente de la montagne, et, de cette gueule ouverte, des traînées
noires qui descendent; un groupe de sept ou huit maisons un peu plus
bas: c'est une mine de charbon et un village de mineurs. A droite,
une vaste terre d'alluvion, marbrée de plaques de mousse, et, à
quelques mètres de la rive, un hôtel en planches et un cottage à
moitié construit.
Le vaguemestre du bord est descendu le premier; il parlemente avec
deux femmes en jupe courte et corsage clair,--les deux seules femmes
sans doute qui résident au Spitzberg.--Où sommes-nous, et quel est ce
commencement de colonisation? La baie s'appelle Advent bay; la mine
dans la montagne appartient à une compagnie anglaise; l'hôtel loge des
mineurs, des prospecteurs et des trappeurs, et la maison en
construction, bâtie pour le compte d'une compagnie américaine, abrite
déjà un ingénieur qui doit y passer l'hiver. En effet, le drapeau
étoilé flotte sur le toit de l'habitation. A quelque distance,
j'aperçois l'emplacement d'un tennis et les arceaux d'un jeu de
croquet.
La mine anglaise est la seule qui soit entrée dans la période
d'exploitation. Vingt-trois ouvriers, presque tous norvégiens, ont
travaillé, l'hiver dernier, à extraire une houille que les géologues
disent être d'assez bonne qualité, et qui est vendue aux baleiniers.
Ce débouché modeste suffit jusqu'à présent, car le rendement de la
mine n'est encore que d'une centaine de tonnes par semaine. Quelles
souffrances s'ajoutent ici à la rigueur habituelle de la vie du
mineur! Trois mois de nuit polaire, le froid qui atteint quarante
degrés, la privation presque complète de communication avec le monde,
et celle, plus rude sans doute et plus dangereuse, d'aliments frais!
Les galeries souterraines ne sont pas même un abri contre l'excessive
température: il faut de l'air, et l'air que soufflent les machines,
c'est celui du pôle. Ceux de nos compagnons de voyage qui ont visité
la mine ont observé que, sur de grandes étendues, le plafond et les
parois étaient revêtus d'une couche de glace. Nous serons, d'ailleurs,
abondamment renseignés. Un des employés de la compagnie est monté à
bord, et va nous accompagner dans notre excursion prochaine. Tout de
suite il a été sympathique aux chasseurs et même à de médiocres
chasseurs.
* * * * *
Hansen n'a pas besoin d'imagination pour intéresser les tireurs en
battue que nous sommes. Il n'a qu'à raconter son histoire. C'est un
Norvégien blond de cheveux et de moustaches, rose de teint, avec des
yeux couleur d'iceberg et d'une glace qui ne fond pas. Il y a en lui
du primitif: il écoute sans distraction; il prend toute parole au
sérieux, et il méprise le sport, parce qu'il vit dans le danger utile.
Il lui faut la glace et l'aventure arctique. «J'ai le spleen du
Spitzberg», nous dit-il. Depuis seize ans, il n'a pas manqué
d'hiverner sur un point ou un autre du Westland, pour chasser l'ours
blanc et le renard bleu. Il s'embarque à Tromsoe,--où habite sa
femme,--avec quatre ou cinq compagnons. Un marchand de fourrures fait
les avances nécessaires. Au retour, il choisit les plus belles
fourrures, se rembourse de la sorte et probablement très bien. Hansen
vend les peaux qui restent et partage avec son équipe. Il a chassé. Il
passe l'été en Norvège. Cependant, depuis un an,--exactement depuis
dix mois,--il n'est pas revenu.
--Avez-vous au moins des nouvelles?
--Oui, dit-il tranquillement; ma femme m'a écrit une fois: elle va
bien.
Il a un double rôle, à la mine: il est chargé de maintenir l'ordre, et
d'assurer la provision de venaison fraîche. Ce gibier, c'est le renne
sauvage. Hansen doit en fournir un tous les quatre jours. Je suis
persuadé qu'il n'y manque pas souvent. C'est un tireur qui ménage sa
poudre plus que les jeunes chasseurs du bord, et qui a la passion de
son métier. Il a tué trente-deux ours blancs l'hiver dernier, tué ou
piégé je ne sais combien de renards blancs ou bleus.
Quand il raconte une de ses rencontres avec l'ours, il a tout juste le
ton que prendrait un de nos gardes pour dire: «A la fin de la chasse,
comme monsieur n'aime pas que je laisse chargé mon vieux fusil à
baguette, j'ai descendu un écureuil.» L'émotion ne l'étreint pas. Il
conclut en formulant ce conseil, qui suppose une expérience rare et
beaucoup de drames obscurs: «L'ours devient très dangereux quand il
est blessé; il faut le tirer de très près et le tuer raide.»