Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisément
d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je préfère les forêts
plus méridionales, le massif immense et tout à fait sauvage qui
commence à la mer orientale, près de Solenzara, monte au col de
Bavella, couvre bientôt de sa marée verte toutes les vallées, toutes
les cimes, souvent à de grandes altitudes, et se déverse en larges
fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle
lumière, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de
feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et
qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades
de roches grises par les laricios ébranchés, éclatés, mais vainqueurs,
et qui plantent leur panache sur les dernières cimes! Paysages sans
maisons, sans culture, sans oiseaux même. A peine, le matin ou le
soir, quelques ramiers éperdus, venant de France, gagnant l'Afrique,
et cherchant l'arbre très sûr, pour la halte. Cependant, en octobre,
j'ai rencontré là des émigrants qui avaient passé la saison chaude
dans les montagnes, et qui descendaient vers la côte. La carriole ou
la charrette était chargée à rompre de meubles, de matelas, de sacs de
provisions, de cages à poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu;
en arrière la femme était assise avec les enfants, tous les petits
pieds ballants, et sur le brancard, à l'avant, l'homme tenait les
guides. Ils descendaient par la route étroite, bordée d'un ravin à
gauche et d'un talus à droite, où nous montions à l'allure souple et
silencieuse d'une automobile, c'est-à-dire d'un monstre à peu près
inconnu dans ces régions. Et tout à coup, à cent mètres entre les
troncs d'arbres, à beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions
les uns les autres. Alors l'homme sautait à terre, courait à la tête
du cheval qu'il arrêtait brutalement, et se précipitait vers nous,
brandissant un fusil et criant: «N'avancez pas! N'avancez pas!» Déjà
nous étions immobiles, freinés. Mais en même temps que le mari, la
femme, prise de la même terreur, avait sauté de la voiture; elle
empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lançait au hasard,
stupéfaits et hurlants, sur le talus; elle commençait même à décharger
les objets les plus précieux; elle excitait l'homme au fusil qui
levait le bras encore plus haut: «Défends-nous, Antonio! Ils vont nous
écraser! Marche contre eux! Défends-nous!» Heureusement le
propriétaire de l'automobile, Corse authentique et bien élevé,
parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous
passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que
nous ne ferions même ni bruit ni fumée. Les visages, aux deux bouts
de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous
remettions en marche, et, quand le cap avait été doublé, nous faisions
encore une pause pour achever la palabre: «Vous voyez, ces machines
sont comme les gros chiens, pas méchantes du tout. Rassurez-vous...
Tenez, la petite fille rit déjà!» Souvent, nous n'obtenions rien.
D'autres fois, la figure de l'homme s'éclairait d'un sourire, l'oeil
noir luisait, nous échangions des mots de vieille courtoisie: «_Buona
sera! Buon viaggio!_»
L'instant d'après, nous étions dans le désert, au plus haut du col,
plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les
vallées s'approfondissaient par étages, sans une route et sans une
coupure, dans la parfaite lumière; elles fuyaient, se divisaient
contre l'éperon d'autres montagnes boisées, et se relevaient dans le
bleu des lointains, sans perdre, même un peu, la finesse de leurs
lignes.
* * * * *
Si vous allez un jour jusqu'à ces forêts, continuez votre voyage vers
le sud, descendez à travers les pierres chaudes, les herbes jaunes,
les chênes lièges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la
longueur du désert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les
villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu
Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux
miroirs à montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a
vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une
corbeille de fruits sur la tête; celui qui a vu Sartène a vu, presque
vivant, le Moyen âge italien; celui qui a vu Cargèse, dans sa couronne
d'oliviers et de figuiers épineux, a mis le pied sur le sol de la
Grèce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai
dit que la ville est bâtie sur un plateau calcaire, sur une presqu'île
étroite, à pic, parallèle à la côte, et que la mer, qui la contourne,
forme derrière elle un port naturel, invisible du large, long et
profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqué l'émotion
qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles
murailles, draperies inégales, qui pendent au-dessus du port,
s'attachent à la falaise d'orient, se relient à la falaise d'occident;
il y a de hautes maisons agglutinées, d'où s'échappent plusieurs
moulins en ruine, une tour ajourée et un clocher qui ne l'est pas.
Tout cela fait une ville pittoresque et déjà souhaitable. Mais la
beauté lui vient d'un double voisinage, du reflet où elle vit, entre
un désert de pierre qui la précède, l'enveloppe, la crible de rayons,
et le détroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui
l'assaille aussi de sa lumière. Cette vieille cité génoise est encore
une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la
terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du côté de la terre, vingt
kilomètres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des
étendues ravagées par la malaria et où l'herbe, avant la fin du
printemps, se dessèche et prend la nuance de la roche qui la tue; de
l'autre côté, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux îles
énormes et plusieurs petites, la mer inquiétante même au calme,
divisée en courants dont on voit les sillages parallèles, pâles sur
les eaux violettes. Par elle comme par le désert pierreux,
l'atmosphère de Bonifacio est saturée de lumière. La tour des
Templiers, les façades de bien des maisons, sont devenues, comme dans
les contes de fées, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes
de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume!
Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment léger, et j'ai vu
leurs arêtes, le soir, éclatantes comme des glaïeuls rouges.
Presque tout vient ainsi de la mer à Bonifacio: sa couleur, sa
nourriture, son peuple et sa légende. C'est un pays où il faudrait
s'arrêter un peu et écouter. Je suis sûr que, dans la mémoire des
anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu
conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle
traversait le détroit, son navire fut pris dans une tempête si
terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'équipage,
même le capitaine. Dans cette extrémité, elle fit voeu, si elle était
sauvée, de donner, à la ville où elle aborderait, le fragment de la
vraie Croix qu'elle apportait de Jérusalem. Elle aborda à Bonifacio.
Les Bonifaciens se réjouirent de posséder une relique aussi vénérable
que celle que la princesse leur donna; ils l'enchâssèrent dans l'or et
dans l'argent, et l'honorèrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour
longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager
les côtes de la Corse, s'emparèrent de la ville par surprise, et
coururent droit au trésor de la cathédrale. Puis, quand ils se
retirèrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza où étaient
restés leurs vaisseaux, ils jetèrent le bois de la vraie Croix dans la
fontaine de Saint-Jean, et gardèrent seulement l'or et les pierreries
du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le
premier habitant qui se hasarda dehors, après le départ des bandits,
s'en alla justement de ce côté, monté sur son âne, selon l'usage. La
chaleur était grande. Arrivé près de la fontaine, il pensa que la bête
avait soif, et tira sur la bride. L'âne tourna bien, fit quelques pas,
mais, au milieu de la route il s'arrêta, puis se mit à genoux. Le
bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. «C'est singulier!
songea-t-il enfin, si j'allais voir?» Il s'avança, pencha la tête, et
aperçut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitôt il retourna pour
avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de
la forteresse, descendre les escaliers pavés, en grande hâte, chacun
sur le dos de son âne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean.
Mais quand ils furent rendus à quelque distance, les bêtes refusèrent
d'avancer, comme avait fait la première, et, témoignant la même
crainte, elles se mirent à genoux, sur la route et dans les champs,
par quoi l'on comprit que la relique était là, et qu'elle était bien
celle que les pirates de Barbarie avaient enlevée.
* * * * *
Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux
jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais à recommencer la
promenade. Ce chaînon de montagne qui s'avance à plus de quarante
kilomètres dans la mer, ressemble assez à un navire échoué, qui
aurait, du côté de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de
l'autre côté le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale
est à pic et très élevée. Cela se termine au nord par un bouquet de
vallées divergentes, écrasées, taillées dans le même bloc de rocher,
terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un
royaume dans la grande île. Presque tous ses villages appartiennent au
soleil et au vent, et les bois n'y poussent guère, si ce n'est dans
les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme
celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, tracées à
quatre cents mètres au-dessus de la Méditerranée, et il a des marines
minuscules, où les goémons s'accrochent et pendent aux murailles des
maisons; il cultive les meilleurs cédrats du monde et quelques vignes
qui donnent un vin brûlé; il devrait être la plus pauvre partie de la
Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des
siècles, font le voyage de l'Amérique du sud. Ils sont marins, colons,
marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et
souvent ils reviennent au pays, bâtissent une villa près de Rogliano,
de Pino, de Morsiglia, et font élever un tombeau somptueux, pour leurs
parents et pour eux-mêmes, à l'entrée des villages. Les chapelles de
marbre sont nombreuses au bord des routes.
En vérité, celui qui traverserait le Cap, d'un versant à l'autre,
celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pêcheurs et les
«Américains» de là-bas, connaîtrait de belles histoires. Il garderait,
dans la mémoire de ses yeux, des images précieuses. Je revois les
vallées qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par étages, de
Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne
de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni
sentiers, des prairies, des jachères, un sol noir d'où s'élève un peu
de brume toujours, puis de très vieux oliviers, clairsemés, autour
desquels, depuis des siècles, la lumière, le vent, les hommes ont
voyagé, troncs éclatés, branches aux coudes imprévus, mais verdure
transparente à travers laquelle on aperçoit une maison, des chèvres,
un berger: et bientôt toute la mer où il n'y a point de voiles.
VOYAGE AU SPITZBERG
I
EN ROUTE POUR LE SPITZBERG
On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent
quatre-vingt-quatre personnes ont quitté Dunkerque, à bord de
l'_Ile-de-France_, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi
les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur
chocolat accoutumé, leur café ou leur thé; elles ont leur table de
bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui
change à chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du
monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il
s'y mêle quelques étrangers, plusieurs savants, un explorateur. Les
chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes
également.
Dès le début du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu même un
prétexte à déclanchement ou à coup de fusil, leur passion éclate. Un
gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-être y a passé,
interpelle furieusement un gros maître d'hôtel, qui n'a d'autre
responsabilité, dans l'affaire, que celle d'être en vue, et de ne pas
porter le smoking:
--Je vous dis, garçon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire!
Elle est sur le programme: elle doit être à la disposition de chacun
de nous, avant même qu'il ait l'occasion de s'en servir!
--Mais, monsieur, cela dépend d'un autre que moi!
--Trouvez cet autre!
Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines
à double détente, de fusils à trois coups, de fusées pour faire sortir
le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse:
«Une hache qu'on porte à la ceinture, monsieur, et qui sert à abattre
les défenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations.»
Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air déçu, l'épisode
des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: «C'était un
simple souffleur!» Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route
par ce qu'ils entendent, causent en arrière, en groupe fermé, sérieux.
Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'épaulent pas dans
le récit; ils ne crient pas; ils disent. A l'éclair de leurs yeux, on
devine qu'ils ont un joli goût du danger.
--La grosse bête manque en Égypte. Ainsi, vous ne commencez à trouver
le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en
rapide, dans un canot, j'aperçois l'animal entre deux roches; je
n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors...
Le vent emporte la fin de la phrase.
--C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut être un rajah pour
chasser: le tigre est protégé, à présent!
Tout à fait en arrière, un Parisien, d'une mentalité très différente,
murmure:
--Moi, au Spitzberg, je m'attache à l'ours blanc. J'ai promis à
Valentine une mère pleine, pour mettre dans nos chasses de
Seine-et-Oise.
Quelques jeunes femmes,--il y a une quarantaine de dames à
bord,--élégamment encapuchonnées, enturbannées de voiles blancs,
étendues sur des chaises longues, les yeux à demi fermés, le menton
levé vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles
a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant:
--Le bridge a détruit bien des familles, où il était agréable d'être
reçu.
* * * * *
_10 juillet au soir._--Après quarante-deux heures de navigation, voici
les côtes de Norvège. A l'endroit où nous commençons de les suivre,
elles ressemblent tout à fait à certaines côtes de la Bretagne,
bordées qu'elles sont de falaises peu élevées, arrondies, lavées par
l'eau de la mer, et où s'enfonce çà et là une crique étroite, bien
défendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle,
en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large
de Ploumanach. Mais le deuxième plan n'est pas le même. Des sommets
dentelés, qui ne semblent pas très hauts, qui sont très doux dans le
soir clair, barrent la vue au delà des longs plateaux rocheux. Tout
semble désert. Soudainement, dans un angle rentrant de la côte et sur
une bande de terre très basse, une ville apparaît. Maisons de bois
peintes en rouge sang, en jaune, en vert pâle, en bleu, fenêtres
rapprochées, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma
comparaison s'évanouit, nous sommes loin de la France.
Le soleil aussi n'est plus français: il paresse; il a l'air de
descendre en biais vers la mer, et quand il se décide à se coucher,
derrière une île en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa
manière, car l'île devient pareille à un gros pied de cactus épineux,
et, au sommet, une fleur éclate, une seule, d'un rose vif, qui dure
une minute, et se fane.
* * * * *
_11 juillet._--Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi.
Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou
qui s'ouvre, qui fait l'écluse ou qui fait le lac, entre des îles
rocheuses, hautes de deux ou trois cents mètres, peut-être plus,
stériles, désertes, mais vêtues de lumière et de brume, ce qui est un
beau vêtement. Partout, la roche a été limée et rayée par les glaces,
il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de
mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton général.
Toute la végétation est descendue dans un cirque étroit entre deux
promontoires, sur un talus d'éboulis au ras de l'eau. C'est une simple
coulée d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert
ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la
vie, au pied des monts dentelés où tout le reste est gris, gris bleu,
gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur répandue;
ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de
neige. Du côté de la grande terre, ils forment presque toujours trois
ou quatre plans, et beaucoup plus quand la trouée d'un fjord coupe en
deux les barrières. La mer est très bleue. L'enchantement de l'été
vient jusqu'au nord. De très loin en très loin, on découvre un groupe
de maisons et des poteaux télégraphiques au bord de l'eau. De quoi
vivent les habitants? «Presque entièrement de la pêche, dit
Nordenskjöld, et un peu du produit de la culture.» Quand nous croisons
un de leurs canots, très fins à l'avant et d'une courbe allongée, les
hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur
vitesse s'ajoutant à la nôtre, ils ne sont bientôt plus, eux, leur
voile carrée, leur bateau, leur sillage, qu'un détail sans vie et sans
relief, qu'une forme dessinée dans la couleur maîtresse d'un écran qui
pâlit. Je suis sûr que Whistler aurait dit: «Harmonie en gris, mauve
et vert.»
Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'écoute le
professeur Nordenskjöld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland
et de l'Asie boréale, c'est Nordenskjöld l'antarctique, qui a hiverné
dans les glaces du pôle austral, homme jeune, Suédois de race fine, au
visage blond et régulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du
nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des
sourcils, sont d'une énergie singulière. Le sourire est charmant,
rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui
interroge et celui qui répond.
--Monsieur Nordenskjöld, votre navire a été brisé par les glaces, et
vous êtes demeuré prisonnier sur la banquise?
--Oui.
--Combien de temps?
--Un an.
--Aviez-vous sauvé vos provisions?
--Peu.
--Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger?
--Phoques.
--Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre
chose?
--Pingouins aussi.
--Ça devait être horrible!
Sourire.
--Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois?
--Huile de phoque.
--Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'éteignît pas!
Sans cela, la nuit éternelle, le désespoir, la mort!
--Non.
--Vous aviez donc?...
--Allumettes.
* * * * *
_12 juillet._--Je passe des heures délicieuses sur le pont ou derrière
mon hublot, qui est un cadre à paysages. Il n'y a presque plus de
nuit. Hier soir, le soleil s'est couché à dix heures vingt, dans une
mer toute calme et couleur de paille fraîche, comme s'il avait étendu
toute la moisson du blé, pour la battre le lendemain. Et à deux heures
cinquante du matin, il était déjà levé, et le froment n'était plus là.
Quelle joie pour les yeux, cette Norvège d'été! Voici que nous
retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et
des bouleaux mêlés qui boisent toutes les pentes, celui des prés qui
font parmi les bois d'amples clairières.
Le fjord est large; il s'élargit encore; il devient comme un lac
italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe
nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port.
Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui
montent en pente douce, de très vertes collines en éventail: c'est
l'ancienne capitale de la Norvège.
Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de
«souvenirs de Trondhjem», et, avec un ami, je monte à travers la
ville, par les rues très propres, très larges,--à cause du feu,--vers
un clocher que j'ai aperçu d'en bas sur la colline. Le clocher était
modeste: j'ai pensé que c'était celui d'une église catholique, et
qu'avec un peu de chance je trouverais le curé chez lui, et qu'avec
beaucoup de chance j'arriverais à me faire comprendre et à causer avec
lui. Nous allons jusqu'à l'endroit où une rivière, pleine de bois
flottants, sépare la ville d'avec la banlieue. Là, dans un joli site,
sur la berge, est bâtie l'église de Saint-Olaf. Un jardin divisé en
planches régulières, et loué évidemment à un maraîcher fleuriste,
enveloppe l'édifice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne
sachant pas un mot de norvégien, je demande en français:
--Monsieur le curé de Trondhjem?
La servante, blonde et mûre, répond, sans accent:
--Il va revenir.
--Vous savez le français?
--Je suis Française d'Alsace.
--Et monsieur le curé parle-t-il français, lui aussi?
--Il est mon frère. Ah! qu'il va être content de vous voir!
--En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte
voix, derrière nous.
C'est l'abbé Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine
d'années, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Père
Éternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi,
dans sa bibliothèque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace,
des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il
est le seul prêtre de nationalité française, parmi les vingt
missionnaires disséminés en Norvège, qu'il réside dans le pays depuis
vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de
bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'État. Il dessert deux
églises, cette petite église de Saint-Olaf, près de laquelle nous
sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'élève à droite du
port.
Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numéro de
la _Croix_ jeté sur le bureau, quelques photographies de bons visages
des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou
du moins assez de fleurs pour témoigner qu'on aime leur compagnie,
leur regard familier et la joie qui en vient.
C'est d'ailleurs un goût répandu. J'ai vu, à Trondhjem, un marché aux
fleurs, où l'on vendait des lilas, nouveauté de la saison; j'ai vu un
homme vénérable arroser avec méthode une pivoine en bouton, plante
peut-être unique; j'ai parcouru le cimetière, qui enveloppe la
cathédrale, et où chaque tombe est fleurie de bouquets de
pélargonium. Ce cimetière, vallonné, dessiné en jardin anglais, paraît
être plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple.
Auprès d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il
y a un petit banc où peuvent s'asseoir deux personnes de la famille.
On m'a assuré qu'ils n'étaient pas toujours déserts, et que, pendant
la nuit de Noël, ils n'ont pas une place vide.
II
CHASSE A LA BALEINE