D'ordinaire, on ne parcourt guère que les forêts de Vizzavona et de

Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisément

d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je préfère les forêts

plus méridionales, le massif immense et tout à fait sauvage qui

commence à la mer orientale, près de Solenzara, monte au col de

Bavella, couvre bientôt de sa marée verte toutes les vallées, toutes

les cimes, souvent à de grandes altitudes, et se déverse en larges

fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle

lumière, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de

feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et

qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades

de roches grises par les laricios ébranchés, éclatés, mais vainqueurs,

et qui plantent leur panache sur les dernières cimes! Paysages sans

maisons, sans culture, sans oiseaux même. A peine, le matin ou le

soir, quelques ramiers éperdus, venant de France, gagnant l'Afrique,

et cherchant l'arbre très sûr, pour la halte. Cependant, en octobre,

j'ai rencontré là des émigrants qui avaient passé la saison chaude

dans les montagnes, et qui descendaient vers la côte. La carriole ou

la charrette était chargée à rompre de meubles, de matelas, de sacs de

provisions, de cages à poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu;

en arrière la femme était assise avec les enfants, tous les petits

pieds ballants, et sur le brancard, à l'avant, l'homme tenait les

guides. Ils descendaient par la route étroite, bordée d'un ravin à

gauche et d'un talus à droite, où nous montions à l'allure souple et

silencieuse d'une automobile, c'est-à-dire d'un monstre à peu près

inconnu dans ces régions. Et tout à coup, à cent mètres entre les

troncs d'arbres, à beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions

les uns les autres. Alors l'homme sautait à terre, courait à la tête

du cheval qu'il arrêtait brutalement, et se précipitait vers nous,

brandissant un fusil et criant: «N'avancez pas! N'avancez pas!» Déjà

nous étions immobiles, freinés. Mais en même temps que le mari, la

femme, prise de la même terreur, avait sauté de la voiture; elle

empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lançait au hasard,

stupéfaits et hurlants, sur le talus; elle commençait même à décharger

les objets les plus précieux; elle excitait l'homme au fusil qui

levait le bras encore plus haut: «Défends-nous, Antonio! Ils vont nous

écraser! Marche contre eux! Défends-nous!» Heureusement le

propriétaire de l'automobile, Corse authentique et bien élevé,

parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous

passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que

nous ne ferions même ni bruit ni fumée. Les visages, aux deux bouts

de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous

remettions en marche, et, quand le cap avait été doublé, nous faisions

encore une pause pour achever la palabre: «Vous voyez, ces machines

sont comme les gros chiens, pas méchantes du tout. Rassurez-vous...

Tenez, la petite fille rit déjà!» Souvent, nous n'obtenions rien.

D'autres fois, la figure de l'homme s'éclairait d'un sourire, l'oeil

noir luisait, nous échangions des mots de vieille courtoisie: «_Buona

sera! Buon viaggio!_»

L'instant d'après, nous étions dans le désert, au plus haut du col,

plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les

vallées s'approfondissaient par étages, sans une route et sans une

coupure, dans la parfaite lumière; elles fuyaient, se divisaient

contre l'éperon d'autres montagnes boisées, et se relevaient dans le

bleu des lointains, sans perdre, même un peu, la finesse de leurs

lignes.

* * * * *

Si vous allez un jour jusqu'à ces forêts, continuez votre voyage vers

le sud, descendez à travers les pierres chaudes, les herbes jaunes,

les chênes lièges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la

longueur du désert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les

villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu

Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux

miroirs à montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a

vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une

corbeille de fruits sur la tête; celui qui a vu Sartène a vu, presque

vivant, le Moyen âge italien; celui qui a vu Cargèse, dans sa couronne

d'oliviers et de figuiers épineux, a mis le pied sur le sol de la

Grèce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai

dit que la ville est bâtie sur un plateau calcaire, sur une presqu'île

étroite, à pic, parallèle à la côte, et que la mer, qui la contourne,

forme derrière elle un port naturel, invisible du large, long et

profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqué l'émotion

qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles

murailles, draperies inégales, qui pendent au-dessus du port,

s'attachent à la falaise d'orient, se relient à la falaise d'occident;

il y a de hautes maisons agglutinées, d'où s'échappent plusieurs

moulins en ruine, une tour ajourée et un clocher qui ne l'est pas.

Tout cela fait une ville pittoresque et déjà souhaitable. Mais la

beauté lui vient d'un double voisinage, du reflet où elle vit, entre

un désert de pierre qui la précède, l'enveloppe, la crible de rayons,

et le détroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui

l'assaille aussi de sa lumière. Cette vieille cité génoise est encore

une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la

terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du côté de la terre, vingt

kilomètres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des

étendues ravagées par la malaria et où l'herbe, avant la fin du

printemps, se dessèche et prend la nuance de la roche qui la tue; de

l'autre côté, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux îles

énormes et plusieurs petites, la mer inquiétante même au calme,

divisée en courants dont on voit les sillages parallèles, pâles sur

les eaux violettes. Par elle comme par le désert pierreux,

l'atmosphère de Bonifacio est saturée de lumière. La tour des

Templiers, les façades de bien des maisons, sont devenues, comme dans

les contes de fées, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes

de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume!

Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment léger, et j'ai vu

leurs arêtes, le soir, éclatantes comme des glaïeuls rouges.

Presque tout vient ainsi de la mer à Bonifacio: sa couleur, sa

nourriture, son peuple et sa légende. C'est un pays où il faudrait

s'arrêter un peu et écouter. Je suis sûr que, dans la mémoire des

anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu

conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle

traversait le détroit, son navire fut pris dans une tempête si

terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'équipage,

même le capitaine. Dans cette extrémité, elle fit voeu, si elle était

sauvée, de donner, à la ville où elle aborderait, le fragment de la

vraie Croix qu'elle apportait de Jérusalem. Elle aborda à Bonifacio.

Les Bonifaciens se réjouirent de posséder une relique aussi vénérable

que celle que la princesse leur donna; ils l'enchâssèrent dans l'or et

dans l'argent, et l'honorèrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour

longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager

les côtes de la Corse, s'emparèrent de la ville par surprise, et

coururent droit au trésor de la cathédrale. Puis, quand ils se

retirèrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza où étaient

restés leurs vaisseaux, ils jetèrent le bois de la vraie Croix dans la

fontaine de Saint-Jean, et gardèrent seulement l'or et les pierreries

du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le

premier habitant qui se hasarda dehors, après le départ des bandits,

s'en alla justement de ce côté, monté sur son âne, selon l'usage. La

chaleur était grande. Arrivé près de la fontaine, il pensa que la bête

avait soif, et tira sur la bride. L'âne tourna bien, fit quelques pas,

mais, au milieu de la route il s'arrêta, puis se mit à genoux. Le

bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. «C'est singulier!

songea-t-il enfin, si j'allais voir?» Il s'avança, pencha la tête, et

aperçut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitôt il retourna pour

avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de

la forteresse, descendre les escaliers pavés, en grande hâte, chacun

sur le dos de son âne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean.

Mais quand ils furent rendus à quelque distance, les bêtes refusèrent

d'avancer, comme avait fait la première, et, témoignant la même

crainte, elles se mirent à genoux, sur la route et dans les champs,

par quoi l'on comprit que la relique était là, et qu'elle était bien

celle que les pirates de Barbarie avaient enlevée.

* * * * *

Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux

jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais à recommencer la

promenade. Ce chaînon de montagne qui s'avance à plus de quarante

kilomètres dans la mer, ressemble assez à un navire échoué, qui

aurait, du côté de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de

l'autre côté le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale

est à pic et très élevée. Cela se termine au nord par un bouquet de

vallées divergentes, écrasées, taillées dans le même bloc de rocher,

terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un

royaume dans la grande île. Presque tous ses villages appartiennent au

soleil et au vent, et les bois n'y poussent guère, si ce n'est dans

les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme

celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, tracées à

quatre cents mètres au-dessus de la Méditerranée, et il a des marines

minuscules, où les goémons s'accrochent et pendent aux murailles des

maisons; il cultive les meilleurs cédrats du monde et quelques vignes

qui donnent un vin brûlé; il devrait être la plus pauvre partie de la

Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des

siècles, font le voyage de l'Amérique du sud. Ils sont marins, colons,

marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et

souvent ils reviennent au pays, bâtissent une villa près de Rogliano,

de Pino, de Morsiglia, et font élever un tombeau somptueux, pour leurs

parents et pour eux-mêmes, à l'entrée des villages. Les chapelles de

marbre sont nombreuses au bord des routes.

En vérité, celui qui traverserait le Cap, d'un versant à l'autre,

celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pêcheurs et les

«Américains» de là-bas, connaîtrait de belles histoires. Il garderait,

dans la mémoire de ses yeux, des images précieuses. Je revois les

vallées qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par étages, de

Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne

de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni

sentiers, des prairies, des jachères, un sol noir d'où s'élève un peu

de brume toujours, puis de très vieux oliviers, clairsemés, autour

desquels, depuis des siècles, la lumière, le vent, les hommes ont

voyagé, troncs éclatés, branches aux coudes imprévus, mais verdure

transparente à travers laquelle on aperçoit une maison, des chèvres,

un berger: et bientôt toute la mer où il n'y a point de voiles.

VOYAGE AU SPITZBERG

I

EN ROUTE POUR LE SPITZBERG

On y va bourgeoisement, confortablement, joyeusement. Cent

quatre-vingt-quatre personnes ont quitté Dunkerque, à bord de

l'_Ile-de-France_, sans parler des matelots, qui ne comptent pas parmi

les touristes. Elles ont, chaque matin, leur croissant frais avec leur

chocolat accoutumé, leur café ou leur thé; elles ont leur table de

bridge; elles ont, pour se reposer du jeu et des repas, le paysage qui

change à chaque moment, ou la conversation qui varie moins, celle du

monde, celle de tous les soirs. C'est un coin de Paris en voyage. Il

s'y mêle quelques étrangers, plusieurs savants, un explorateur. Les

chasseurs sont en nombre parmi les passagers, les photographes

également.

Dès le début du voyage, en pleine mer, avant qu'il y ait eu même un

prétexte à déclanchement ou à coup de fusil, leur passion éclate. Un

gros monsieur, qui se dit de Paris, et qui peut-être y a passé,

interpelle furieusement un gros maître d'hôtel, qui n'a d'autre

responsabilité, dans l'affaire, que celle d'être en vue, et de ne pas

porter le smoking:

--Je vous dis, garçon, que je veux qu'on l'ouvre, cette chambre noire!

Elle est sur le programme: elle doit être à la disposition de chacun

de nous, avant même qu'il ait l'occasion de s'en servir!

--Mais, monsieur, cela dépend d'un autre que moi!

--Trouvez cet autre!

Les chasseurs sont encore plus ardents. J'entends parler de carabines

à double détente, de fusils à trois coups, de fusées pour faire sortir

le renard bleu de son terrier, des moyens de parer l'attaque du morse:

«Une hache qu'on porte à la ceinture, monsieur, et qui sert à abattre

les défenses de l'animal, s'il vient s'accrocher aux embarcations.»

Les moins baleiniers d'entre nous racontent, d'un air déçu, l'épisode

des bains de mer, la rencontre au large de Trouville: «C'était un

simple souffleur!» Et les grands chasseurs, les vrais, mis en route

par ce qu'ils entendent, causent en arrière, en groupe fermé, sérieux.

Ce sont des gentilshommes amateurs de fauves. Ils n'épaulent pas dans

le récit; ils ne crient pas; ils disent. A l'éclair de leurs yeux, on

devine qu'ils ont un joli goût du danger.

--La grosse bête manque en Égypte. Ainsi, vous ne commencez à trouver

le lion qu'aux environs de Khartoum. Un jour que je descendais en

rapide, dans un canot, j'aperçois l'animal entre deux roches; je

n'avais que deux ou trois secondes pour le tirer; alors...

Le vent emporte la fin de la phrase.

--C'est comme aux Indes, reprend l'autre; il faut être un rajah pour

chasser: le tigre est protégé, à présent!

Tout à fait en arrière, un Parisien, d'une mentalité très différente,

murmure:

--Moi, au Spitzberg, je m'attache à l'ours blanc. J'ai promis à

Valentine une mère pleine, pour mettre dans nos chasses de

Seine-et-Oise.

Quelques jeunes femmes,--il y a une quarantaine de dames à

bord,--élégamment encapuchonnées, enturbannées de voiles blancs,

étendues sur des chaises longues, les yeux à demi fermés, le menton

levé vers le large, tiennent des propos moins sauvages. L'une d'elles

a ce mot charmant, qui tombe et que je recueille en passant:

--Le bridge a détruit bien des familles, où il était agréable d'être

reçu.

* * * * *

_10 juillet au soir._--Après quarante-deux heures de navigation, voici

les côtes de Norvège. A l'endroit où nous commençons de les suivre,

elles ressemblent tout à fait à certaines côtes de la Bretagne,

bordées qu'elles sont de falaises peu élevées, arrondies, lavées par

l'eau de la mer, et où s'enfonce çà et là une crique étroite, bien

défendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle,

en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large

de Ploumanach. Mais le deuxième plan n'est pas le même. Des sommets

dentelés, qui ne semblent pas très hauts, qui sont très doux dans le

soir clair, barrent la vue au delà des longs plateaux rocheux. Tout

semble désert. Soudainement, dans un angle rentrant de la côte et sur

une bande de terre très basse, une ville apparaît. Maisons de bois

peintes en rouge sang, en jaune, en vert pâle, en bleu, fenêtres

rapprochées, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma

comparaison s'évanouit, nous sommes loin de la France.

Le soleil aussi n'est plus français: il paresse; il a l'air de

descendre en biais vers la mer, et quand il se décide à se coucher,

derrière une île en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa

manière, car l'île devient pareille à un gros pied de cactus épineux,

et, au sommet, une fleur éclate, une seule, d'un rose vif, qui dure

une minute, et se fane.

* * * * *

_11 juillet._--Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi.

Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou

qui s'ouvre, qui fait l'écluse ou qui fait le lac, entre des îles

rocheuses, hautes de deux ou trois cents mètres, peut-être plus,

stériles, désertes, mais vêtues de lumière et de brume, ce qui est un

beau vêtement. Partout, la roche a été limée et rayée par les glaces,

il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de

mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton général.

Toute la végétation est descendue dans un cirque étroit entre deux

promontoires, sur un talus d'éboulis au ras de l'eau. C'est une simple

coulée d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert

ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la

vie, au pied des monts dentelés où tout le reste est gris, gris bleu,

gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur répandue;

ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de

neige. Du côté de la grande terre, ils forment presque toujours trois

ou quatre plans, et beaucoup plus quand la trouée d'un fjord coupe en

deux les barrières. La mer est très bleue. L'enchantement de l'été

vient jusqu'au nord. De très loin en très loin, on découvre un groupe

de maisons et des poteaux télégraphiques au bord de l'eau. De quoi

vivent les habitants? «Presque entièrement de la pêche, dit

Nordenskjöld, et un peu du produit de la culture.» Quand nous croisons

un de leurs canots, très fins à l'avant et d'une courbe allongée, les

hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur

vitesse s'ajoutant à la nôtre, ils ne sont bientôt plus, eux, leur

voile carrée, leur bateau, leur sillage, qu'un détail sans vie et sans

relief, qu'une forme dessinée dans la couleur maîtresse d'un écran qui

pâlit. Je suis sûr que Whistler aurait dit: «Harmonie en gris, mauve

et vert.»

Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'écoute le

professeur Nordenskjöld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland

et de l'Asie boréale, c'est Nordenskjöld l'antarctique, qui a hiverné

dans les glaces du pôle austral, homme jeune, Suédois de race fine, au

visage blond et régulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du

nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des

sourcils, sont d'une énergie singulière. Le sourire est charmant,

rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui

interroge et celui qui répond.

--Monsieur Nordenskjöld, votre navire a été brisé par les glaces, et

vous êtes demeuré prisonnier sur la banquise?

--Oui.

--Combien de temps?

--Un an.

--Aviez-vous sauvé vos provisions?

--Peu.

--Alors, qu'est-ce que vous pouviez bien manger?

--Phoques.

--Pas rien que des phoques? C'est impossible. Vous chassiez autre

chose?

--Pingouins aussi.

--Ça devait être horrible!

Sourire.

--Et comment vous chauffiez-vous? Car enfin, vous n'aviez pas de bois?

--Huile de phoque.

--Il fallait joliment veiller, pour que la flamme ne s'éteignît pas!

Sans cela, la nuit éternelle, le désespoir, la mort!

--Non.

--Vous aviez donc?...

--Allumettes.

* * * * *

_12 juillet._--Je passe des heures délicieuses sur le pont ou derrière

mon hublot, qui est un cadre à paysages. Il n'y a presque plus de

nuit. Hier soir, le soleil s'est couché à dix heures vingt, dans une

mer toute calme et couleur de paille fraîche, comme s'il avait étendu

toute la moisson du blé, pour la battre le lendemain. Et à deux heures

cinquante du matin, il était déjà levé, et le froment n'était plus là.

Quelle joie pour les yeux, cette Norvège d'été! Voici que nous

retrouvons le vert dans le fjord de Trondhjem, le vert des sapins et

des bouleaux mêlés qui boisent toutes les pentes, celui des prés qui

font parmi les bois d'amples clairières.

Le fjord est large; il s'élargit encore; il devient comme un lac

italien, dont il a la mollesse de nuances et de contour. Une pointe

nous cache Trondhjem, nous la doublons, et nous sommes dans le port.

Une grande ligne de quai avec des maisons de bois, des rues qui

montent en pente douce, de très vertes collines en éventail: c'est

l'ancienne capitale de la Norvège.

Je laisse plusieurs de nos compagnons de route dans les magasins de

«souvenirs de Trondhjem», et, avec un ami, je monte à travers la

ville, par les rues très propres, très larges,--à cause du feu,--vers

un clocher que j'ai aperçu d'en bas sur la colline. Le clocher était

modeste: j'ai pensé que c'était celui d'une église catholique, et

qu'avec un peu de chance je trouverais le curé chez lui, et qu'avec

beaucoup de chance j'arriverais à me faire comprendre et à causer avec

lui. Nous allons jusqu'à l'endroit où une rivière, pleine de bois

flottants, sépare la ville d'avec la banlieue. Là, dans un joli site,

sur la berge, est bâtie l'église de Saint-Olaf. Un jardin divisé en

planches régulières, et loué évidemment à un maraîcher fleuriste,

enveloppe l'édifice et la petite cure en bois. Je sonne, et, ne

sachant pas un mot de norvégien, je demande en français:

--Monsieur le curé de Trondhjem?

La servante, blonde et mûre, répond, sans accent:

--Il va revenir.

--Vous savez le français?

--Je suis Française d'Alsace.

--Et monsieur le curé parle-t-il français, lui aussi?

--Il est mon frère. Ah! qu'il va être content de vous voir!

--En effet, et tous ceux qui passent ne viennent pas! dit une forte

voix, derrière nous.

C'est l'abbé Riesterer, un solide Alsacien d'une cinquantaine

d'années, sourcils en broussaille, yeux de forestier, barbe de Père

Éternel, redingote de clergyman. Il nous fait entrer, mon ami et moi,

dans sa bibliothèque, attenante au salon. Nous parlons de l'Alsace,

des catholiques de Trondhjem, un peu de la France. Il m'apprend qu'il

est le seul prêtre de nationalité française, parmi les vingt

missionnaires disséminés en Norvège, qu'il réside dans le pays depuis

vingt-six ans, et qu'il rencontre beaucoup de justice et de

bienveillance chez les hauts fonctionnaires de l'État. Il dessert deux

églises, cette petite église de Saint-Olaf, près de laquelle nous

sommes, et une autre, vaste et plus ancienne, qui s'élève à droite du

port.

Pendant qu'il parle avec mon ami ou avec moi, je remarque un numéro de

la _Croix_ jeté sur le bureau, quelques photographies de bons visages

des environs d'Altkirch, et un vrai luxe de fleurs et de plantes, ou

du moins assez de fleurs pour témoigner qu'on aime leur compagnie,

leur regard familier et la joie qui en vient.

C'est d'ailleurs un goût répandu. J'ai vu, à Trondhjem, un marché aux

fleurs, où l'on vendait des lilas, nouveauté de la saison; j'ai vu un

homme vénérable arroser avec méthode une pivoine en bouton, plante

peut-être unique; j'ai parcouru le cimetière, qui enveloppe la

cathédrale, et où chaque tombe est fleurie de bouquets de

pélargonium. Ce cimetière, vallonné, dessiné en jardin anglais, paraît

être plus et mieux qu'un lieu de passage pour se rendre au temple.

Auprès d'une multitude de croix, de colonnes, de pierres tombales, il

y a un petit banc où peuvent s'asseoir deux personnes de la famille.

On m'a assuré qu'ils n'étaient pas toujours déserts, et que, pendant

la nuit de Noël, ils n'ont pas une place vide.

II

CHASSE A LA BALEINE

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 10 / 14 段