Voici la petite ville, là-bas, au bord de la mer. Deux églises la

dominent, plantées sur deux tertres affrontés, à peu de distance de la

plage. Toutes les deux sont catholiques, mais l'une du rite latin, et

l'autre du rite grec. Elles s'entendent chanter les mêmes louanges, au

même Dieu, sur des tons différents. Elles voient officier des prêtres

dont les vêtements ne sont point pareils, mais qui professent la même

foi et donnent l'exemple de la variété dans l'unité. La meilleure

preuve, c'est que, dix minutes après notre arrivée à Cargèse, nous

visitons les deux églises, accompagnés par le curé latin et par le

curé grec. Les groupes d'hommes sont toujours nombreux, dans les

petites cités méridionales, fidèles à l'agora et au forum. Nous

interrogeons. Le don de repartie est commun parmi les Corses. Et les

fragments d'histoire, peu à peu, se rejoignent et font un tout.

Ce Cargèse a onze cents habitants, dont trois cents environ d'origine

grecque et de rite grec. Une dizaine de familles comprennent encore la

langue maternelle, non d'Homère ou d'Aristophane, mais de Botzaris et

de M. Papadiamantopoulos. Je m'approche d'un notable,--je le juge tel

à sa gravité,--qui parle d'une voix mesurée, dans un groupe d'amis,

et dont la barbe remue au vent de la mer et des mots.

--D'où êtes-vous venus, anciennement?

Sans s'émouvoir en apparence, ni hausser le ton:

--Nous sommes Spartiates, dit-il.

--Et en quelle année quittiez-vous la Grèce?

--Monsieur, nos parents nous ont raconté que ce fut en 1676.

L'oeil seul exprimait, luisant à l'angle de la paupière, la parfaite

conscience qu'on était noble et d'une race célèbre avant même la

latine.

Ces Grecs sont venus de Sparte ou d'ailleurs, en faisant un détour.

L'histoire va-t-elle jamais droit? Ils étaient huit cents. Ils

fuyaient les Turcs, dont le voisinage fut toujours rude. Sur deux

navires, dont l'un s'appelait le _Saint-Sauveur_ et portait l'évêque

Parthénios Calcandy, ils firent le voyage que tant de leurs ancêtres,

tant de rhéteurs, de poètes, de marchands et tant de statues de marbre

ou de bronze avaient fait avant eux. Ils vinrent vers l'occident

latin, contournèrent l'Italie, et abordèrent en Corse, où ils

s'établirent d'abord à Paomia. Ils y vécurent à peu près heureux

pendant cinquante ans, puis des querelles de race, leur refus de se

révolter contre les Génois, les obligèrent à quitter Paomia pour

Ajaccio. Ils se trouvaient là lorsque l'île fut cédée à la France et

M. de Marbeuf nommé gouverneur. M. de Marbeuf s'intéressa à la

colonie. Avec les délégués de la nation, j'en suis convaincu, il

chercha un territoire où les enfants émigrés de Lacédémone connussent

enfin le repos. Je l'entends leur dire: «Choisissons une contrée peu

habitée, qui vous rappellera la patrie, son sol pauvre et pierreux,

mais où le laurier peut vivre et l'amandier aussi, son ciel lumineux,

sa mer tout de suite bleue et profonde.» Ce fut Cargèse.

L'église grecque a de vieux bois peints, que mes guides d'un moment me

montrent avec amour, en répétant: «Ceci a été apporté par nos

ancêtres»; un saint Jean-Chrysostome, un saint Basile, un saint

Grégoire-de-Nazianze, une Vierge entourée de saint Spiridion et de

saint Nicolas, un saint Jean-Baptiste qui a deux ailes comme un

ange... Je ne regarde pas sans émotion ces images transplantées et

ces hommes qui n'ont pas tout à fait cessé de regretter Sparte.

Le soir, nous sommes à Ajaccio. Je revois la place du Diamant, et les

groupes nombreux des buveurs d'air, et le golfe qui est tout

transparent, comme si la nacre de ses coquillages l'éclairait en

dessous. Nous devons, demain matin, partir pour le sud de l'île, pour

Sartène et Bonifacio.

VI

D'AJACCIO A SARTÈNE--LA POINTE DE SILEX--L'ARRIVÉE A BONIFACIO

La route d'Ajaccio à Sartène, après les vergers qui enveloppent la

ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes

hauteurs. On franchit seulement, sans s'élever à plus de sept ou huit

cents mètres, une suite de contreforts, orientés du nord-est au

sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque

aucune forêt. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons

traversé un petit nombre. J'ai encore, dans la mémoire des yeux, et si

nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet

d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune

femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un

oiseau qui s'envole et qui plane: «Bon voyage! Comme vous allez vite!

Êtes-vous drôle!» tandis que l'homme, assis près d'elle, son fusil

posé en travers, sur les genoux, crachait à terre par deux fois, pour

montrer son dédain. Je me souviens que nous avons croisé quelques

charrettes étroites, chargées de châtaignes. Mon compagnon me

promettait de me donner la recette du _castagnaccio_ qui est une

galette, et des _fritelle_, qui sont des beignets de farine de

marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa

méditation sombre, et mettait son orgueil à ne pas lever les

paupières. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des

pentes désertes. Je vous souhaite de voir ces vallées incultes, où les

lignes du sol n'étant jamais rompues, ni par une maison, ni par un

arbre, on connaît d'un regard tout le relief de la terre. C'est une

harmonie qui étonne nos yeux déshabitués. Vallées infiniment

précieuses, qui ont l'air de n'être à personne. La plus belle, je

crois, est celle qu'on découvre du haut du col de Saint-Georges. Elle

est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle

autour d'elle finissent par être bleues, mais sa couleur dominante,

elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien,

feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le

laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de

regarder l'ample coupe où l'homme n'a rien bâti, rien taillé ni ruiné,

joie de suivre jusqu'à l'horizon ces longs reflets en écharpes, et

pareils à ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans

les forêts vues de haut, le moutonnement des cimes inégales? Le maquis

est un souple vêtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas

aperçus d'abord. C'est la fumée qui les a trahis. Maintenant, c'est la

flamme. Ils sont là, deux hommes, à la lisière d'un bosquet

merveilleux d'arbousiers et d'yeuses, à cent mètres au-dessous de la

route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le

brasier que l'autre attise avec un pieu. Déjà le feu a pris. Il

s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent

au tronc des arbustes, saisissent la tête encore verte qui flambe

d'un seul coup, et qui retombe en étincelles. Ce soir, combien

d'hectares de maquis seront consumés? L'incendie ne va-t-il pas gagner

toute la vallée? Qu'importe à ces bergers, s'ils détruisent le bien

communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre

aura pénétré la terre, les chèvres trouveront des brins d'herbe frais,

entre les racines calcinées du maquis.

* * * * *

Nous arrivons à Olmetto, village qui fut réputé, jadis, pour ses

bandits. Depuis que les bandits ont disparu, il passe simplement pour

un chef-lieu où les passions politiques sont violentes, et les moeurs

électorales sans aménité. Heureusement, on ne vote pas ce matin. Des

groupes d'électeurs, debout sous les arbres, au bord de la route,

méditent quelque trait du passé ou de l'histoire future. Les

physionomies sont graves. Nous faisons arrêter la voiture. Les yeux

luisants nous regardent tous, et quelques-uns, je suppose, voudraient

bien, sur nos visages, lire nos noms, notre itinéraire, et savoir si

la poussière de notre automobile appartient à un parti. Mon ami

demande, en patois, s'il n'y aurait pas, dans le village, quelque

perdreau: Olmeto ne manque pas de fins chasseurs. Aussitôt les yeux

s'adoucissent; ils sourient, presque tous. Un bel homme, à barbiche

blanche relevée en proue, ancien soldat du temps qu'on l'était tout

entier, fait même deux pas vers nous, et parle. Il s'exprime bien, en

habitué des cercles qui l'écoutent.

--Non, monsieur, des perdreaux, vous n'en trouverez pas. Et les merles

noirs sont bien arrivés, mais nous ne les chassons pas encore. On les

a vus dans la montagne, tout là-haut. Un beau passage, paraît-il! A

quoi bon courir après eux? Aux premiers froids, ces jolis coeurs vont

descendre d'un étage, puis de deux; ils vont descendre jusque dans les

olivettes, et alors!...

Le vieux barbichon fit mine d'épauler. Le geste était rapide et sûr.

Il mit de la gaieté dans le groupe qui s'approcha. Le moteur tournait

à vide: nous causâmes de même, dix bonnes minutes, et j'eus le

sentiment, quand nous partîmes, que nous aurions pu faire, à Olmeto,

un séjour enchanté; trouver des compagnons pour la chasse aux merles;

être admis à nous promener le soir, parmi les causeurs graves et

passionnés qui regardent la mer.

Car la mer est toute proche. Oh! la jolie descente! Figurez-vous une

pente très raide, orientée en plein midi, et dès le matin ensoleillée,

une route en lacet, des oliviers qui poussent là magnifiques, et,

entre leurs branches, tout en bas, la longue lumière bleue du golfe de

Propriano. Plusieurs goélettes sont à l'ancre. Il n'y a pas une ride

autour d'elles. Les feuilles font une broderie d'argent sur le ciel et

sur l'eau. J'ai regret de la vitesse. Je voudrais être à cheval,

m'arrêter à chaque tournant de la route, et me pénétrer de ce sourire

fugitif de la Corse sauvage.

Dès qu'on a franchi la plage, le marais, la rue du petit port, toute

cette joie diminue, la mer s'éloigne, la terre âpre et peu vêtue

recommence à monter. Le paysage est tout à fait sévère quand on arrive

en face de Sartène. La ville est haut perchée, aux deux tiers d'une

montagne, et ses maisons de granit, carrées, serrées les unes contre

les autres, rappellent les vieilles cités italiennes qui ne vivent

point encore de l'étranger. Quelques vergers coupés de murs

l'enveloppent en bas. Mais au-dessus d'elle, la croupe de la montagne

n'a point de végétation. Ce sont des pentes régulières, mêlées de

lande et de pierraille, où sèchent des lessives blanches, où se lèvent

des tombeaux en forme de chapelles. Et tout l'immense paysage n'est

que de montagnes pareilles, à double et triple rang, désertes

semble-t-il, pauvres certainement, et qui donnent à Sartène une

importance extrême, un air de ville féodale, dominatrice de campagnes

peu sûres, où s'enfoncent des sentiers.

* * * * *

J'aurais voulu séjourner là, étudier cette région où se sont

conservées les moeurs les plus anciennes, les caractères les plus

rudes et probablement les plus chevaleresques de l'île. Que reste-t-il

de ces strictes coutumes qui réglaient si sévèrement la durée des

deuils, et écartaient les proches parents du mort, presque

entièrement, de la société des vivants? Où sont les dernières

pleureuses, et dans quelles bourgades des montagnes, là-bas, peut-on

entendre le _vocero_ qui rappelle les traditions les plus lointaines

de la Grèce, ou la berceuse qu'improvise une mère: «O ma chère petite,

ma Ninnina, quand vous naquîtes, nous vous portâmes au baptême. Le

soleil fut le parrain et la lune la marraine. Les étoiles qui étaient

au ciel avaient mis leurs colliers d'or...» Quelle est la vie, quel

est le roman de ces hommes qui discutent là, sur la place Porta,

devant le café des Amis, devant la vieille bâtisse où le mot «mairie»

est peint sur le fond vert d'eau, et qui ne sont, en politique, de si

grands passionnés, que parce qu'ils sont la passion même, en toute

chose? S'il y avait un instrument pour mesurer la passion dans la voix

comme il y en a pour peser l'alcool du vin, il frémirait en ce moment

et s'affolerait, car un de ces causeurs municipaux, comme s'il

s'éveillait d'un songe, vient de crier à son fils et d'un accent

tragique, avec d'admirables modulations et trémolos: «Pier Angelo,

cours chercher la mule, amène-la sur la place où j'ai encore des

affaires à traiter! Va! Va!» Je pense au merveilleux intérêt qu'aurait

le roman, difficile à composer, d'une famille de bergers dans la

montagne de Sartène, et aux jolies études qu'un romancier pourrait

écrire sur la vie de château en Corse. Nous avons fait quelques

visites, le long de la route, avant-hier, hier, aujourd'hui. Les

châteaux n'étaient que de grands logis, au-dessus des châtaigneraies.

Ils n'avaient que de maigres jardins desséchés par le vent. Mais à

quoi bon? Les vallons par douzaines, les lambeaux de forêts, les

jachères, descendaient tout au tour et formaient le domaine immense de

leurs yeux.

Il faut repartir. Je voudrais déjà revenir. Dans une rue, je suis

présenté à un homme érudit et très fin, qui aime chacune des pierres

de la Corse.

--Vous allez à Bonifacio? me dit-il. Ville étrange et étrangère. Vous

serez en pays génois. Rien qu'à la traverser et à l'écouter vivre, on

sent qu'elle était très civilisée, quand le reste de la Corse

appartenait aux gardeurs de chèvres et de pourceaux. Là, point de

vendetta, point de dispute violente, mais la prudence, l'astuce et le

coup d'oeil de côté. Ils travaillent plus que nous; ils sont plus

riches. Mais je les aime moins que les gueux batailleurs et sombres de

ma Sartène. Monsieur, je vous souhaite de voir la lumière du matin sur

les murs de Bonifacio!

Nous redescendons les pentes des montagnes, et nous courons vers le

sud. Mon compagnon de voyage me fait remarquer les plaques de fonte

que l'administration des ponts et chaussées place au carrefour des

routes. J'avais bien vu, même avant Olmeto, qu'elles étaient percées

comme des écumoires, si bien que les noms, les flèches indicatrices,

les chiffres, n'existaient plus qu'à l'état fragmentaire. Ici, elles

sont réduites au minimum. La hampe est encore droite, au bord du

chemin, mais elle ne porte plus qu'un petit filet de fonte, un petit

triangle nu, pareil à une girouette. Quelquefois le poteau seul a

survécu.

--Ce sont les cibles du pays. Qu'on remplace les plaques: dans un mois

vous aurez l'écumoire, et dans deux le petit balai. La passion du tir

est générale, et l'adresse est commune.

--Il y paraît.

--Même les femmes savent se servir d'une carabine.

--A preuve, monsieur, dit le chauffeur, qui se détourne et parle pour

la première fois depuis Bastia, que la fille du boulanger de X...,

l'autre jour, a tué un coq, à balle, au haut d'un mât de cocagne. Et

il y avait bien cinquante mètres.

* * * * *

La route s'abaisse graduellement. Elle touche la mer, s'en écarte,

revient vers elle, et, de ce côté, nous voyons de hautes roches,

forées, sculptées, dont la plus belle, qui se nomme «Le Lion couronné

de Roccapina», commande des criques désertes et des ponts inutiles.

L'altitude diminue encore. Nous entrons dans la pointe triangulaire de

l'île, que j'appelle la pointe de silex, parce qu'elle ressemble aux

pierres éclatées des flèches primitives: mêmes nervures inégales,

mêmes cuves peu profondes qui se succèdent, mêmes bords déchirés. Pas

un arbre sur ce plateau incliné que dore le soleil couchant, pas une

maison, pas une ruine, pas une ombre qui souligne un relief. Dans les

creux, une herbe courte, et quelques touffes d'un arbuste nain,

écrasé, couleur de poussière. Une fille à califourchon sur un cheval,

les talons et les mollets nus, la tête couverte d'un mouchoir rose,

trotte devant nous. Au passage, nous lui demandons: «Quelle distance,

jusqu'à la ville?» Plutôt que de répondre, elle lance son cheval au

galop à travers le désert de pierre. On n'aperçoit pas encore

Bonifacio. Mais au sud, dans la clarté de la mer, cette longue

dentelure mauve, c'est la Sardaigne. Je vois luire faiblement l'arête

des falaises et la pente des montagnes. Le terrible détroit n'a pas

une ride. De longues traînées lilas, d'autres qui sont d'argent, et

qui se déplacent et qui se mêlent, disent seules que les courants font

le travail commandé. Bientôt, du sommet d'un petit renflement, nous

découvrons, à gauche, à l'extrémité des terres, trois sillons, trois

mottes séparées par de profondes cassures, et sur lesquelles se

profilent, en lumière plus ardente, des tours, des carrés de murs, et

de larges rubans clairs, qui tombent comme des algues et qui doivent

être des remparts. Le soleil décline. Nous allons à toute vitesse dans

le désert. Un moment le chemin s'enfonce et tourne dans un ravin,

plein d'ombre jusqu'au bord, plein d'air humide et d'oliviers géants

que les tempêtes ne peuvent atteindre. Nous sortons des demi-ténèbres;

nous avançons encore un peu, et tout à coup, nous sommes à l'extrémité

d'un fjord d'eau très bleue. Une énorme falaise, toute jaune, se lève

à droite, une autre à gauche, plus haute encore, et sur celle-ci, qui

nous cache la mer, une ville forte, drapée d'anciennes murailles, et

n'ayant plus, dans le soleil, que la crête de ses maisons blanches.

VII

LES QUATRE BEAUTÉS DE LA CORSE

La Corse est une île à laquelle on distribue des épithètes et des

places. Ni les unes ni les autres ne peuvent la faire vivre. Et ce

sont peut-être les places qui lui profitent le moins, car la provende

divise les hommes, elle diminue leur fierté, elle les dissémine à

travers le continent. Les non-pourvus, ceux qui n'ont pu être ni

douaniers, ni gendarmes, ni buralistes, ni gardiens de prison, ceux

encore qui n'ont rien demandé,--il y en a,--habitent quelques petites

villes et beaucoup de petits villages. La campagne est à peu près

inculte; la moisson ne compte pas: de quoi vivent-ils? C'est leur

secret. Je les ai vus cueillir l'olive et la châtaigne; ils restent

maigres; ils dépensent en politique un beau goût d'aventure, en

querelles locales un courage ombrageux; ils n'aiment au fond que la

Corse, que la très pauvre Corse.

Je veux les louer, au moins, pour leur amour. Il n'y a pas que la vie

intense: il y a les belles îles. J'ai parcouru la Corse presque tout

entière et en tous sens, et j'ai éprouvé vingt fois le sentiment que

connaissent bien ceux qui ont voyagé; je me suis dit: «Si j'étais né

ici ou là-bas, sur cette terre que je foule, comme je l'aimerais!

Comme je la préférerais ardemment! Comme je voudrais y revenir!» J'y

suis revenu, moi qui n'ai pas vu ses montagnes et sa mer avec des yeux

d'enfant, à l'heure jeune où le paysage qu'on aperçoit de la porte, et

celui qu'on découvre par la lucarne du toit, font partie de notre âme,

et deviennent comme un frère et comme une soeur. Et j'ai cherché,

depuis, la raison de cet attrait puissant, de ce pouvoir de regret

qu'elle exerce sur nous. Les guides n'expliquent pas ces choses-là.

Ils énumèrent les «curiosités» de l'île, ses défilés de Santa-Regina

et de l'Inseca, ses rochers sculptés, ses monuments médiocres, et ils

citent des pages admirables, qui furent écrites en l'honneur des

calanques de Piana, roches de porphyre battues par la mer bleue. Je

crois qu'un homme de goût aurait tort de négliger leurs indications.

Il y a plaisir et quelquefois un plaisir vif à voir les singularités

du monde. Mais la beauté de la Corse n'est pas dans ces raretés. Elle

est faite d'éléments plus communs, elle est presque partout présente.

Quand je rappelle à moi toutes ces images qui sont dans le souvenir,

obéissantes, et qui accourent, les unes ayant un nom, les autres n'en

ayant pas, mais toutes si joyeuses de revivre et si nettes de couleur,

elles se rassemblent d'elles-mêmes, par groupes, et laissent voir leur

parenté. La Corse est belle, d'une beauté noble et durable, par son

maquis, par ses forêts et principalement par celles du centre et du

sud, par les deux extrémités de la Tortue, le cap Corse et la pointe

de Bonifacio, et par la qualité de la lumière où toute l'île est

baignée.

Le maquis c'est la végétation naturelle de la terre inculte, son

vêtement souple et parfumé. Napoléon, qu'il faut toujours citer quand

on parle de la Corse, disait à Sainte-Hélène: «Tout y est meilleur.

Il n'est pas jusqu'à l'odeur du sol même; elle m'eût suffi pour le

deviner, les yeux fermés; je ne l'ai retrouvée nulle part.» La phrase

exprime une vérité, comme tant d'autres phrases de poète.

Rappelez-vous le parfum des buis et des romarins coupés, qui flotte

autour du parvis des églises, le dimanche des Rameaux? Là-bas, il

emplit les vallées, il se lève tout le jour, toute la nuit et toute

l'année sur les pentes des montagnes. Quand il est jeune, c'est-à-dire

d'une sève ou de deux, le maquis ressemble à la lande. Il a, comme

elle, des clairières par milliers, et de l'herbe, et de l'air entre

ses touffes. Le vieux maquis ne ressemble qu'à lui-même. Il est fait

de deux éléments et de deux étages, d'arbustes faiseurs d'ombre et de

fleurs protégées. La plupart des arbustes ne perdent pas leurs

feuilles, et n'ont peur ni du vent, ni du chaud. Ils vivent

enchevêtrés, serrés, luttant pour amener chacun, à la lumière, son

balai, sa gerbe ou sa tête ronde. Ils se nomment: olivier sauvage,

myrte, chêne vert, arbousier, lentisque, bruyère, genévrier, romarin

et laurier. En dessous fleurissent, selon les saisons, la jacinthe et

les campanules, la sauge, le thym, le cyclamen rose, la lavande, les

orchidées, d'innombrables crucifères, qui mêlent le goût de leur miel

au parfum résineux et constant des grands végétaux surchauffés. Là

encore, les chèvres font quelques sentiers, en broutant à la file et

se battant pour passer. Mais, lorsqu'elles n'ont pas, depuis un an ou

deux, traversé les fourrés, ils sont d'une seule masse. Tout a des

griffes dans le maquis. On peut s'y glisser en se courbant; mais s'en

aller debout, la poitrine tendue, comme dans nos bois, faisant plier

les branches, il n'y faut pas songer. Des montagnes entières sont

vêtues de maquis; il couvrirait la moitié de l'île, et les forêts

couvriraient l'autre, si les bergers incendiaires ne le détruisaient,

pour que, de sa cendre, il naisse un peu d'herbe. Vu de haut, et par

larges nappes, il est doux pour les yeux, plus égal que le taillis,

presque autant qu'une moisson d'avoine ou de seigle, et sa verdure

foncée, durable et nuancée, se plie jusqu'à l'horizon à tout caprice

du sol. Sur les lisières, c'est, en tout temps, une folie de fleurs

maîtresses de l'espace. Et quand on entre! Je suis entré plus d'une

fois dans le maquis, pour surprendre son silence et sa vie. Il est dix

heures du matin. La route en corniche, très haut au-dessus de la mer,

tourne, et ses cailloux sont éclatants, comme l'écume que tordent en

bas les courants. Le vent siffle aux pointes des épines et des roches.

Il n'y a pas une maison en vue, pas un passant. Je grimpe sur la pente

très raide, et difficilement, plié en deux, je passe entre deux

arbousiers, puis au milieu d'une gerbe de laurier-tin: j'évite des

chênes verts, écrasés contre la montagne et dont les racines

retiennent vingt pierres d'éboulis, et quand j'ai fait une trentaine

de mètres en rampant, je découvre une caverne verte, un tout petit pré

incliné, de quoi s'étendre, au-dessus duquel les branches se

rejoignent. C'est un enchantement. Une fraîcheur coule sous la voûte

du maquis; une brume fine gonfle les mousses et mouille les racines

des arbustes, dont toutes les pointes sont chaudes de soleil; il ne

tombe sur l'herbe que de menues étoiles de jour; le silence est

prodigieux; je n'entends ni la mer, ni le vent, et les hommes sont

loin. Aucun repos n'est comparable à celui-là. On est dans la vague

d'encens que le vent n'a pas encore touchée et qu'on respire le

premier. Les insectes ne chantent pas. J'aperçois un merle noir qui,

de perchoir en perchoir, le cou tendu, coule dans l'épaisseur du

maquis. Je reste jusqu'à ce que tout mon sang ait bu cette fraîcheur

et ce calme. Et je pense qu'au dehors, à deux mètres au-dessus de moi,

c'est la lumière ardente, la vie, ce peu de bruit que le vent charrie

toujours, même dans les solitudes, une de ces matinées limpides que

les bergers de Corse, parfois, appellent d'un si beau nom qui eût ravi

Racine: _una mattinata latina_.

* * * * *

Quelle que soit la saison, allez voir le maquis; celui qui aura rêvé

une heure dans le maquis aimera la Corse à tout jamais: allez voir

aussi la forêt. Elle est plantée sur un sol de montagnes sans paliers,

tout en pentes longues ou brèves, où les belles coupoles elles-mêmes

sont rares, et les arêtes innombrables. Presque tous les arbres de la

France continentale y ont leurs cantonnements: le hêtre avec ses

éventails si promptement dorés, le chêne, l'orme, le frêne, le

châtaignier, hélas! qu'on abat et qu'on distille: mais la Corse a, de

plus, le pin Laricio, qui est presque son bien propre, un pin très

élancé, non pas engoncé dans ses feuilles, comme plusieurs autres de

la famille, mais ajouré, décidé, couronné d'un bouquet d'aiguilles et

fin chanteur dans le vent. Je ne connais pas d'ombre plus lumineuse

que la sienne. Il laisse tomber ses basses branches assez jeune, et,

meilleur que les hommes, il est alors tout en cime. Je vous assure que

ce n'est pas du temps perdu, la visite que l'on fait aux futaies de

pin Laricio.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 9 / 14 段