Le retour par la côte de l'ouest est la plus belle partie de

l'excursion. Nous avons traversé, pour venir, les petits ports de la

côte orientale. Maintenant nous suivons une route de corniche,

tournante, audacieusement taillée dans le flanc des montagnes, à une

hauteur qui varie entre cent et trois cent soixante mètres au-dessus

de la mer. L'ampleur de l'horizon, l'éclat du moindre flot et de la

moindre pierre des golfes qu'on domine, la très belle lumière qui

court sous les branches et la très belle herbe qu'elle rencontre, le

merveilleux village de Nonza, bâti sur une pyramide presque détachée

de la côte, les bois, les cultures, cent raisons de cette sorte me

font regretter non pas que Concarneau ait une colonie de peintres,

mais que la Corse n'en ait pas une. Oui, les cultures, malgré la pente

terrible, malgré le soleil, au milieu de ces masses de roches: les

habitants ont fait des prodiges; partout où il a été possible

d'établir, de suspendre des jardins aux flancs des falaises, ils ont

taillé le rocher ou élargi les minces plates-formes naturelles, creusé

des escaliers qui vont d'étage en étage, apporté de la terre, contenu

le précieux humus à l'aide de petits murs, et enfin, dans ces cuves

surchauffées, ils ont planté des cédratiers. La plupart des gros

cédrats qui nous viennent par Marseille ont mûri sur le territoire

fortement incliné de Morsiglia, de Pino ou de Nonza.

* * * * *

Dans un de ces villages, où je passe la nuit, un jeune homme, à la

porte de l'auberge, chantonne un air triste. Je lui demande de chanter

tout haut pour moi. «C'est, me dit-il en riant, la complainte de

Tramoni, le célèbre bandit Sartenais. Mais je puis dire, si vous le

préférez, la _Berceuse_, qui est aussi de Sartène, ou la _Pipe_, que

m'a apprise Napoléo.--Non, je préfère le bandit.» Il se met à chanter,

d'une voix qui n'est pas sauvage, et je note, pour les traduire, les

derniers couplets:

«Je suis Tramoni, bandit pour mon malheur;... les gendarmes et mes

ennemis sont conjurés pour me perdre, et chaque jour, pour moi, la

tombe est ouverte.

»O mère chérie, pleure ton fils abandonné et seul en ce monde; ils lui

ont interdit Sartène, et la vallée d'Ortolu, quand je l'aperçois de

loin, me semble un monde nouveau.

»Je porte cent cartouches dans ma giberne, prêt à faire feu, à moins

que le coeur ne me défaille; quant à me constituer prisonnier, jamais

je ne le ferai; celui qui doit me tuer devra tirer à couvert.

»Si son abri n'est pas parfaitement sûr, si j'ai devant moi une figure

d'homme, je veux lui rendre son coup de feu; n'est-ce pas la loi de

nature? La mire de mon fusil, je la distingue bien, même par la nuit

noire.»

Ce Napoléo, qui chante, avec un succès non épuisé, la chanson qu'il a

composée sur la Pipe, est un des trois chanteurs ambulants les plus

connus de la Corse. Il est jeune encore; on lui donne un sou pour sa

peine; il voyage seul; ses deux émules, Stra et Magiotti, font souvent

route ensemble, et s'accompagnent avec la guitare.

Je ne crois pas que cette poésie populaire soit bien riche. Les

_voceri_ ne sont pas complètement tombés en désuétude, et, dans les

cantons reculés, surtout dans le sud, vers Sartène et Bonifacio, on

peut entendre encore ces improvisations criées par des pleureuses

professionnelles. Mais, si vous errez dans les villages, si vous savez

revenir, c'est-à-dire si vous laissez aux bonnes chances le temps de

naître, vous entendrez des paysans chanter en parties dans un café ou

dans une grange. C'est une merveille.

* * * * *

J'ai entendu, dans une rue de Saint-Florent, un de ces concerts

improvisés, ces voix contenues, chaudes, justes, qui reprennent une

mélopée qu'invente le chef de choeur. Je vous souhaite la même

fortune. Et d'ailleurs, même sans musique, Saint-Florent, par où se

termine l'excursion du Cap, vaut mieux qu'un court passage. J'en dirai

peu de choses, pour ne pas me répéter.

La petite ville est bâtie au fond d'un golfe, à la pointe de l'angle

droit que forme le Cap avec les terres montueuses de l'île qui

s'élargit, entre le chef et l'épaule. Sa plage reflète toute une file

de vieilles maisons, qui vont dans la mer aussi loin qu'on peut y

bâtir, douanes anciennes, j'imagine, logis de capitaines ou

d'armateurs qui voulaient être les premiers à saluer les tartanes de

Gênes ou de Marseille entrant à toutes voiles, poussées par le vent du

nord. Les rues ont de l'imprévu, des détroits, des clairières, des

ombres découpées, un air de famille noble, un peu gênée maintenant,

mais qui se souvient. Je les ai visitées avec un homme intelligent,

observateur, ancien maire du pays, qu'il connaît en administrateur, et

qu'il aime en artiste. Il m'a conté l'histoire de sa ville, et le

projet du grand Empereur qui voulut, un moment, établir là un port de

guerre. M'ayant parlé du rêve, il me montra le port de la réalité, un

lac enveloppé de prairies, de platanes, de tamaris, et que fréquentent

des bandes de canards. Il me mena, à six cents mètres de la mer, sur

la colline où s'élevait la cité primitive, dont il reste la cathédrale

et quelques pans de murailles incrustés dans les façades de granges ou

de porcheries. Et je vis, en même temps, la campagne montante, les

blés, les prairies, les jachères toutes blanches d'asphodèles et les

bois d'oliviers étagés en demi-cercle, par où j'allais gagner le

défilé de Lancone et retrouver Bastia.

IV

LA CORSE EN AUTOMNE DE BASTIA A CALACUCCIA. LA FORÊT D'AÏTONE

J'ai voulu voir ce que j'ignorais encore de cette Corse haute et

sauvage. Revenant de Rome, dans les derniers jours d'octobre, je

m'arrêtais à Livourne, et m'embarquais vers minuit. La distance est

courte, de Livourne à Bastia. Certains bateaux la franchissent en

quatre heures. Le nôtre mit un peu plus de temps. Au petit jour, nous

étions devant la ville, qui est blanche et jaune d'habitude, et chaude

aux yeux. Mais elle n'avait pas ses couleurs de joie, et les maisons

de campagne, si nombreuses parmi les oliviers, sur les lacets qui

montent vers le col de Taghime, disparaissaient presque dans la

poussière. Je crois que toute la poussière des rues et des chemins,

toute celle que le vent, au long de l'été, avait déposée sur les

feuilles, toute la cendre des feux de pâtres volaient en tourbillons.

Le libeccio soufflait furieusement. Un nuage épais, couleur

d'aubergine, s'avançait en arc au-dessus des montagnes. Et la mer

aussi était violette à perte de vue, sauf autour des éperons de la

côte, tout éclatants d'écume.

A deux heures de l'après-midi, je quittais la ville, dans l'automobile

de MM. Vincent et Joseph G., une Fiat puissante et souple, bâtie pour

ces difficiles excursions de montagnes, et conduite par un chauffeur

corse. La nationalité du chauffeur n'est pas ici indifférente. Il ne

doit pas seulement avoir la main très sûre, de l'endurance, du

sang-froid, le sentiment nuancé de toutes les pentes imaginables, une

indifférence parfaite devant les beautés de la route: il est

nécessaire qu'il connaisse la langue et le geste du pays, et l'effroi

qui précède sur les chemins la machine roulante.

* * * * *

Nous voulons, avant la nuit qui vient vite en cette saison, atteindre

la haute vallée du Niolo. L'automobiliste a rarement l'occasion de

«faire de la vitesse» dans l'île. Une des seules routes qui permettent

les grandes allures, c'est celle que nous suivons d'abord, la route

orientale, qui va de Bastia à Bonifacio. Les montagnes se lèvent à

droite. A gauche s'étendent, très plates, des terres où les hommes ne

peuvent dormir pendant cinq mois de l'année. Elles sont fertiles, tout

l'annonce, la couleur des mottes, la santé des jeunes arbres, l'herbe

drue: mais l'ennemi terrible les parcourt, le moucheron porte-fièvre

qui sort, par milliards, de l'étang de Biguglia, des mares où s'enlise

et s'endort le dernier filet d'eau des torrents. Nous passons près

d'un groupe de maisons. Il y a une cheminée d'usine. C'est toujours

laid. Mais ici, à quelle oeuvre de mort elle travaille! Elle n'abîme

pas seulement le paysage où nous courons: elle dévaste une contrée.

Autour d'elle, dans des chantiers immenses, sur les bords de la route,

et plus loin, le long de la voie ferrée, des stères de bois blond

sont alignés. Toute une forêt est abattue au pied de cette machine.

Nous rencontrons des charrettes qui descendent, chargées du même bois,

que j'ai déjà reconnu, à sa couleur, à son écorce, à ses fibres

tordues et nouées fréquemment. Je me penche vers mon compagnon de

voyage, l'un des propriétaires de l'automobile, qui a bien voulu

m'accompagner.

--C'est une usine d'acide gallique, me dit-il.

--Établie par des Corses?

--Non, par des Allemands. Vous pourriez voir une seconde usine au bord

de la mer, à Folelli, et une autre à Barchetta, celles-ci françaises.

--Allemandes ou Françaises, quelles terribles ennemies de vos

châtaigneraies! Combien d'arbres ont-elles déjà réduits en bonbonnes

d'acide? Elles devraient vous payer l'ombre et la beauté qu'elles

détruisent. Je les déteste.

* * * * *

Nous allions vite heureusement, et des images nouvelles passaient,

comme autant de jours, sur l'ennui d'un moment. Nous avions quitté la

mer et la plaine orientale, nous traversions les terres dans la

direction du sud-ouest, en suivant le cours du Golo. Le torrent n'a

pas ce qu'on peut appeler un lit: il descend un escalier; il

rencontre, çà et là, de petits paliers où il s'étale, et vire autour

des pierres en tourbillons limpides. On surprend alors son regard, qui

est vert et fugace. D'où vient le vert de ses eaux? Les prés sont

rares sur les bords, et les arbres ne se penchent guère au-dessus. Les

forêts ne drapent que des pentes éloignées, négligeables, de ces deux

chaînes de montagnes qui ont le torrent pour ornière et qui, à mesure

que nous avançons, deviennent plus escarpées, se hérissent

d'aiguilles, d'éperons, de blocs mal affermis dans la roche friable.

Bientôt, les montagnes se rapprochent, et, pendant quinze kilomètres,

nous voyageons dans un des ravins les plus désolés du monde, dans le

bruit, dans la poussière d'eau glacée qui ne fait pas vivre un brin

d'herbe, mais qui retombe en coulures de vernis sur les parois de la

pierre. C'est la _Scala di Santa Regina_. A peine si nous croisons

deux ou trois charrettes chargées de mobilier et titubantes sur

l'étroite route. Les mulets de flèche s'épouvantent, font volte-face

et manquent de précipiter dans le Golo le chargement et les hommes qui

sont couchés au sommet, sur un matelas. Il faut trouver un port de

garage, arrêter le moteur, apaiser les bêtes qui sont à moitié folles,

et les voyageurs qui le sont tout à fait. La tragédie ne dure pas. Dès

que les deux voitures ont repris la bonne place, au milieu de la

route, et qu'elles se tournent le dos, les colères tombent. On nous

fait, de la main,--de cette main quelquefois si prompte,--un signe

d'amitié, on nous donne une permission de continuer. Un détour nous

ramène à la solitude. J'ai remarqué, pendant la halte et la pantomime,

que les hommes ont des costumes de velours et qu'ils portent la barbe

longue. Nous sommes au centre de l'île, nous allons arriver dans la

plus haute de ses vallées. Après quelques rudes montées, le ravin

s'élargit, les deux murailles de pierre s'ouvrent comme les branches

d'un éventail, et se raccordent avec les montagnes qui enveloppent la

plaine, une plaine longue, aux belles pentes, où le vert des prairies

a reparu. Mais la couleur dominante n'est point celle de l'herbe. Le

libeccio continue de souffler; le soleil se couche parmi des nuages

désordonnés, espacés et fuyants; toutes les ombres sont violettes.

Elles tombent des sommets; elles seront de la nuit tout à l'heure;

elles couvrent la vallée de leur pourpre assombrie et vivante, les

labours, les prés, les taillis, les maisons où nous allons entrer. Et

dominant tout, en pleine lumière, ardente comme le chaton de cette

bague allongée, brille la neige du mont Cinto.

* * * * *

Nous sommes à Calacuccia, chef-lieu du Niolo. Il y a là, dans ce

village si haut perché, une auberge blanche, aux murs ripolinés, et

qui a fait tous ses efforts pour mériter l'approbation du

Touring-Club. Il est doux de finir près du feu une journée passée dans

le vent. Nous dînons dans la lueur des bûches flambantes. Les truites

qu'on nous sert amènent deux ou trois Niolins, qui dînent à la même

table, à faire une de ces classifications savoureuses que

l'expérience seule peut oser, elle, plus sûre que les livres.

J'apprends que, pour un amateur, les truites se divisent en trois

espèces, selon le cru: truites d'en bas, truites d'en haut et truites

de l'affluent. Je me défierais de cette dernière, d'après le ton du

narrateur, qui prononce affluent comme il dirait province. Mais la

truite d'en haut, celle qui vit dans l'écume des premières cascades!

N'allez pas croire que les fines gaules du bourg fassent venir de

Saint-Étienne,--rappelez-vous les gros catalogues des manufactures

d'armes,--les mouches artificielles qu'il faut lancer à la surface des

miroirs d'eau, près des roches creuses! Non pas! Les pêcheurs «font

leurs mouches», et la raison m'en paraît concluante. «Est-ce que vous

croyez, monsieur, que là-bas, dans le département de la Loire, ils

connaissent la couleur de la mouche du Niolo, de celle de septembre,

par exemple, qui est grise? Allons donc! Le poisson est madré par ici,

il lui faut sa mouche de saison; si on le trompe seulement d'une

nuance ou d'une aile, il ne fera pas plus attention à l'appât qu'à un

livre de lecture tombé dans le torrent.» J'apprends aussi que

Calacuccia reçoit chaque année quelques bandes de chasseurs qui vont

chasser le mouflon sur les plus hautes pentes du mont Cinto. Les

Anglais n'y manquent guère. L'an dernier, pour la première fois, vers

la fin d'avril, on a vu arriver une caravane d'Allemands, armés de

carabines, et coiffés de ce chapeau tyrolien, vert de mousse, au bord

duquel tremble une plume qui fait la roue. La causerie se prolonge. Je

demande quelques détails sur les Niolins: «Sont-ils travailleurs? Que

produisent ces terres penchées? Ont-ils le goût des longs voyages,

comme les capcorsiens qui font fortune aux Amériques?» On nous sert

une bouteille de vin, de vin du Niolo, m'assure-t-on. Et je refuse de

croire que des grappes de raisin aient mûri à huit cent cinquante

mètres d'altitude; qu'elles aient donné, même en Corse, une liqueur

qui brunit la bouteille et la double comme d'une reliure en veau

plein. Mais je goûte, et je ne doute plus. Ce frontignan de Calacuccia

n'est qu'une piquette colorée. J'en redemande en riant, pour être sûr.

Il fait penser à tant de livres!

* * * * *

Le lendemain matin, de bonne heure, nous remontons la vallée. Le temps

s'est embelli. Je vois que les forêts vont venir, car les fougères

couvrent déjà les pentes. Nous traversons une châtaigneraie. Un homme

passe; il marche d'un air dégagé; il a le fusil à la bretelle; il

ressemble à une illustration de _Matteo Falcone_: mais c'est nous qui

l'arrêtons, sur ma demande, et avec toutes les marques de déférence

que conseille le désert. Je ne puis pas dire que nous le faisons

sourire, ni qu'il atténue pour nous l'importance de son air: mais il

répond. Je lui montre les milliers de châtaignes qui gisent au pied

des arbres, bogues ouvertes, bogues fermées, une richesse.

--Pourquoi ne les ramasse-t-on pas?

Il lève les épaules.

--Que voulez-vous? ici on préfère à la culture les postes du

gouvernement... c'est une idée.

--Mais vous n'avez pas même à cultiver: la récolte est par terre, vous

n'avez qu'à la lever.

--Je sais bien; les femmes pourraient la faire. Une femme, dans sa

journée, peut cueillir six doubles d'olives,--je vous parle d'olives

parce que je suis des pays d'en bas,--elle a droit à un tiers, et cela

lui fait cinq francs, à peu près. Mais on ne trouve pas toujours des

cueilleuses. Elles disent: «Que le propriétaire donne la moitié, ou je

ne travaille pas!» Le propriétaire dit: «J'aime mieux vendre mon

arbre; l'impôt, les mauvaises années, la rapine, ne me laissent pas la

plus petite rente.» Quand vous voyez tant de beau bois sain aux portes

des usines, ne cherchez pas la cause: la voilà.

L'homme s'en va vers Calacuccia. Nous repartons. Je pense au marchand

de marrons qui a établi son fourneau près de chez moi, à Paris. «O

Joseph! fils authentique des Arvernes, et de qui la moindre parole

atteste l'origine, commerçant très rusé qui avez une figure de tout

repos, ne m'avez-vous pas dit, et répété, que, cette année, le marron

était hors de prix? Et il se donne ici, Joseph, il se perd, il roule

aux torrents! Associez-vous avec des collègues, frétez une tartane de

Marseille, et venez en Corse, faire la récolte que des ingrats

laissent périr!»

* * * * *

La solitude nous a repris. Sur la route qui est maintenant couverte

d'aiguilles sèches, l'automobile monte sans bruit. Nous entendons le

vent chanter dans les pins. Les deux bords du chemin sont garnis. Ce

sont des pins Laricio, de l'espèce élancée, peu chargée de feuillage,

peu barbue, toute à l'essor de sa pointe, et dont le tronc peut

atteindre plus de trente mètres sous branche. Dans leur ombre et dans

leur soleil, dans le parfum de leur résine, nous gravissons en lacets

des pentes toujours égales. Les précipices ont une couleur d'océan

vert, avec des reflets d'argent, qui galopent et qui plongent, quand

le vent retrousse les aiguilles. Il fait froid. Nous apercevons, près

des nuages, une épaule de montagne dénudée, où les tempêtes d'hiver et

les coups des orages d'été n'ont laissé que des troncs d'arbres

fendus. Nous l'atteignons. Nous sommes au col de Vergio, à 1.450

mètres d'altitude. Nous allons voir de l'autre côté. Oh! de l'autre

côté, comme c'est beau! La forêt recommence, et elle descend, et elle

remplit le paysage, mais elle va si loin, si loin, qu'elle apparaît

toute bleue, entre six gros hêtres, les plus haut perchés, tout dorés

par l'automne. Portes resplendissantes de la forêt d'Aïtone, j'ai

deviné que nous entrions par vous dans un monde nouveau. La voiture

coule sous les futaies. Des bouquets de hêtres se mêlent aux laricios.

L'air s'attiédit. Quelque chose d'heureux sort de toute la campagne.

Elle est déserte encore et ne semble plus sauvage. Nous traversons un

village clair, Evisa, et je l'entends qui dit: «Restez! Pourquoi si

vite? Quelles heures de flânerie je vous aurais données sur mes pentes

au midi!» Nous sommes déjà loin, très bas, dans une crevasse de roches

rouges.

--La _Spelunca_, me dit mon compagnon.

Sur ces murailles rapprochées, le soleil, par endroits, glisse en

tentures de pourpre. La pente diminue, le torrent s'étale, et, tout à

coup, la grande lumière nous est rendue, avec sa joie. Devant nous,

l'embouchure boueuse et herbeuse du torrent, une ligne lointaine

d'eucalyptus géants, une colline de pierre rouge, bien au milieu,

coiffée d'une tour de guet, et, de chaque côté, à travers les

feuillages, le regard vivant de la mer.

C'est le fond du golfe de Porto. Nous sommes tout près des célèbres

calanques de Plana.

V

LE GOLFE DE PORTO--LES CALANQUES

DE PIANA--CARGÈSE

La route qui longe à gauche le golfe de Porto, et qui s'élève à de

grandes hauteurs, sans jamais couronner la montagne, est une route de

joie pour les yeux. Ce golfe toujours présent, très bleu, désert et

bordé de roches de porphyre, c'est la première merveille, et celle

qu'on est venu voir. Elle éblouit. Calé entre des couvertures et des

coussins, réchauffé par le soleil, louant les vertus de l'automobile

qui fait l'ascension sans secousse et sans bruit, je regarde, avec une

surprise qui dure, chaque détail de ce paysage épanoui, cette ceinture

de pourpre vineuse au ras de la mer très calme, les ondulations qui

viennent du large, et qui sont l'unique mouvement dans l'étendue, je

regarde les eucalyptus à l'embouchure du torrent, loin déjà derrière

nous, et la colline rocheuse qui pointe au milieu, et la tour de guet,

qui paraît grosse comme un pois. Comme je vais regretter tout ce

lointain! Et cependant, près de nous, quelle autre magnificence! Ce

n'est que le maquis: mais il couvre les deux pentes de la route, celle

qui tombe jusqu'au golfe, celle qui remonte jusqu'aux sommets de la

montagne. Il est d'une épaisseur telle que le vent, qui le rebrousse,

n'y creuse pas une caverne. Nulle part on ne devine la branche brune

et tordue des arbustes. Les têtes seules luttent pour la lumière et

pour l'espace, fleuries, luisantes ou sombres, l'une touchant l'autre,

cimes des arbousiers, panaches des buis, des romarins ou des bruyères,

que dominent des chênes verts espacés, bien ronds, bien drus dans le

soleil et l'air libre. Les arbousiers surtout sont à l'heure

magnifique. Ils portent leur grand pavois d'octobre, leurs grappes de

baies et de fleurs mêlées. Et sur la route, où personne n'a passé

avant nous, le vent a jeté, et le vent fait rouler des millions de

ces clochettes pâles, et de ces fruits, rouges ou jaunes, qui

ressemblent à des lanternes japonaises.

Nous sommes bien à cinq cents mètres au-dessus du golfe de Porto.

L'odeur fraîche et puissante de la mer et des bois nous enveloppe. Le

chemin va tourner et prendre le cap en travers.

--Voyez la Tête-de-chien! dit mon compagnon.

--Où donc?

--A droite, en avant, c'est l'entrée des Calanques.

* * * * *

Une roche, nette sur le bleu du ciel, imite, en effet, de façon

surprenante, une tête de chien grognon baissant l'oreille et défendant

le défilé. Nous voici dans un paysage de falaises et d'aiguilles. La

route se plie et passe entre ces blocs aigus qui la dominent de haut.

Ils sont faits de lamelles verticales, soulevées aux temps anciens de

la terre, et depuis lors écrêtés, forés, rongés, aiguisés, taillés à

facettes vives par le vent, par la pluie et la foudre. Ils sont

couleur de vieux rayons de cire, avec de grandes coulures orangées,

qui tombent droit, égales jusqu'à la base. Je voudrais les voir plus

rouges. J'aurais plaisir à jeter ici ce beau mot de pourpre, dont

peuvent les enrichir sans doute ceux qui les aperçoivent du large.

Non, cette pierraille audacieuse, pyramides, dolmens, obélisques, ces

groins d'animaux, ces demi-tours éventrées qui se lèvent aux deux

bords de la route, sont bruns seulement, d'une belle violence de ton,

mais bruns. Nous allons à pied, amusés, étonnés, nous demandant si

c'est là toute la richesse de ce passage célèbre. Un kilomètre de

chemin environ, des détours, des niches creusées dans la roche, tout

en haut, et où je cherche une statue de saint, et qui sont vides comme

tant de coeurs; puis nous franchissons un contrefort dentelé qui coupe

en deux le paysage, et je m'approche du parapet. L'abîme est

magnifique. Du fond d'un gouffre, des falaises s'élèvent, laissant

entre elles une étroite vallée, comme le lit d'un torrent desséché.

Elles montent à pic, elles dessinent des enceintes, des bastions, des

citadelles, deux châteaux forts en ruines plus grands qu'aucun de

ceux qui furent bâtis de main d'homme, et dont la moindre pierre est

d'un rouge foncé: c'est enfin la couleur dont je rêvais, celle du

vieux bois de cerisier. Des éperons de roches éboulées encadrent le

paysage. Quelques buissons de maquis, perdus dans ces éboulis, ont

l'air de touffes de mousse. Nous voyons cela de très haut. Le vent du

gouffre est ardent et mêlé de poussière, et l'étendue si vaste,

au-dessous de nous, qu'ayant entendu les sonnailles d'un troupeau, je

cherche inutilement, pendant plusieurs minutes, les chèvres et le

chevrier du désert de porphyre.

* * * * *

Nous sortons des calanques, mais si la pierre change de couleur et de

lignes, elle reste maîtresse du paysage nouveau, très large, onduleux

et stérile. Elle affleure souvent au creux des collines, parmi les

traînées d'herbes que nourrissent des sources muettes. Elle ne porte

point assez de terre pour que les grands arbres vivent, et le froment

qu'elle chauffe en dessous doit périr de sécheresse. Elle a des

tavelures blanches et brunes, comme le ventre des cailles. C'est une

pauvre roche. Mais il y a, dans la création, des arbustes, des

buissons et des herbes de misère, des racines qui ne boivent que par

hasard, des tiges qui vivent avec un air mourant, des fleurs, des

fruits qui naissent d'un peu de poussière et de beaucoup de soleil.

Ils sont là, ternis et parfumés par le long été. On voit, sur la

croupe, sur les flancs des collines, des figuiers de Barbarie, plantés

autour d'une petite vigne, des oliviers, des amandiers trapus, et des

franges, et des houppes de graminées, et de maigres broussailles, qui

sentent la lavande et le géranium. A droite, au loin, vers l'occident,

la mer est admirablement bleue, autour des éperons blancs qui

l'entament.

Nous pourrions nous croire sur les côtes de la Grèce ou de quelqu'une

des îles de l'Archipel. Et il est vraisemblable que cette parenté des

paysages fut une des raisons qui amenèrent, en cette région de la

Corse, une colonie hellène.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 8 / 14 段