grand hôtel se dresse en face de la toute petite gare; le paysage est
fait d'un ravin boisé qui descend en tournant et qui s'ouvre, et des
nuages qui viennent par la trouée du col, tordus, tout blancs
au-dessus des pins noirs, et tâtant la montagne avec leurs bords de
ouate. On n'aperçoit aucun village; l'espace découvert est si étroit
qu'une compagnie d'alpins n'y manoeuvrerait pas à l'aise. La forêt
règne, et les sentiers s'y perdent tout de suite. Je prends l'un
d'eux, et, à moins de cent pas, je découvre la chapelle la plus
rustique que j'aie jamais vue, toute construite avec des branches et
des planches de bois brut, sans porte et même sans cloison qui la
ferme en avant: une boîte mise debout. On y célèbre la messe en été.
J'imagine les assistants agenouillés sur la mousse, appuyés au tronc
des arbres, les ombrelles ouvertes, une clochette minuscule qui sonne,
et le vent qui tient l'orgue tout le temps. Le sentier monte. J'arrive
à la maison forestière, très joliment campée, dans la boucle d'une de
ces belles routes de montagnes, où ceux qui passent, même pour le
travail, ont l'air de figurants. Nous sommes au coeur de la forêt,
dominés, de tous les côtés, par des cônes ou des rampes de peu
d'élévation, sans une clairière et sans un pré. Les promenades sont
incroyablement faciles. Jusqu'au soir, je parcours la forêt, et je la
parcours encore le lendemain matin. Elle n'étonne pas; elle est
fraîche; elle est silencieuse; elle est faite pour les vacances. Par
moments, au creux des vallées, au bord des torrents, et, pour tout
dire, partout où l'horizon est court, je me croirais dans les Vosges.
Des bois de pins Laricio succèdent à des perchis de hêtres. Et la
saison n'est pas assez avancée, à cette altitude surtout, pour que
les hêtres aient leurs feuilles, mais ils balancent déjà les bourgeons
gonflés, vernis, qui collent aux doigts; les cimes, vues par masse et
en travers, ont des reflets purpurins, et sous le couvert des grands
arbres, des millions de petits hêtres, qui ont gardé la feuille
d'automne, toute blonde, font la nappe de fougère. La couleur ne meurt
pas dans les forêts. Quand elle tombe des branches, elle laisse à
découvert, elle exalte en mourant la magnificence des colonnades de
fûts qui montent ou qui descendent. J'ai vu, dans cette forêt de
Vizzavona, des troncs de jeunes arbres transparents au soleil et
veinés comme des agates.
J'ai vu des ruines aussi. Au tournant d'un lacet:
--Regardez, me dit mon ami V..., le feu a passé par ici en août 1906.
Incendie volontaire, bien entendu... Ah! c'est là le crime qui ruine
la Corse, le crime toujours impuni, et autrement redoutable que la
vendetta... Vous nous faites rire, vous autres continentaux, avec vos
Matteo Falcone et vos Bellacoscia...
--N'en auriez-vous plus dans le maquis?
--Plus du tout. Nous serons obligés d'en mettre, pour en montrer aux
ministres en voyage. Mais l'incendiaire, c'est autre chose. Regardez:
voilà son oeuvre!
Toute la pente, au-dessous de moi et en avant, a été ravagée. Sur plus
de cinq cents mètres de profondeur, elle est hérissée de ceps
d'arbousiers morts, d'un gris blanc, d'un gris de vieil ossement, et
entre lesquels se lève, çà et là, le tronc pourri et rompu d'un hêtre,
ou bien un pin ébranché, qui n'a plus de vivant qu'un plumet
d'aiguilles. On dirait que des milliers de daims et de rennes ont été
tués là, et que les massacres sont restés sur le sol, blanchis par le
soleil et par la pluie. A la frontière du feu, les branches mortes,
portées par des troncs vivants, font un bourrelet blond. Et ce
cimetière d'arbres s'étend sur plus d'un kilomètre de longueur,
jusqu'à cette barre de roches qui a rompu le fleuve de vent et de feu.
--Un peu au delà, me dit mon ami, vous trouverez d'autres coupes
également détruites. Dans celles-là, l'incendie avait été allumé
quinze jours plus tôt.
--Et jamais l'incendiaire n'est pris?
--La preuve est si difficile à faire? Et puis...
V... se mit à rire, et il me raconta, avec l'ironie ardente qui est la
sienne, avec sa voix chaude, dont le rire même n'est qu'un éclat de
passion, une histoire qui commençait ainsi: «Aux environs de Sartène,
où j'habitais alors, le brigadier de gendarmerie était gros comme une
tonne, mais il commandait quatre gendarmes plus maigres que des chats
sauvages...»
En causant, ou plutôt l'un contant une des mille histoires de la forêt
corse, et l'autre l'écoutant, nous arrivâmes au sommet d'un grand
éperon aride qui se détachait de la montagne et commandait deux
vallées. Mon ami m'indiqua du doigt, au-dessous du promontoire,
quelques villas qui sont «l'amorce», paraît-il, d'une station d'été.
Mais je regardais autre chose: le couloir montagneux qui s'allongeait
à droite et à gauche, et au bout duquel, de chaque côté,
s'épanouissait un paysage très lointain. J'étais placé comme au milieu
du tube d'une lorgnette pointée sur des sommets distants de bien des
lieues. Le sol le plus proche de nous était déjà d'un bel intérêt,
par son relief pierreux et tourmenté, par l'absence à peu près
complète, même au fond de la vallée, de parties planes et herbeuses,
par sa végétation broussailleuse, crépelée, aromatique et tenace, dont
je sentais monter jusqu'à moi le souffle tiède. Mais les montagnes
d'horizon surtout me retenaient sur leurs pentes.
Elles me rappelaient celles que j'avais vues du haut de la Punta;
elles étaient plus éclairées et je comprenais mieux ce qu'il y avait
en elles de nouveau pour moi. Le velouté des lointains était doux et
profond; l'air limpide laissait venir tous les reflets, même les
petits; aucune culture appréciable ne rompait l'harmonie des surfaces
inviolées: mais le secret de cette beauté de lumière devait être
surtout dans la pâleur des branches et des feuilles du maquis, des
oliviers, des bruyères, des cistes qui, à travers d'immenses espaces,
transparaissaient dans le bleu de la brume, et la tissaient de rayons
d'argent.
C'est là, je crois, une des merveilles du paysage corse, et les
saisons n'y changent rien.
* * * * *
Je ne décrirai donc pas la descente de Vizzavona vers le plateau de
Corte, bien qu'il y ait, d'un côté ou de l'autre du chemin de fer, des
échappées de vue de tout point admirables, comme à Vivario et à
Vecchio. J'avais quitté la forêt dans l'après-midi du vendredi saint,
d'après le conseil de mon ami, qui me parlait ainsi:
--Ne vous attardez pas dans les futaies; ne faites pas trop votre cour
aux maquis: vous les retrouverez. Il faut que nous soyons avant la
nuit à Corte. Car la petite ville a, chaque année, deux processions
fameuses, l'une le jeudi saint, qui porte le nom de bigorneau,
_granitola_, à cause de l'itinéraire du cortège qui tourne sur
lui-même, et la seconde le soir du vendredi saint. Celle-ci, le
_mortorio_, la cérémonie de la mort, commence vers sept heures et
demie du soir. Et, justement, nous assisterons à la sortie du grand
Christ au tombeau, qui n'est porté à travers les rues que tous les
cinq ou six ans.
Nous étions à Corte bien avant la tombée du jour. Imaginez une plaine
oblongue, par hasard assez bien cultivée, enveloppée de montagnes.
Corte appartient à cette espèce de villes que j'appellerais
volontiers: villes coniques à citadelle. Aux deux tiers de la plaine,
à l'ouest, se dresse un rocher, en pente raide de trois côtés, à pic
du quatrième, qui est celui qu'on découvre en venant d'Ajaccio. De
vieilles murailles, fleuries d'herbes, des magasins militaires, une
caserne où loge un bataillon d'infanterie, couronnent la crête.
Immédiatement au-dessous se pressent des maisons du XVe, du XVIe, du
XVIIe siècles, quelques-unes encore nobles, toutes misérables, noires
de poussière et de crasse, séparées par des ruelles ou par des
escaliers que huit jours de pluie diluvienne ne suffiraient pas à
nettoyer, et où coulent, stagnent, pourrissent, s'évaporent ou
pénètrent dans le sous-sol déjà saturé, tous les liquides et tous les
déchets que vous voudrez. Là on vend des chevreaux de lait, dépouillés
et fendus comme des lapins; là s'étalent, au devant des boutiques
noires, les légumes de la plaine; là grouillent les enfants, picore la
volaille, errent des petits cochons en liberté, montent des ânes
ployant sous un faix de bois mort aussi large que la chaussée. Le plus
bel endroit et le seul palier de ce pignon de la ville, c'est, presque
au sommet, une petite place rectangulaire, bordée d'un côté par la
façade de l'église, des trois autres par des maisons assez hautes,
d'un seul ton de poussière cuite au soleil, forum où fut parlée,
discutée, acclamée, combattue, toute l'histoire de la cité, et d'où
pendent quatre ruelles accrochées aux quatre angles. Quel cadre quand
la procession, tout à l'heure, l'emplira de couleurs en mouvement! Je
guette la sortie des fidèles qui montent, de plus en plus nombreux, et
qui entrent dans l'église. Le jour décroît. En me promenant au pied
des murailles de la citadelle, je vois presque toute la ville, les
maisons nouvelles soudées aux anciennes et couvrant le bas de la
colline, des vergers, quelques fabriques, la campagne que l'ombre
gagne. Et, en même temps, des lumières s'allument partout; le dessin
compliqué des rues flambe dans la nuit commençante; chaque étage de
chaque maison a son cordon de lampions, ses transparents, ses
flambeaux alignés sur les balcons, et les plus pauvres logis, ceux
qui m'enveloppent, ne sont pas les derniers à se préparer; les
fenêtres s'ouvrent, une main de femme dépose sur l'appui une lampe à
pétrole ou une veilleuse, et la petite flamme brille avec les autres,
et tremble au vent, et dit: _Credo_.
* * * * *
A sept heures et demie, la place de l'église, vue de haut, donne
l'impression d'une cheminée assez obscure, où s'agiteraient, sans
s'élever, des gerbes d'étincelles. J'y cours. Elle est débordante de
foule. Toutes les Cortisiennes sont là, les vieilles et les jeunes;
chacun porte une bougie et cherche à l'allumer à la bougie d'un
voisin, au cierge d'un figurant; de proche en proche, les petites
flammes se multiplient; on rit; on s'interpelle; je vois à chaque
moment surgir de la pénombre et vivre en clarté un visage nouveau,
deux mains qui se tendent, un buste qui se redresse, un groupe.
J'admire la grâce et la souplesse de mouvements de beaucoup de ces
jeunes filles et jeunes femmes qui sont souvent vêtues de noir et dont
les châles tombent bien. Je me rappelle des promenades dans Venise.
Je le dis à un vieux brave homme de Corte, qui me répond: «Ici, les
femmes sont fines.»
Il a raison. Voici qu'elles se taisent, par degrés. La procession sort
de l'église et coupe la place en diagonale; les enfants ouvrent la
marche, accompagnés de trois pénitents blancs qui ont de grands bâtons
à la main et qui font la police; ils chantent en langue corse:
«_Piange, peccatore, la morte del Redentore_»; puis viennent les
femmes, sur deux rangs, la bougie au poing; elles sortent, descendent,
disparaissent en chantant, et d'autres les remplacent et passent à
leur tour; on dirait que l'église, la place, les ruelles voisines,
sont un écheveau humain, qui se dévide inépuisablement; enfin
s'avancent les hommes, les pénitents blancs, visage découvert, souvent
jeunes, à la fois très simples et très crânes, ce qui est charmant.
Six d'entre eux portent, sur leurs épaules, le Christ au tombeau, une
statue du Christ, en carton gris, grandeur nature, très réaliste, très
émouvante et qui est conservée à Corte depuis le XVe siècle. Le Christ
est couché dans un cercueil de bois; à ses pieds et de chaque côté de
sa tête on a mis, par piété, un ornement qui doit être d'ancien usage,
quatre pots où verdoie un semis de gazon; des bougies sont fixées sur
le bord du tombeau, afin que toute la ville puisse voir le visage
douloureux, les yeux fermés, les bras entr'ouverts jusque dans la
mort. Tout de suite après le Crucifié s'avance l'_Addolorata_,
statuette de demi-grandeur, vêtue comme une Cortisienne, et qui tient
à la main gauche un mouchoir de batiste. Le clergé ferme la marche, et
la procession descend par les ruelles, traverse la ville illuminée,
respectueuse quand passe le cortège, et de nouveau bruyante dès qu'il
a passé.
Une heure plus tard, je remontai, avec la procession, jusqu'à la
petite place, tout en haut, et je fus témoin d'un spectacle qui
n'était pas nouveau, assurément, pour les vieilles pierres des maisons
et de l'église, mais qui renouait des coutumes depuis longtemps
brisées. La foule était là, plus pressée encore qu'au départ; les
têtes se touchaient; tous les balcons et toutes les fenêtres des
façades avaient leur grappe de curieux; il faisait noir sur la place,
chacun ayant soufflé sa bougie, et seul, le grand Christ au tombeau,
posé sur des tréteaux devant la porte de l'église, gardait son auréole
et éclairait une partie du peuple. Alors, au premier étage d'une
maison, à gauche, au-dessus d'un café, un prêtre s'est montré dans
l'encadrement d'une fenêtre. Il a fait un signe, et toute la foule
s'est tournée vers lui. Il a parlé dix minutes, dans le grand silence;
il a remercié, et un long applaudissement, énergique, lui a répondu:
comme au temps où Paoli, peut-être à cette même fenêtre, haranguait
ses compatriotes.
* * * * *
Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire.
Chacun travaillait, flânait, fumait, dormait à son habitude. Quelques
hommes, un balai sur l'épaule, et chargés sans doute d'un balai
public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussière
qu'après en avoir délibéré. Des jeunes filles se promenaient, deux ou
trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux,
très saluées, voulant l'être, mais évitant parfois de poser leur
regard, à cause du feu noir dont il brille. Tout à coup, les cloches
se sont mises à sonner. Et aussitôt cent pétards ont éclaté autour de
moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont
allumé des fusées, des chandelles romaines, des soleils tournants et
toutes sortes de pièces d'artifices dans la lumière du plein jour.
Tout Corte a crépité pendant une heure. Les belles jeunes filles ont
abordé une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le
jardin clair et peuplé. Elles n'ont pas dit: «Bonjour», comme elles
font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont
dit: «_Buone feste!_»
III
BASTIA.--LE CAP CORSE
Il est difficile, quand on a seulement traversé une ville, de dire
d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle
est bâtie sur une colline ou étalée en plaine; elle bruit ou elle
dort. Dès qu'elle a un passé, une ville est pleine de mystère; elle a
ses monuments non classés, quelquefois les plus émouvants; ses jours
de beauté calme, ses heures de travesti; ses moeurs, son humeur et son
ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur
Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale évidente et consciente,
d'esprit vif et agité, industrieuse et peu aidée, habitée par une
population fort mêlée, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes
d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des
fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la côte italienne ou la
devine. Elle est à quatre heures de Livourne. Elle parle avec
complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce
est actif et pourrait être considérable. J'ai assisté au départ d'un
lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les
belles îles renflées et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant
Bastia. J'ai entendu dire à un importateur de grains: «Je vais souvent
à Florence: nous y sommes un peu chez nous.» Et en entrant, près du
vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une
église de Rome décorée pour la fête du saint. C'étaient les mêmes
sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fumée des
cierges, et les mêmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres.
Dès qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient à
l'esprit, et je l'ai notée déjà; elle vous suit et vous poursuit: mais
à Bastia elle se précise, et l'Italie à laquelle on pense, c'est
l'Italie fine, trafiquante et artiste.
--N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit
mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan
corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler
Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas
eu d'autre cause.
* * * * *
Le soir même, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas.
C'était le soir de Pâques. Malgré le libeccio qui soufflait en tempête
et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions
vers le col de Teghime. Les collines se succédaient, de plus en plus
hautes, rangées d'éperons superbes, tous orientés du côté de la mer.
Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantées de vignes et
soutenues par des murs, d'autres plantées d'orangers, d'autres
d'amandiers ou d'oliviers, et l'épaisseur de la verdure croissait au
bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les détails se
multipliaient à mesure que nous montions, mais qui restait le même et
magnifique: la mer à notre gauche, toute fouaillée et charruée par la
bourrasque; une bande de terre inculte; l'étang de Biguglia immobile
et terne comme du mercure oxydé; plus près de nous, la plaine, et, au
delà, les montagnes qui se levaient. Et précisément à mi-montagne, en
face de nous, à deux ou trois kilomètres, j'aperçus une flamme. Elle
s'éteignit; une spirale de fumée tourna au-dessus du maquis et prit le
vent; une tache cendrée apparut dans le vert, puis un point rouge qui
grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galopèrent.
--Encore un incendie! fit mon ami N...
--Vous en parlez philosophiquement, lui dis-je. Moi, je suis furieux.
Vos bergers sont des misérables. Pour faire brouter quelques chèvres,
ils ruinent la Corse!
Mon ami ne répondit pas. Il avisa un homme qui descendait, poussé par
le libeccio, l'arrêta, lui montra du doigt les lignes de feu coupées
de bandes de fumée.
--Ils ont choisi leur temps: un soir de Pâques, un jour de vent. Qui
est-ce qui a fait cela? Est-ce un Corse?
L'homme leva les épaules.
--Mais non, dit-il, vous le savez bien: ce sont tous des Lucquois, des
Génois, des gens de rien.
Et il passa.
* * * * *
Le lendemain, je partais pour faire le tour du cap Corse. L'excursion
se fait en trois jours. Grâce à de puissants appuis,--car je ne puis
croire au simple hasard,--j'ai eu deux chevaux qui baissaient la tête
et relevaient un pied dès qu'ils en avaient le loisir, mais qui
trottaient aux côtes et aux descentes, et possédaient à fond, presque
aussi bien qu'un bipède politique, l'art du tournant discret; j'ai eu
un de ces landaus méditerranéens, chargés d'un sac d'orge à l'avant,
d'une provision de foin comprimé à l'arrière, et qui veulent bien
porter encore des voyageurs en surcroît; j'ai eu un cocher silencieux,
buveur d'eau, habile à remplacer, dans le harnais, une pièce de cuir
par une ficelle, et qui m'a remercié du pourboire. O Corse, tu es
encore jeune, et je t'aime pour cette jeunesse!
Trois jours de voyage, et trois paysages bien différents: la côte
orientale, le nez du cap, la côte de l'ouest.
Que de fois j'avais contemplé, sur les cartes, la figure de cette
Corse, un ovale qui a une pointe en haut, très longue! Mes cartes ne
valaient rien sans doute; le graveur avait cessé trop tôt de tracer ce
point d'épine qui signifie: montagne; je m'imaginais que le bec de
l'île était assez plat, qu'il ressemblait à l'épée de ce gros poisson
qu'on nomme scie. Erreur complète! Le cap est une chaîne de montagnes,
sans brisure, qui barre la mer sur une soixantaine de kilomètres. Mais
la ligne des sommets demeure constamment éloignée de la rive
orientale. De ce côté, l'inclinaison des terres est faible, les arêtes
rocheuses sont peu élevées, les plages nombreuses; les petites vallées
étroites se succèdent, désertes et incultes le plus souvent, avec un
torrent au milieu, qui fait du bruit, des arbousiers penchés dessus,
et une crique à l'embouchure, où les romarins fleurissent dans la
pierraille, et pendent sur la mer en paquets de laine violette. La
route suit le rivage. De loin en loin, un groupe de maisons de
pêcheurs, une auberge, une chapelle, un bureau de poste; c'est le port
de quelque gros village caché dans la montagne: Lavasina; Erbalunga,
bâtie sur une presqu'île, les vieilles façades plongeant dans l'eau;
Santa-Severa, qui est la marine de Luri, et dont les murs sont peints
en bleu, en jaune, en rose sous la braise des tuiles; Macina, marine
de Rogliano. Si vous allez jamais en Corse, si vous projetez surtout
d'y passer une saison, retenez ce nom de Rogliano. Je l'écris à
regret, parce que les beaux sites ne gagnent pas, d'habitude, à être
connus; mais la vérité est plus forte. Elle m'oblige à dire que je
n'ai pas vu, en Corse, de nid mieux fait pour le repos, de lieu de
vacances plus souhaitable que ce Rogliano, trois villages bâtis sur
trois éperons de montagne, au-dessus d'une conque verte, immense,
toute en forêt et qui s'ouvre au loin sur la mer. Comment le maquis de
Rogliano a-t-il échappé aux gardeurs de chèvres? je l'ignore, mais il
est admirable, intact, épais, et le parfum de ses écorces et de ses
fleurs souffle autour des maisons, qui sont blanches, et souvent
belles. On a l'impression, en traversant les rues, en voyant les
enfants qui jouent et les femmes qui lavent sous les grands oliviers,
que la population est accueillante, riche et d'esprit vif.
--Ne vous étonnez pas, me dit quelqu'un. Les Capcorsiens sont des
marins, des colonisateurs, des hommes qui courent le monde. Dans tous
les villages vous remarquerez, comme ici, des maisons bien
construites, des villas entourées de jardins et de vergers, et aussi
des tombeaux élevés à grands frais au bord des routes. Si vous
demandez: «A qui appartient ce domaine-ci? Et celui-là?» on vous
répondra: «A Un Tel, un Américain.» Entendez par là un Corse qui a
fait fortune dans l'Amérique du Sud, et qui est revenu ensuite se
fixer au pays natal. Nos compatriotes sont extrêmement nombreux au
Vénézuéla, où l'on trouve des villes, comme Carupano, uniquement
habitées par des Corses, planteurs et marchands de café. Vous
n'ignorez pas non plus que trente mille Corses vivent à Marseille. Je
gagerais qu'une moitié d'entre eux est originaire du Cap.
L'enchantement de Rogliano dure jusqu'au point où nous franchissons
les bords de l'immense coupe verte. Aussitôt après, tout change, les
lignes, les couleurs, la température, l'odeur du vent. Nous sommes en
plein nord. La mer est souveraine. Elle a déraciné, desséché, anémié
le maquis; ailleurs elle l'empêche de naître; elle envoie son terrible
mistral, le _marino_, fouiller les roches et les forer; les pierres
sont usées, l'herbe manque sur de larges espaces où il suffirait d'un
écran pour qu'elle poussât drue. Plusieurs de front, d'un même
mouvement, des promontoires s'abaissent vers la mer, et terminent
l'île de Corse. Au delà, séparé par un détroit toujours agité, il n'y
a plus qu'un îlot, qui porte le phare et qui se nomme la Giraglia.