incendié en 1825. Une aile a été sauvée et les châtelains
d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils
sont encore debout, noircis, percés de deux étages de fenêtres qui
sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la
maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu à peu, chaque
année, on rebâtit quelques-unes des salles de réception et des
chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits à
la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse où toute la
_gentry_, de vingt lieues à la ronde, peut tomber à l'improviste, avec
son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux
nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous
partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied à
terre.
Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantôt rembourré de
brande, tantôt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et
mi-chocolat, étroit d'ailleurs et souvent entamé par les touffes de
rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas à
voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont là plus de quarante, en
jaquette et chapeau rond, montés sur des chevaux de tout poil, de
toute taille, bien nourris comme leurs maîtres. Je songe: «Tout à
l'heure, s'il y a un débucher en plaine, le train sera sévère.» Parmi
les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas
une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse,
comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invités,
la plupart simples voisins, propriétaires, fermiers, gens de liberté
les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant
trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut à faire pour être
admis dans le cortège seigneurial du renard. Je suis présenté au
maître d'équipage,--qui monte un pur sang noir, admirable,--et il me
prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: «Avant le
premier novembre, vous comprenez...»
--Parfaitement.
* * * * *
Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, divisés, je
dirais en France en deux choeurs, et qu'on chasse, à Bramham, quatre
fois par semaine. D'un geste, il montre un carré de futaie, chênes
mêlés de sapins.
--Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient:
«Go in! Go in!» Tout à l'heure, dès qu'un renard sera levé, les hommes
crieront: «Forward!»
J'entendais, en effet, le «Go in!» tranquille des piqueurs. De grosses
gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et
les pèlerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des bêtes
emplissait de fumée jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et,
au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et
rapide des chiens de meute.
--L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au
renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes
sont si fournis, regardez-les, ici, là, et plus loin encore, que si le
renard se fourre sous leurs racines, très souvent on ne peut l'en
déloger.
A ce moment, un cri suraigu, prolongé, quelque chose comme un son de
clarinette éperdue. C'est le _Forward_. Aucun aboiement des chiens;
aucun appel de corne.
--Il a vu le renard! me dit le maître d'équipage, qui met son cheval
au trot.
Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu.
Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientôt tous. Piqueurs et
chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux
s'ébrouent; ils trébuchent sur des branches mortes que la mousse
cachait; un faisan part, éblouissant, puis une bécasse; les chasseurs
à tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois
devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous
de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie,
nous arrivons en paquet à la barrière ouverte, comme des grains de
plomb à la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie
immense, les quarante chevaux se lancent à fond de train. Derrière le
grand pur sang noir, qui mène la course, ils filent en ligne droite,
ils cherchent à dépasser le voisin, ils l'éclaboussent, ils vont le
mordre, ils font honneur à l'avoine du Royaume-Uni, à la belle piste
verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou
moins enivrés par la vitesse, mais tous attentifs à serrer les genoux.
Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse à
la débandade un boqueteau, et la course effrénée reprend, et de
lui-même l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontré une
superbe palissade, haute et vieille, et se sont hâtés de la
sauter,--je crois même qu'ils l'ont écrêtée,--mais le cheval noir du
maître d'équipage, avec un à-propos dont je l'ai remercié tout bas, a
découvert une brèche. Et la seconde prairie coule sur nos étriers, les
bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frôlent et entrent
dans le passé. Où sont les chiens? Où est la chasse? Nous traversons
un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on
se met au pas. Nous voici dans une pièce de terre montante, et
j'aperçois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores
galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours
muets; j'admire l'extraordinaire rapidité de leur quête; je me
souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnées des chiens qui
chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps.
Cinq minutes au plus, après le défaut, mon voisin, un Anglais massif,
se penche, et me dit cette phrase aérienne:
--Les voies du renard sont légères!
* * * * *
Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers
un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas écoulée qu'un second
«_Forward!_» aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard
a quitté son gîte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, à
la fin de l'après-midi, un train qui me ramènera à Londres. Lord H...
m'avertit qu'il faut se hâter, et, pour me consoler:
--Je vous ménage une surprise, me dit-il.
O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'étais jeune! En ce
temps-là, elle était toute-puissante. Elle le fut encore une fois,
peut-être pas la dernière, et j'eus raison d'y croire.
Revenus au château, nous traversons le rez-de-chaussée incendié, et,
par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme
elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette
pelouse allongée, qui se termine en éventail au pied d'une terrasse
demi-circulaire plantée d'arbres! On jurerait...
--C'est curieux, dis-je à mon guide, de retrouver ici, dans le
Yorkshire, les architectures de Versailles.
Il sourit, et m'emmène à droite. Des charmilles, des portiques
d'arbres taillés, très larges, montent doucement; nous les suivons
pendant plusieurs centaines de mètres, et j'arrive au carrefour de
sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la forêt.
Belles routes d'or, si bien parées par l'automne, si calmes dans le
soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons où
elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre enveloppé de
futaies anciennes, et d'où descend un escalier dont le pareil n'a été
vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend
d'abord tout droit, entre les chênes, les ormes, les frênes qui
penchent de chaque côté de leurs branches et ne peuvent les réunir,
tant il est vaste, puis il coude à droite, et on le devine encore dans
les pentes du vallon où la brume bleue habite; et chacune de ces
marches est un étang, un miroir d'eau encadré de marbre, une chose
claire dans la forêt et taillée comme un diamant. Je demande:
--Qui a fait toutes ces merveilles, les échelons de lumière, les
charmilles, les pelouses, les avenues?
--Le génie de la France, me répond lord H. La tradition affirme que
Lenôtre a dessiné le parc.
Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau étaient rayés de pourpre. Je
restai là cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse.
PROMENADES EN CORSE
I
D'AJACCIO A LA FORÊT DE VIZZAVONA
«Mer belle à Sicié, agitée aux Sanguinaires.» Qui n'a pas lu cette
ligne-là dans les bulletins météorologiques? Elle y revient comme un
refrain. Moi, j'en rêve depuis ma petite jeunesse. «Agitée aux
Sanguinaires!» J'ai si souvent désiré voir ces îles au nom éclatant et
les vagues tout autour, soulevées en pointes, ardentes, agiles,
flambantes sous le soleil et sous le reflet des roches, que j'ai dit
au commandant du _Corte_, en quittant Marseille: «Commandant, je vous
en prie, faites-moi réveiller quand nous passerons en vue des
Sanguinaires?--Mais, monsieur, il sera deux heures et demie du matin,
et le temps est brouillé. Nous entrerons dans le golfe comme dans un
four!--Faites-moi prévenir quand même; il y aura peut-être un peu de
lune; on ne sait jamais!»
A deux heures et demie, enveloppé dans mon manteau, j'étais sur le
pont. Hélas! des moutons gris couvraient tout le ciel, bien peu de
lumière passait entre eux, et sur la mer presque sans vie, terne et
muette comme du feutre, j'aperçus à bâbord, en regardant bien, trois
pyramides, trois meringues noires, dont la première portait un phare.
C'étaient les Sanguinaires. Je n'ai donc vu que leur ombre, et le rêve
m'est resté.
Au lever du jour, nous étions, depuis longtemps déjà, devant Ajaccio.
Une voix d'enfant s'éleva du quai, et vint à moi à travers le hublot.
Elle disait: «_La mattinata è bella_.» Je remontai sur le pont.
C'était vrai. La clarté était vive, et vif aussi le vent; les derniers
passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais
devant moi, au delà du quai, une promenade plantée d'arbres aux
feuilles grêles, puis une rangée de façades larges, hautes, sans
ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou
trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette
teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maçons de
la Riviera nomment _terra d'ombra_. D'autres maisons, en arrière,
commençaient à s'élever sur les pentes, devenaient de plus en plus
petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'être plus,
à mi-montagne, que des points de lumière dans des bois. J'avais oublié
les Sanguinaires, mais toute l'Italie était venue à l'appel; je
revoyais des matins pareils à celui-ci; des ports fameux et des
marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombés et
éclatants, des plages où la mer est bleue d'abord et violette dans les
ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes
lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des
campagnes où le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images
en passant, demandait:
--Me reconnais-tu?
Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais à me souvenir de mon
histoire, je répétais tout bas: «La Corse, île française, conquise et
réunie une première fois à la couronne royale sous Henri II; cédée
définitivement par Gênes en 1768.»
* * * * *
Descendu à terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui
portent des dattes mûres. Malgré l'heure matinale, il y a des
Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vêtues de sombre,
portant sur la tête, en équilibre, des paniers ronds pleins de
murènes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste
immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras;
elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant
jusqu'au coin des paupières longues; des enfants jouent sur le
trottoir, déjà sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens
contraire, sur la chaussée, ils s'abordent, j'entends l'éclat contenu
de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se séparer et
aller chacun à ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place
du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos à la mer parce que le
vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour
commencer à ne rien faire. Ils doivent parler de questions
municipales. La sévérité ne leur fait pas défaut, ni la passion
cachée, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et
les souvenirs d'Italie continuent à m'interroger.
--Les reconnais-tu, ces deux-là qui palabrent? Ils sont de Naples, ils
sont de Florence, et de la rivière de Gênes...
J'ai répondu:
--Ils sont de partout! Je les ai rencontrés à Bergen. Laissez-moi en
paix!
Quelle fraîcheur sortait de la mer et baignait toute l'île! Il y a de
ces matins, entre le printemps et l'été, où l'air porte celui qui
marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite
en haut de la ville, et je continuai de monter, à travers les jardins,
sans vouloir céder à la tentation de me retourner. Je cherchais la
bonne place, la pointe de roche d'où l'on voit tout. Et la route, en
attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchetés de
soleil, sa poussière de haute lisse écrasée par les roues, ses bouts
de haies de figuiers de Barbarie, ses aloès, levant en plein ciel la
tige sèche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sûr,
prenaient pour un poteau télégraphique, car elles se posaient dessus.
Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'âme du vent
et l'odeur de ses bois, je découvris enfin une terrasse abandonnée,
envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'élevaient des degrés
de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des
cyprès flanquaient le tombeau. Toute la poésie du golfe appartiendra
aux promeneurs qui viendront là. J'eus, en me retournant, l'émotion
rare, impétueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux
qui l'ont éprouvée une fois essayent de bâtir en eux-mêmes, avec les
pauvres mots que voici, le décor merveilleux dont les plans sont si
nets et si bien accordés: des cyprès noirs, un immense éperon de
montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio,
formant la pointe, aiguë et blanche, la mer au delà très luisante à
cause du matin et de la brise, et, au delà encore, enveloppant le
golfe à triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes
au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel.
Pour la troisième fois, le souvenir des côtes voisines me revint en
mémoire, et je dis:
--C'est aussi beau que la Sicile!
* * * * *
En descendant, je visite la casa _Bonaparte_, car le grand Empereur,
comme le dit un ancien livre, est toujours «la principale curiosité de
la ville». Les Ajacciens lui restent fidèles. C'est une noblesse dans
tous les temps. Ils ont un quai, une rue, un cours Napoléon, et même
une grotte Napoléon, sans préjudice d'une avenue du Premier-Consul,
et, dans le voisinage, comme cela se doit, une rue du Roi-de-Rome, un
boulevard du Roi-Jérôme, une rue Fesch, un boulevard Ornano. Toute la
ville est ainsi marquée au chiffre impérial. La «casa» ne m'a semblé
qu'un nom de plus dans la liste. Elle n'a pas de relique vraiment
émouvante. Bonaparte a quitté trop tôt, trop longtemps avant la
gloire, cette demeure de petit noble, ouverte sur une ruelle et serrée
de près par des logements sordides, des couloirs extérieurs, des
balcons où sèche, depuis des siècles, l'interminable lessive des
mamans pauvres. La concierge, qui me précède et qui désigne brièvement
les appartements que nous traversons, «la chambre où est né Napoléon,
le petit salon, _le salon de soirée_», m'amène enfin devant la table
sur laquelle est placé le registre des visiteurs. C'est le recueil
habituel, la rue qui passe, qui signe, qui plaisante ou qui «pense»,
hélas! On trouverait cependant, je crois, quelques signatures
éloquentes. J'aperçois celle d'Édouard VII, de la reine d'Angleterre,
de la princesse Maud, 26 avril, 1905; je relève des mots drôles
d'anciens soldats: «A la gloire du grand soldat, un du 4e zouaves,
Deligny, dit Lebret»; «Vive l'immortel Napoléon, qui modifia à son gré
la carte de l'Europe»; «Au grand homme qui a conquis toute l'Europe,
je souhaite qu'il revienne encore!» Je note aussi beaucoup de noms
allemands sur ce cahier de papier. J'interroge mon ami V..., qui sait
toute la Corse.
--Ne vous étonnez pas, me dit-il. Nous voyons ici plus d'Anglais et
plus d'Allemands que de Français continentaux.
J'ai visité avec plus d'émotion le «musée napoléonien». Il est
installé au premier étage de l'Hôtel de Ville. Tableaux, sculptures,
médailles, presque tout a été légué par le cardinal Fesch. Et, si la
valeur d'art est très inégale, on n'entend pas toutes ces choses
parler de l'Empereur, plus ou moins bien, sans que l'esprit réponde,
et le coeur quelquefois. Je m'arrête longuement devant le portrait de
Charles Bonaparte, peint par Girodet, d'après les indications de
l'Empereur;--quelles évidentes précautions pour que l'image du père
fût digne du fils: quelle belle prestance, quel costume seigneurial
attentivement choisi, souliers à boucles, bas blancs, culotte et
habit de velours cramoisi brodé d'or, gilet de soie jaune et
perruque!--devant le buste en marbre du Roi de Rome, le même que
Napoléon avait à Sainte-Hélène; devant le _Départ de Murat_. Dans ce
tableau, dit le catalogue, «Murat, debout, en uniforme, entouré des
membres de sa famille, s'apprête à rejoindre un corps de cavalerie que
l'on voit défiler dans le fond. Caroline le serre dans ses bras.» Bien
d'autres pièces du musée sont curieuses, et, par exemple, ce feuillet
de registre sur lequel est inscrit l'acte de baptême de Napoléon.
L'acte est daté du 21 juillet 1771,--l'enfant était né deux ans plus
tôt,--il porte la signature du père, qui signe Carlo _Buonaparte_,
mais le nom est déjà orthographié, dans le texte et en marge:
Bonaparte.
* * * * *
Comme l'après-midi est belle, je loue une voiture pour aller à La
Punta, c'est-à-dire au sommet de la montagne qui domine Ajaccio,
promenade classique, et délicieuse aujourd'hui. La route doit perdre
de son charme en été; mais le vent du nord n'a pas cessé de souffler,
les dernières pluies ne sont pas loin: elle est révélatrice de la
beauté du printemps corse.
Regardez toujours les cultures maraîchères, les jardins, les vergers
qui enveloppent les villes. C'est un principe du voyage. Vous
connaîtrez ce que produit la terre d'une région quand l'eau ne manque
pas. Autour d'Ajaccio, les bosquets d'orangers et de citronniers
disent assez qu'avec un peu d'industrie on ferait vite, de cette
vallée qui tourne et qui monte lentement, une nouvelle Conque d'Or.
Les «agrumes» y vivent en pleine santé, feuillus, luisants, et de ce
vert nourri qui est celui des marbres antiques. Les oranges mûres
tombent à terre, par douzaines, comme les pommes sous les pommiers de
Bretagne. Il n'y a guère de groupes d'arbres qui ressemblent plus à un
monument sculpté que les bosquets d'orangers. L'hiver ne change pas
leurs formes, ni le vent; ils font partie du relief, dans le paysage.
Mes chevaux se mettent au pas; la montée devient raide, et maintenant
le maquis borde la route, non pas un vieux maquis, un jeune, bien
poussant, bien fleuri, au plus beau mois. Je descends pour le mieux
voir, le toucher, le respirer, pour en donner la recette. De quoi
est-ce fait, le maquis? Celui où je baigne jusqu'aux épaules, en
suivant les sentiers tracés par les chèvres, abonde en arbousiers, en
lentisques, en myrtes, en bruyères blanches. C'est le fond de ce bois
épais, moutonneux, persistant comme la mousse et comme elle arrondi.
Mais il s'en faut que la bruyère soit seule, parmi les feuilles, à
lever ses palmes grises; il y a un monde de fleurs: des buissons de
cistes couverts d'églantines blanches à coeur d'or; des phyllerea,
plante dont les fleurs sont menues et pressées comme des oeufs de
poisson; des lavandes à grosse fleur bleue; des gerbes d'asphodèles;
un genêt épineux, et tant d'autres fleurs plus humbles, qui étoilent
l'ombre chaude!
Plus haut encore, la montagne se couvre d'olivettes, puis le maquis
reprend mêlé de prairies sauvages, jusqu'au sommet. Un peu au-dessous
de ce sommet, à six cent cinquante mètres en l'air, sur une terrasse
abritée contre le vent d'ouest, s'élève le château de la Punta,
propriété des Pozzo di Borgo. Il a été bâti en grande partie et orné
avec des pierres apportées de Paris et provenant des Tuileries
incendiées. La construction est donc récente. Je crois qu'elle n'a été
achevée qu'en 1894. Et cependant ce château, ce parc, ces pelouses,
ces arbres ont la mélancolie des décors arrangés pour les hommes et où
les hommes ne vivent pas. Personne n'habite la Punta. Le domaine est
ouvert à ceux qui frappent. Sur la terrasse achève de se rouiller un
projecteur électrique, qui a dû fouiller et illuminer, pendant les
nuits des premières années, tous les points de ce paysage grandiose.
On l'avait habilement placé. Au nord, j'aperçois, par-dessus les
croupes boisées, le golfe de Sagone, nappe d'argent clair, que barre
orgueilleusement une roche rouge comme du sang. A l'est s'étend la
terre de Corse, toute soulevée, toute en collines et en montagnes
jusqu'où les yeux peuvent voir; je la regarde avec amour, je lui
demande qui elle est, et de toutes parts, comme une réponse, monte des
profondeurs et m'arrive des sommets le sentiment de l'inhabité et de
l'inculte, d'un pays livré aux herbes et aux troupeaux qui les
broutent, d'une contrée sans tourniquets, sans fanfares, sans
affiches, pauvre, sauvage, exquise à respirer. Ajaccio est là-bas, au
sud, dans l'abîme où rit la mer lumineuse. Je le regarde aussi
longuement. Je vois la ville toute petite et toute blanche, ses jetées
comme des doigts blancs, mais son golfe reste grand dans l'enveloppe
agrandie des montagnes. Je vois cela,--ô merveille des cadres!--entre
les branches d'un pin noir et les aigrettes d'or d'un bois de mimosas
qui a fleuri pour nous. Et c'est là le souvenir puissant que
j'emporte, la joie qui ne s'éteindra plus dans ma mémoire.
J'emporte aussi un souvenir douloureux, et que je sais bien que je
n'oublierai pas. C'est l'image du _Napoléon en 1815_, tel que l'a
peint Louis David. Le tableau est pendu dans le grand salon de la
Punta, en face de l'entrée. On vient de voir le berceau, en bas, à la
Casa Bonaparte, et on rencontre là, à dix-huit cents pieds au-dessus,
l'Empereur en manteau gris, debout au milieu d'un camp, et qui regarde
venir le malheur, l'Empereur vieilli, bouffi, blafard, l'Empereur
hallali courant. J'en ai rêvé tout le long du chemin.
* * * * *
Quand je rentre à Ajaccio, je trouve beaucoup de monde dans la
cathédrale. Nous sommes au mercredi saint. L'office du soir va finir.
Lorsque le dernier cierge est éteint, les chanoines ferment bruyamment
les livres liturgiques, font un peu de tapage, que je n'attendais pas
de ces «discrets et prudents messires». Des enfants, près du portail,
leur répondent avec plus d'entrain, frappant les dalles du pied, ou
faisant claquer leurs mains sur les colonnes de marbre. Et le bruit
grossirait, si le sacristain n'apparaissait pour mettre en fuite cette
troupe de gamins et de gamines en haillons. Mon ami V... m'explique la
chose.
--L'usage est bien affaibli à Ajaccio, me dit-il; ailleurs, vous le
trouverez très vivant. Le peuple, aux Ténèbres du mercredi, du jeudi
et du vendredi saints, fait tout ce bruit pour rappeler le tumulte qui
s'éleva sur le Calvaire et dans Jérusalem, à la mort du Christ. Si
vous étiez en ce moment à Bastia, vous entendriez un fameux bruit de
traquets et de crécelles. Dans certains villages de l'intérieur, on
frappe le sol de l'église à coups de bâton ou de feuilles d'aloès.
Nous appelions cela, dans ma jeunesse, battre Judas, _batta a Juda_.
Et, tenez, puisque vous partez demain pour Vizzavona, je serais bien
étonné si vous n'entendiez pas, le long de la route, le son des gros
coquillages marins dans lesquels les enfants soufflent en l'honneur de
la Passion du Christ.
Il disait vrai. A toutes les stations du chemin de fer, dans
l'après-midi du jeudi saint, j'ai entendu les conques marines, auprès
du golfe que la voie contourne, et parmi les châtaigniers de
Bocognano, et, quand nous arrivâmes à mille mètres au-dessus de la
mer, dans les forêts de pins de Vizzavona.
II
LA FORÊT.--UNE PROCESSION A CORTE