familles où les habitudes de piété se sont conservées plus fidèlement
qu'ailleurs? Il est probable. Dans le Norfolk, sir H..., récitait,
chaque matin, la prière dans la chapelle, devant ses enfants, ses
hôtes anglicans et ses domestiques assemblés. Quelques jours plus
tard, fort loin de là dans un comté de l'Ouest, ayant ouvert, par
mégarde, la porte de la salle à manger quelques minutes avant le
breakfast, je trouvai quatre personnes, de familles différentes,
faisant la prière en commun. Ici, au moment où j'entre dans la chambre
qui m'est destinée, je remarque une petite pancarte fixée au mur. Elle
indique les heures des repas,--neuf heures trente, une heure trente,
cinq heures, huit heures quinze,--puis les heures de la prière
quotidienne et celles des offices du dimanche, à la chapelle...
Les chambres portent un nom d'arbre ou un nom de personnage politique.
Il y a le chêne, l'érable, le pin; il y a aussi la chambre de la
Reine, ainsi désignée parce que la reine Victoria y a couché, la
chambre de Cromwell, de Wellington, de Beaconsfield.
* * * * *
Le cérémonial du dîner,--je ne trouve pas d'expression plus
juste,--est le même partout, mais plus frappant dans une maison
pleine, comme le sont les mouvements d'ensemble. A huit heures quinze,
tout le monde est réuni dans un des salons, à l'extrémité de la
galerie. Aucun retardataire. On descend. Le dîner est servi dans une
salle qui a deux étages de hauteur, et qui me rappelle des salles
toutes pareilles de palais italiens, où il y avait une tribune pour
les violons et les harpes. J'ai l'impression agréable, et que
j'éprouve rarement, d'un luxe vrai, autorisé par la naissance, exigé
par le rang et par le rôle, d'un luxe qui a l'habitude de servir et
dont on a l'habitude. La vanité humaine, à un certain degré de
richesse et de noblesse, n'est plus là. Elle est ailleurs,
naturellement, puisque nous ne saurions nous passer d'elle. Mais
l'excès de nous-mêmes, quand il n'est pas fondé sur l'argent, a du
moins cet avantage d'être amusant quelquefois. Une de mes voisines
parle d'une nouvelle oeuvre d'assistance de Londres. Elle s'y
intéresse, elle fait preuve d'intelligence dans la manière dont elle
la décrit; elle est organisatrice assurément, et probablement très
bonne. Mais j'ai le malheur de glisser une phrase, d'une banalité
déplorable, je le reconnais, sur la misère des grandes villes.
Aussitôt j'observe un mouvement d'impatience, et je suis puni d'avoir
cru qu'il y a des pauvres à Londres, comme à Paris. «Non, monsieur;
tout cela est fort exagéré. Dans nos villes industrielles, le travail
ne manque pas. Et ceux qui travaillent gagnent bien, et sont
contents.»
Aux murs de la salle, plusieurs drapeaux sont pendus. J'ai vu tout de
suite, en entrant, que quatre étaient français. Ce sont des drapeaux
carrés, de petite taille. De la place où je suis, je puis lire sur
l'un d'eux, en lettres brodées dont l'or est tout terni: «L'Empereur
Napoléon au département de la Haute-Loire»; et sur un autre:
«L'Empereur Napoléon au département de la Haute-Vienne». Quand je
m'informe, on me répond qu'ils ont été donnés par Wellington. Je
regarde longtemps ces aigles, prisonnières en Angleterre. Elles n'ont
pas été conquises sur le champ de bataille, mais enlevées simplement,
dans le pillage d'une préfecture. Je pense au jour où elles frémirent
dans la main de l'Empereur, au jour où il les remit au représentant de
la Haute-Loire, au représentant de la Haute-Vienne, pour de futures
gardes nationales...
Le dîner dure peu de temps. Après avoir fumé une cigarette, une seule,
les hommes retrouvent au salon la maîtresse de la maison et leurs
voisines de table, qui ont quitté la salle à manger les premières,
selon l'usage. Et l'on cause jusqu'à onze heures. Autour de nous, le
long des murs, il y a tout un passé, toute une galerie de portraits
d'époques différentes. Parmi ces portraits, un grand tableau
représente l'empereur d'Allemagne, en uniforme d'amiral, sur le pont
d'un navire. C'est un souvenir: Guillaume II a passé ici plusieurs
jours, avec l'Impératrice, en 1891.
* * * * *
Conversation presque toujours instructive et vivante, parce qu'elle
est dominée par la politique, et conduite par des hommes d'action.
Nous sommes à la fin d'une crise assez grave, qui met aux prises les
ouvriers de chemins de fer avec l'autorité patronale et, l'on peut
dire, avec l'autorité sociale. Un directeur d'une des grandes
Compagnies anglaises, très entouré, très calme, n'a cessé de répondre
obligeamment, à plus de vingt personnes qui ont dû lui faire les mêmes
questions. Je note quelques mots qui m'ont été dits, dans un groupe ou
dans l'autre, toujours en français et souvent avec un tour heureux.
_Un membre du Parlement._--Sans doute, monsieur, nous sommes menacés,
nous aussi, et les mêmes éléments révolutionnaires essaient de nous
entamer. Mais, en Angleterre, ils auront moins de puissance que chez
vous.--Je le souhaite, sans y croire.--Pardon, tout se fait lentement,
ici, même le mal, et nous réfléchissons en agissant, ce qui permet de
ne pas aller jusqu'au bout. Les électeurs, avec leur bon sens et leur
esprit pratique, comprendront que les promesses, comme les parfums,
peuvent griser, mais ne nourrissent pas.
_Un autre._--Nous sommes des illogiques. Que de sottises cela empêche!
_Un troisième._--Je reconnais, cependant, qu'il y a une chose
inquiétante. Il faut songer que notre constitution anglaise, notre
politique, nos moeurs publiques, tout, en Angleterre, a été fait en
vue de deux partis. S'il s'en forme un troisième, qu'adviendra-t-il?
_Lady K._--Oui, assurément, j'ai beaucoup connu le père de lord S...,
le chef de cette belle famille qui nous entoure. Je ne suis plus toute
jeune. C'était un homme sarcastique. Sa bonté, très réelle, vivait
sous l'épine. Il ne donnait jamais un conseil, et ses enfants ne
parvenaient pas toujours à deviner son avis. Désabusé des hommes,
désabusé des mots. Il disait: «L'exemple seul des parents sert à
quelque chose.»
_Quelqu'un du Foreign Office._--Monsieur, nos sentiments profonds sont
taciturnes.
_Miss Vera N._--Demain, vous verrez le parc. Il est très beau. Je vous
raconterai un mot curieux,--parmi tant d'autres à jamais ignorés,--qui
y a été dit. Voulez-vous? Seulement, vous me direz ce que vous en
pensez?
--Volontiers.
--Eh bien! lorsque l'empereur d'Allemagne vint ici, il voulut faire
une promenade à cheval, dans le parc. Quatre chevaux furent sellés.
L'Empereur allait devant, accompagné par lord S. Deux aides de camp
suivaient. A une petite distance du château, la jument que montait
lord S. prit peur, et partit à toute allure; le cheval de l'Empereur
fit de même. Y eut-il quelques secondes de danger? Je ne sais. Mais
aussitôt, d'un même élan, les deux aides de camp se précipitèrent et
encadrèrent leur souverain, galopant botte à botte, prêts à lui porter
secours. Puis, les chevaux se calmèrent; la course cessa; on reprit la
promenade. Alors, un des officiers, passant, pour se remettre à la
suite, près de lord S., lui dit: «Votre jument, monsieur, mériterait
d'être fusillée!...» Que pensez-vous du mot?
--Il est rude, mais superbe!
--Vraiment? Un Français l'aurait dit? Un Français d'autrefois?
--Avec des nuances, mademoiselle; ils en trouvaient même au galop.
Mais le sentiment eût été le même.
* * * * *
A onze heures, la réception est finie: la soirée ne l'est pas. On se
retire. Les salons entrent dans l'ombre. Mais bientôt, par les
escaliers, par les couloirs, les hommes, évitant de faire trop de
bruit, se dirigent vers le fumoir, où sont disposées les bouteilles de
whisky et de soda, les boîtes de cigares, les cigarettes. Ils se sont
mis à l'aise. Ils ont enlevé leur habit et souvent leurs souliers
vernis, pour endosser le veston ou la robe de chambre, et chausser les
pantoufles. Et la deuxième soirée commence, illimitée, dans la fumée
bleue.
IV
LE VILLAGE
UN PARC DANS LE YORKSHIRE
J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Français ne
manquent pas de répéter, comme la plus neuve de leurs impressions,
après quarante-huit heures passées à Londres; que les Anglais m'ont
dits également, plus d'une fois: «Nous sommes si différents!» Nous
avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littérature qui
expose cette vérité, la débite en morceaux, la commente et l'illustre.
Elle est intéressante, elle est amusante, mais combien exclusive et
oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier
de différences, un million si on y tient, mais, à vivre parmi eux,
dans le home, on s'aperçoit que la littérature insiste trop, ici
encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il
reste quelque chose de commun entre des hommes si différents. Il reste
l'humanité, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la
sensibilité, et tant d'idées qui donnent un air de famille au monde
civilisé. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix
d'amis un Français qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre!
Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes,
intimidés par leur propre coeur, jusqu'à prendre le ton de l'humour,
pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur
politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit
d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil
est en jeu!
Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner
la France, est précisément l'un des hommes qui représentent le
tempérament anglais, comment dirai-je? à son maximum d'acclimatation.
Il connaît les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la
France et les Français; il a l'esprit vif et curieux et, chose
infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique
fruit de civilisation, le melon poussé sur le fumier de cent races
qu'il domine et qui l'aident à mûrir, mais qu'il y a d'autres peuples,
très bien doués, et des qualités de race, fort répandues chez les
voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est
artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le
contraire d'un faible. Tout à l'heure, il m'a dit: «Je ne comprends
pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se défendre
contre l'émeute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force épargne!»
* * * * *
Le domaine de lord H... est fort éloigné de Londres, situé dans le
nord de l'Angleterre, dans cette partie où les usines, les mines, les
villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les
vallées. Et certes, du château où nous causons depuis ce matin, on
n'aperçoit aucune cheminée de fabrique; la prairie qui descend, devant
les fenêtres, paraît bien être du plus beau vert, le plus uniforme,
le moins souillé, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et
s'ouvrent avec elle ont le même ton que les nôtres à la fin de
l'automne. Cependant, tout à l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et
suivi l'allée qui mène au jardin, j'ai trouvé bien sombres les
feuilles des rosiers, je me suis penché: elles avaient un peu de
poudre noire sur toutes leurs arêtes, de la neige des quatre saisons.
Mon hôte sort du château et m'appelle:
--Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils
poussent bien d'abord, mais cette terrible fumée les tue, à leur
troisième ou quatrième fleur. Venez avec moi; allons voir le village!
Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en
France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais
non, je suis vite détrompé. A cent pas du château, lord H...
m'introduit dans un atelier où travaille un vieil homme, rubicond avec
des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main
une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pièce,
surveille le pot où bout la colle forte.
--Mon chef ébéniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison
depuis quarante ans.
A quelques pas de là, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres,
puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le
maréchal ferrant; des ouvriers, à côté, battent des gerbes d'avoine;
un des gardes-chasse passe et va vers les prés bas. A chacun de ces
hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe:
bonnes têtes carrées, peu de mots, un salut sommaire, la casquette
quitte à peine le crâne, mais le sourire est parfait, amical, de tout
l'être à la fois; les mains vont d'elles-mêmes à celles du maître: il
y a des siècles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je
reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus
anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses
granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins
élégants selon le grade des employés, forment, autour de nous, un
village où manquent cependant l'épicier marchand de grains et de
faïence, le «buraliste», le boulanger reconnaissable aux trois miches
d'or qui hachent le bas de sa fenêtre. Le temple, une église gothique,
noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marquées du même
nom, du même casque empanaché, des mêmes armes, lève sa tour au milieu
d'une des futaies voisines.
--A présent, me dit lord H..., je vais vous présenter à notre
fermière. Je vous préviens que c'est une dame fort importante.
* * * * *
Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi
soigné que ceux des _boarding houses_ de la côte anglaise, gazons bien
tondus, fusains coupés en brosse et faisant clôture, corbeilles où
achèvent de pâlir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des
dahlias simples et des bégonias de la petite espèce rose. La jeune
fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait à la machine,
quand nous entrons, et elle se lève, appelle sa mère, forte matrone
minaudière, coiffée en cheveux, et nous avons deux révérences.
--Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous
demander une réparation à laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse
la fenêtre de la salle à manger, donnez-nous une belle fenêtre
jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!
Il faut vraiment être atteint de la fièvre mégalique--_febris pejor,
frequentissima_--qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un
«home» plus confortable que celui de cette fermière. Un notaire de
petite ville l'eût acheté tout meublé; un officier d'administration en
eût rêvé trente ans, et joui peut-être en fin de saison... Tout ce qui
sert d'idéal à des cantons entiers se trouve ici au grand complet:
salle à manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du
dernier modèle, laiterie, tout un étage de chambres au-dessus, des
tentures d'étoffe dans les appartements de réception, des bibelots
partout, des lanternes japonaises, des meubles de chêne ciré, plus de
cinquante photographies encadrées, un piano, des tapis, un parquet, en
un mot les témoins obligés du bonheur. En traversant l'office,
j'aperçois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix
grises et un jeune ramier. Lord H... a dû faire semblant de ne pas les
voir.
Il m'invite à visiter son habitation de la cave au grenier, et nous
employons la dernière heure de la matinée à parcourir les dépendances,
à inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y
compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de
ménage, et la brasserie d'où sort la bière commune. Avant de rentrer
au salon, il va s'informer de la santé d'une vieille femme,--la
nourrice des enfants,--qui a ses appartements, pour toujours, sous le
toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai
raconté quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont
invitées à déjeuner, disent chacun un mot joli. La première dit:
--Le temps des très grandes habitations est peut-être passé; elles
supposent une féodalité acceptée.
La seconde, qui est toute jeune, répond:
--Je crois que les pays où subsiste quelque chose de féodal sont les
plus heureux: les gens d'un même domaine y forment une grande
famille.
* * * * *
Cet après-midi, excursion en automobile et visite au château de
Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, défoncés par les
charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie;
un vieux terrien dirait qu'elle manque de coeur; elle a l'air débile
et las. Mais, dès que les barrières qui défendent l'accès du parc ont
été franchies, ô royaume enchanté! Les jardins de légende sont ainsi:
ils se reposent; les siècles passent à côté d'eux; le monde est
mauvais tout autour; la beauté de leurs ombres y sert d'explication à
la douceur des bêtes. Voici des prairies vallonnées, à perte de vue,
devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et
houleux, et, à droite, elles creusent des baies lumineuses dans la
forêt toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la
prairie, près de la forêt, il y a le château, qui paraît grand comme
l'Escurial,--il doit l'être moins, mais la brume grossit!--Et
partout, à travers les étendues, des troupeaux d'animaux rares
s'avancent à petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des
cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des boeufs à bosse,
tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des boeufs
d'Écosse à poil jaune et traînant à terre comme une frange. Je songe
aux ménageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, à
ses longues avenues sous les arbres, à ses longues vallées fraîches,
au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours
plus de bleu que dans le ciel même.
Le lord qui fit dessiner ce parc avait le goût des espaces et celui
des collines drapées, et celui des chênes isolés dont la lumière fait
le tour. Hélas! s'il revenait, que de chênes il pleurerait! Tous les
vieux chênes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la
fumée, empoisonnés par elle et étouffés. Nous sommes ici dans le
domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles
Ier. Il paraît que les archives sont pleines de pièces curieuses. La
galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit
tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'oeuvre,
le portrait, peint dans le château même, de lord Strafford et de son
secrétaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habillé de rouge, la
plume levée, l'oreille tendue, amusé par les secrets d'État qu'il
vient de «coucher par écrit», l'autre, le maître, vêtu de sombre,
inquiet de la manière dont il va continuer sa dépêche, assez jeune
encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le
secrétaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un
bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de
réception carrée, dallée de marbre, à laquelle aboutit, au premier
étage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des
traditions de Wentworth Woodhouse.
--Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de
fêtes, chaque année. Jusqu'à la mort du grand-père du possesseur
actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de père
en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les
temps anciens, dans les âges féodaux,--si rudes, mais par tant de
côtés fraternels,--venait qui voulait déjeuner chez le lord: ses
voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les
voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre
des passants, avec le progrès, devenant excessif, on changea la
méthode, et tout le monde encore put venir, mais à la condition de
prévenir et d'écrire: «Je viendrai déjeuner au château, tel mardi.»
J'ai vu des déjeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui,
la tradition est brisée. Tant d'autres semblables ont disparu plus
tôt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de
la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit,
s'il leur plaisait, d'aller dîner chez l'archevêque de Canterbury? Ils
n'avaient que deux obligations à remplir: prévenir leur hôte et
arriver au palais de Sa Grâce en costume de pair ou de député.
* * * * *
Le soir est déjà tombé. Que le soleil brille peu de temps, dans ce
pays où la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en
murailles qui se rapprochent et font la voûte! Il n'est pas plus de
trois heures, et déjà tout le relief des terres a cédé, l'éclat de
l'herbe est mort; on ne sait plus d'où vient la lumière; la peur de la
nuit rassemble les bêtes des troupeaux et des hardes, et les groupe en
taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mâles tournent
autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des
profondeurs de l'ombre où la forêt s'efface. Tandis que l'automobile
suit, à petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte
un peu en arrière, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le
cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand château n'est
déjà plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus pâle, où
trois points d'or viennent de s'allumer.
V
CHASSE AU RENARD
Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.
Matinée fraîche de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans
relief.
La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et
lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y
croire. «Vous verrez, dit-il, c'est une belle journée qui se prépare.
Oh! le petit renard n'a qu'à se bien tenir!... Mais je vous fais mes
excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le
premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout à
l'heure les futaies de Bramham.»
En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et,
après en avoir offert à lady H... et à une jeune femme dont la tête
rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout ébouriffée d'un amas
de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une
tablette aussi à Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je
suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit présenter à
mon hôte. L'auto file à toute allure, sur la route déserte, sous la
pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.
Vers neuf heures, les terres commencent à monter; derrière le rideau
de la pluie, lamé d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore,
une bande violette, régulière, se lève au-dessus de l'horizon, à
gauche. Elle commence à un mille de nous peut-être, mais, à mesure que
nous courons, elle se prolonge, elle se déroule, elle naît de toutes
les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et
qui la montrent. C'est le parc de Bramham.
John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin
qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrière gardée
par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous
montons à travers un massif d'arbres, et, au moment où la voiture
atteint le sommet de la côte, le soleil paraît. Si pâle que soit la
lumière, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous,
un parc des contes de fées: des prairies illuminées, qui ondulent, des
groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des
lointains de futaies bleues, des éperons plus proches qui entament
l'herbe et le soleil, des criques, des entrées sous bois, et là,
partout, des nappes de fougères, d'un modelé souple, ardentes sur les
lisières, et qu'on suit sous les branches, et qui reçoivent l'ombre
sans cesser d'être claires. On arrête l'auto. Lord H... se lève,
sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe
de bienvenue.
--Ah! la voici!
* * * * *
Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du château invisible, d'une
clairière de forêt, du tournant d'un massif, de je ne sais où, une
femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir
encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme
on devine son âge et la moitié de son âme! Elle est jeune, j'en suis
sûr, elle a une jolie taille, elle monte à ravir, elle aime la chasse,
le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure,
elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un
ruisseau, tourne un groupe de hêtres, fond sur nous comme si elle
chargeait en bataille, s'arrête à trois pas de l'auto, répond au
sourire de lord H., et dit:
--Bonjour, père!
Le cheval est crotté jusqu'à moitié du ventre, le vêtement de chasse,
en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est
jeune.