La nuit commence, quand je descends du train. Je traverse une petite

ville de bains de mer, assise entre deux collines. La maison de sir

H... n'est pas loin. Je suis reçu comme si je revenais. J'entre

cependant pour la première fois: mais je connais le fils aîné du

baronnet. Tout le monde,--mes hôtes et les invités,--parle français,

parce que je ne sais que trois mots d'anglais. Je suis dans une

famille ancienne, influente, religieuse et passionnée pour la chasse.

Lady H... a passé plusieurs hivers au bord de la Méditerranée, à Nice,

à Cannes. Elle a gardé de la France un souvenir pareil à celui que

nous emportons d'Italie: branches d'olivier, ciel bleu, femmes jetant

des bouquets de géraniums dans la voiture d'une grande dame, étoiles

claires, parfum chaud des montagnes. Il s'y mêle, et cela est mieux et

touchant, des noms, des visages, des mots de pauvres gens qu'on allait

voir et secourir. Elle a dû être fort belle. Elle a grand air, un

esprit prompt, décidé, qui se recueille quand il s'émeut; elle a le

goût des fleurs, dont il y a, dans les salons et dans les chambres,

des gerbes admirables et faites avec un goût juste.

* * * * *

Le maître d'hôtel, en mon honneur, a orné la table de rubans

tricolores. Tous les convives sourient. J'entends murmurer: «L'entente

cordiale!» Et les deux mots sont exacts, sûrement, entre les quatre

murs de la salle à manger. Mon hôte me demande:

--J'espère que vous êtes conservateur?

--Oui.

--Very well!

Après le dîner, quand nous passons au fumoir, il allume un cigare, il

entame, avec un de ses invités, une discussion véhémente et grave sur

le libre échange, et je vois du coin de l'oeil, sous le feu des

lumières, remuer et puis devenir étale sa barbe blonde et blanche. Mon

jeune ami, qui se mêlerait volontiers à la conversation, car il a le

goût très vif des choses politiques, pense que l'examen du livre des

chasses m'intéressera davantage. Il va prendre dans la bibliothèque un

volume relié, doré sur tranche, où, depuis soixante-quinze ans, chaque

tableau de battue a été inscrit: faisans, perdreaux, canards sauvages,

lièvres. Je relève beaucoup de belles journées, une, toute récente, de

300 perdreaux, une autre de 865 faisans. On a chassé dans

l'après-midi, sans grand succès, à cause du vent. Et pendant qu'au

dehors la pluie bat les fenêtres, la pluie dont les rafales sont

pleines de bruits de mer, j'interroge plusieurs chasseurs sur ce grand

«excitement» favori. Ils connaissent bien le sujet. La loi qui régit

la chasse en Angleterre, me disent-ils, date d'un peu plus de trente

ans, c'est une loi radicale. On s'était plaint du dommage causé par

les lapins: elle en a profité, pour attribuer le droit de chasse au

fermier.

--Qui le cède au propriétaire?

--Pas complètement. Il peut renoncer à chasser le gibier, les faisans,

les cailles, les perdreaux, mais non à détruire les lapins et les

lièvres, considérés comme animaux nuisibles. Le droit au lapin et au

lièvre est inaliénable. Et de plus, il peut s'exercer toute la

semaine, même le dimanche.

--Mais vous aussi, vous pouvez chasser le dimanche? Vous ne le faites

pas, je le sais, mais c'est de votre plein gré.

--Il y aurait un moyen fort simple de vous détromper. C'est demain

dimanche. Supposons que vous preniez un fusil et que vous alliez

devant vous, sur nos terres, avec un de nos gardes...

--Eh bien?

--Vous seriez pris, ou dénoncé au juge. Et le juge vous condamnerait à

autant de guinées, à autant de fois vingt-six francs d'amende, que

vous auriez abattu de pièces de gibier. Mais, sur votre chemin, à la

lisière d'un champ de betteraves, vous auriez pu croiser un de nos

fermiers, revenant tranquillement à la maison, avec une couple de

lièvres dans sa gibecière.

--C'est un régime qui a dû singulièrement diminuer le nombre des

lapins et des lièvres, en dehors des parcs?

--Assurément. Quant aux lapins...

--Vous ne les chassez guère, oui, peut-être même n'en mangez-vous

jamais? On me l'a affirmé.

Quelqu'un me répond, d'un ton sérieux:

--Ils sont très appréciés dans la classe industrielle.

* * * * *

Le lendemain, le soleil a paru dès le matin. Je le vois de ma fenêtre.

Il met en joie les grives et les merles, que personne ne détruit en

Angleterre, et qui courent sur les gazons ras, par douzaines, essayant

un commencement de chanson, sans ardeur, en sourdine, comme il

convient au milieu d'octobre. Il ne reste plus trace de la pluie

d'hier, si ce n'est dans le ciel, tout frais lavé, qui n'est pas sec,

qui ne le sera jamais.

Sans que j'aie eu besoin de le demander, lady H... a donné l'ordre

d'atteler, pour me conduire à la chapelle catholique, distante de

quatre kilomètres et située à l'entrée de la petite ville. J'entends

la messe, en compagnie de quarante-quatre fidèles, de conditions très

diverses et dont plusieurs doivent venir de fort loin. Pendant ce

temps, les propriétaires du domaine et leurs hôtes sont allés au

temple. Les chemins sont pleins de gens qui passent, mais qui se

taisent ou qui parlent bas. Les automobiles et les cloches rompent

seules le silence de cette matinée dominicale. Il y a du jeûne dans le

dimanche de nos voisins. Mais j'ai toujours trouvé que c'était là un

sot thème de moquerie, et que cette rigueur, ne fût-elle qu'apparente,

ne va pas sans grandeur.

Une heure sonne. Déjeuner froid, selon la tradition, les domestiques

ayant congé. L'après-midi se passe en causeries, flâneries,

promenades: nous visitons les jardins, qui sont aimés, et que

l'automne n'a pas encore touchés; la ferme la plus proche, où sir

H..., agronome entendu, me présente un troupeau de vaches de l'espèce

dite Tête Rouge, et qui est de robe rouge également, et qui n'a pas

de cornes, mais qui porte, à la place, au sommet du front, un superbe

toupet frisé, à la Louis-Philippe; puis nous descendons vers les bois.

Ils sont très beaux, d'essences mêlées, chênes, pins, hêtres,

bouleaux, plantés dans un sol raviné, qui tantôt plonge et maintient

dans l'ombre bleue la colonnade des troncs d'arbres, et tantôt les

érige dans la lumière du couchant, neige pourprée qui descend tout le

long des écorces et sculpte les racines. Ils enveloppent un étang,

d'où montent, à notre approche, des bandes de canards à demi sauvages.

Mes compagnons de promenade, jeunes ou vieux, ont tous le sentiment de

cette beauté des bois, un enthousiasme qui ne s'exprime pas par des

mots, mais que trahissent les yeux, la marche plus ardente, coupée

d'arrêts que personne n'a dictés, les silences, le geste d'une main

qui se lève, et qui montre la gloire d'une grappe de feuilles

mourantes. Je dis à une jeune fille, qui marche à côté de moi:

--Vous êtes des romantiques.

--Je croyais, me répond-elle en riant, que, pour des Français, nous

étions seulement «sportives».

* * * * *

Le soir, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon, elle est

venue à moi, un gros livre à la main.

--Il y a tout dans la Bible, monsieur. Voici un texte où l'on jurerait

que le prophète Nahum à prédit les automobiles... C'est sir H... qui

l'a découvert l'autre jour. Regardez!

Et je lis, au bout de son ongle rose: «Les chars courront rageusement

dans les rues; ils se heurteront l'un contre l'autre dans les avenues;

ils ressembleront à des torches; ils voleront comme des éclairs.»

--C'est même l'accident qui est prédit, mademoiselle.

Mon voisin, qui a entendu le mot d'automobile, se penche.

--A propos, dit-il, vous connaissez M. Z...?--Et il me nomme un jeune

Anglais, que je connais en effet, et qui habite un comté assez éloigné

de celui où nous sommes.--Il lui est arrivé une aventure amusante.

Vous savez que, chaque année, le Roi, sur la liste des principaux

propriétaires des comtés, «pointe» les shériffs. Il en pointe un par

comté, et il y a obligation d'accepter cet honneur assez onéreux. On

ne peut le décliner qu'en payant quelques centaines de livres

sterling.

--Et notre ami M. Z... a été pointé, pour cette année-ci?

--Précisément. Il n'a eu garde de se soustraire à l'ordre du Roi. Il

devra donc, en cette qualité, recevoir les membres de la famille

royale qui traverseraient le comté. Mais le plus clair de l'office de

shériff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher à la gare,

quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire

dans le même appareil. Or, les usages sont antiques et sacrés: grand

carrosse de gala; deux hommes sur le siège; deux valets de pied,

toutes perruques dehors, debout à l'arrière; le juge, en costume,

assis sur les coussins du fond, et le shériff lui faisant face. M.

Z... se dit qu'on pourrait peut-être rajeunir le cérémonial. Il s'en

ouvrit au juge. «J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus

confortables. Je la mets à la disposition de Votre Seigneurie, que

j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce

lourd carrosse.» Quelle proposition! Quelle révolution! Le juge n'a

pas même hésité une seconde: «Monsieur, a-t-il répondu, quand le Roi

entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je

suis le représentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse,

suivant l'usage, et non autrement.»

II

DANS L'OUEST

Les hêtres sont peut-être les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le

tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vêtement d'automne! Quel

manteau de cour traînant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle,

dans tous ces larges plis, brodés d'or vert, d'or jaune, d'or rouge,

qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beauté

de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes,

plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement,

plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les

hêtres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la

magnificence des palmes étalées. Leur beauté est aimée; ils ont la

vieillesse assurée, comme les bons serviteurs, dans ces domaines

inaliénés.

--Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents

ans, mais ils vivent tout près de nous. Et comme ils commencent bien!

Ces «jeunes» arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre

abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles.

Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent

la pluie délicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gênante.

Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visité le collège

de Downside, bâti en pleine campagne par les Bénédictins anglais: et,

naturellement, nous sommes arrivés pendant une récréation. Il faut

connaître le règlement, pour tomber sur une étude! Eh bien! cinquante

collégiens galopaient dans l'herbe trempée, tête nue pour la plupart,

sous une averse qui eût fait ouvrir son parapluie à un berger des

Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons,

sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait

dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple

vigueur, à chaque mouvement, affirmait l'habitude encore récente du

golf et du cricket, et je suis bien sûr que si je lui avais dit: «Quel

beau temps pour le rallye-paper!» il aurait répondu: «Oh! yes!» Ici,

de même: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber

s'il lui plaît, on la connaît; on la supporte; elle vient de la mer

amie et collaboratrice.

* * * * *

Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de

tableaux, d'aquarelles, de gravures accrochées aux murailles. Les

corridors sont des musées, et, jusque dans le quartier de la

_nursery_, cent oeuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou

l'histoire de France, cette petite gravure coloriée par exemple, qui

porte en marge ces lignes manuscrites: «Vue de la Bastille, prise du

second pont-levis, au moment du siège et de la prise de cette

forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures après-midi.» On croyait que

l'inscription était de la main de Horace Walpole. «Je suis presque

sûre du contraire, dit une jeune femme à qui la comtesse W. fait

visiter le château; c'est un de ses amis de France qui a envoyé à

Horace Walpole la gravure et la légende.» Elle a le droit de juger:

elle a publié, en seize volumes, et annoté les lettres du célèbre

homme d'État. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut

une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son

érudition. Horace Walpole règne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses

mémoires,--deux textes de sa main,--superbement reliés, occupent la

place d'honneur dans la bibliothèque. Son portrait, par Richardson,

nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le

visage levé, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuité qui

deviendra bientôt mépris.

Expression rare dans les portraits d'hommes de l'école anglaise. Ici

même, il y a dix autres toiles représentant de jeunes seigneurs du

même temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou

simplement chasseurs de renards, tous les modèles ont ce petit pli de

rudesse entre les sourcils, cet air de volonté, de bourrasque facile

et imminente, qui est une manière anglaise, et une jolie manière, en

somme, de regarder la vie.

--Voici deux tabatières qui lui ont appartenu, dit lady W. en

s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,--et elle me tend une tabatière

en or ciselé, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable

travail,--lui a été donnée par le grand Frédéric; voyez la

miniature...

--Et cette autre, réplique Mrs. T., lui fut envoyée de France, par son

amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le

couvercle, le portrait,--ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flattée,

cependant?--de la belle marquise de Sévigné, et elle avait enfermé

dans la boîte une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir

vous la faire lire...

Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothèque, et revient, après une

minute, avec le texte de la lettre, datée «des Champs-Élysées», et qui

n'est pas tout à fait de la belle marquise, on le devine à la deuxième

ligne. «Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme

pour mes lettres, votre vénération pour les lieux que j'ai habités.

J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pénétrée

que j'ai sollicité et obtenu de mes souverains la permission de vous

venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite

figure qu'il m'a été possible, pour n'être jamais séparée de vous. Je

veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer, à la ville, aux

champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment

en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de

choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain.»

* * * * *

La maison aime les livres. Dans le fumoir, où je retrouve bientôt la

famille de lord W. et ses hôtes, j'aperçois, sur une table, les trois

volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A

côté, trois ou quatre volumes, format in-quarto, épais, margés

abondamment, portent aussi le nom de la reine: «_The Victoria history

of the counties of England._»

--Cette histoire des comtés anglais, m'explique M. T., a été

entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'années, par l'éditeur

Archibald Constable. Ce sera une oeuvre immense, puisque l'étude de

chaque comté exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: géographie,

géologie, histoire, botanique, archéologie, littérature...

--Que j'aimerais qu'on fît une oeuvre pareille pour la France!

Dénombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous

manqueraient pas: ce sera l'oeuvre des temps de paix, un peu plus

tard.

--Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes

compétents collaborent à cette histoire, et même plusieurs femmes.

Nous avons,--le saviez-vous?--plusieurs centaines de jeunes filles qui

étudient à présent, à Oxford et à Cambridge. En sortant de là

quelques-unes écrivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres

deviennent institutrices, secrétaires... Les femmes commencent à

chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont

innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple.

Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du féminisme.

* * * * *

La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui

est, comme le galop de chasse, familière à nos voisins et voisines

d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut établir une _nurse_

garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficultés

qui ne sont pas spéciales au pays anglais, mais qui peut-être y sont

plus malaisées à vaincre.

--Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la _nurse_,

cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand

manteau bleu. J'ai demandé aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont

répondu: «A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons

malades!» Oui, ils paieront alors une guinée par semaine, puisque

c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutôt ils ne pourront

pas la faire venir... C'est le comble de l'imprévoyance!

--Lady W. réussira quand même, répond quelqu'un. Elle a tout

l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde où l'on

vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude

d'inviter, à la Noël, les filles de ses fermiers à prendre le thé avec

elle; un autre jour, ce sont les fermières qu'elle invite; un autre

jour, elle donne un bal à ses domestiques...

--Un bal!

Lady W. répond:

--Mais oui, dans la grande salle à manger. Les invitations sont faites

par le maître d'hôtel, qui écrit aux domestiques du voisinage: «Avec

la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc.» Je

danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis-à-vis lord

W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et

cela commence à neuf heures du soir, et cela finit à six heures du

matin.

--Et le service?

--N'a jamais été aussi ponctuel que le lendemain.

La question des domestiques est une des plus sérieuses qui aient

toujours été, l'une des plus inquiétantes en plusieurs pays,

aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot,

j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur

ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de château en

Angleterre.

Ils sont strictement hiérarchisés. Il y a des règles, des préséances,

des castes fermées. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le

pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques supérieurs se

compose: du maître d'hôtel, de la cuisinière ou du chef, des valets de

chambre et des femmes de chambre attachés à la personne du maître ou

de la maîtresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont

domestiques inférieurs, par exemple le cocher, même le premier cocher

(bien que les palefreniers l'appellent _sir_), les valets de pied, les

_housemaids_ qui cirent les parquets, les lingères, blanchisseuses,

boulangères, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dîner, qui

est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les maîtres, on

a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair,

un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle à manger

commune, qui est distincte de la cuisine. Le maître d'hôtel préside,

ayant en face de lui la cuisinière. Mais c'est un repas muet. Il est

assez court, parce que, dès que les plats de viande ont été servis,

les domestiques supérieurs se lèvent, et vont manger le pudding dans

le petit salon de la femme de charge. Les _housemaids_ se lèvent

aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la

chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors divisés en

trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'être.

--Chez le vieux duc de X., qui est mort récemment, dit quelqu'un, il y

avait une tradition qui a duré juste cent ans. Chaque soir, dans le

salon de la femme de charge, on débouchait une bouteille de porto. Le

maître d'hôtel emplissait les verres, et, levant le sien, prononçait:

«A la santé de monsieur le duc!» Quelques instants après, le premier

valet de chambre, ayant de nouveau rempli les verres, disait: «A la

santé de monsieur le marquis!» Le duc actuel a trouvé que tout l'effet

des toasts, après cent ans, devait s'être produit, et il a supprimé le

porto.

--Oui, reprend une jeune fille, la séparation est très nette. J'en ai

eu la preuve. Pendant une absence de ma mère, une de nos lingères est

venue me trouver, et m'a priée de la faire admettre à la table des

domestiques supérieurs. Elle invoquait son ancienneté dans la maison,

et son goût pour le pudding. C'étaient des raisons. J'ai promis d'en

référer, et je suis allée trouver la cuisinière. Elle m'a écoutée,

puis elle m'a répondu: «Mademoiselle sait que nous l'aimons tous: elle

est bonne pour nous, elle est pleine d'attentions, et nous ferions

tout pour elle: mais elle nous demande une chose impossible. Plutôt

que d'accepter parmi nous cette fille, nous quitterions tous la

maison!»

* * * * *

Le lendemain, j'ai visité la petite ville de Wells. Maisons du

treizième et du quinzième siècles; cathédrale qui n'a de laid qu'un

contrefort intérieur, mais qui est belle en tout autre point; jardins

mélancoliques d'un évêché enveloppé de ruines; salle capitulaire dont

les colonnes s'épanouissent en nervures innombrables, comme les fûts

des palmiers; chanoines érudits; bibliothèque où l'on peut feuilleter

l'_Aristote_ d'Érasme, imprimé par le grand Alde... Cette journée

encore fut exquise. La pluie ne tombait plus. Les paysans, dans les

guérets nouveaux, faisaient flamber les mauvaises herbes; la fumée,

poussée par le vent, se couchait sur le sol, et des nuages gris,

là-haut, des nuages échevelés, tordus, noués et dénoués souplement,

coulaient sur l'azur pâle, comme si, dans le ciel, ç'avait été aussi

l'heure des semailles et des brûlis.

III

UNE GRANDE DEMEURE

Me voici dans une des plus belles et des plus célèbres demeures de

l'Angleterre. Elle fut achevée sous Jacques II, l'une des grandes

époques d'architecture. On l'aperçoit de loin, toute blanche, dans la

verdure d'un parc très vieux, et sa longue façade est enveloppée

d'arbres lourds. Elle domine une petite ville. Elle réalise le rêve

des hommes qui se souvenaient encore des forteresses, et qui

demandaient du confortable. Ses murs crénelés cachent le toit; des

demi-tours à pans coupés, de larges fenêtres, nombreuses, rompent la

monotonie de cette nappe de pierre levée à mi-coteau. Deux ailes, en

arrière, prolongent le château et forment la cour d'honneur.

J'arrive à la nuit. Dans l'encadrement de l'avenue montante, entre les

houles sombres des feuillages et les nuages qui glissent au-dessus, le

château, illuminé, prend un air de joaillerie. Aux reflets bleus, je

reconnais l'électricité. La voiture s'arrête devant un perron bas.

J'entre dans un vestibule, et, de là, dans une galerie qui a toute la

longueur du château, et qu'éclairent vingt chevaliers bardés de fer,

rangés le long des murailles, et dont chacun porte une lanterne.

* * * * *

Oui, cette demeure est singulièrement intéressante. Comme d'autres,

elle a son trésor de souvenirs, ses tableaux de maîtres, ses

tapisseries, ses livres; on y peut voir, au fond de la chapelle, le

fauteuil de la reine Anne; dans un des salons, le berceau de la reine

Élisabeth, tout semblable aux barcelonnettes de bois des fermes

bretonnes. Mais elle abrite aussi de l'histoire contemporaine: l'une

des familles les plus mêlées aux affaires, les mieux douées, les plus

unies de l'aristocratie anglaise. Lord S..., mort en 1903, avait été

trois fois premier ministre de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ses fils

continuent de servir, comme on disait en France, autrefois, et ne se

contentent pas du reflet de la gloire paternelle. L'aîné siège

naturellement à la Chambre des lords; il a fait la guerre au

Transvaal; tout à l'heure, en causant avec lui dans la bibliothèque,

en le voyant feuilleter des livres et des albums, j'ai eu le sentiment

qu'il avait le goût de toutes les choses de l'esprit, et qu'il les

jugeait mieux qu'en homme du monde. Un autre fils est membre de la

Chambre des communes; un autre l'a été et le sera de nouveau, quelque

jour: tous les deux, me dit-on, sont orateurs. Un autre, je crois, est

soldat, et gouverne une colonie d'Afrique. Un autre est curé de la

petite ville tassée au pied du château. Il revient d'un voyage de

plusieurs mois au Japon et en Chine. Je me réjouis de l'interroger, ce

soir. La maison, si vaste qu'elle soit, me semble pleine, tant les

invités sont nombreux.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 4 / 14 段