_Québec._--De la terrasse de Québec, où des habitués se promènent,

dans le vent du matin, j'aperçois le plus beau carrefour d'eau qui

soit au monde. Quatre régions de plateaux, d'une hauteur à peu près

égale et s'opposant deux à deux, s'avancent dans le fleuve: celle de

Québec, élevée de plus de cent mètres au-dessus des eaux, la côte de

Beauport à gauche, la pointe de Lévis à droite, en face l'île

d'Orléans. Je ne vois limpidement, avec tout l'amusement des reliefs

et des couleurs, que la basse ville étendue au-dessous de moi. Les

autres terres sont distantes. Le paysage est immense. L'oeil ne

s'intéresse plus aux formes secondaires, mais aux longues lignes

droites de ces terres hardies, qui enfoncent leurs falaises dans le

courant. Les pointes sont brunes, les sommets d'un vert pâli par le

lointain. Entre eux, il y a la lumière des eaux, qui est jaune

aujourd'hui, et qu'un vieux Canadien m'assure avoir vue très bleue, et

glauque, et violette, et quelquefois encore, au soleil descendant,

toute tavelée d'or et de rouge, comme une forêt d'érables

transparente. Cette lumière, au moment où je passe, n'a qu'une beauté

médiocre. D'où vient donc mon émotion? Pourquoi mes lèvres, malgré

moi, s'ouvrent-elles pour dire: «Que c'est beau! que c'est beau!»

Pourquoi mes yeux se reposent-ils, avec une telle joie, sur ces

étendues qui bâtissent, autour du Saint-Laurent, un dessin

géométrique? Vers le nord et vers l'est, toute la côte de Beauport est

dominée par la chaîne des Laurentides. Elles suivent le fleuve; elles

ont des mouvements d'une souplesse parfaite; elles font, au bas du

ciel, une suite de dentelures légères, dont la dernière, et d'un si

grand dessin, celle du cap Tourmente, se perd, à d'infinies distances,

du côté où est la mer. Longtemps je les ai regardées, et j'ai regardé

l'île d'Orléans, et la pointe de Lévis. Et je devine que la beauté du

paysage de Québec est d'abord d'ordre architectural, conforme à un

instinct mystérieux de l'esprit, et qu'elle procède de cette

ordonnance où se mêlent les lignes droites des caps et les lignes

courbes des Laurentides.

Rien, en France, n'est plus français que ce Québec du Canada. Les gens

et les maisons sont de chez nous. On ne voit pas de gratte-ciel. Les

gamins, rencontrés dans la rue, flânent, jouent, rient, se disputent,

s'envolent comme les nôtres. Lorsque, le soir, je rentre chez sir

Adolphe Routhier, et que nous causons de toutes choses françaises,

librement, il me semble que je suis en déplacement, aux environs de

Paris, chez un confrère de l'Institut, qui a une belle maison et une

famille fine.

* * * * *

_Les campagnes. Saint-Joachim._--Je vais voir, sur la rive gauche du

Saint-Laurent, des terres qui appartiennent, ou ont appartenu au

séminaire de Québec, en vertu du testament de monseigneur de

Montmorency-Laval (1680). Mon compagnon de route, le savant abbé

Gosselin, me cite, de mémoire, les dates où quelques-unes des familles

de Saint-Joachim s'établirent au bord du fleuve et défrichèrent le sol

que les descendants n'ont pas quitté. «Il y a là, me dit-il, un Josef

Bolduc, dont la noblesse remonte à sept générations, jusqu'à Louis

Bolduc, procureur du Roi, de Saint-Benoît, évêché de Paris, et qui

vint ici, dans le comté de Montmorency, en 1697. Il y a un Féruce

Gagnon qui descend d'un Pierre Gagnon, de Tourouvre en Perche, venu à

Saint-Joachim en 1674. Les Fillion descendent d'un Michel Fillion,

notaire royal, de Saint-Germain-l'Auxerrois, mais ils ne sont

«habitants» que depuis 1706. Les Fortin ont commencé d'ensemencer la

Grande Ferme en 1760, et les Guilbaut de cultiver La Fripone en 1757.

Vous verrez combien sont prospères les familles, celles-là ou

d'autres, que nous visiterons.»

Le train s'arrête à la station de Saint-Joachim. Nous montons dans une

petite voiture à quatre roues, et traversons le village, puis un grand

bout de plaine, où chaque champ est soigneusement clos, où, çà et là,

bordant les chemins, se lève une double ligne d'ormeaux. Les terres

plates où nous voyageons, terres d'alluvions sans nul doute,

s'étendent jusqu'au pied de la belle montagne qui porte le nom de Cap

Tourmente. Quelle joie ce serait de vivre une semaine de chasse et de

pêche dans ces Laurentides! Je n'ai pas vu encore d'aussi belles

futaies d'érables. Elles n'ont pas leurs feuilles, mais leurs

ramilles, et sans doute aussi les bourgeons entr'ouverts, font de

grandes tentures, ocellées et moirées, aux flancs de la montagne.

Nous devons être à une lieue au moins, peut-être une lieue normande,

de cette forêt attirante. N'y pensons plus. Le chemin ne nous y mène

pas. Il va parallèlement au fleuve, et voici, devant nous, une longue

habitation en bois, avec la véranda coutumière. Le fermier,--par

exception, le mot peut s'employer ici,--nous reçoit à l'entrée. Il est

jeune, solide, haut en couleur, et il porte les moustaches, et ces

demi-favoris que j'ai souvent vus en Normandie. La fermière, accorte,

claire, pas très parlante mais parlant bien, a préparé le déjeuner.

Elle a jeté, sur sa robe grise, un tablier à broderies rouges, et,

quand nous entrons, elle appelle, pour nous faire honneur, sa dernière

ou avant-dernière:

--Allons, viens dire bonjour, Marie-Olivine!

Les étables sont presque vides, car le temps est arrivé où les

bestiaux vont dans les pâtures. Elles renferment d'ordinaire cent

bêtes à cornes, et je pourrais visiter la laiterie modèle. Mais, plus

que la laiterie et que le déjeuner, le paysage m'attire. Nous avons

dépassé l'île d'Orléans dont j'aperçois l'extrémité boisée. D'autres

îles, mais bien plus petites, tiennent le milieu de ce fleuve de douze

kilomètres de largeur en cet endroit, et paraissent disposées en

ligne, comme des navires en manoeuvre: île aux Ruaux, la grosse île,

île Sainte-Marguerite, île aux Grues, île aux Canots, île aux Oies.

L'eau est basse, et la berge découverte. Devant moi, sur les vasières,

ces choses immobiles, d'une éclatante blancheur, que sont-elles? Elles

couvrent de grands espaces. Je sais que ce n'est pas une prairie de

fleurs de nénuphars: il y aurait des feuilles. Des cailloux? ils

seraient roulés et ramenés sur les rives. Tout à coup, le vent souffle

vers nous et m'apporte le cri des oies sauvages. Elles s'agitent.

Quelques-unes étendent leurs ailes. En même temps, de l'extrême

horizon au-dessus du fleuve, du fond de l'azur brumeux, d'autres oies

sauvages, en troupes immenses et formées en arc, émergent, arrivent

dans la lumière, l'étincelle au poitrail, tournent un peu, s'abattent,

et le bruit de leurs ailes passe comme une trombe. Les vasières sont

entièrement blanches.

Je les ai revues, une heure plus tard, du sommet du Petit Cap. C'est

le nom d'une colline toute voisine du Saint-Laurent, et qui porte,

parmi les bois, la vieille et vaste maison de campagne,--bien

française aussi,--du séminaire de Québec. Un sentier suit la crête de

la falaise, et la splendeur des eaux, le vent tiède, le cri des oies

sauvages, le ronflement d'un canot à pétrole qui paraît menu comme un

scarabée, nous viennent à travers la futaie. Arbres verts, chênes,

érables, frênes, tout pousse bien sur la butte. La saison du sucre

d'érable est à peine terminée. La sève sucrée coule encore le long des

troncs qui sont percés de deux ou trois trous d'un demi-pouce de

diamètre. Je demande à mon guide combien produit un érable de taille

moyenne.

--Cinquante ou soixante litres d'eau, me dit-il, qui donnent une livre

de sucre.

Pendant que nous traversons de nouveau la plaine, il me raconte des

traits de moeurs rurales. Je sens bien, au ton de la voix, que ce

prêtre a le respect et l'amour de la profession de laboureur. Il me

dit encore:

--Mon père avait fait ses humanités jusqu'à la rhétorique. A ce

moment, il se mit à cultiver la terre. Et il avait coutume de nous

répéter: «Je n'ai jamais eu de regrets.»

Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons

la partie de la paroisse où commencent les premières pentes du cap

Tourmente, et les forêts merveilleuses ne sont plus très loin. Les

cimes des érablières ont une grâce qui retient. Il me semble que le

sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses.

Des fossés bordés de saules suivent le pli des pâtures. Nous entrons

un moment chez M. Thomassin, qui est propriétaire de Valmont, vieil

homme, tout droit encore, qui ressemble à un retraité de la marine.

--Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il.

Et nous allons dans la grand'chambre. La mère de famille arrive: des

cheveux très blancs, des yeux très bleus, un visage doux; puis un gars

de dix-neuf ans, géant magnifique et rieur, le torse serré dans un

tricot de laine; puis une des filles, qui porte,--ce doit être la mode

dans le comté de Montmorency,--un joli tablier brodé. La maison, dont

nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pièces en

avant, du coté opposé à la montagne. Dans la troisième, où est le

poêle, il y a des provisions, la table à manger et des vaisselles.

--Voulez-vous goûter la tire?

La tire, c'est le sucre d'érable à l'état filant, une pâte brune dans

le plat, dorée par transparence, où l'on pique la pointe d'un couteau.

Je goûte la tire, et la déclare délicieuse, ce qui me vaut une

demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui

sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En

prenant congé de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout

haut, voyant l'homme au grand jour, à la porte de son royaume:

--Avez-vous l'air d'un de nos marins!

--Eh! monsieur, riposte-t-il, ça se peut bien: on est venu du comté

d'Avranches!

Le cheval se remet à trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne

sont pas plus prévenus de notre visite que ne l'étaient les Thomassin.

La mère a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou

huit jouent autour de nous dans la première pièce, et le plus petit

dort dans un berceau d'osier, posé à terre. Vraiment, il y a une

distinction et une dignité singulières chez la mère canadienne. Celle

qui nous reçoit a sûrement passé plusieurs années de son enfance dans

un couvent, comme presque toutes les fermières qui prennent là un

degré de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a

un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitté. Plus

jeune, elle a dû ressembler à un modèle du Pérugin. L'un après

l'autre, elle me présente les grandes filles qui l'aident dans le

ménage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le

dernier, qui dort, elle me dit:

--Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette année. C'est

dur, voyez-vous, d'être toujours penchée sur le berbers et réveillée

la nuit! A présent, on attend la récompense.

De quelle récompense voulait-elle parler? De l'éternelle? De l'appui

que prêtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux pensées

étaient sûrement dans son esprit.

Que cela est admirable, divin et humain!

A peine a-t-elle achevé, que le dernier-né se met à s'agiter dans le

berceau. Elle fait un signe, du doigt. Et, aussitôt, une petite de six

ans qui était là, jouant aux dés sur la table, mais attentive, et les

yeux vers nous au moindre mouvement, saute à terre, court au berceau,

s'assied sur un des bords d'osier, appuie sur l'autre sa main droite,

et, prenant de l'élan, se balance en mesure, et rendort le nourrisson.

Le père est d'origine écossaise. De la ferme des Coteaux à

Saint-Joachim la distance est longue déjà. Je sais que, même dans le

plus rude de l'hiver, quand il fait quinze ou vingt degrés de froid,

les «habitants» ne manquent pas la messe du dimanche. «C'est du brave

monde», comme l'a dit l'un d'eux. Plusieurs font deux ou trois lieues

pour se rendre au village. Mais les enfants, comment vont-ils à

l'école? Ceux des Coteaux? Le père répond:

--N'y a-t-il pas les traîneaux à chiens? Le mien est grand: ils se

fourrent cinq dedans, et youp! youp!

Je vois en esprit, sur la neige fraîche encore, le chien qui tourne

brusquement, et les écoliers qui roulent, poudrés comme des moineaux.

Le soleil baisse. Il faut repartir. Un jeune homme, à la barrière du

premier champ, nous regarde, debout près d'une paire de boeufs de

labour. Il reconnaît en nous la nation.

--Voyez, dit-il, nos boeufs sont enjugués à la française!

En effet, tandis que, bien souvent, les boeufs ont un harnachement,

collier ou bricole, ici, je retrouve le joug en bois d'érable et la

courroie de cuir qui le lie aux quatre cornes.

* * * * *

_Les campagnes. Montmagny._--Nous sommes quatre qui partons pour

Montmagny, deux Français et deux Canadiens-Français: Étienne Lamy, un

sénateur, un médecin et moi. Le village étant situé sur la rive

droite, il faut d'abord traverser le Saint-Laurent, de Québec à Lévis.

Puis nous prenons un train, qui longe la côte. Les paroisses ont des

noms qui, pour nous, sont plaisants: Saint-Vallier, Berthier,

Saint-François. Un lac, le lac de Beaumont, fait une longue clairière

dans une forêt pauvre, lande plutôt, où abonde la myrtille. Puis la

terre ameublie succède aux étendues sauvages. Nous voyons nettement,

car alors les arbres sont rares, les lignes successives d'habitations

rurales et le dessin des propriétés. Celles-ci ont toutes la même

largeur de cinq cents mètres, et la même longueur d'un kilomètre. A

l'époque lointaine des concessions de terrains, les arpenteurs ont

commencé à mesurer et borner les lots en partant du fleuve et

remontant vers l'intérieur. Les colons de la première ligne ont bâti

leurs maisons à la limite extrême de leur domaine, c'est-à-dire

exactement à un kilomètre du Saint-Laurent. Mais les concessionnaires

de la seconde ligne ont pu bâtir, de même, la ferme et les dépendances

au commencement de leur concession, de l'autre côté du chemin. On

cherchait à se rassembler, à se porter secours en cas d'incursion des

sauvages, ou d'accident, ou de grand travail; de telle sorte que les

campagnes sont sillonnées de rues parallèles, où les maisons, il est

vrai, sont bâties à de longs intervalles, et que l'on vous dira, si

vous demandez l'adresse d'un cultivateur: «Il habite dans le deuxième

rang, ou dans le quatrième.»

Je crois que Joseph Nicole habite dans le deuxième. Des automobiles

nous attendaient à la gare. Ce Montmagny est le chef-lieu judiciaire

de trois comtés, gros bourg ou petite ville, dont les maisons de bois

sont bien peintes et qui a ses jardins, ses trottoirs et ses clubs

politiques. Je remarque le goût des gens du pays pour la brave «potée»

tant aimée de nos pères, et qui a encore bien des fidèles. Ce

géranium-lierre, ce bégonia, ce fuchsia, ce dahlia tuyauté, modèle

1850, ont péniblement poussé leurs premières feuilles dans la cuisine,

peut-être dans la grande salle, où les «cavaliers» viennent «voir la

blonde», et aujourd'hui, ils s'épanouissent sur l'appui de la fenêtre.

Les fermes en ont aussi, de ces belles potées, et, quand nous entrons

chez M. Joseph Nicole, la première couleur vive que j'aperçois, c'est

un géranium-lierre, en espalier, qui fait son petit vitrail, vert et

rose, devant une fenêtre. A la demande du père, une jeune fille d'une

trentaine d'années, vive d'esprit et «bien disante», va chercher le

registre sur lequel sont notées l'histoire et la généalogie de la

famille. Je copie ces premières lignes, concernant l'ancêtre, le

premier de la race: «Voyageur, originaire de France, arrivé en Canada,

acheta de Basile Fournier et de Françoise Robin, son épouse, un

certain terrain au sud de la rivière du Sud, provenance de la

seigneurie de Saint-Luc, qui fut cédée, par le roi régnant Louis XIV,

à M. de Montmagny, premier seigneur, le 5 mai 1646.»

Le souci, l'orgueil même de la tradition sont évidents. Mais le goût

d'un progrès sage ne me paraît pas manquer à l'habitant canadien. Je

crois que le laboureur de vieille race demande à la nouveauté d'avoir

fait ses preuves, mais sa défiance première n'est pas de l'entêtement.

L'un d'eux, ces jours derniers, m'a dit: «Toute machine nouvelle, qui

fait du travail rapide, et qui n'a pas cassé aux mains des premiers

acheteurs, je l'achète.» Aujourd'hui, je visite les étables de M.

Nicole, avec le fils aîné, qui vient d'acquérir le domaine voisin. Le

plafond est bas, sans doute pour que les bêtes aient plus chaud

pendant le long hiver. J'en fais la remarque.

--Les nouvelles étables, chez moi, dit l'aîné, seront bâties un brin

plus haut, mais les sociétés d'agriculture ne conseillent pas

d'élever beaucoup plus la charpente.

Il s'est informé; il connaît les méthodes et les plans recommandés.

Les vaches mâchonnent un reste de foin dans le râtelier, et, juste

au-dessus de leurs cornes, il y a, pendues au mur, des boîtes à trois

compartiments, et, dans les boîtes, une ou deux poules qui pondent.

--Bah! dit encore l'aîné, qui me voit sourire et qui retrouve un mot

de la marine, bah! c'est le poulailler des anciens: à présent, ça se

grée autrement.

Et je ne dirai plus qu'une des visites que j'ai faites à mes amis de

la campagne: ma visite à Fortunat Bélanger.

Il habite le troisième rang, par conséquent à trois kilomètres du

fleuve, et tout au bord de la rivière du Sud. Pas plus que Nicole il

n'a été prévenu. Nous le voyons au dépit qu'il ne dissimule pas,

lorsque les premières politesses ont été échangées. Il dit au

sénateur, il dit au médecin:

--Ce que ça me fâche! Si seulement vous m'aviez écrit!

La maison a six pièces au rez-de-chaussée et autant au premier étage.

Un calorifère la chauffe entièrement. Malgré les protestations de la

ménagère, une maman de onze enfants,--mince et de visage délicat,--qui

assure que tout n'est pas en ordre, on nous ouvre les portes des

chambres et des dortoirs de là-haut. Les lits sont faits, les courte

pointes tirées, et le plancher est net. Je remarque deux penderies,

fort bien garnies; des armoires où sont entassés des cartons à

chapeaux aussi larges que ceux de Paris; des tuyaux qui amènent l'eau

de la rivière à l'étage. En bas, le mari me montre les deux pièces de

réception, tout à fait élégantes, et la «chambre nuptiale», devenue

chambre d'apparat. Les oreillers et les draps du lit sont brodés; une

belle commode, des chaises légères, un miroir, le bénitier, des

chromolithographies ont encore leur air de jeunesse et d'étalage. Nous

revenons dans la salle à manger, où le couvert était mis quand nous

sommes entrés.

--Vous prendrez bien une bouchée avec nous?

Je reconnais les mots, l'accent, la politesse de la France rurale non

diminuée. Et tout de suite l'hôte ajoute, en hochant la tête, et

regardant avec tristesse les deux Français:

--Vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. Nous avons l'oeil sur

la France, toujours.

Il est jeune; il a le type conventionnel du Gaulois, et la physionomie

sans repos d'un homme des villes. Tandis que nous goûtons au pâté en

croûte, doré et délicieux, que la ménagère avait préparé pour le dîner

de midi, M. Fortunat Bélanger reprend:

--Je n'ai pas toujours été tel que vous me voyez. Il a fallu

travailler, et même voyager...

--Oui, interrompt sa femme: pensez qu'il a fait deux séjours au Yukon,

de dix-huit mois chacun, l'un avant son mariage, et l'autre après!

--Comme mineur?

--Prospecteur et mineur, répond le Canadien. Il fallait dégrever le

bien de mon père. J'y suis arrivé, et j'ai même gagné plus.

Lamy l'interroge sur la vie dans l'extrême-Nord. Nous écoutons. La

causerie dure trop peu à mon gré. Nous quittons la ferme et retournons

au village, chez le docteur Paradis.

Nous étions là depuis une heure peut-être, quand on sonne à la porte.

Le docteur va ouvrir, et revient tenant une lettre à la main.

--Il n'a pas voulu entrer! J'ai insisté: rien à faire!

--De qui parlez-vous?

--De Bélanger: dès que nous l'avons eu quitté, ce matin,--vous vous

souvenez que notre arrivée à l'improviste l'avait chagriné,--il s'est

mis à écrire. Voici la lettre.

Cette lettre était adressée à Étienne Lamy, qui me l'a donnée. Je la

transcris fidèlement:

Rivière-du-Loup, Montmagny, mai 1912.

«Cher monsieur,

»Pardon de venir vous relancer, mais, si je comprends bien votre

visite, vous venez étudier l'âme française en Amérique, et je crains

bien que, pendant votre courte visite sous mon toit, je n'aie pas eu

le temps de vous la montrer dans sa vivacité. Pour bien la comprendre,

il vous faudrait entendre nos enfants, quand ils sont tous réunis,

dérouler leur répertoire de vieilles chansons de France et nous

questionner sur votre beau pays.

»Vos malheurs, vos succès, vos gloires, trouvent un écho dans nos

coeurs, et cet attachement profond à la vieille mère patrie ne nous

empêche pas d'être de loyaux et fidèles sujets britanniques. Expliquez

cela si vous le pouvez.

»Merci à vous et à vos compagnons de voyage pour l'honneur que vous

m'avez fait de visiter mon humble toit. Je comprends que c'est le

paysan canadien-français que vous avez honoré en ma personne, et je

vous remercie au nom de tous.

»Croyez-moi, cher monsieur, votre bien dévoué.

»F. BÉLANGER.»

* * * * *

Si on me demandait, maintenant, quelle est mon opinion sur les

Canadiens-Français en général, je me récuserais, n'ayant pas eu le

temps d'étudier chacun des groupes humains dont le peuple est composé.

Mais si on limitait la question à la population rurale, d'origine

française, de la province de Québec, je n'hésiterais plus. D'autres

ont célébré et préféré l'audace du colon américain, ou la méthode de

l'Écossais, ou la patience de l'Allemand. Mais, si l'on juge à la fois

les trois éléments qui font l'homme de labour, la famille, l'âme, le

goût du métier, le Canadien-Français n'a pas de rival. On pourrait lui

en trouver pour le métier: il n'en a pas pour l'âme. On la sent

enveloppée, menacée, attaquée déjà par plusieurs ennemis, la richesse,

l'alcool, la politique, la mortelle Révolution. Mais, si elle résiste,

quelle grande nation, bientôt, elle animera!

VISITES EN ANGLETERRE

I

DANS LE NORFOLK

Les circonstances m'ont amené, à visiter plusieurs comtés d'Angleterre

éloignés l'un de l'autre. Partout j'ai trouvé, chez les Anglais qui

m'ont reçu, «cet accueil franc, sans affectation d'aucune sorte, et

qui s'offre sans s'imposer», dont parle, dans un livre de voyages, le

prince Louis d'Orléans et Bragance; et j'ai reconnu que le voyageur

princier usait d'un autre mot juste, quand il notait «leur discrétion

affinée par une longue pratique de l'hospitalité». Je tâcherai

d'imiter cette discrétion. Je publierai quelques impressions,

incomplètes volontairement, sans préciser les lieux, choisissant

parmi mes souvenirs ceux qui ne rappellent pas trop les lectures que

j'ai pu faire.

* * * * *

Ma première visite est pour le Norfolk. L'habitation où je suis

attendu est située au nord-est de Londres, à plus de deux heures

d'express. Le train traverse d'abord des campagnes plates, devenues

comme un parc en raison de ces deux phénomènes: respect des arbres et

abandon de la culture des céréales. Après une heure de route, la terre

remue enfin; les rivières ont un cours précipité entre des bordures de

prés d'une pente égale et d'un vert sans une tache, sans feuilles

tombées, sans fleurs tardives; des bois aux frondaisons pleines,

rondes en haut et rondes en touchant l'herbe, tournent avec les

collines, et bleuissent avec elles, bien plus vite que chez nous, dès

qu'ils s'éloignent un peu; j'aperçois, se levant des futaies, des

tours et toute la crête dentelée d'un château couleur de ciment. La

pluie qui a tombé huit jours durant, la pluie impériale de

Grande-Bretagne et d'Irlande, a tout lavé, lissé, verni. Le soleil se

montre, derrière un voile. Et il semble que les voyageurs passent

l'inspection d'un décor de théâtre tout frais: «Attention! Ces

messieurs arrivent! Quatre petites filles en rose et blanc sur une

barrière; un chariot ici, avec deux chevaux rebondis; un troupeau de

dindons là-bas; éclairage à gauche; effet de brume au jour tombant; ne

bougeons plus, ces messieurs regardent!»

Un peu plus loin, le pays redevient plat, des canaux coupent les

étendues vertes, les bateaux s'aventurent dans les prés, on pense à

une Hollande boisée et sans tulipe.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 3 / 14 段