Je laisse les drapeaux s'agiter. Je pense à ce brave dont c'est la

fête, en ce moment, à sa petite ville de Brouage, endormie et ruinée

dans les herbes, aux rêves de gloire qu'il y fit, tout jeune,

semblable en cela à beaucoup d'hommes de son temps, et qu'il accomplit

parce qu'il avait un coeur capable de souffrir pour son amour. Or il

aimait la France: il la quitta pour la mieux servir; il emporta

d'elle, aux Indes Occidentales et plus tard au Canada, pauvre

compagnon, une image parfaite et toute sainte. Presque seul parmi les

sauvages, ayant chargé sur ses fortes épaules des rames, des

provisions et la couverture où il se coucherait pour la nuit, éprouvé

par le chaud, le froid, les moustiques, la longueur des exils et

l'incessante trahison des hommes, il allait, sur les terres mêmes où

nous sommes, à la découverte, voyant un monde nouveau se lever autour

de lui, et le donnant à son maître du ciel en même temps qu'il le

donnait au Roi, secrètement, à chaque heure, à chaque regard par quoi

il prenait possession de ce monde inconnu. Car il disait: «Les rois ne

doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles, que

pour y faire régner Jésus-Christ.» Le commerce n'était pas oublié.

Mais quelle humanité supérieure! Elle est encore vivante, méconnue

seulement. Champlain a passé ici. Je songe que ce paysage a été

reflété dans ses yeux comme il l'est dans les miens. Ce paysage?

Est-ce bien sûr? Où sont les témoins certains? Ce n'est pas la

prairie, qui est neuve. Ce ne sont ni les arbres, trop jeunes pour

l'avoir pu connaître, ni les eaux qui ont changé, ni les nuages, ni

les ancêtres même des spectateurs rassemblés sur cette grève: à peine

peut-on dire que le mouvement du sol chantait, comme aujourd'hui, le

même vers dans l'hymne universel.

* * * * *

_Huit heures du soir._--Nous avons repris notre train spécial, et

longé, aux dernières heures du jour, le lac Champlain. Il n'y a pas

deux semaines que la débâcle des glaces a donné le signal du

printemps. Déjà les bouleaux, au bout de leurs branches d'acier menu,

ont des pendentifs d'un vert pâle. Les eaux sont devenues, vers le

nord, extrêmement larges. Nous cherchons, dans la campagne où la

lumière s'éteint, les clochers de chez nous. Les villages, à présent,

sont presque entièrement habités par des Canadiens émigrés. Nous

approchons de la frontière. Voici deux grandes fermes bâties sur le

dos d'une longue et large vague de terre parallèle au remblai. Elles

doivent voir, dans les demi-ténèbres, la fumée, qui est rouge en

dessous, de la machine, et les panneaux de lumière entraînés sur les

«lisses». Nous, le front appuyé aux vitres, nous voyons, car la

distance ne doit pas être de trois cents mètres, des constructions

nombreuses, trapues, faites en planches et qui ont l'air d'être posées

sur le sol nu; puis des champs qui attendent la charrue. Un peu de

neige dort et meurt en dormant dans le creux d'un sillon. «Ne

trouvez-vous pas que les clôtures sont plus rapprochées?--Oui, besoin

d'intimité: la famille et les champs sont comme chez nous, serrés

autour des chefs. Voyez cette palissade qui clôt la jachère?--Et la

ligne de poteaux autour du pré!--Et la haie! Oui, une haie! une

clôture vivante! Ah! monsieur, qu'elle fleurisse seulement, et je me

croirai à cinquante lieues de Paris!--Regardez l'homme, à présent!» Il

rentrait le dernier, lent, balancé sur ses jambes, un peu courbé en

avant et les bras dépassant la ligne du corps, comme s'il tenait la

charrue. Mais je voyais bien qu'il causait avec sa terre, en marchant,

et qu'il avait si profond dans l'esprit l'espérance et le souci du

printemps, que le passage du train n'interrompait pas le songe. Il

revenait. Il était une ombre dont la forme s'est promptement fondue

avec les mottes et couchée dans l'universelle ténèbre, et il n'y eut

plus, pour nous déjà bien loin, qu'une fenêtre éclairée, un point

lumineux, dominateur et doux sur la courbe invisible, et vers lequel

le fermier s'avançait.

La nuit est venue. Le sommeil commence à nous prendre. Tout à coup je

sursaute. Le train s'arrête. Nous sommes enveloppés d'une foule qui

crie. Le nègre se précipite pour empêcher ces voyageurs d'envahir les

wagons. Le bruit augmente. Hanotaux paraît à l'extrémité de la

voiture, et appelle à haute voix: «Monsieur de Rochambeau? Général

Lebon? Barthou? Lamy? René Bazin? Blériot?...» et tous les autres noms

successivement. Il nous presse: «Dépêchez-vous! On veut vous voir! Le

train ne s'arrête que cinq minutes!» Nous accourons. L'un après

l'autre, nous apparaissons sur les marches du petit escalier du

Pullman: mille, deux mille personnes peut-être se pressent sur le quai

de la gare; hommes, femmes, enfants, tous nous tendent les mains; tous

essayent d'approcher; tous crient: «Vive la France! Vivent les

Français! Parlez-nous! Parlez-nous! Vive la France!» Je ne sais plus

ce que j'ai dit. J'ai crié: «Vive le Canada!» Je crois que j'ai promis

de revenir! Déjà! Les visages étaient de ceux que j'ai toujours

connus. Les yeux brillaient d'une amitié sans étonnement, qui est

celle de la race.

Quand j'ai demandé:

--Où sommes-nous?

--Saint-Jean! Et vive la France! m'ont-ils répondu.

... Le train s'est remis en marche. Les lumières de la gare de

Saint-Jean sont menues comme un grain de poudre qui flamberait dans la

nuit. Nous serons bientôt à Montréal.

* * * * *

_Dimanche 5 mai. Montréal._--Hier soir, les Montréaliens nous ont

reçus d'une façon magnifique, dans la grande salle de l'hôtel Windsor.

Et, quand mon tour a été venu, à la fin du dîner, de saluer le Canada,

je n'ai eu qu'à raconter mon émotion de l'après-midi et de la nuit

d'avant-hier.

«La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne sera pas

surprise si, venant pour la première fois dans ce pays, et y

rencontrant de lointains et chers parents, c'est à eux que j'adresse

mon salut.

»Canadiens-Français, j'ai deviné à plus d'un signe, et longtemps

d'avance, hier, que nous approchions de votre pays.

»Dès le sud du lac Champlain, j'ai commencé d'observer que les labours

étaient bien soignés. Les mottes s'alignaient droit, sans faire un

coude, tout le long des guérets. A peine la neige avait fondu, que

déjà de grands amis de la terre, de fins laboureurs ouvraient les

sillons pour la semence. Et j'ai pensé: c'est comme chez nous; quand

les hargnes de mars sont passées, la charrue mord les jachères.

»Un peu plus loin, j'ai vu des haies, des palissades plus multipliées

qu'en pays de New-York. L'espace était immense, mais il était clos. Et

j'ai pensé: ce sont bien sûr nos gens, qui aiment à être chez eux!

»En même temps, le caractère des paysages, par la culture qui fait une

physionomie plus souple et plus vivante au sol, le caractère des

paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient: «N'est-ce pas notre

plaine? N'est-ce pas nos montagnes? N'est-ce pas notre claire

lumière?»

»Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfants. Et j'ai dit: nombreux,

mutins, bien allants, ce sont leurs fils!

»J'ai aperçu, enveloppé d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'où

partait l'Angelus du soir, et j'ai dit: puisque mon Dieu est là

présent, les Canadiens sont tout autour!

»Et, en effet, dès que le train se fut arrêté, nous vîmes une grande

foule qui nous attendait, et des visages heureux et tout à fait de la

parenté. On se reconnaissait. On se disait: «Ah! les braves gens! Les

gens de chez nous!» Le bruit des acclamations renaissait comme la

houle.

»Alors, chacun de nous a senti les larmes lui monter aux yeux, celles

qui sont toutes nobles, celles qui effacent peut-être les fautes du

passé.

»Et j'ai résolu de saluer, ce soir, les Canadiens-Français, qui ont

fait pleurer les Français de France.»

Aujourd'hui dimanche, nous allons voir le parc de Montréal. Il est au

milieu et au-dessus de la ville, montagne boisée d'assez bonne

hauteur. Les premières pentes sont couvertes de belles villas et de

jardins, puis les routes montent en lacet parmi des futaies. Nos

chevaux tirent à plein collier. Nous rencontrons des groupes de

cavaliers qui sont, certainement, des Anglo-Canadiens, car cette ville

est mixte, partagée inégalement entre des races différentes. J'ai même

traversé plusieurs fois un quartier où abondent les enseignes et les

affiches en hébreu. Il y a peu de monde au parc ce matin, et, par

moments, lorsque les érables, les chênes, les hêtres, forment muraille

et font l'ogive, ou qu'une avenue transversale ouvre sur un petit

plateau gazonné, mouillé et tournant, on se croirait loin d'une ville.

Cependant, la ville nous enveloppe. Un caillou bien lancé retomberait

sur une maison. Nous arrivons sur une vaste terrasse sablée, ménagée

au sommet du parc, et protégée par une balustrade. De là, le jour

étant limpide, et le paysage très plat, on a une vue géographique,

étendue et précise. En bas, à une belle profondeur, apparaît très net

et presque sans relief le dessin de la ville, avec les rues, les

avenues, les places, quelques clochers, quelques tours, et, à la

périphérie, des cheminées d'usines. Elle s'infléchit à l'ouest et à

l'est; elle fera bientôt, nous disent nos amis Canadiens, le tour de

la montagne, et elle sera une cité immense comparable aux plus grandes

des États-Unis, dominée par une gerbe de futaies. Déjà son étendue et

sa puissance me surprennent. Elle occupe tout l'espace entre la

montagne et le Saint-Laurent, qu'on voit venir des brumes de

l'extrême ouest et se perdre dans les brumes de l'est. Elle a ses

manufactures au bord du fleuve, et un voile de fumée, qui paraît mince

parce que tout est grand ici, flotte sur les eaux jaunes. Au delà du

fleuve, s'étend une plaine et, si je ne savais où je suis, je dirais

le royaume des plaines. Il n'a point de limite discernable. Les plus

voisines de ces étendues sont à cette distance où déjà les couleurs

des choses se fondent et renaissent en harmonie. A l'heure où nous

sommes, le ton commun est un roux ardent, qui se mélange peu à peu de

violet, et se perd dans cette pourpre qui unit le bas du ciel à la

ligne invisible de l'horizon. Des montagnes pareilles à celle qui nous

sert d'observatoire, des Laurentides isolées, se lèvent au sud-est;

elles ont la forme des meules de paille, les premières presque nettes,

les autres, deux, trois, je ne saurais donner un nombre, si

transparentes et d'un contour si léger qu'elles semblent des nuages

pour un moment posés.

* * * * *

_Les campagnes autour de Montréal._--Je n'ai pas entrepris de

raconter le voyage de la délégation Champlain, ni de nommer tous ceux

que je me félicite d'avoir connus ou retrouvés, ni de décrire les

réceptions qui nous furent faites, à Étienne Lamy et à moi, après le

départ de la délégation, par les principales oeuvres de charité ou

d'enseignement chrétien de Montréal. Je recevrai, bien sûr, à Québec,

dans les grandes salles des maisons d'éducation, ce même accueil,

délicieux et ancien, composé d'amitié, de menuet et d'éternité. Que de

fois, en France, j'ai été ému par ces visages mêmes, cette politesse,

cette révérence, cette grandeur et cette jeunesse! Je n'écris pas un

livre, mais des notes où le paysage a la plus grande part. Et je dirai

quelque chose des campagnes, parce que je les ai vues mieux que tout

le reste.

Je suis invité à déjeuner chez un riche cultivateur du village de

Saint-Laurent, frère d'un chanoine de la cathédrale. Et comme le

chanoine fait partie de cette sorte de famille ecclésiastique,

vicaires généraux, secrétaires, économes, que préside l'archevêque,

mon très honoré et cher ami monseigneur Bruchési, c'est de

l'archevêché que nous partons. Il est de bonne heure. L'automobile qui

est venue nous chercher appartient à un cultivateur, frère aussi du

chanoine et de mon hôte prochain. Nous passons au pied de la

montagne-parc, dans ce joli faubourg d'Outremont où sont bâties des

villas, parmi des verdures caduques, en ce moment jeunes et fines. La

route ne vaut pas les routes de France; elle est seulement suffisante;

mais nous n'avons pas fait trois milles hors de la ville, que nous

nous trouvons en présence de l'obstacle le plus inattendu: une maison

en voyage. Oui, une maison en bois, comme elles sont presque toutes à

la campagne, de notable largeur, et composée d'un rez-de-chaussée,

d'un premier étage et de deux mansardes. Elle a dû se mettre en marche

à l'aurore. Elle est solidement assise sur des rouleaux; les rouleaux

peuvent tourner sur des madriers qu'on a disposés sur le chemin, l'un

à droite, l'autre à gauche, comme des rails, et l'énorme promeneuse

est tirée par une chaîne, qui s'enroule autour d'un treuil, en avant.

Quant au treuil, il a été planté,--pouvait-il l'être mieux?--droit au

milieu de la couche de macadam, et un brave cheval, tranquillement,

tourne autour du pivot. Notre chauffeur n'hésite pas; il donne un coup

de volant à droite, fait sauter l'automobile sur la banquette d'herbe,

coule dans un caniveau, remonte, salue le cheval résigné qui hale la

maison, puis il reprend la route et file à bonne allure. La campagne

est de sol léger, propre à la culture maraîchère. Je n'aperçois pas

une terre en friche, pas un buisson inutile. Mes compagnons me donnent

quelques détails sur Saint-Laurent, dont nous approchons.

--Cinq cents feux, dont cent cinquante abonnés au téléphone.

--A quoi sert le téléphone, dans les fermes?

--Pour les affaires, donc! Et en hiver, quand on ne peut pas sortir,

on fait un bout de causette par le fil. Ce qu'on s'amuse, l'hiver!

Cette note, cette allusion au plaisir de l'hiver, voilà dix fois que

je l'entends, depuis le peu de jours que je vis au Canada. J'apprends

aussi que la spéculation sur les terrains, qui détruit tout l'ordre

des valeurs en abaissant le travail, se porte particulièrement sur

cette région où nous sommes. Un nouveau chemin de fer, le Grand Nord,

va la traverser. Les compagnies américaines n'acquièrent pas

seulement, comme les nôtres, la largeur d'un trait de plume sur le

plan cadastral: elles achètent des domaines considérables, qu'elles

revendront s'il leur plaît. Presque toutes les fermes de la paroisse

de Saint-Laurent ont été cédées ainsi, depuis quelques mois, soit au

Grand Nord, soit à des compagnies financières. Tout autour de

Montréal, d'ailleurs, ce sont des centaines de familles qui se

trouvent volontairement appauvries de leur maison et de leur terre, et

chargées d'or. Des fermes de 50.000 francs viennent d'être payées

200.000 francs, d'autres 500.000. La tradition rurale est ébranlée et

la vocation des jeunes en grand péril. Je regarde les guérets

sablonneux où demain seront bâties des usines. L'automobile s'engage

dans un chemin transversal et médiocre, et s'arrête devant une très

jolie maison, construite en bois verni, et précédée d'un petit pré

clos. Tout le long de la clôture blanche, des drapeaux aux couleurs

françaises, d'autres aux couleurs pontificales ont été plantés,

et, çà et là, des banderoles portent écrit, en lettres d'or, le

mot «Bionvenue». La façade du cottage, les colonnes de la véranda

qui tourne, selon la mode canadienne, autour du rez-de-chaussée

surélevé, sont décorées de drapeaux aussi et de guirlandes. Toute

la famille est là groupée, le père et la mère, des frères et des

soeurs, des fils et des filles. On me reçoit comme un parent qu

aurait longtemps oublié de venir en Amérique, et que l'on fête, afin

qu'il se souvienne et qu'il regrette sa négligence. Quelqu'un m'a dit

hier, à Montréal, dans la rue: «Vous allez dîner chez monsieur Adélard

Cousineau?--Oui.--C'est un homme qui «vaut» un gros chiffre.» Il avait

précisé. Mais ce n'est pas notre manière de compter. La richesse est

ici évidente: il suffit, pour n'en pas douter, de pénétrer dans le

salon où l'on me fait asseoir, puis dans la salle à manger ornée de

fleurs. Mais, en voyant mon hôte robuste, aux yeux clairs, au visage

hâlé, je pense beaucoup moins à sa fortune qu'à ce qu'il «vaut»

moralement, à son air d'honnête homme, de brave homme, et encore de

pionnier qui a lutté. Il préside la table, autour de laquelle ont pris

place des frères, des beaux-frères, des fils, des neveux; les jeunes

femmes et les jeunes filles servent les plats innombrables, changent

les assiettes, et ne cessent d'aller et de venir entre la salle et la

cuisine; mais non pas toutes, car, dans le salon voisin, pendant le

repas, une voix fraîche chante des chansons et des romances. Les

souvenirs me reviennent en foule, surtout ceux des métairies de la

Vendée, où les femmes, qui sont reines et reines incroyablement,

d'après l'usage ancien mangent après les hommes. Nous causons

aisément, et sans chercher les mots, à cause des fraternités qui nous

lient, et du goût de la terre que nous avons commun. Puis je vais

visiter la ferme voisine, «la maison de Jasmin», qu'on m'a dit être du

vrai type français, et pareille aux anciennes. Elle date de 1808.

C'est, en effet, en plus grand, un logement de fermiers français.

Hélas, le domaine a été vendu. Il va falloir quitter le sol défriché

par les aïeux, voir détruire les plantations qui promettent et celles

qui sont en plein remerciement. Le père me montre ses groseilliers et

ses pommiers. La mère,--elle a eu dix-sept enfants,--me présente deux

jeunes gars élancés, à l'oeil timide et brillant, et me dit, avec

fierté: «En voici deux, monsieur, qui seront cultivateurs, comme nous.

Ils ne veulent rien autre chose. N'est-ce pas?» Et les enfants

confirment de la tête, gravement, la parole maternelle.

Nous remontons en voiture. L'automobile achève de traverser la grande

île sur laquelle est bâti Montréal. Je retrouve un de ces paysages

fluviaux qui sont vraiment une des caractéristiques de la nature

américaine: eaux débordantes, îles et rives boisées, terres à peine

émergentes, solitude des forêts primitives, noyées dans les fleuves

géants. Nous entrons alors dans la paroisse de Saint-Eustache. Les

cultures reparaissent, puis les bois. Nous avons pris une belle route

qui coupe un bois non exploité. Et je ne veux pas dire que des

bûcherons n'y sont jamais venus couper un tronc d'arbre, mais la main

de l'homme, la main ravageuse n'a pas travaillé avec méthode. Les

essences les plus diverses sont mêlées, et j'admire le vert tout jeune

des épinettes, et ces thuyas échevelés, qu'on appelle cèdres au

Canada, et dont le bois n'est jamais attaqué par la vermine. Le

regard est vite arrêté; il ne fouille pas les profondeurs; mais il y a

des clairières, aux deux bords de la route, et j'aperçois, au milieu

des arbres qui font le rond, des fleurs d'une blancheur vive, que je

ne connais pas. «C'est le lis des bois», me dit un de mes compagnons.

Je descends, et, marchant sur la très épaisse mousse, toute gonflée

d'eau, j'approche du massif sauvage. Non, je n'ai jamais vu ces trois

pétales charnus, pointus, d'un blanc parfait, ouverts à l'extrémité

d'une tige fine et haute d'un pied. Je cueille une gerbe de ces

premières annonciatrices du printemps canadien. Nous repartons. Les

terres de labour nous rendent l'horizon. Un peu de temps, nous suivons

un vallon encaissé, fait en corbeille longue, et plein d'arbres qui ne

dépassent les bords que du sommet de leurs frondaisons, et, quand nous

sortons de là, nous sommes devant une ferme de belle apparence, qui a

ses étables à droite et, à gauche, ses hangars.

--Je vous présente monsieur Philias Barbe.

Je vois venir à moi un homme encore jeune, maigre, roux de cheveux,

qui me tend la main. Une chose m'étonne. Il ignorait, il y a une

minute, qu'il dût recevoir une visite; nous sommes à la fin de la

semaine: et cependant il est rasé avec soin, il porte une chemise

blanche et un complet de drap noir avec lequel il pourrait faire son

tour de ville. Je ne tarde pas à avoir l'explication. Nous montons

l'escalier qui conduit à la salle de réception, bien ornée ici, de

tapis, de fauteuils, de rideaux et de gravures. On m'a raconté, en

chemin, que M. Philias Barbe, qui possède, par héritage, un domaine de

deux cents arpents, en a acheté un second, de même étendue, dans le

voisinage immédiat, pour établir son fils aîné. Il est propriétaire,

il est riche, la plupart des agriculteurs canadiens le sont, du moins

ceux qui possèdent la vieille terre patrimoniale: mais cela ne

m'explique pas la barbe fraîche, un samedi à quatre heures, alors

qu'il est de tradition lointaine, dans nos campagnes, de passer chez

le barbier le dimanche matin, avant la grand'messe. Au moment où nous

entrons dans le salon de la ferme,--aucun autre mot n'est exact,--deux

grandes jeunes filles travaillent à des ouvrages de couture. L'une est

en corsage blanc, l'autre en corsage rose. Je demande en riant si les

fermières canadiennes s'habillent ainsi pour faire le ménage.

--Non, bien sûr, répond l'aînée; mais, le samedi après-midi, c'est

l'habitude que les pères, les mères et les jeunes filles fassent un

brin de toilette.

--Et qui achève l'ouvrage?

--Les garçons: vous n'avez qu'à voir mes frères.

En effet, un jeune homme entre, décidé et de mine intelligente, comme

le père. Il est en habits de travail. La mère a dix enfants, cinq

filles et cinq fils. Deux des filles sont religieuses. Les fils font

valoir le domaine, et il n'y a pas besoin de valets de ferme, non!

bien que l'ouvrage ne chôme pas. Il faut des spécialistes chez maître

Philias Barbe. Tout le lait des vaches doit être expédié à la

beurrerie. Et, pas de retards!... Beau temps ou mauvais temps, on est

toujours pressé. La grande culture, à elle seule, occuperait bien six

hommes qui n'auraient qu'une demi-bonne humeur au travail; mais le

père a entrepris de cultiver les fraises, les tomates, et autres

bricoles, et tout doit arriver frais au marché de Montréal, à plus de

sept lieues d'ici!

Nous allons, entre hommes, visiter les terres. Elles sont jolies,

plaisantes à l'oeil, et fines de grain. Ce n'est plus tout à fait la

plaine, mais une lente montée, qui fait voir toute la moisson au

soleil, dès l'aurore, et au maître également. La meilleure partie est

labourée. Mais au sommet de la vague, loin de nous, et dans le bleu

déjà des brumes d'horizon, il y a des bois.

--A qui sont-ils?

--Ils sont à moi. Mais ceux de droite sont à l'aîné.

J'ai pris congé de toute la famille rangée devant le perron de la

ferme. La mère m'a offert un verre de «chartreuse», qu'elle avait

faite avec des herbes puissantes. Et je suis parti, regardant derrière

moi, tant que j'ai pu apercevoir la maison et les gens.

* * * * *

J'ai parcouru, un autre jour, le chemin de Montréal à Saint-Anne de

Bellevue, qui côtoie le Saint-Laurent et les rapides de Lachine, et

j'ai visité la ferme modèle du Bois de la Roche. Étables, écuries,

bergeries, porcheries, poulailler, où vivent des bêtes de races

choisies, j'ai visité toutes les dépendances de ce beau domaine

qu'exploitent un régisseur et quatorze «engagés.» Mais je ne saurais

pas juger l'agriculture de luxe. Je m'en tiens aux fermes conquises

sur l'antique forêt, et transmises de père en fils, dans la même

famille, presque toujours d'origine française et toujours cultivant

elle-même. Plusieurs études généalogiques ont été faites, sur les

familles rurales de telle ou telle paroisse. On y relève des noms qui

nous sont familiers, parmi lesquels beaucoup de sobriquets, de

seigneuries, comme on disait jadis. Il semble qu'on revoie, rien qu'à

les prononcer, les anciens soldats des régiments de France, qui se

firent laboureurs quand le Canada passa sous la domination anglaise.

Je relève par exemple, dans le dictionnaire des familles de

Charlesbourg, par le curé Gosselin, des Amiot, Larosée, Brindamour,

Aubry, Beaulieu, Bergevin-Langevin, Blondain, Bresse, Ladouceur,

Latulippe, Lavigueur, Roy, Vandal, Malouin, Papillon, Provençal,

Robitaille, Sansfaçon. Mais le document le plus intéressant est ce

_Livre d'or de la noblesse rurale canadienne-française_, qui fut

publié à l'occasion des grandes fêtes du troisième centenaire de

Québec, en 1908. Un _Comité des anciennes familles_ fut chargé de

rechercher, dans la province, quels étaient les cultivateurs qui

pouvaient justifier de plus de deux cents ans de présence familiale

sur la même terre. A chacun de ceux-ci, une croix de vermeil était

promise, et un diplôme. Or, il y eut deux cent soixante-treize de ces

nobles, et, assurément, le recensement ne put être complet. Qui

étaient-ils, les chefs de la lignée? Après le traité de Paris, du 10

février 1763, il fut accordé aux Français un délai de dix-huit mois

pour vendre leurs biens et retourner en France. Un grand nombre en

profitèrent. Les historiens nous disent qu'il resta cinq cents

soldats, quelques rares employés et artisans, et des laboureurs

«attachés au sol et qui ne le quittèrent point». La plupart des

prêtres, attachés aux âmes comme les paysans à la terre, ne songèrent

pas même à laisser les paroisses commençantes. Et ce fut le début d'un

empire.

* * * * *

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 2 / 14 段