Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, à la mesure

Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed

Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was

produced from images generously made available by the

Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at

http://gallica.bnf.fr)

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée.

RENÉ BAZIN DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NORD-SUD

AMÉRIQUE

ANGLETERRE--CORSE--SPITZBERG

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

NORD-SUD

DU MÊME AUTEUR

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

Format grand in-18.

UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par l'Académie

française_) 1 vol.

LES NOBLLET 1 --

A L'AVENTURE (croquis italiens) 1 --

MA TANTE GIRON 1 --

LA SARCELLE 1 --

SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_) 1 --

MADAME CORENTINE 1 --

LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI 1 --

TERRE D'ESPAGNE 1 --

EN PROVINCE 1 --

DE TOUTE SON AME 1 --

LA TERRE QUI MEURT 1 --

CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT 1 --

LES OBERLÉ 1 --

DONATIENNE 1 --

PAGES CHOISIES 1 --

RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 --

LE GUIDE DE L'EMPEREUR 1 --

CONTES DE BONNE PERRETTE 1 --

L'ISOLÉE 1 --

QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 --

LE BLÉ QUI LÈVE 1 --

MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE 1 --

LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE 1 --

LA BARRIÈRE. 1 --

DAVIDÉE BIROT 1 --

ÉDITION ILLUSTRÉE

LES OBERLÉ, un volume in-8º jésus, aquarelles et dessins de

CHARLES SPINDLER.

LIBRAIRE ÉMILE-PAUL

LE DUC DE NEMOURS 1 vol.

LIBRAIRIE J. DE GIGORD

LA DOUCE FRANCE 1 vol.

RENÉ BAZIN

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NORD-SUD

AMÉRIQUE--ANGLETERRE

CORSE--SPITZBERG

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

_Il a été tiré de cet ouvrage_

QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,

_tous numérotés_.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.

NORD-SUD

PAYSAGES D'AMÉRIQUE

_23 avril._--Promptement, la mer a été mauvaise. Toute la nuit, le

vent a poussé contre nous, droit sur l'avant, les longues barres de la

houle. J'entendais comme des cloches qui appelaient. Étaient-ce les

lames faisant sonner les tôles? Je disais: «Pas tout de suite, cloches

de l'office dernier! Vous ne détruirez ni nous, ni cette _France_

magnifique à son premier voyage et que toutes les nations regardent.»

Je crois bien que chacun a pensé à la mort, chacun selon son âge, son

éducation et l'habitude de son coeur. Non qu'il y eût danger: mais

nous nous sommes embarqués au lendemain du désastre du _Titanic_, et

le plus durable écho de ces pauvres appels, il est là, chez nous, qui

succédons aux victimes sur la route[1].

[1] La _France_, de la Compagnie Transatlantique, quittait Le Havre

le 20 avril 1912; le 14, à dix heures du soir, au sud de

Terre-Neuve, le _Titanic_, de la _White Star_, avait heurté un

iceberg, et sombré, engloutissant 1,517 victimes.

Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussière qui vole

au-dessus des collines d'eau éventrées, un arc-en-ciel nous suit. Des

nuages passent et l'effacent. Il renaît avec le soleil, et je regarde

ce petit arc, où vivent et voyagent les couleurs des jardins, dans

l'immensité bleue, d'un bleu de métal, bleu terni par le vent. Le chef

télégraphiste frappe à la porte de ma cabine. Il me tend une enveloppe

que je déchire. Je retire un papier plié en carré, je l'ouvre, je lis

d'abord les mots qui sont là pour moi seul, et, avant de remercier,

afin de cacher peut-être mon émotion, je continue de lire, je

parcours les lignes imprimées en tête de la feuille. Il y a ceci:

«Radiotélégramme en provenance de Paris, reçu du poste extra-puissant

de Poldhu (Angleterre), le 22 avril 1912, à 11 heures du soir,

_France_ étant à 1.000 milles de ce poste.» Je venais d'apprendre, par

les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma maison de

Paris. O merveille! Visite de la pensée maîtresse de sa route! On l'a

jetée en l'air, cette pensée; elle a pris son chemin, non le long d'un

fil, mais comme elle a voulu, libre à travers les espaces, et, comme

elle passait, les antennes du bateau l'ont saisie au vol, et on me

l'amène, vivante. Je vois, dans les mains de l'employé, un paquet

d'enveloppes grises, pareilles. J'étudie ce travailleur d'un nouveau

métier. Il est Anglais, long, mélancolique, de visage creusé, de

regard planant. Écouteur d'océan! Il a si bien l'habitude d'écouter,

là-haut, près de la passerelle, coiffé du casque et toute l'attention

tournée en dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande:

--Vous avez des navires en vue?

--En vue, non, mais dans le voisinage: à moins de cent milles, dans le

nord-ouest, un pêcheur qui se rend sur les bancs. Nous causons.

Il «avait», au delà de l'horizon désert, dans le champ d'action de

son appareil, un petit vapeur terre-neuvas, et, invisibles l'un pour

l'autre, les deux bateaux s'étaient dit leur nom, et ils causaient.

Quelques heures plus tard, je rencontre ce même chef télégraphiste

auquel j'avais remis le texte d'une réponse. Avec sa gravité et sa

déférence coutumières, il s'approche. Je comprends qu'il a une

communication d'ordre professionnel à me faire. Nous nous retirons à

l'écart, et nous échangeons ces phrases:

--Monsieur, j'ai préféré, à cause de la distance, ne pas expédier à

terre votre radiotélégramme.

--Ah! tant pis!

--Mais je l'ai confié à un bateau qui est derrière nous.

--Et qui le transmettra?

--Qui l'a déjà transmis.

--Comment le savez-vous?

--Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relançait vos mots.

* * * * *

_Mercredi 24 avril._--Je suis réveillé par la sirène, mais non celle

des anciens qui chantait. La nôtre meugle. Nous sommes dans la brume.

Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve plus la douceur de

respirer, la bouche ouverte au vent du matin. Car le vent, dans ces

fourrures mouillées, perd sa force et son goût. Je fais tout le tour

du navire, par le pont couvert. Quelques passagères, étendues sur

leurs fauteuils de toile, enveloppées dans des manteaux et des châles,

lèvent la tête, et cherchent à voir si le jour a grandi. Mais le jour

n'a pas grandi. Il n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade,

énervée par ce crépuscule, et par le meuglement de la sirène, murmure:

--Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller découvrir

l'Amérique?

Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puissance, cette

poussière d'eau à qui le ciel appartient en ce moment! Comme elle

pèse! Comme elle nous enserre et comme elle change toute chose!

L'énorme voix de la vapeur est prisonnière, elle aussi, elle ne va pas

loin, on le devine, elle reste autour du bateau. Je me rappelle des

brumes pareilles, sur les côtes de Norvège. Mais des voix nombreuses

répondaient à notre appel. Nous étions entre les îles. On apercevait

tout à coup, dans les déchirures que les grandes meules de brouillard

ont entre elles, des profils d'îles, la cime d'une forêt, le sommet

d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes dans le

désert, ou à peu près; rien ne répond, pas même la petite corne,

manoeuvrée au pied, d'une goélette de pêche, partie de Perros ou de

Saint-Servan. La mer,--l'étroite mer visible, sur qui le brouillard

s'appuie et glisse,--n'a plus de crête, ni d'aigrette d'écume; elle

est d'un vert pâle, et sans cesse traversée, à toutes les profondeurs,

par de longs rubans d'eau jaunâtre, qui vont plus vite que les houles,

et qui sont pareilles à des algues fuyant le long du navire, et

pareilles à des bêtes. Je suis le manège inquiétant de ces

lames-chattes, si longues, si souples. Souvent elles montrent la tête,

leurs yeux s'épanouissent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et

elles plongent aussitôt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes,

mais en nombre moins grand. Ce sont les mêmes. L'abîme en est plein.

Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va au

coeur, parce qu'il est chargé de vie, et cruel affreusement. Comme

tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et nous revient après

avoir fait un tour dans les grands fonds! Ces formes enlacées montent

de l'abîme, éclairent la mer de ce regard qui ne s'est pas trompé, et

qui nous a tous vus, et elles s'enfoncent un peu au delà, comme si

elles se perdaient dans l'ombre blanche qui arrête tout, la lumière et

le son, tout ce qui nous ferait communiquer avec le monde.

Vers neuf heures, je fais une seconde ronde. Toute la mer est dépolie,

et l'air aussi, le blanc jaune de la brume, d'où filtrent un peu plus

de rayons non brisés. Quand apercevrai-je la première moucheture de

soleil? A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. Ç'a été d'abord à

la pointe d'un mât. Vous n'étiez donc pas hautes, brumes qui nous

teniez en prison! Peu à peu, l'or du ciel, par des chemins secrets, a

glissé dans le brouillard. J'ai vu des sentiers de joie descendre dans

le gris. Ah! printemps de la mer, vous aussi, vous avez votre heure.

Sur les labours de l'océan mes yeux ont retrouvé le vert des jeunes

blés. Et je n'ai plus peur d'apercevoir, devant l'étrave, là, porté

sur nous, flottant, perdu, le long corps vêtu de noir et la tête

coiffée de blanc d'une goélette bretonne.

* * * * *

_Jeudi 25 avril._--Voici la terre d'Amérique. Le beau bateau tout neuf

a bien marché. A midi et demi, en avant et à tribord, une terre

s'élève au-dessus des eaux limoneuses. Elle est plate et pareille à un

banc de sable où des enfants auraient bâti des tours carrées, une ici,

l'autre là, toutes sans toit. C'est Long Island. Nous suivons un

chenal que des dragues à vapeur ne cessent de dégager, rejetant en

dehors la boue de l'Hudson. Une caille, effarée, rasant l'eau, file

vers la terre où je suis sûr, maintenant, que toute la moisson est

drue et le nid des pies en échafaudage. Au loin déjà, très loin, dans

la brume fine, j'aperçois le dessin de la baie de New-York et les

bateaux nombreux, qui viennent de toute la terre et vont à toute la

terre. Ils sont presque tous dans la demi-lumière, gris sur l'eau

jaune; leurs fumées, toutes ensemble, allongées dans le ciel, forment

un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de soleil

tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. L'étendue

magnifique est mesurée par des points colorés. Devant nous la côte

grandit. La couleur des rives commence à nous venir, traversant le

brouillard; je vois le vert des pentes gazonnées, des bois dont la

ramille est encore mal vêtue, des villas en ligne sur les falaises. La

_France_ incline enfin pour entrer dans l'Hudson; nous doublons une

pointe qui nous cachait la ville, et, à grande distance dans la brume,

mais de face, nous voyons New-York. J'avais redouté ce moment. Eh

bien! non: je suis séduit; la brume nous favorise. A travers ce voile

lumineux, les maisons à vingt et trente étages, coupées ras au sommet,

les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe de

Brooklyn semblent plus étroitement soudés les uns aux autres; la base

est presque cachée; les plans s'effacent; il reste une dentelure

irrégulière, une bâtisse très haute, d'une richesse inusitée de

mouvement, hérissée de minarets et d'aiguilles, et toute cette

industrie a l'air d'une cathédrale maigre et qu'on n'aurait pas faite

exprès. Le voile de brume se déchire, et ce ne sont plus que des

maisons de rapport, bâties sur le modèle des piles de planches,

auxquelles il faut laisser des jours, afin que l'air circule et que le

bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme ne s'en va pas, parce qu'il

y a la couleur variée de ces façades, et leurs diverses lumières.

Quelques-unes sont d'un grenat foncé, d'autres jaunes. J'observe à

gauche la fusée magnifique d'un toit vert d'eau. La plus haute bâtisse

est blanche, d'un blanc de nacre avec campanile rose; elle mène le

regard jusqu'aux nuages étendus sur la ville. Nous nous arrêtons, que

«la santé» monte à bord. Des journalistes croisent à tribord, sur un

remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la _France_. Le

fort qui commande la rade a le pavillon à mi-mât, en signe de deuil,

car les journaux,--déjà nous les lisons,--annoncent que plus de deux

cents cadavres de passagers du _Titanic_ viennent d'être retrouvés,

flottant sur la mer. «La santé» apportait aussi les lettres. Parmi

celles que je n'attendais pas, et qui m'émeuvent par leur âme vivante,

l'une dit: «Cher monsieur René Bazin, nous avons appris que vous

étiez à bord de la _France_, et cette nouvelle nous a comblées de

joie. Nous sommes des religieuses chassées de France par la

persécution, nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais nous

ne pouvons oublier l'autre! Tout ce qui nous vient d'elle nous fait

l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut-être

indiscrètes, d'oser vous écrire; cependant, si vous deviniez le

plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de suite.

Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite visite, bien

que nous ne soyons qu'à quelques heures de New-York. Acceptez du moins

nos souhaits de bienvenue en Amérique... Vos compatriotes et vos bien

respectueusement dévouées in Xto.» Hélas! j'ai reçu plusieurs

invitations de cette sorte, toutes signées de noms français, en

diverses villes des États-Unis ou du Canada. Et je n'ai pas osé

compter, de peur d'être trop triste.

Que cette apparition est loin de répondre aux descriptions qu'on

m'avait faites des «gratte-ciel», et mon émotion de ressembler à tous

les rires que j'ai entendus! J'ai voulu renouveler l'expérience, et

étudier, non plus de la mer, mais du milieu de ses rues, le paysage de

la grande ville. Avant le coucher du soleil, j'ai ouvert la fenêtre de

ma chambre, située au 11e étage de l'hôtel Vanderbilt. Me suis-je

trompé? Mais non. Je domine toutes les terrasses de l'autre côté de

l'avenue, toutes les maisons qui s'élèvent au delà jusqu'à l'East

River. Et je vois une étonnante, une superbe mosaïque décorative.

Évidemment, chacun des éléments disparates dont elle est formée peut

être discuté. Mais ce champ de couleurs a une beauté grande. Je suis

sûr que New-York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du soir,

celui des rayons plus dorés et des ombres plus longues, peintre,

sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les lignes des

toitures, les arêtes des balustrades et des cheminées, et met en

magnificence tout ce qui a un éclat, toute pierre et toute poussière.

Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui coupe en deux le paysage,

ont une violence de ton méridionale. Le grenat des briques et des

enduits domine. Au delà de l'immense berge bâtie que j'aperçois de ma

fenêtre, l'East River flambe d'un feu gris d'argent; elle est large,

moirée, couturée de rides brillantes par le passage des bateaux de

toute espèce. Au delà encore, la plaine bâtie s'enfonce dans

d'incroyables douceurs de mauve et d'or. Deux ponts géants limitent à

droite et à gauche ce vaste fragment de New-York qui appartient à nos

yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a peu de

formes belles, mais il y a une beauté singulière de couleur, dans ces

zones successives de lumière, éclatantes d'abord, et peu à peu

atténuées par les brumes du couchant.

La nuit est venue. Un autre décor succède à celui du jour. Toutes les

rues, des milliers de rues que je ne soupçonnais pas, divisent en se

croisant le double espace des ombres d'avant la rivière et des ombres

d'après. Ni la tristesse, ni avec elle la grande paix des ténèbres

n'ont pu s'emparer de la ville. La joie des grands feux de bois,

l'étincelle, est partout. Les deux ponts mirent leurs puissantes

lanternes dans les eaux, sur lesquelles mille fanaux de barques et de

navires tremblent et s'avancent. A l'extrême horizon, sur la terre,

dans la nuit, je découvre des lueurs minuscules qui sont des groupes

de lampes électriques, comme dans le ciel des étoiles toutes menues.

Et le nombre est si prodigieux de ces lumières, l'illumination est si

puissante que le grand voile, toujours flottant sur les villes, est

clair au-dessus de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui

sont au delà, mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge

au-dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, de

ces rues et de ces carrefours étendus devant moi, les lampes sont

bleues, ou orangées, ou d'un or très pâle, et je ne puis dire la

douceur de ces îlots d'une clarté de jour, d'une clarté matinale, dans

la nappe couleur de nacre étendue entre la ville et la nuit.

Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que New-York soit

ainsi parée!

* * * * *

_Washington, 29 avril._--Un de ces hommes qui excellent à tout mettre

en formules, et qui se donnent à bon compte une réputation

d'originalité, m'avait dit: «Ils gâchent tout, la campagne d'abord;

elle est cultivée quelquefois.» J'allais avoir l'occasion de juger ce

jugement. Nous partions, hier, de New-York pour Washington, où la

Délégation doit être reçue par le Président. Le pays est d'abord

marécageux. La ligne des rails passe au milieu de bois inondés,

futaies abandonnées, où la gelée et le vent bûcheronnent seuls,

cassant par la moitié des baliveaux de chêne qui tendent leur perchoir

mort aux aigles de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol

médiocre, quelques hêtres, et des pâturages sauvages, où les plantes à

larges feuilles, les roseaux et des buissons crépus font des îles

nombreuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent était

brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et déroule les bourgeons. Çà

et là, des essais, non pas de culture, mais de villégiature: deux,

quatre, dix villas posées dans une clairière sèche, et qui ne

diminuaient point l'impression de solitude, et n'éveillaient pas même

dans l'esprit le désir prompt à s'échapper, prompt à revenir: «Si

j'habitais ici!» Non, pas même un dimanche. J'étais las de regarder

ces étendues sans mouvement, qui n'ont ni passé, ni avenir,

semble-t-il, et qui ne sont que des déserts, et des filtres pour

l'air et pour l'eau. Mais, à une heure environ de New-York, voici que

la terre se met à onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique,

régulier et large d'épaule. Les forêts s'éloignent jusqu'à ressembler

à de l'herbe au sommet des dernières collines. Partout des pentes

labourées, des froments jeunes, des avoines, champs que rien ne sépare

l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que dessinent seulement la

couleur et l'humeur des épis. Au milieu, bien situées, de grandes

maisons de ferme, bâties en planches, peintes en clair, et, tout près,

des granges goudronnées comme une coque de navire. Autant qu'il est

possible de juger, quand on passe à quatre-vingts kilomètres à

l'heure, les paysans ou plus exactement les entrepreneurs de ces

vastes cultures sont des gens entendus. Puis la forêt reparaît, le

train traverse un pont au-dessus d'une rivière; une ville toute en

usines, en fumée, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire

vaseux. Elle est déjà oubliée. Toutes les fenêtres du wagon reçoivent

une lumière plus ardente: à gauche, aussi loin que les yeux peuvent

voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon.

Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais aux

rides du courant, aux sables qu'il entraîne et aux moires épanouies.

Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le goût du sel, ni la

jeunesse de ce qui n'a pas touché la terre. Mais ces larges eaux ne

ressemblent point à celles d'Europe, à celles du moins qui me sont

familières. Elles me rappellent seulement les fleuves débordés. On ne

les voit point dominées par des caps, ou des collines, et les courbes

des terres qui limitent leur cours, et les pointes de forêts qui s'y

enfoncent, n'étant point d'un sol élevé au-dessus des eaux, semblent

nager sur elles, et y mirer leurs arbres sans racine et sans herbe à

leurs pieds. Ces grands fleuves enflés de lacs sont répandus encore

sur des terres qu'ils abandonneront un jour, ils vivent leur période

d'inondation permanente. Si vite que passe le train, j'ai le temps

d'éprouver l'impression de solitude magnifique de celui qui

s'avancerait ici, dans un canot, dans la pleine lumière. Aucun bateau

visible. Ces eaux inhabitées, immenses, venues à travers toutes les

Amériques, les terres à blé et les bois, font des clairières de

soleil, et les nuages au-dessus luisent. Déjà la terre monotone des

fermes, des bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du

wagon.

Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, à la mesure de ces

continents nouveaux, je l'ai éprouvée ce matin comme hier. A onze

heures, la «Délégation Champlain» était réunie sur le quai du Potomac.

Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de

l'État-major général de l'armée américaine, l'ambassadeur de France,

plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait

les honneurs; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs

françaises que venait de hisser la canonnière _Dolfin_, et la musique

du bord jouait la _Marseillaise_. Nous allions visiter Mount-Vernon,

l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps nous perdons de vue

les quelques usines à haute cheminée que cette ville des avenues, des

jardins et des parcs a laissé bâtir sur la rive du fleuve, et nous

nous avançons, toutes les fumées et les maisons étant restées en

arrière, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas de

montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne

reflètent que du ciel. Le _Dolfin_ suit un chenal à distance à peu

près égale des deux rives. Celle de droite est relevée en talus. Tout

est boisé, cette pente, l'autre bord qui est plat, les anses qui

s'ouvrent et éclatent tout à coup, comme des bulles de lumière, et les

petits caps de lagunes, très lointains, qui n'ont point de relief, et

qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le

courant, la découpure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous

approchons un peu plus des rives, les différentes et jeunes

frondaisons apparaissent, et, parmi elles, des fleurs blanches. Je

crois d'abord que ce sont des aubépines. J'ai vu de si beaux aubépins,

à Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches

pareilles à celles-ci. Mais non, pas pareilles, car l'aubépine est un

buisson, un fouillis de bouquets d'étoiles, et fleuri jusqu'en dedans:

ce que j'aperçois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les

baliveaux et les végétations protégées, c'est un arbuste dont les

branches en éventail, comme celles d'un hêtre, portent de larges

fleurs, d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses

feuilles, ce qui est une permission donnée à quelques-uns, pour notre

joie. Je demande à une Américaine. «Nous l'appelons dogwood», me

dit-elle. Et je crois voir que les dogwoods se multiplient, à mesure

que nous avançons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue,

quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une faille, et fait un pli

comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente

forestière interrompue, fuyante, et désignent un point blanc, tout en

haut. La canonnière ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en

armes, se rangent sur le pont, face à la terre. Les conversations

cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est

là-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet

d'honneur tient son sabre levé. Tous les invités du Président et les

marins de l'équipage sont debout et découverts. La musique, à l'avant

du bateau, joue l'hymne américain. A peine la dernière phrase musicale

a-t-elle commencé de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du

bateau, derrière le piquet des fusiliers, salue à son tour le héros.

Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une

plainte déchirante, et ces notes prolongées, d'une tristesse

inattendue, m'émeuvent. J'admire ce peuple où se fait passionnément,

en toute occasion, l'éducation du patriotisme. Je sais qu'il a une

marine redoutable, dont les équipages, autrefois très mêlés

d'étrangers, sont aujourd'hui presque entièrement américains. Je pense

que ce salut au fondateur des États-Unis, il n'y a pas un grand ou un

petit bateau passant en vue de Mount-Vernon, qui ne l'adresse à sa

manière, chacun ayant à bord une sirène, un sifflet, un drapeau

étoilé, ou un marin levant son bonnet. C'est une chose émouvante de

voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'ancêtres, tant de héros

tombés pour la patrie! Chaque colline et chaque plaine de France

abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont peiné et mérité.

Nous pourrions aller tête nue par nos chemins, et le clairon pourrait

tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait

encore! Passé précieux et gaspillé! L'Amérique ne laisse pas perdre

une parcelle du sien.

Nous descendons dans des canots automobiles qui nous mènent à terre.

Les groupes s'engagent dans les allées d'un parc en pente rapide, les

unes décrivant des lacets à travers les bouquets d'arbres, et la plus

grande, carrossable, montant presque droit, avec sa large banquette de

briques posées sur champ. J'imagine les attelages et les lourdes

berlines du seigneur qui habitait là-haut. A présent, cette avenue ne

connaît plus le poids des roues, à moins que ce ne soit d'une

charrette de feuilles mortes ou de foin; le tombeau du maître est à

mi-colline, chapelle rouge dans la verdure; il ne vient plus que des

visiteurs, par la voie du fleuve, et la maison est à jamais inhabitée.

La maison, longue, plate et blanche, posée à la crête du plateau,

regarde, par-dessus les pelouses, tout un pays, les eaux coudées du

Potomac, et les forêts qu'en s'écartant elles enveloppent et limitent

de leur lumière. En arrière, elle a son accompagnement obligé de

dépendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le voir,

aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'Angleterre,

cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix autres pavillons,

y compris celui qui servait à fumer les jambons. Devant la demeure du

jardinier,--quel poste enviable!--des bordures de buis d'une

authenticité certaine, des buis taillés en murets, en corbeilles, en

pétales de lis, des buis dont on aperçoit la membrure tordue et

dégarnie à moitié, vestiges encore somptueux, abritent des fleurs dont

un curé de village ne voudrait plus, primevères, oreilles d'ours et

pensées. Je n'ai pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il

dépend de la «Mount-Vernon ladies association», qui conserve à

l'admiration de l'Amérique le domaine du grand homme; et je le crois

assuré de ne point déplaire, s'il remplit bien son rôle de retardeur

de la mort et de défenseur des bosquets. Quels beaux moments il doit

connaître! Lorsque la nuit d'été va commencer,--tous les visiteurs

partis, et le petit pavillon d'accostage n'étant visé par aucune

proue,--quelle splendeur pour lui! La ville, au loin, mijote dans la

chaleur humide de l'été. Les habitants riches ont tous quitté la

capitale politique; les mouches à feu traversent les avenues. Le

jardinier de Mount-Vernon, debout au-dessus d'une contrée assoupie,

regarde d'en haut les bateaux qui passent, et le premier souffle de

vent est pour lui, que la brise se lève du fleuve, ou de l'océan

invisible, ou des forêts qui l'ont gardée fraîche tout le jour, parmi

les mousses, et capable seulement d'un vol court.

_Washington, après une soirée._--Parmi les gloires américaines, il

faut célébrer l'oeillet rose et la rose qui a nom, équitablement,

«american beauty». Ce sont des fleurs de grande santé, d'une richesse

de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas; elles ont le parfum non

pas subtil, mais d'une fraîcheur vive et durable; elles coûtent cher;

elles meurent à profusion sur les tables et dans les salons; on m'a

dit qu'elles vivaient en serre,--du moins les premières de la

saison,--et si j'en préfère d'autres, je ne veux pas le savoir, mais

elles ont le droit d'être aimées.

A la fin d'un de ces dîners d'apparat qui ont groupé, chaque soir, les

membres de la délégation Champlain, j'ai posé cette question à mes

voisins américains:

--Ne pensez-vous pas que l'Amérique, qui a eu un bel éveil littéraire,

avec Longfellow, Edgar Poe, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande

période de littérature et d'art?

Un citoyen considérable des États-Unis a répondu fermement:

--Non.

--Parce que?

--Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le désirons pas.

--Les Barbares ont dû dire comme vous.

--Pas tout à fait. Ils brisaient les oeuvres d'art: nous les achetons.

--Comment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra manquer,

toujours, de génies créateurs? Vous acceptez qu'elle n'ait qu'une

civilisation moindre? Toute matérielle?

--Oui, surtout matérielle, nos profits nous permettant de jouir, comme

d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez nous. Nous buvons

votre champagne: c'est la même chose. J'accepte très bien l'idée d'une

Amérique tributaire de quelques nations anciennes, pour les jeux de

l'esprit.

--Ce que vous appelez jeu, c'est la vie même. Je vais vous dire le

rêve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous.

Ma voisine, Américaine, écoutait de ses deux yeux où il y avait une

mine d'or et une forêt mêlées, tandis que mon interlocuteur, comme un

taureau qui va charger, baissant un peu sa face carrée, coiffée d'une

lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi des prunelles non habituées

aux nuances, et qui ne cessaient de dire: «Non, non, non.»

--Pourquoi pas? Vous dites que l'éducation, l'exemple, la lecture des

journaux, le besoin de luxe, développent jusqu'à la folie l'ambition

de la richesse, et que toute la puissance des esprits américains est

captée par les affaires. Vous faites de l'hyperbole, tout simplement,

comme les poètes. Vous oubliez de quels éléments votre peuple est

fabriqué. C'est un alliage où il entre de tout. Il n'est pas possible

que, de tant de races qui se rencontrent ici, et se fondent, quelques

hommes ne naissent pas, doués du génie qui fait les grands poètes ou

les grands peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour

devenir illustres? L'admiration? Ils auront celle des femmes

américaines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles

proclameront que ce livre est très beau et que ce panneau décoratif

est une merveille. Elles y mettront la passion de la découverte, et la

ténacité de l'amour-propre. Et les hommes ne tarderont pas à les

croire, et à répéter: «Nous avons de grands artistes», non parce

qu'ils goûteront le livre ou la peinture, mais par patriotisme, et

parce que les Américaines l'auront dit. Alors, le monde sera averti et

sommé de ne pas marchander son admiration à l'Amérique pensante,

versifiante, romanisante, à l'Amérique décoratrice ou musicienne. Vous

élèverez un palais à l'art américain; vous ferez faire, en or, la

statue de vos poètes vivants, et vous mettrez un droit _ad valorem_,

prohibitif, sur tout exemplaire importé d'Homère, de Dante, de Racine

ou de Shakespeare. Vous pouvez rire de mon rêve. Il est pour le bel

honneur de l'Amérique.

Ma voisine approuvait, et disait:

--Oui, les femmes inventeront les génies.

L'homme politique riposta, rudement:

--Qu'elles les fassent donc: c'est beaucoup mieux leur rôle.

Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit:

--Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres finissent.

La vérité est qu'ils commencent, et que les autres ne finissent pas.

* * * * *

Je me souvenais de ce fragment de conversation, en recevant, à

l'hôtel, et au moment où j'allais quitter Washington, la visite d'un

Français. C'était un religieux, jeune encore, et que j'avais connu en

France. Nous avions, à nous retrouver, cette joie et cette peine qu'on

imaginera. La joie cependant dominait. Nous ne pouvions nous faire

qu'un petit nombre de questions, car le temps pressait. Les premières

furent: «Vous souvenez-vous?» La seconde: «Parlez-moi de la France.»

Et, en finissant, mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe à

l'Université catholique de Washington. Je demandai:

--Vos étudiants ont-ils le goût de la philosophie et de la théologie?

--Remarquablement, me répondit-il. J'avais été l'objet de grandes

commisérations, le jour où l'on avait appris que je devais enseigner

en Amérique. «Les Américains, me disait-on, ne vous suivront pas; ils

ne sont pas doués pour d'autres sciences que les mécaniques et les

mathématiques.» Or, cela n'est pas vrai. Vous pouvez le dire

hardiment. L'esprit philosophique est répandu en Amérique; je suis

frappé du progrès rapide, de l'aptitude, de la vigueur et de la bonne

volonté intellectuelle que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne

sauriez croire, au surplus, l'admiration de l'Américain, en général,

pour toute intellectualité.

_3 mai. Lac Champlain._--Nous avons, ces jours derniers, assisté à un

bal donné par la «Société des Cincinnati.» Les descendants de ceux qui

ont combattu, dans la guerre de l'Indépendance, portaient, hommes et

femmes, un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous

a montré la _maison de l'Indépendance_, la cloche, aujourd'hui fêlée,

qui sonna la liberté de l'Amérique, et, dans les salles du premier

étage, les portraits des Américains et des gentilshommes français qui

se battirent pour la même cause. Il y a partout, ici, un respect du

passé, une recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition.

Les Américains réussissent, à force d'amour, à faire une grande

histoire avec un court passé. Et nous? Quels mauvais trésoriers de

l'histoire de France nous avons eus! Dix peuples pourraient se faire

des ancêtres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer.

La joie est vive, lorsque des étrangers célèbrent quelqu'un de ces

Français d'autrefois, et nous rappellent la parenté. Nous avons eu

cette joie aujourd'hui, de l'aube à la nuit.

Depuis hier soir, nous voyagions en train spécial, afin de gagner les

rives du lac Champlain. Ce matin, à la première heure, la sensation

d'immobilité m'éveille. J'ouvre la fenêtre du Pullman, et je reconnais

qu'en effet nous sommes arrêtés, sur une voie de garage, en rase

campagne. Le jour est levé, le soleil ne l'est pas, mais va paraître.

J'ai devant moi, à droite de la ligne du chemin de fer, des terres

baissantes, herbues, sauvages à la manière des pâtures délaissées; au

delà une maison grande, sous des ormes, et au delà encore les eaux du

lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards

blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est

la saison,--déjà passée chez nous,--où les merles, à l'aube, se

posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La dentelure

des collines, au delà du lac et au-dessus des brouillards, devient

d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dépasse le bord de

l'écran. Aussitôt, un gros héron butor, qui regagne les bois, arrive

au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le

bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de

l'extrême horizon, et le bruit est si menu qu'il rend présente

l'immensité du paysage où il se dilue. La paix primitive est encore

ici. Je sors, je vois, sur la gauche de la ligne, des plans successifs

de collines boisées, dont les dernières ont un air de montagne. Ce

sont les monts Adirondacks. On les appelle montagnes vertes, dans le

pays, mais elles regardent le matin, et des milliards de bourgeons,

tout empâtés, les habillent de pourpre. Chênes peut-être, érables

probablement: ce bel érable qui a deux saisons rouges.

Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte

dans la première, avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons.

Nous n'avons pas un long chemin à faire: une côte entre des futaies

claires, un palier de peu d'étendue, un tournant à gauche, une belle

courbe descendante, jalonnée d'arbres verts, et nous voici devant le

perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos hôtes pour la

matinée, Mr. et Mrs. S. H. P. Pell, s'avancent sous la véranda.

L'automobile s'arrête, et, à ce moment, un petit coup de canon

retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'où le coup est

parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constellée de

drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est saluée

comme la nôtre. Dans la belle maison très claire, très blanche, ornée

de portraits de famille et de gravures anciennes représentant les

aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes

accueillis avec une grâce intelligente, et une science du monde qui

laisse transparaître un coeur attentif et vrai. Il y a des minutes où

de simples particuliers et de simples actions deviennent des arguments

en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre médire de l'esprit

américain, sans me souvenir de l'hospitalité des Américains de

Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confiée

par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Français disaient, disent et

diront encore «Carillon.» A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de

Montcalm n'avait que 3.570 réguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16

sauvages sous ses ordres, c'est-à-dire 3.758 soldats; mais il était

retranché dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin.

Abercromby commandait une armée de 16.500 hommes, et il s'avançait

pour vaincre cet ennemi faible et pour établir définitivement la

domination anglaise sur le Canada. L'heure n'était pas venue. Une fois

de plus, bien que l'ennemi fût vaillant et obstiné, la France, à armes

inégales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr. Pell, nous

nous rappelons cette date, ces chiffres, et tout leur bel honneur.

Nous nous souvenons que le matin, dans cette forêt où nous allons

entrer tout à l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant à

une branche d'arbre, dit à ses hommes, qui achevaient de garnir de

pieux les retranchements: «Enfants, la journée sera chaude.» Nous nous

rappelons que, le soir, à cette même place, à la lueur longue du jour

allongée par le reflet du lac, il écrivait: «Quelle journée pour la

France! La trop petite armée du Roi vient de battre ses ennemis... Ah!

quelles troupes que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles.»

En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mémoire ne

pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos

armes? Mais ce qui est délicieux, c'est que la famille étrangère qui

nous reçoit se souvient aussi, et qu'elle comprend, et qu'elle sait

encore autre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un

premier déjeuner d'une ordonnance jolie et méditée,--il y avait

jusqu'à des fruits de Californie ou de Floride jetés dans du vin

aromatisé,--nos hôtes et les parents de nos hôtes nous parlent de

cette France qu'ils connaissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier,

de Roberval, de Champlain «père des sauvages», des missionnaires, de

Frontenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des

adversaires. Nous apprenons que Mr. Pell a voulu acheter tout le

territoire où se battirent, autour de Carillon, les Français et les

Anglais, afin qu'on ne puisse y bâtir d'hôtel, et diminuer le

caractère sacré de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et

appartient-il, par hasard, à cette «civilisation matérielle» dont on

fait aux Américains, tantôt un reproche, tantôt un si lourd

compliment?

Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain

se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carré, en pierre,

protégé par des fossés. Les propriétaires l'ont restauré, mais la plus

grande partie de ces moellons sont véritablement des pierres de

guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni à la fumée des

pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfants

perdus et presque abandonnés des régiments de France. On pense à ces

reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportées par les

sauvages, au vent qui soufflait, à la tempête de neige, et au «quand

même» qu'ils disaient tous, après avoir grogné. Le fort est pavoisé en

notre honneur. Sur la façade, une plaque de bronze porte cette

inscription: _Germain redoubt, constructed by captain Germain,

régiment des Gardes de la Reine, in 1758, by order of the marquis de

Montcalm, in command of the fortress of Carillon_. Le long de l'ancien

chemin couvert, tranchée aujourd'hui, nous montons vers l'intérieur

des terres. Devant nous, à cinq cents mètres, de hauts glacis

couronnent la colline, et cachent, jusqu'à la toiture, une

construction qui devait servir de logement aux officiers. J'aperçois

deux drapeaux claquant à la pointe de deux perches immenses, et plus

bas comme une corbeille de fleurs violettes,--mouvantes, car le vent

est vif,--où ils auraient été plantés. Mais personne ne m'explique

encore ce que nous allons voir. Et Mr. Pell, qui marche près de moi,

se baissant, cueille la feuille laineuse d'une plante sauvage et me

dit: «Gardez-la, en souvenir. Ici même, voilà quelques années, nous

avons voulu faire une tranchée. Aux premiers coups de pioche, les

ouvriers ont découvert des corps couchés, revêtus d'uniformes

galonnés. L'ordre a été donné aussitôt de reniveler le sol et de n'y

plus toucher.» Je continue de gravir la colline. Il faut tourner pour

trouver l'entrée de la forteresse de Carillon. Une douzaine de

canons, en dehors, sont encore braqués sur le lac et sur la petite

montagne voisine, «le mont de France», d'où tirait l'artillerie

anglaise. J'entre dans la forteresse. Elle est en atours de fête. Elle

attendait la France. Ah! la voici qui est venue, la France. Et elle

voit, devant la façade du vieux logement de Montcalm, dix étendards de

soie que le vent déplie et qui retombent, pesants, sur la hampe,

carrés violets bordés de blanc, panneaux bleus barrés de rouge,

panneaux multicolores, tous les étendards des régiments de France qui

furent représentés à la bataille de Carillon. Les couleurs

victorieuses revivent dans la lumière. Et, bien au-dessus, dominant

les talus et les toits, deux grands drapeaux protègent les autres, les

commandent et les expliquent: le drapeau étoilé de la jeune Amérique,

et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelisé. Mes yeux

se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux larmes ont coulé.

Je suis sûr qu'elles disaient: «Vive cette Amérique-là, qui a le coeur

profond!» Elles disaient autre chose encore, et je me sentais vivre

dans la France d'autrefois, unanime. La maison du fort est devenue

un musée. Des épées, des fusils, des balles, des lettres, des

clés, des bêches qui se sont battues, elles aussi, en élevant des

retranchements, des gravures de plusieurs époques sont là, pendus aux

murailles ou serrés dans des vitrines, jusqu'à une vieille montre que

le journal de la forteresse,--conservé également,--disait avoir été

perdue parmi les ruines. Nous nous attardons, et je vois que nos

compagnons de voyage parlent moins que tout à l'heure. Mais, lorsque

nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous observons,

dans la pleine clarté de dix heures du matin, toute la contrée que

commande le vieux fort, les paroles reviennent, la joie aussi. Au delà

des terres descendantes, au delà du lac, étroit en ce point, les

collines s'étagent, et le bleu des lointains s'affermit jusqu'à

dessiner des lignes nettes sur l'azur pâle du ciel. Quelqu'un dit:

--N'êtes-vous pas d'avis que cela ressemble à la plaine de Pau, vue de

la terrasse?

En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, que ne

rappellent en aucune façon les eaux du lac Champlain, troublées par

la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux paysages ont

une parenté de mouvement. L'atmosphère même est transparente ici, et

favorable aux architectures étagées des lointains.

Un autre de nos compagnons, qui observe plutôt la forme longue du lac,

et la couleur des arbres de premier plan, dit, presque au même moment:

--Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer.

Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies françaises.

* * * * *

Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de terre, loin

déjà du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre blanche. Le

phare domine un meulon de mauvaise rocaille, unique, debout parmi des

lieux bas et des prairies. Quel désert ce doit être, et depuis

l'origine du monde, cet éperon que bat la vague courte du lac

Champlain! Mais aujourd'hui les gens des villages américains, ceux qui

habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre côté de l'eau,

mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pêcheurs de

truites venus pour préparer la campagne prochaine, sont accourus à

_Crown point_. Des chevaux, au piquet, broutent dans les prairies;

d'autres sont attachés aux branches d'un fragment de haie, reste

peut-être d'une plantation faite par la main d'un vieux Français

jalonneur et jaloux; des carrioles américaines,--un petit siège sur

quatre roues légérissimes,--des chariots, vingt automobiles sont épars

dans les herbes, tandis qu'autour du phare, à tous les degrés du

raidillon de pierre, assise sur des planches ou sur la terre, la

population mélangée, familière, contenant mal les enfants qui trottent

comme des cailleteaux, écoute, comprend ou fait semblant de comprendre

les discours qui glorifient Champlain. Le médaillon de bronze qui

représente la France, l'oeuvre de Rodin apportée par nous, est déjà

posée dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer

les dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu'à terre, en

couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les

ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le discours est

en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux:

--Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang? Ils ne sont pas

d'ici.

--C'est évident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour dire peu de

chose: sont-ils tannés par le grand air? Ont-ils l'honnête

laisser-aller du citoyen américain?

--Je suppose qu'ils sont de Paris?

--Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. Ne faites pas

tant de bruit! Écoutez! Quand ils sont de Paris, ils ne manquent

jamais de le dire!

--... Justement, l'orateur vient de le proclamer: ils viennent de

Paris.

--Pas très étendue, la France!

--Pas très redoutable!

Un drapeau sur lequel il y avait de la fumée noire dit:

--Pas très sérieuse!

Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un coup si

sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait.

--Très sérieuse, mon cher. J'ai connu les Français, à une époque où

vous n'étiez pas grand'chose, soit dit sans vous offenser. J'ai connu

Champlain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait volontiers. Les

sauvages lui disaient: «Nous aimons que tu nous parles. Tu as toujours

quelque chose de joyeux à dire.» Mais, croyez-moi, je m'y entends:

c'était un colonial, et un rude adversaire. Je dis adversaire, parce

que c'est le nom qu'on donne à ses anciens ennemis quand ils sont

devenus nos amis, vous comprenez?

--A peu près.

Nord-Sud: Amérique; Angleterre; Corse; Spitzberg · 第 1 / 14 段