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RENÉ BAZIN DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NORD-SUD
AMÉRIQUE
ANGLETERRE--CORSE--SPITZBERG
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
NORD-SUD
DU MÊME AUTEUR
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
Format grand in-18.
UNE TACHE D'ENCRE (_Ouvrage couronné par l'Académie
française_) 1 vol.
LES NOBLLET 1 --
A L'AVENTURE (croquis italiens) 1 --
MA TANTE GIRON 1 --
LA SARCELLE 1 --
SICILE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_) 1 --
MADAME CORENTINE 1 --
LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI 1 --
TERRE D'ESPAGNE 1 --
EN PROVINCE 1 --
DE TOUTE SON AME 1 --
LA TERRE QUI MEURT 1 --
CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT 1 --
LES OBERLÉ 1 --
DONATIENNE 1 --
PAGES CHOISIES 1 --
RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 --
LE GUIDE DE L'EMPEREUR 1 --
CONTES DE BONNE PERRETTE 1 --
L'ISOLÉE 1 --
QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 --
LE BLÉ QUI LÈVE 1 --
MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE 1 --
LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL, DACTYLOGRAPHE 1 --
LA BARRIÈRE. 1 --
DAVIDÉE BIROT 1 --
ÉDITION ILLUSTRÉE
LES OBERLÉ, un volume in-8º jésus, aquarelles et dessins de
CHARLES SPINDLER.
LIBRAIRE ÉMILE-PAUL
LE DUC DE NEMOURS 1 vol.
LIBRAIRIE J. DE GIGORD
LA DOUCE FRANCE 1 vol.
RENÉ BAZIN
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NORD-SUD
AMÉRIQUE--ANGLETERRE
CORSE--SPITZBERG
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
_Il a été tiré de cet ouvrage_
QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
_tous numérotés_.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.
NORD-SUD
PAYSAGES D'AMÉRIQUE
_23 avril._--Promptement, la mer a été mauvaise. Toute la nuit, le
vent a poussé contre nous, droit sur l'avant, les longues barres de la
houle. J'entendais comme des cloches qui appelaient. Étaient-ce les
lames faisant sonner les tôles? Je disais: «Pas tout de suite, cloches
de l'office dernier! Vous ne détruirez ni nous, ni cette _France_
magnifique à son premier voyage et que toutes les nations regardent.»
Je crois bien que chacun a pensé à la mort, chacun selon son âge, son
éducation et l'habitude de son coeur. Non qu'il y eût danger: mais
nous nous sommes embarqués au lendemain du désastre du _Titanic_, et
le plus durable écho de ces pauvres appels, il est là, chez nous, qui
succédons aux victimes sur la route[1].
[1] La _France_, de la Compagnie Transatlantique, quittait Le Havre
le 20 avril 1912; le 14, à dix heures du soir, au sud de
Terre-Neuve, le _Titanic_, de la _White Star_, avait heurté un
iceberg, et sombré, engloutissant 1,517 victimes.
Cependant, aux flancs du bateau, ce matin, dans la poussière qui vole
au-dessus des collines d'eau éventrées, un arc-en-ciel nous suit. Des
nuages passent et l'effacent. Il renaît avec le soleil, et je regarde
ce petit arc, où vivent et voyagent les couleurs des jardins, dans
l'immensité bleue, d'un bleu de métal, bleu terni par le vent. Le chef
télégraphiste frappe à la porte de ma cabine. Il me tend une enveloppe
que je déchire. Je retire un papier plié en carré, je l'ouvre, je lis
d'abord les mots qui sont là pour moi seul, et, avant de remercier,
afin de cacher peut-être mon émotion, je continue de lire, je
parcours les lignes imprimées en tête de la feuille. Il y a ceci:
«Radiotélégramme en provenance de Paris, reçu du poste extra-puissant
de Poldhu (Angleterre), le 22 avril 1912, à 11 heures du soir,
_France_ étant à 1.000 milles de ce poste.» Je venais d'apprendre, par
les deux mots qui suivaient, que tout allait bien dans ma maison de
Paris. O merveille! Visite de la pensée maîtresse de sa route! On l'a
jetée en l'air, cette pensée; elle a pris son chemin, non le long d'un
fil, mais comme elle a voulu, libre à travers les espaces, et, comme
elle passait, les antennes du bateau l'ont saisie au vol, et on me
l'amène, vivante. Je vois, dans les mains de l'employé, un paquet
d'enveloppes grises, pareilles. J'étudie ce travailleur d'un nouveau
métier. Il est Anglais, long, mélancolique, de visage creusé, de
regard planant. Écouteur d'océan! Il a si bien l'habitude d'écouter,
là-haut, près de la passerelle, coiffé du casque et toute l'attention
tournée en dedans, qu'il a l'air d'un contemplatif. Je lui demande:
--Vous avez des navires en vue?
--En vue, non, mais dans le voisinage: à moins de cent milles, dans le
nord-ouest, un pêcheur qui se rend sur les bancs. Nous causons.
Il «avait», au delà de l'horizon désert, dans le champ d'action de
son appareil, un petit vapeur terre-neuvas, et, invisibles l'un pour
l'autre, les deux bateaux s'étaient dit leur nom, et ils causaient.
Quelques heures plus tard, je rencontre ce même chef télégraphiste
auquel j'avais remis le texte d'une réponse. Avec sa gravité et sa
déférence coutumières, il s'approche. Je comprends qu'il a une
communication d'ordre professionnel à me faire. Nous nous retirons à
l'écart, et nous échangeons ces phrases:
--Monsieur, j'ai préféré, à cause de la distance, ne pas expédier à
terre votre radiotélégramme.
--Ah! tant pis!
--Mais je l'ai confié à un bateau qui est derrière nous.
--Et qui le transmettra?
--Qui l'a déjà transmis.
--Comment le savez-vous?
--Monsieur, j'ai entendu le bateau qui relançait vos mots.
* * * * *
_Mercredi 24 avril._--Je suis réveillé par la sirène, mais non celle
des anciens qui chantait. La nôtre meugle. Nous sommes dans la brume.
Il fait chaud et blanc. Je cherche et ne trouve plus la douceur de
respirer, la bouche ouverte au vent du matin. Car le vent, dans ces
fourrures mouillées, perd sa force et son goût. Je fais tout le tour
du navire, par le pont couvert. Quelques passagères, étendues sur
leurs fauteuils de toile, enveloppées dans des manteaux et des châles,
lèvent la tête, et cherchent à voir si le jour a grandi. Mais le jour
n'a pas grandi. Il n'est aucune heure. Une toute jeune femme, malade,
énervée par ce crépuscule, et par le meuglement de la sirène, murmure:
--Ce Christophe Colomb! Quel besoin avait-il d'aller découvrir
l'Amérique?
Je me penche au-dessus de la mer. Quelle redoutable puissance, cette
poussière d'eau à qui le ciel appartient en ce moment! Comme elle
pèse! Comme elle nous enserre et comme elle change toute chose!
L'énorme voix de la vapeur est prisonnière, elle aussi, elle ne va pas
loin, on le devine, elle reste autour du bateau. Je me rappelle des
brumes pareilles, sur les côtes de Norvège. Mais des voix nombreuses
répondaient à notre appel. Nous étions entre les îles. On apercevait
tout à coup, dans les déchirures que les grandes meules de brouillard
ont entre elles, des profils d'îles, la cime d'une forêt, le sommet
d'une roche plate et un chien courant dessus. Ici, nous sommes dans le
désert, ou à peu près; rien ne répond, pas même la petite corne,
manoeuvrée au pied, d'une goélette de pêche, partie de Perros ou de
Saint-Servan. La mer,--l'étroite mer visible, sur qui le brouillard
s'appuie et glisse,--n'a plus de crête, ni d'aigrette d'écume; elle
est d'un vert pâle, et sans cesse traversée, à toutes les profondeurs,
par de longs rubans d'eau jaunâtre, qui vont plus vite que les houles,
et qui sont pareilles à des algues fuyant le long du navire, et
pareilles à des bêtes. Je suis le manège inquiétant de ces
lames-chattes, si longues, si souples. Souvent elles montrent la tête,
leurs yeux s'épanouissent, leurs yeux qui sont tout, elles rient et
elles plongent aussitôt. Je les ai vues aussi dans les nuits calmes,
mais en nombre moins grand. Ce sont les mêmes. L'abîme en est plein.
Nul ne peut dessiner la forme de ces yeux, mais leur regard va au
coeur, parce qu'il est chargé de vie, et cruel affreusement. Comme
tout cela nous guette, nous cherche, nous menace et nous revient après
avoir fait un tour dans les grands fonds! Ces formes enlacées montent
de l'abîme, éclairent la mer de ce regard qui ne s'est pas trompé, et
qui nous a tous vus, et elles s'enfoncent un peu au delà, comme si
elles se perdaient dans l'ombre blanche qui arrête tout, la lumière et
le son, tout ce qui nous ferait communiquer avec le monde.
Vers neuf heures, je fais une seconde ronde. Toute la mer est dépolie,
et l'air aussi, le blanc jaune de la brume, d'où filtrent un peu plus
de rayons non brisés. Quand apercevrai-je la première moucheture de
soleil? A force de guetter, j'ai vu mon gibier d'or. Ç'a été d'abord à
la pointe d'un mât. Vous n'étiez donc pas hautes, brumes qui nous
teniez en prison! Peu à peu, l'or du ciel, par des chemins secrets, a
glissé dans le brouillard. J'ai vu des sentiers de joie descendre dans
le gris. Ah! printemps de la mer, vous aussi, vous avez votre heure.
Sur les labours de l'océan mes yeux ont retrouvé le vert des jeunes
blés. Et je n'ai plus peur d'apercevoir, devant l'étrave, là, porté
sur nous, flottant, perdu, le long corps vêtu de noir et la tête
coiffée de blanc d'une goélette bretonne.
* * * * *
_Jeudi 25 avril._--Voici la terre d'Amérique. Le beau bateau tout neuf
a bien marché. A midi et demi, en avant et à tribord, une terre
s'élève au-dessus des eaux limoneuses. Elle est plate et pareille à un
banc de sable où des enfants auraient bâti des tours carrées, une ici,
l'autre là, toutes sans toit. C'est Long Island. Nous suivons un
chenal que des dragues à vapeur ne cessent de dégager, rejetant en
dehors la boue de l'Hudson. Une caille, effarée, rasant l'eau, file
vers la terre où je suis sûr, maintenant, que toute la moisson est
drue et le nid des pies en échafaudage. Au loin déjà, très loin, dans
la brume fine, j'aperçois le dessin de la baie de New-York et les
bateaux nombreux, qui viennent de toute la terre et vont à toute la
terre. Ils sont presque tous dans la demi-lumière, gris sur l'eau
jaune; leurs fumées, toutes ensemble, allongées dans le ciel, forment
un nuage pas plus gros qu'un trait de crayon. Un rayon de soleil
tombe sur une voile petite, qui devient comme un phare. L'étendue
magnifique est mesurée par des points colorés. Devant nous la côte
grandit. La couleur des rives commence à nous venir, traversant le
brouillard; je vois le vert des pentes gazonnées, des bois dont la
ramille est encore mal vêtue, des villas en ligne sur les falaises. La
_France_ incline enfin pour entrer dans l'Hudson; nous doublons une
pointe qui nous cachait la ville, et, à grande distance dans la brume,
mais de face, nous voyons New-York. J'avais redouté ce moment. Eh
bien! non: je suis séduit; la brume nous favorise. A travers ce voile
lumineux, les maisons à vingt et trente étages, coupées ras au sommet,
les campaniles, les clochers et les toits ordinaires de la pointe de
Brooklyn semblent plus étroitement soudés les uns aux autres; la base
est presque cachée; les plans s'effacent; il reste une dentelure
irrégulière, une bâtisse très haute, d'une richesse inusitée de
mouvement, hérissée de minarets et d'aiguilles, et toute cette
industrie a l'air d'une cathédrale maigre et qu'on n'aurait pas faite
exprès. Le voile de brume se déchire, et ce ne sont plus que des
maisons de rapport, bâties sur le modèle des piles de planches,
auxquelles il faut laisser des jours, afin que l'air circule et que le
bois ne pourrisse pas. Mais tout le charme ne s'en va pas, parce qu'il
y a la couleur variée de ces façades, et leurs diverses lumières.
Quelques-unes sont d'un grenat foncé, d'autres jaunes. J'observe à
gauche la fusée magnifique d'un toit vert d'eau. La plus haute bâtisse
est blanche, d'un blanc de nacre avec campanile rose; elle mène le
regard jusqu'aux nuages étendus sur la ville. Nous nous arrêtons, que
«la santé» monte à bord. Des journalistes croisent à tribord, sur un
remorqueur, attendant l'autorisation d'embarquer sur la _France_. Le
fort qui commande la rade a le pavillon à mi-mât, en signe de deuil,
car les journaux,--déjà nous les lisons,--annoncent que plus de deux
cents cadavres de passagers du _Titanic_ viennent d'être retrouvés,
flottant sur la mer. «La santé» apportait aussi les lettres. Parmi
celles que je n'attendais pas, et qui m'émeuvent par leur âme vivante,
l'une dit: «Cher monsieur René Bazin, nous avons appris que vous
étiez à bord de la _France_, et cette nouvelle nous a comblées de
joie. Nous sommes des religieuses chassées de France par la
persécution, nous aimons par devoir notre patrie d'adoption, mais nous
ne pouvons oublier l'autre! Tout ce qui nous vient d'elle nous fait
l'effet d'un rayon de soleil. Vous nous trouverez peut-être
indiscrètes, d'oser vous écrire; cependant, si vous deviniez le
plaisir que nous y trouvons, vous nous pardonneriez tout de suite.
Nous n'osons pas vous demander de nous faire une petite visite, bien
que nous ne soyons qu'à quelques heures de New-York. Acceptez du moins
nos souhaits de bienvenue en Amérique... Vos compatriotes et vos bien
respectueusement dévouées in Xto.» Hélas! j'ai reçu plusieurs
invitations de cette sorte, toutes signées de noms français, en
diverses villes des États-Unis ou du Canada. Et je n'ai pas osé
compter, de peur d'être trop triste.
Que cette apparition est loin de répondre aux descriptions qu'on
m'avait faites des «gratte-ciel», et mon émotion de ressembler à tous
les rires que j'ai entendus! J'ai voulu renouveler l'expérience, et
étudier, non plus de la mer, mais du milieu de ses rues, le paysage de
la grande ville. Avant le coucher du soleil, j'ai ouvert la fenêtre de
ma chambre, située au 11e étage de l'hôtel Vanderbilt. Me suis-je
trompé? Mais non. Je domine toutes les terrasses de l'autre côté de
l'avenue, toutes les maisons qui s'élèvent au delà jusqu'à l'East
River. Et je vois une étonnante, une superbe mosaïque décorative.
Évidemment, chacun des éléments disparates dont elle est formée peut
être discuté. Mais ce champ de couleurs a une beauté grande. Je suis
sûr que New-York est affreux sous la pluie. Mais le soleil du soir,
celui des rayons plus dorés et des ombres plus longues, peintre,
sculpteur et grand costumier du monde, rajeunit les lignes des
toitures, les arêtes des balustrades et des cheminées, et met en
magnificence tout ce qui a un éclat, toute pierre et toute poussière.
Les premiers plans, jusqu'au bras de mer qui coupe en deux le paysage,
ont une violence de ton méridionale. Le grenat des briques et des
enduits domine. Au delà de l'immense berge bâtie que j'aperçois de ma
fenêtre, l'East River flambe d'un feu gris d'argent; elle est large,
moirée, couturée de rides brillantes par le passage des bateaux de
toute espèce. Au delà encore, la plaine bâtie s'enfonce dans
d'incroyables douceurs de mauve et d'or. Deux ponts géants limitent à
droite et à gauche ce vaste fragment de New-York qui appartient à nos
yeux. Et tout cela n'est pas remarquable par le dessin. Il y a peu de
formes belles, mais il y a une beauté singulière de couleur, dans ces
zones successives de lumière, éclatantes d'abord, et peu à peu
atténuées par les brumes du couchant.
La nuit est venue. Un autre décor succède à celui du jour. Toutes les
rues, des milliers de rues que je ne soupçonnais pas, divisent en se
croisant le double espace des ombres d'avant la rivière et des ombres
d'après. Ni la tristesse, ni avec elle la grande paix des ténèbres
n'ont pu s'emparer de la ville. La joie des grands feux de bois,
l'étincelle, est partout. Les deux ponts mirent leurs puissantes
lanternes dans les eaux, sur lesquelles mille fanaux de barques et de
navires tremblent et s'avancent. A l'extrême horizon, sur la terre,
dans la nuit, je découvre des lueurs minuscules qui sont des groupes
de lampes électriques, comme dans le ciel des étoiles toutes menues.
Et le nombre est si prodigieux de ces lumières, l'illumination est si
puissante que le grand voile, toujours flottant sur les villes, est
clair au-dessus de l'East River, clair au-dessus des quartiers qui
sont au delà, mais non d'une seule teinte, comme est la vapeur rouge
au-dessus de notre Paris. Par endroits, en beaucoup de ces avenues, de
ces rues et de ces carrefours étendus devant moi, les lampes sont
bleues, ou orangées, ou d'un or très pâle, et je ne puis dire la
douceur de ces îlots d'une clarté de jour, d'une clarté matinale, dans
la nappe couleur de nacre étendue entre la ville et la nuit.
Mais que d'hommes doivent souffrir et mourir pour que New-York soit
ainsi parée!
* * * * *
_Washington, 29 avril._--Un de ces hommes qui excellent à tout mettre
en formules, et qui se donnent à bon compte une réputation
d'originalité, m'avait dit: «Ils gâchent tout, la campagne d'abord;
elle est cultivée quelquefois.» J'allais avoir l'occasion de juger ce
jugement. Nous partions, hier, de New-York pour Washington, où la
Délégation doit être reçue par le Président. Le pays est d'abord
marécageux. La ligne des rails passe au milieu de bois inondés,
futaies abandonnées, où la gelée et le vent bûcheronnent seuls,
cassant par la moitié des baliveaux de chêne qui tendent leur perchoir
mort aux aigles de passage. Beaucoup de bouleaux, signes d'un sol
médiocre, quelques hêtres, et des pâturages sauvages, où les plantes à
larges feuilles, les roseaux et des buissons crépus font des îles
nombreuses et d'un sombre vert parmi l'herbe nouvelle. Le vent était
brutal, le vent de fin d'hiver qui secoue et déroule les bourgeons. Çà
et là, des essais, non pas de culture, mais de villégiature: deux,
quatre, dix villas posées dans une clairière sèche, et qui ne
diminuaient point l'impression de solitude, et n'éveillaient pas même
dans l'esprit le désir prompt à s'échapper, prompt à revenir: «Si
j'habitais ici!» Non, pas même un dimanche. J'étais las de regarder
ces étendues sans mouvement, qui n'ont ni passé, ni avenir,
semble-t-il, et qui ne sont que des déserts, et des filtres pour
l'air et pour l'eau. Mais, à une heure environ de New-York, voici que
la terre se met à onduler, d'un beau mouvement de houle atlantique,
régulier et large d'épaule. Les forêts s'éloignent jusqu'à ressembler
à de l'herbe au sommet des dernières collines. Partout des pentes
labourées, des froments jeunes, des avoines, champs que rien ne sépare
l'un de l'autre, ni haie, ni barricade, et que dessinent seulement la
couleur et l'humeur des épis. Au milieu, bien situées, de grandes
maisons de ferme, bâties en planches, peintes en clair, et, tout près,
des granges goudronnées comme une coque de navire. Autant qu'il est
possible de juger, quand on passe à quatre-vingts kilomètres à
l'heure, les paysans ou plus exactement les entrepreneurs de ces
vastes cultures sont des gens entendus. Puis la forêt reparaît, le
train traverse un pont au-dessus d'une rivière; une ville toute en
usines, en fumée, en tapage, enlaidit la rive droite d'un estuaire
vaseux. Elle est déjà oubliée. Toutes les fenêtres du wagon reçoivent
une lumière plus ardente: à gauche, aussi loin que les yeux peuvent
voir, il y a des eaux qui emplissent l'horizon.
Ce n'est pas la mer, et, si je ne le savais pas, je le devinerais aux
rides du courant, aux sables qu'il entraîne et aux moires épanouies.
Le vent non plus n'est pas marin. Il n'a pas le goût du sel, ni la
jeunesse de ce qui n'a pas touché la terre. Mais ces larges eaux ne
ressemblent point à celles d'Europe, à celles du moins qui me sont
familières. Elles me rappellent seulement les fleuves débordés. On ne
les voit point dominées par des caps, ou des collines, et les courbes
des terres qui limitent leur cours, et les pointes de forêts qui s'y
enfoncent, n'étant point d'un sol élevé au-dessus des eaux, semblent
nager sur elles, et y mirer leurs arbres sans racine et sans herbe à
leurs pieds. Ces grands fleuves enflés de lacs sont répandus encore
sur des terres qu'ils abandonneront un jour, ils vivent leur période
d'inondation permanente. Si vite que passe le train, j'ai le temps
d'éprouver l'impression de solitude magnifique de celui qui
s'avancerait ici, dans un canot, dans la pleine lumière. Aucun bateau
visible. Ces eaux inhabitées, immenses, venues à travers toutes les
Amériques, les terres à blé et les bois, font des clairières de
soleil, et les nuages au-dessus luisent. Déjà la terre monotone des
fermes, des bois, des herbages, a repris sa course aux deux vitres du
wagon.
Cette impression des eaux jaunes, prodigieuses, à la mesure de ces
continents nouveaux, je l'ai éprouvée ce matin comme hier. A onze
heures, la «Délégation Champlain» était réunie sur le quai du Potomac.
Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de
l'État-major général de l'armée américaine, l'ambassadeur de France,
plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait
les honneurs; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs
françaises que venait de hisser la canonnière _Dolfin_, et la musique
du bord jouait la _Marseillaise_. Nous allions visiter Mount-Vernon,
l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps nous perdons de vue
les quelques usines à haute cheminée que cette ville des avenues, des
jardins et des parcs a laissé bâtir sur la rive du fleuve, et nous
nous avançons, toutes les fumées et les maisons étant restées en
arrière, au milieu de ces grands espaces d'eau qui, n'ayant pas de
montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne
reflètent que du ciel. Le _Dolfin_ suit un chenal à distance à peu
près égale des deux rives. Celle de droite est relevée en talus. Tout
est boisé, cette pente, l'autre bord qui est plat, les anses qui
s'ouvrent et éclatent tout à coup, comme des bulles de lumière, et les
petits caps de lagunes, très lointains, qui n'ont point de relief, et
qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le
courant, la découpure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous
approchons un peu plus des rives, les différentes et jeunes
frondaisons apparaissent, et, parmi elles, des fleurs blanches. Je
crois d'abord que ce sont des aubépines. J'ai vu de si beaux aubépins,
à Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches
pareilles à celles-ci. Mais non, pas pareilles, car l'aubépine est un
buisson, un fouillis de bouquets d'étoiles, et fleuri jusqu'en dedans:
ce que j'aperçois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les
baliveaux et les végétations protégées, c'est un arbuste dont les
branches en éventail, comme celles d'un hêtre, portent de larges
fleurs, d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fleurs avant ses
feuilles, ce qui est une permission donnée à quelques-uns, pour notre
joie. Je demande à une Américaine. «Nous l'appelons dogwood», me
dit-elle. Et je crois voir que les dogwoods se multiplient, à mesure
que nous avançons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue,
quand la futaie se creuse, s'enfonce dans une faille, et fait un pli
comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente
forestière interrompue, fuyante, et désignent un point blanc, tout en
haut. La canonnière ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en
armes, se rangent sur le pont, face à la terre. Les conversations
cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est
là-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet
d'honneur tient son sabre levé. Tous les invités du Président et les
marins de l'équipage sont debout et découverts. La musique, à l'avant
du bateau, joue l'hymne américain. A peine la dernière phrase musicale
a-t-elle commencé de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du
bateau, derrière le piquet des fusiliers, salue à son tour le héros.
Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une
plainte déchirante, et ces notes prolongées, d'une tristesse
inattendue, m'émeuvent. J'admire ce peuple où se fait passionnément,
en toute occasion, l'éducation du patriotisme. Je sais qu'il a une
marine redoutable, dont les équipages, autrefois très mêlés
d'étrangers, sont aujourd'hui presque entièrement américains. Je pense
que ce salut au fondateur des États-Unis, il n'y a pas un grand ou un
petit bateau passant en vue de Mount-Vernon, qui ne l'adresse à sa
manière, chacun ayant à bord une sirène, un sifflet, un drapeau
étoilé, ou un marin levant son bonnet. C'est une chose émouvante de
voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'ancêtres, tant de héros
tombés pour la patrie! Chaque colline et chaque plaine de France
abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont peiné et mérité.
Nous pourrions aller tête nue par nos chemins, et le clairon pourrait
tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait
encore! Passé précieux et gaspillé! L'Amérique ne laisse pas perdre
une parcelle du sien.
Nous descendons dans des canots automobiles qui nous mènent à terre.
Les groupes s'engagent dans les allées d'un parc en pente rapide, les
unes décrivant des lacets à travers les bouquets d'arbres, et la plus
grande, carrossable, montant presque droit, avec sa large banquette de
briques posées sur champ. J'imagine les attelages et les lourdes
berlines du seigneur qui habitait là-haut. A présent, cette avenue ne
connaît plus le poids des roues, à moins que ce ne soit d'une
charrette de feuilles mortes ou de foin; le tombeau du maître est à
mi-colline, chapelle rouge dans la verdure; il ne vient plus que des
visiteurs, par la voie du fleuve, et la maison est à jamais inhabitée.
La maison, longue, plate et blanche, posée à la crête du plateau,
regarde, par-dessus les pelouses, tout un pays, les eaux coudées du
Potomac, et les forêts qu'en s'écartant elles enveloppent et limitent
de leur lumière. En arrière, elle a son accompagnement obligé de
dépendances et de communs, son village, ainsi qu'on peut le voir,
aujourd'hui encore, dans les domaines seigneuriaux d'Angleterre,
cuisines, maisons du jardinier, boulangerie, et dix autres pavillons,
y compris celui qui servait à fumer les jambons. Devant la demeure du
jardinier,--quel poste enviable!--des bordures de buis d'une
authenticité certaine, des buis taillés en murets, en corbeilles, en
pétales de lis, des buis dont on aperçoit la membrure tordue et
dégarnie à moitié, vestiges encore somptueux, abritent des fleurs dont
un curé de village ne voudrait plus, primevères, oreilles d'ours et
pensées. Je n'ai pas vu le jardinier. Il n'est pas fonctionnaire. Il
dépend de la «Mount-Vernon ladies association», qui conserve à
l'admiration de l'Amérique le domaine du grand homme; et je le crois
assuré de ne point déplaire, s'il remplit bien son rôle de retardeur
de la mort et de défenseur des bosquets. Quels beaux moments il doit
connaître! Lorsque la nuit d'été va commencer,--tous les visiteurs
partis, et le petit pavillon d'accostage n'étant visé par aucune
proue,--quelle splendeur pour lui! La ville, au loin, mijote dans la
chaleur humide de l'été. Les habitants riches ont tous quitté la
capitale politique; les mouches à feu traversent les avenues. Le
jardinier de Mount-Vernon, debout au-dessus d'une contrée assoupie,
regarde d'en haut les bateaux qui passent, et le premier souffle de
vent est pour lui, que la brise se lève du fleuve, ou de l'océan
invisible, ou des forêts qui l'ont gardée fraîche tout le jour, parmi
les mousses, et capable seulement d'un vol court.
_Washington, après une soirée._--Parmi les gloires américaines, il
faut célébrer l'oeillet rose et la rose qui a nom, équitablement,
«american beauty». Ce sont des fleurs de grande santé, d'une richesse
de ton qui ne heurte pas et ne fatigue pas; elles ont le parfum non
pas subtil, mais d'une fraîcheur vive et durable; elles coûtent cher;
elles meurent à profusion sur les tables et dans les salons; on m'a
dit qu'elles vivaient en serre,--du moins les premières de la
saison,--et si j'en préfère d'autres, je ne veux pas le savoir, mais
elles ont le droit d'être aimées.
A la fin d'un de ces dîners d'apparat qui ont groupé, chaque soir, les
membres de la délégation Champlain, j'ai posé cette question à mes
voisins américains:
--Ne pensez-vous pas que l'Amérique, qui a eu un bel éveil littéraire,
avec Longfellow, Edgar Poe, Thoreau, Hawthorn, aura un jour sa grande
période de littérature et d'art?
Un citoyen considérable des États-Unis a répondu fermement:
--Non.
--Parce que?
--Nous ne faisons rien pour cela. Nous ne le désirons pas.
--Les Barbares ont dû dire comme vous.
--Pas tout à fait. Ils brisaient les oeuvres d'art: nous les achetons.
--Comment pouvez-vous admettre que votre patrie pourra manquer,
toujours, de génies créateurs? Vous acceptez qu'elle n'ait qu'une
civilisation moindre? Toute matérielle?
--Oui, surtout matérielle, nos profits nous permettant de jouir, comme
d'un luxe, des arts qui n'auront pas fleuri chez nous. Nous buvons
votre champagne: c'est la même chose. J'accepte très bien l'idée d'une
Amérique tributaire de quelques nations anciennes, pour les jeux de
l'esprit.
--Ce que vous appelez jeu, c'est la vie même. Je vais vous dire le
rêve que j'ai fait. Je suis, pour vous, plus ambitieux que vous.
Ma voisine, Américaine, écoutait de ses deux yeux où il y avait une
mine d'or et une forêt mêlées, tandis que mon interlocuteur, comme un
taureau qui va charger, baissant un peu sa face carrée, coiffée d'une
lamelle de cheveux noirs, fixait sur moi des prunelles non habituées
aux nuances, et qui ne cessaient de dire: «Non, non, non.»
--Pourquoi pas? Vous dites que l'éducation, l'exemple, la lecture des
journaux, le besoin de luxe, développent jusqu'à la folie l'ambition
de la richesse, et que toute la puissance des esprits américains est
captée par les affaires. Vous faites de l'hyperbole, tout simplement,
comme les poètes. Vous oubliez de quels éléments votre peuple est
fabriqué. C'est un alliage où il entre de tout. Il n'est pas possible
que, de tant de races qui se rencontrent ici, et se fondent, quelques
hommes ne naissent pas, doués du génie qui fait les grands poètes ou
les grands peintres. Je suppose qu'ils naissent. Que leur faut-il pour
devenir illustres? L'admiration? Ils auront celle des femmes
américaines qui ont cent fois plus de culture que leurs maris. Elles
proclameront que ce livre est très beau et que ce panneau décoratif
est une merveille. Elles y mettront la passion de la découverte, et la
ténacité de l'amour-propre. Et les hommes ne tarderont pas à les
croire, et à répéter: «Nous avons de grands artistes», non parce
qu'ils goûteront le livre ou la peinture, mais par patriotisme, et
parce que les Américaines l'auront dit. Alors, le monde sera averti et
sommé de ne pas marchander son admiration à l'Amérique pensante,
versifiante, romanisante, à l'Amérique décoratrice ou musicienne. Vous
élèverez un palais à l'art américain; vous ferez faire, en or, la
statue de vos poètes vivants, et vous mettrez un droit _ad valorem_,
prohibitif, sur tout exemplaire importé d'Homère, de Dante, de Racine
ou de Shakespeare. Vous pouvez rire de mon rêve. Il est pour le bel
honneur de l'Amérique.
Ma voisine approuvait, et disait:
--Oui, les femmes inventeront les génies.
L'homme politique riposta, rudement:
--Qu'elles les fassent donc: c'est beaucoup mieux leur rôle.
Une grande dame, anglaise, resta droite, et dit:
--Parce qu'ils commencent, ils s'imaginent que les autres finissent.
La vérité est qu'ils commencent, et que les autres ne finissent pas.
* * * * *
Je me souvenais de ce fragment de conversation, en recevant, à
l'hôtel, et au moment où j'allais quitter Washington, la visite d'un
Français. C'était un religieux, jeune encore, et que j'avais connu en
France. Nous avions, à nous retrouver, cette joie et cette peine qu'on
imaginera. La joie cependant dominait. Nous ne pouvions nous faire
qu'un petit nombre de questions, car le temps pressait. Les premières
furent: «Vous souvenez-vous?» La seconde: «Parlez-moi de la France.»
Et, en finissant, mon ami me racontait sa vie en exil. Il professe à
l'Université catholique de Washington. Je demandai:
--Vos étudiants ont-ils le goût de la philosophie et de la théologie?
--Remarquablement, me répondit-il. J'avais été l'objet de grandes
commisérations, le jour où l'on avait appris que je devais enseigner
en Amérique. «Les Américains, me disait-on, ne vous suivront pas; ils
ne sont pas doués pour d'autres sciences que les mécaniques et les
mathématiques.» Or, cela n'est pas vrai. Vous pouvez le dire
hardiment. L'esprit philosophique est répandu en Amérique; je suis
frappé du progrès rapide, de l'aptitude, de la vigueur et de la bonne
volonté intellectuelle que je rencontre parmi mes auditeurs. Vous ne
sauriez croire, au surplus, l'admiration de l'Américain, en général,
pour toute intellectualité.
_3 mai. Lac Champlain._--Nous avons, ces jours derniers, assisté à un
bal donné par la «Société des Cincinnati.» Les descendants de ceux qui
ont combattu, dans la guerre de l'Indépendance, portaient, hommes et
femmes, un bijou qui rappelle cette noblesse. A Philadelphie, on nous
a montré la _maison de l'Indépendance_, la cloche, aujourd'hui fêlée,
qui sonna la liberté de l'Amérique, et, dans les salles du premier
étage, les portraits des Américains et des gentilshommes français qui
se battirent pour la même cause. Il y a partout, ici, un respect du
passé, une recherche des moindres bribes d'histoire et de tradition.
Les Américains réussissent, à force d'amour, à faire une grande
histoire avec un court passé. Et nous? Quels mauvais trésoriers de
l'histoire de France nous avons eus! Dix peuples pourraient se faire
des ancêtres avec ceux que nous avons vu calomnier, oublier, effacer.
La joie est vive, lorsque des étrangers célèbrent quelqu'un de ces
Français d'autrefois, et nous rappellent la parenté. Nous avons eu
cette joie aujourd'hui, de l'aube à la nuit.
Depuis hier soir, nous voyagions en train spécial, afin de gagner les
rives du lac Champlain. Ce matin, à la première heure, la sensation
d'immobilité m'éveille. J'ouvre la fenêtre du Pullman, et je reconnais
qu'en effet nous sommes arrêtés, sur une voie de garage, en rase
campagne. Le jour est levé, le soleil ne l'est pas, mais va paraître.
J'ai devant moi, à droite de la ligne du chemin de fer, des terres
baissantes, herbues, sauvages à la manière des pâtures délaissées; au
delà une maison grande, sous des ormes, et au delà encore les eaux du
lac, dont le luisant ne m'arrive que par lames, entre les brouillards
blancs qui voyagent et qui montent. Le silence est admirable. C'est
la saison,--déjà passée chez nous,--où les merles, à l'aube, se
posent sur la pointe des arbres. Ils n'y manquent point. La dentelure
des collines, au delà du lac et au-dessus des brouillards, devient
d'un bleu vif, et soudain le globe du soleil dépasse le bord de
l'écran. Aussitôt, un gros héron butor, qui regagne les bois, arrive
au vol, les pattes en gouvernail et franchit le remblai. J'entends le
bruit de rames de ses ailes courtes. J'entends venir un train, de
l'extrême horizon, et le bruit est si menu qu'il rend présente
l'immensité du paysage où il se dilue. La paix primitive est encore
ici. Je sors, je vois, sur la gauche de la ligne, des plans successifs
de collines boisées, dont les dernières ont un air de montagne. Ce
sont les monts Adirondacks. On les appelle montagnes vertes, dans le
pays, mais elles regardent le matin, et des milliards de bourgeons,
tout empâtés, les habillent de pourpre. Chênes peut-être, érables
probablement: ce bel érable qui a deux saisons rouges.
Vers huit heures, des automobiles viennent nous chercher. Je monte
dans la première, avec Hanotaux et deux autres de nos compagnons.
Nous n'avons pas un long chemin à faire: une côte entre des futaies
claires, un palier de peu d'étendue, un tournant à gauche, une belle
courbe descendante, jalonnée d'arbres verts, et nous voici devant le
perron d'une grande villa, au bord de l'eau. Nos hôtes pour la
matinée, Mr. et Mrs. S. H. P. Pell, s'avancent sous la véranda.
L'automobile s'arrête, et, à ce moment, un petit coup de canon
retentit en avant. Nous regardons dans la direction d'où le coup est
parti, et nous voyons l'herbe de la prairie toute constellée de
drapeaux tricolores. Une seconde automobile arrive; elle est saluée
comme la nôtre. Dans la belle maison très claire, très blanche, ornée
de portraits de famille et de gravures anciennes représentant les
aspects d'autrefois de ce lieu tout ennobli d'histoire, nous sommes
accueillis avec une grâce intelligente, et une science du monde qui
laisse transparaître un coeur attentif et vrai. Il y a des minutes où
de simples particuliers et de simples actions deviennent des arguments
en faveur d'un pays. Et je ne pourrai plus entendre médire de l'esprit
américain, sans me souvenir de l'hospitalité des Américains de
Ticonderoga. Le nom est le nom indien de la forteresse qui fut confiée
par Louis XV au marquis de Montcalm. Les Français disaient, disent et
diront encore «Carillon.» A Carillon, le 8 juillet 1758, le marquis de
Montcalm n'avait que 3.570 réguliers, 87 marins, 85 Canadiens et 16
sauvages sous ses ordres, c'est-à-dire 3.758 soldats; mais il était
retranché dans les bois, et il avait un refuge, en cas de besoin.
Abercromby commandait une armée de 16.500 hommes, et il s'avançait
pour vaincre cet ennemi faible et pour établir définitivement la
domination anglaise sur le Canada. L'heure n'était pas venue. Une fois
de plus, bien que l'ennemi fût vaillant et obstiné, la France, à armes
inégales, fut victorieuse. En entrant dans la maison de Mr. Pell, nous
nous rappelons cette date, ces chiffres, et tout leur bel honneur.
Nous nous souvenons que le matin, dans cette forêt où nous allons
entrer tout à l'heure, Montcalm, enlevant sa veste et l'accrochant à
une branche d'arbre, dit à ses hommes, qui achevaient de garnir de
pieux les retranchements: «Enfants, la journée sera chaude.» Nous nous
rappelons que, le soir, à cette même place, à la lueur longue du jour
allongée par le reflet du lac, il écrivait: «Quelle journée pour la
France! La trop petite armée du Roi vient de battre ses ennemis... Ah!
quelles troupes que les nôtres! Je n'en ai jamais vu de pareilles.»
En combien de lieux de la terre, chez les autres, notre mémoire ne
pourrait-elle pas nous parler ainsi, tout bas, de la gloire de nos
armes? Mais ce qui est délicieux, c'est que la famille étrangère qui
nous reçoit se souvient aussi, et qu'elle comprend, et qu'elle sait
encore autre chose que de l'histoire. Tandis qu'on nous sert un
premier déjeuner d'une ordonnance jolie et méditée,--il y avait
jusqu'à des fruits de Californie ou de Floride jetés dans du vin
aromatisé,--nos hôtes et les parents de nos hôtes nous parlent de
cette France qu'ils connaissent, et qu'ils aiment, de Jacques Cartier,
de Roberval, de Champlain «père des sauvages», des missionnaires, de
Frontenac, de Vaudreuil, de Montcalm. Ces noms revivent, et ceux des
adversaires. Nous apprenons que Mr. Pell a voulu acheter tout le
territoire où se battirent, autour de Carillon, les Français et les
Anglais, afin qu'on ne puisse y bâtir d'hôtel, et diminuer le
caractère sacré de ce paysage. N'est-ce pas un joli trait, et
appartient-il, par hasard, à cette «civilisation matérielle» dont on
fait aux Américains, tantôt un reproche, tantôt un si lourd
compliment?
Nous sortons de la villa; nous traversons la prairie, et, le terrain
se relevant un peu, nous sommes devant un fortin carré, en pierre,
protégé par des fossés. Les propriétaires l'ont restauré, mais la plus
grande partie de ces moellons sont véritablement des pierres de
guerre, et les poutrelles noires des chambres ont bruni à la fumée des
pipes que fumaient, dans l'hiver dur de ces climats, les enfants
perdus et presque abandonnés des régiments de France. On pense à ces
reproches qu'ils devaient faire, aux nouvelles apportées par les
sauvages, au vent qui soufflait, à la tempête de neige, et au «quand
même» qu'ils disaient tous, après avoir grogné. Le fort est pavoisé en
notre honneur. Sur la façade, une plaque de bronze porte cette
inscription: _Germain redoubt, constructed by captain Germain,
régiment des Gardes de la Reine, in 1758, by order of the marquis de
Montcalm, in command of the fortress of Carillon_. Le long de l'ancien
chemin couvert, tranchée aujourd'hui, nous montons vers l'intérieur
des terres. Devant nous, à cinq cents mètres, de hauts glacis
couronnent la colline, et cachent, jusqu'à la toiture, une
construction qui devait servir de logement aux officiers. J'aperçois
deux drapeaux claquant à la pointe de deux perches immenses, et plus
bas comme une corbeille de fleurs violettes,--mouvantes, car le vent
est vif,--où ils auraient été plantés. Mais personne ne m'explique
encore ce que nous allons voir. Et Mr. Pell, qui marche près de moi,
se baissant, cueille la feuille laineuse d'une plante sauvage et me
dit: «Gardez-la, en souvenir. Ici même, voilà quelques années, nous
avons voulu faire une tranchée. Aux premiers coups de pioche, les
ouvriers ont découvert des corps couchés, revêtus d'uniformes
galonnés. L'ordre a été donné aussitôt de reniveler le sol et de n'y
plus toucher.» Je continue de gravir la colline. Il faut tourner pour
trouver l'entrée de la forteresse de Carillon. Une douzaine de
canons, en dehors, sont encore braqués sur le lac et sur la petite
montagne voisine, «le mont de France», d'où tirait l'artillerie
anglaise. J'entre dans la forteresse. Elle est en atours de fête. Elle
attendait la France. Ah! la voici qui est venue, la France. Et elle
voit, devant la façade du vieux logement de Montcalm, dix étendards de
soie que le vent déplie et qui retombent, pesants, sur la hampe,
carrés violets bordés de blanc, panneaux bleus barrés de rouge,
panneaux multicolores, tous les étendards des régiments de France qui
furent représentés à la bataille de Carillon. Les couleurs
victorieuses revivent dans la lumière. Et, bien au-dessus, dominant
les talus et les toits, deux grands drapeaux protègent les autres, les
commandent et les expliquent: le drapeau étoilé de la jeune Amérique,
et le drapeau de l'ancienne France, tout blanc, fleurdelisé. Mes yeux
se sont emplis de larmes, et je crois bien que deux larmes ont coulé.
Je suis sûr qu'elles disaient: «Vive cette Amérique-là, qui a le coeur
profond!» Elles disaient autre chose encore, et je me sentais vivre
dans la France d'autrefois, unanime. La maison du fort est devenue
un musée. Des épées, des fusils, des balles, des lettres, des
clés, des bêches qui se sont battues, elles aussi, en élevant des
retranchements, des gravures de plusieurs époques sont là, pendus aux
murailles ou serrés dans des vitrines, jusqu'à une vieille montre que
le journal de la forteresse,--conservé également,--disait avoir été
perdue parmi les ruines. Nous nous attardons, et je vois que nos
compagnons de voyage parlent moins que tout à l'heure. Mais, lorsque
nous faisons le tour des talus de Carillon, et que nous observons,
dans la pleine clarté de dix heures du matin, toute la contrée que
commande le vieux fort, les paroles reviennent, la joie aussi. Au delà
des terres descendantes, au delà du lac, étroit en ce point, les
collines s'étagent, et le bleu des lointains s'affermit jusqu'à
dessiner des lignes nettes sur l'azur pâle du ciel. Quelqu'un dit:
--N'êtes-vous pas d'avis que cela ressemble à la plaine de Pau, vue de
la terrasse?
En effet, si j'efface de mon souvenir l'image des eaux bleues, que ne
rappellent en aucune façon les eaux du lac Champlain, troublées par
la fonte des neiges, et qui refusent le ciel, les deux paysages ont
une parenté de mouvement. L'atmosphère même est transparente ici, et
favorable aux architectures étagées des lointains.
Un autre de nos compagnons, qui observe plutôt la forme longue du lac,
et la couleur des arbres de premier plan, dit, presque au même moment:
--Je crois voir les Vosges, avec Retournemer et Longemer.
Tous d'ailleurs, nous reconnaissons ici des harmonies françaises.
* * * * *
Quelques heures plus tard, nous sommes sur une pointe de terre, loin
déjà du fort de Carillon, au pied d'un phare de pierre blanche. Le
phare domine un meulon de mauvaise rocaille, unique, debout parmi des
lieux bas et des prairies. Quel désert ce doit être, et depuis
l'origine du monde, cet éperon que bat la vague courte du lac
Champlain! Mais aujourd'hui les gens des villages américains, ceux qui
habitent dans les monts Adirondacks, ceux de l'autre côté de l'eau,
mineurs, fermiers, et quelques industriels, ou des pêcheurs de
truites venus pour préparer la campagne prochaine, sont accourus à
_Crown point_. Des chevaux, au piquet, broutent dans les prairies;
d'autres sont attachés aux branches d'un fragment de haie, reste
peut-être d'une plantation faite par la main d'un vieux Français
jalonneur et jaloux; des carrioles américaines,--un petit siège sur
quatre roues légérissimes,--des chariots, vingt automobiles sont épars
dans les herbes, tandis qu'autour du phare, à tous les degrés du
raidillon de pierre, assise sur des planches ou sur la terre, la
population mélangée, familière, contenant mal les enfants qui trottent
comme des cailleteaux, écoute, comprend ou fait semblant de comprendre
les discours qui glorifient Champlain. Le médaillon de bronze qui
représente la France, l'oeuvre de Rodin apportée par nous, est déjà
posée dans sa niche, face au large. Le vent souffle. Il fait vibrer
les dix cordes tendues depuis la lanterne du phare jusqu'à terre, en
couronne, et claquer le grand pavois, tous les drapeaux qui les
ornent. Et, comme j'ai de longues distractions lorsque le discours est
en anglais, j'entends ce que disent les drapeaux:
--Les voyez-vous, ces hommes assis au premier rang? Ils ne sont pas
d'ici.
--C'est évident qu'ils ne sont pas d'ici! Vous parlez pour dire peu de
chose: sont-ils tannés par le grand air? Ont-ils l'honnête
laisser-aller du citoyen américain?
--Je suppose qu'ils sont de Paris?
--Vous avez un moyen bien simple de le savoir, mon cher. Ne faites pas
tant de bruit! Écoutez! Quand ils sont de Paris, ils ne manquent
jamais de le dire!
--... Justement, l'orateur vient de le proclamer: ils viennent de
Paris.
--Pas très étendue, la France!
--Pas très redoutable!
Un drapeau sur lequel il y avait de la fumée noire dit:
--Pas très sérieuse!
Alors, le drapeau anglais, qui n'avait rien dit, claqua d'un coup si
sec qu'un fouet n'aurait pas mieux fait.
--Très sérieuse, mon cher. J'ai connu les Français, à une époque où
vous n'étiez pas grand'chose, soit dit sans vous offenser. J'ai connu
Champlain. Il avait l'air jovial. Il plaisantait volontiers. Les
sauvages lui disaient: «Nous aimons que tu nous parles. Tu as toujours
quelque chose de joyeux à dire.» Mais, croyez-moi, je m'y entends:
c'était un colonial, et un rude adversaire. Je dis adversaire, parce
que c'est le nom qu'on donne à ses anciens ennemis quand ils sont
devenus nos amis, vous comprenez?
--A peu près.