madame de Sévigné, fait observer qu'ainsi que madame de Sévigné l'avait
prévu Camille de la Baume, comte de Tallard, depuis maréchal de France
et duc d'Hostun, épousa, par contrat du 28 décembre 1677,
Marie-Catherine de Groslée de Viriville de la Tivolière. Il semble qu'il
était dans la destinée de madame de la Baume de toujours nuire à madame
de Sévigné sans en avoir l'intention, car ce mariage projeté de Tallard
empêcha de Viriville d'acheter la charge de Sévigné. Et madame de
Sévigné dit à sa fille: «Voilà nos mesures rompues; ne trouvez-vous pas
cela plaisant, c'est-à-dire cruel? Madame de la Baume frappe de
loin[854].»
[854] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.
Enfin madame de Sévigné annonce son départ des Rochers; mais c'est
encore avec la main de son petit secrétaire; car les siennes, toujours
enflées, lui refusaient le service. «Je me porte très-bien, dit-elle;
mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison. Je me sers donc de la
petite personne pour la dernière fois; c'est le plus aimable enfant du
monde. Je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit très-bien
ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est
complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan. Enfin, je vous
prie de l'aimer sur ma parole[855].»
[855] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 mars 1676), t. IV, p. 373, édit. G.
On regrette de ne pas connaître le nom de cette jeune fille, à laquelle
madame de Sévigné a su nous intéresser en nous faisant connaître l'amour
qu'elle lui avait inspiré. Dans la lettre datée de Laval le mardi 24
mars, jour où elle partit des Rochers pour se rendre à Paris, elle dit:
«Et pourquoi, ma fille, ne vous écrirais-je pas aujourd'hui, puisque je
le puis? Je suis partie ce matin des Rochers par un chaud et charmant
temps; le printemps est ouvert dans nos bois. La petite fille a été
enlevée dès le grand matin, pour éviter les grands éclats de sa douleur:
ce sont des cris d'enfant qui sont si naturels qu'ils en font pitié.
Peut-être que dans ce moment elle danse; mais depuis deux jours elle
fondait: elle n'a pas appris de moi à se gouverner. Il n'appartient qu'à
vous, ma très-chère, d'avoir de la tendresse et du courage[856].»
[856] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mars 1676), t. IV, p. 377, édit. G.
Rien ne nous prouve mieux que ces lignes combien le cœur de madame de
Sévigné était souvent blessé par la froide raison de sa fille et par le
défaut de cette faculté sympathique qu'on nomme sensibilité, cause de
tant de jouissances et encore plus de tant de tourments.
Quoique madame de Sévigné se trouvât bien du changement d'air, que sa
santé se rétablît assez promptement, sa main, continuant à être gonflée
et tremblante, la forçait toujours à dicter ses lettres; néanmoins,
quand elle écrivait à sa fille, elle aimait mieux s'en servir que
d'employer la main de l'ami le plus intime. Rendue à Paris, elle y
trouva Corbinelli, qui un jour, pour la soulager, écrivit dans une de
ses lettres les nouvelles qu'elle voulait mander à madame de Grignan;
mais en reprenant la plume elle ajoute aussitôt: «Je n'aime point à
avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils font les
entendus, je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises. La petite
fille m'était bien meilleure[857].»
[857] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
C'est le 8 avril que nous la retrouvons à Paris écrivant ainsi à madame
de Grignan. Elle avait passé huit jours au château de Malicorne, où elle
s'arrêta comme elle avait fait cinq ans auparavant[858]. Là elle fut
choyée par la marquise de Lavardin comme une amie convalescente qu'on
avait craint de perdre. Les Lavardin étaient de l'illustre maison de
Beaumanoir, et Coulanges avait dans ses chansons célébré la beauté de la
grande salle du château de Malicorne, que décoraient tous les portraits
des Beaumanoir et des personnages illustres avec lesquels cette famille
avait formé des alliances[859]. Madame de Sévigné et madame de Lavardin
vivaient à une époque trop féconde en grands événements, en hommes
illustres pour avoir envie de s'entretenir des siècles passés. Le
souvenir de Turenne ne s'effaçait pas, et les regrets de sa mort ne
pouvaient se calmer; la publication de l'oraison funèbre de ce héros par
Fléchier les avait encore ranimés. Madame de Sévigné, que sa maladie
avait empêchée de se mettre au courant des événements qui survenaient et
des nouveautés littéraires, ne connaissait pas ce discours,
chef-d'œuvre de ce très-élégant et très-spirituel écrivain. Elle avait
entendu, elle avait lu l'œuvre de Mascaron sur le même sujet: «C'est
une action pour l'immortalité, avait-elle dit;» et elle s'était figuré
que l'éloquence de l'évêque de Tulle ne pouvait être surpassée ni même
égalée[860].» Mais à Malicorne elle changea d'avis. «En arrivant ici
(écrit-elle à son gendre)» madame de Lavardin me parla de l'oraison
funèbre de Fléchier; nous la fîmes lire; et je demande mille et mille
fois pardon à M. de Tulle; mais il me parut que celle-ci était au-dessus
de la sienne: je la trouve plus également belle partout. Je l'écoutai
avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver encore de
nouvelles manières d'exprimer les mêmes choses; en un mot, j'en fus
charmée[861].»
[858] Conférez _Mém. sur madame_ DE SÉVIGNÉ, IVe part., p. 3, ch.
I.
[859] DE COULANGES, _Chansons_, ms. aut. de la Bibl. nat., p. 66
verso. Dans la protestation contre le pape Innocent XI (Paris,
1688, in-18, p. 3), Lavardin se nomme lui-même Henri-Charles,
sire de Beaumanoir, marquis de Lavardin.
[860] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 10 novembre 1675), t. IV, p.
194-196.--_Ibid._ (1er janvier 1676), t. IV, p. 285, édit. G.
[861] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 378 et 380,
édit. G.
Madame de Sévigné était partie de Paris le 9 septembre[862] (1675); elle
y était revenue le 7 ou 8 avril de l'année suivante (1676): elle était
donc restée sept mois absente de la capitale, du centre des affaires et
des nouvelles; et comme dans cet intervalle madame de Grignan était
informée de tout aussi rapidement qu'elle-même, madame de Sévigné
s'abstint dans ses lettres de lui en parler, ou elle ne lui en parla que
brièvement. Durant ces sept mois néanmoins de grands événements eurent
lieu; la guerre sur terre et sur mer se continua, glorieuse pour la
France, entre Louis XIV et les puissances de l'Europe coalisées contre
lui. Le 14 septembre, le prince de Condé fit lever le siége de Saverne;
trois jours après mourut à Birkenfeld Charles IV, duc de Lorraine, et la
France fut délivrée d'un ennemi dangereux, d'un allié plus dangereux
encore[863]. Le 7 octobre l'armée française envahit le pays de Waës.
Cependant les négociations se poursuivaient, et l'on convint de prendre
Nimègue pour le lieu de réunion d'un congrès européen. Nimègue devait
devenir un lieu célèbre par la conclusion d'une paix que toutes les
puissances désiraient avec ardeur et qui fut pourtant encore longtemps
différée. Les prétentions variaient selon les victoires ou les défaites.
La douceur de l'hiver permettait de continuer les opérations de la
guerre. Le 9 janvier 1676 Duquesne défit la flotte espagnole près des
îles de Strombali; le 22 mars on rasa la citadelle de Liége; le 25 du
même mois le maréchal de Vivonne tailla en pièces sept mille hommes près
de Messine. C'est par madame de Grignan que madame de Sévigné apprend
cet exploit de son ami _le gros Crevé_; et l'on voit, par ce qu'elle en
dit, combien elle détestait ces tueries: «Quelle rage aux Messinois
d'avoir tant d'aversion pour les Français, qui sont si jolis! Mandez-moi
toujours toutes vos histoires tragiques, et ne vous mettez point dans la
tête de craindre le contre-temps de nos raisonnements: c'est un
mal que l'éloignement cause, et à quoi il faut se résoudre tout
simplement[864].» Vivonne s'était emparé de Messine; mais la licence des
troupes françaises occasionna des révoltes et des conspirations; il
fallut en venir à des rigueurs, à des massacres, enfin abandonner la
Sicile[865].
[862] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. IV, p.
87.--_Ibid._ (8 avril 1676), t. IV, p. 383, édit. G.
[863] Sur le duc de Lorraine, conférez les _Mémoires sur
Sévigné_, 1re part., p. 347, 359, 401, 404, 405, 413, 418, 432,
441; 2e part., p. 191, 394, 440, 441; 3e part., p. 200.
[864] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 380, édit. G.
[865] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 190, édit.
G.--BOILEAU, _Œuvres_, lettre au maréchal de Vivonne, t. IV, p.
17-21.
Le 26 avril la ville de Condé fut forcée par le roi, après huit jours de
siége[866]; le 12 mai Bouchain fut pris après huit jours de tranchée. Le
31 juillet Aire est pris en six jours par le maréchal d'Humières, qui,
le 9 août, s'empara aussi du fort de Linck.
[866] PELLISSON, _Lettres historiques_ (22, 23, 24 et 27 avril
1676, au camp devant Condé), t. III, p. 2-28.
La nouvelle de la mort de Charles IV, duc de Lorraine, ne parvint à
Versailles, où était alors Louis XIV, que le 23 septembre; et madame de
Sévigné n'en parle dans une de ses lettres que quatre jours après[867].
Pavillon ne s'est point écarté de l'histoire, quand il dit dans
l'épitaphe satirique de ce duc:
Ci-gît un pauvre duc sans terres,
Qui fut jusqu'à ses derniers jours
Peu fidèle dans ses amours,
Et moins fidèle dans ses guerres.
Il donna librement sa foi
Tour à tour à chaque couronne;
Il se fit une étrange loi
De ne la garder à personne.
Trompeur même en son testament,
De sa femme il fit une nonne,
Et ne donna rien que du vent
A madame de Lillebonne[868].
[867] PELLISSON, _Lettres historiques_ (23 septembre 1675), p.
415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 118,
édit. G.
[868] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 octobre 1675), t. IV, p. 151, édit.
G.--PAVILLON, _Œuvres_, 1715 et 1720, in-12.
Madame de Lillebonne était la fille du duc de Lorraine; lorsqu'elle en
parlait, elle disait toujours _Son Altesse mon père_[869]. C'est
pourquoi madame de Sévigné, lorsqu'elle apprend cette grande nouvelle,
écrit à sa fille: «Mais n'admirez-vous point le bonheur du roi? On me
mande la mort de _Son Altesse royale mon père_, qui était un bon ennemi;
et que les Impériaux ont repassé le Rhin pour aller défendre l'empereur
des Turcs, qui le pressent en Hongrie. Voilà ce qui s'appelle des
étoiles heureuses; cela nous fait craindre en Bretagne de rudes
punitions[870].» Ainsi la Bretagne était à ce point désaffectionnée de
Louis XIV qu'elle désirait qu'il eût des revers pour qu'il fût plus
facile de s'opposer à son despotisme.
[869] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 septembre 1675), t. IV, p. 77, édit.
G.
[870] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 119,
édit. G.
Madame de Sévigné écrivit, au sujet de la mort du duc Charles IV, à
madame de Lillebonne et à sa belle-fille la princesse de Vaudemont.
Aimable, belle, discrète et dévouée, la princesse de Vaudemont avait été
fréquemment employée dans les négociations du duc Charles IV[871], et
elle fut de tout temps l'amie intime de madame de Grignan. Lorsque cette
princesse, longtemps après l'époque dont nous traitons, résidait à Rome
avec son mari, pensionnée par l'Espagne, et que toute liaison avec la
France lui était interdite, elle eut durant le conclave une entrevue
secrète avec Coulanges, au risque de se rendre suspecte au parti
espagnol et d'être privée de ses revenus. Elle ne voulait que
s'entretenir avec lui de madame de Grignan et le charger de lui
transmettre l'assurance de sa constante amitié[872].
[871] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p.
394.--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 451, édit. G.
[872] DE COULANGES, _Mémoires_ (1820, édit. in-12).--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (15 mai 1691), t. X, p. 378, 379, édit. G.
Quand madame de Sévigné rentra dans Paris, le roi, qui était resté à
Versailles depuis la fin de juillet de l'année précédente, allait en
partant emmener avec lui un grand nombre de ses amis. Néanmoins, à son
arrivée dans la capitale, elle trouva encore le chevalier de Grignan (le
chevalier de la Gloire), qui commandait le régiment de Grignan, et
s'était si fort distingué à Altenheim. «C'est un aimable garçon,
dit-elle; il cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures. J'ai obtenu
de sa modestie de me parler de sa campagne; nous avons repleuré M. de
Turenne[873].» Elle apprend que le comte de Lorges, qui le 1er août
précédent repoussa l'ennemi au delà du Rhin, avait été nommé maréchal de
France; et elle dit, avec un petit sentiment d'envie pour son fils et
son cousin Bussy: «Le maréchal de Lorges n'est-il point trop heureux?
Les dignités, les grands biens et une très-jolie femme!... La fortune
est jolie, mais je ne puis lui pardonner les rudesses qu'elle a pour
nous[874].»
[873] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382.--_Ibid._
(1er novembre 1671), t. II, p. 2-8.--_Ibid._ (7 août 1675), t.
III, p. 500, édit. G.
[874] Conférez 3e part. de ces _Mémoires_, p. 291, chap. I, 1re
part.; p. 249, chap. IX.
Elle apprit en même temps et manda à sa fille dans la même lettre, la
première de Paris depuis son arrivée, une anecdote qui présageait un
changement de fortune dans la famille de Grignan. Le duc de Vendôme,
nommé, encore enfant, gouverneur de Provence, et dont le comte de
Grignan tenait la place comme lieutenant général[875], avait fait sa
première campagne en Hollande en 1672, âgé seulement de seize ans: il en
avait vingt-deux en 1676, et devait partir en même temps que le roi pour
la campagne de Flandre; mais, aimant le plaisir et se trouvant gêné à la
cour, il manifesta le désir d'aller occuper son gouvernement.
[875] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 382, édit. G.
«M. de Vendôme dit au roi, il y a huit jours: Sire, j'espère qu'après
cette campagne Votre Majesté me permettra d'aller dans le gouvernement
qu'elle m'a fait l'honneur de me donner.--Monsieur, lui dit le roi,
quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le soin
des miennes[876].»
[876] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 388, édit. G.
Heureusement pour M. de Grignan et madame de Sévigné que le duc de
Vendôme, au lieu d'être simplement un aimable débauché, prit goût au
métier de la guerre, devint un grand général, et abandonna longtemps au
comte de Grignan le soin de gouverner la Provence[877]. Turenne mort,
Condé accablé par l'âge et les infirmités, Louis XIV fatigué, Vendôme
s'annonçait dès lors comme devant être le héros de cette jeune noblesse
brillante, frondeuse et dissolue qui, par sa bravoure et ses talents
militaires, soutint le trône et l'État. Mais, mécontente, elle sépara sa
gloire de celle de son roi, elle déserta sa cour, elle discrédita sa
personne et son gouvernement, et commença le déclin de la monarchie
fondée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV. La France et son roi
avaient dès cette époque, dans le stathouder de Hollande, un ennemi
puissant par son génie politique: il était de la race des Cromwell, des
Ximenès, des Richelieu, des Mazarin; redoutable par son caractère
énergique, patient et persévérant comme celui du peuple dont il réglait
les destinées. Après chaque défaite des alliés, après chaque victoire
des armées françaises, Guillaume redoublait d'efforts pour empêcher
Louis XIV de conclure une paix glorieuse. Comme Pitt quand il parlait de
Bonaparte, Guillaume disait aux souverains et aux peuples: «La guerre,
la guerre! toujours la guerre! c'est le seul moyen de salut.» Ce n'était
pas seulement par ses armes que le prince d'Orange s'opposait aux
progrès de la puissance de Louis le Grand; c'était par des écrits qui
formaient un piquant contraste avec les louanges qu'on lui donnait.
L'industrieuse habileté des imprimeurs de Hollande avait su exploiter à
leur profit les productions littéraires de la France: les éditions des
livres français sorties de leurs presses, souvent plus belles, moins
coûteuses et non mutilées par la censure, étaient partout préférées aux
éditions originales; par là elles contribuaient à accroître l'influence
de la littérature, des modes, des usages de la France. Mais Guillaume
sut diriger contre Louis XIV cette universalité de la langue française,
conquête des beaux génies protégés par ce monarque et gloire éternelle
de son règne. Guillaume savait que la presse, comme la lance d'Achille,
guérit les blessures qu'elle a faites; à la fois arme et bouclier propre
également à protéger contre les coups d'un ennemi ou à le frapper à
mort. Par les soins de ce chef de la coalition et par ses
encouragements, l'Europe fut inondée d'écrits contre la France et contre
son roi. Un grand nombre n'étaient que des libelles infâmes, calomnieux
et orduriers contre Louis XIV et les hauts personnages de sa cour; mais
plusieurs aussi étaient très-habilement rédigés, et empruntaient le
langage ferme et éloquent de l'histoire pour retracer les torts de la
France et de son monarque et les rendre odieux aux souverains et aux
peuples de l'Europe. Dans ce nombre est un très-court écrit que
Guillaume, en cette même année 1676, répandit avec profusion dans les
Pays-Bas, où quelques provinces qui avaient appartenu autrefois à
l'Espagne inclinaient à se détacher de la Hollande et à se donner à la
puissance prépondérante, comme seule capable de les protéger contre les
maux de la guerre. Ce court écrit était intitulé _Mauvaise foy ou
violences de la France_.
[877] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 291.--_Ibid._
(18 août 1680), t. VII, p. 164, 165, édit G.
L'auteur de cet écrit (anonyme inconnu) commence par rappeler les
envahissements de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV, et la politique
tour à tour insidieuse et menaçante de la France, toujours la même sous
trois règnes différents, toujours tendant au même but, l'extension de sa
domination sur toute l'Europe. Il retrace en termes énergiques
l'incendie du Palatinat et toutes les cruautés commises par les Français
dans les guerres qu'ils ont suscitées. Il inspire ainsi au bas peuple,
qui souffre le plus de la suite de ces désastres, la crainte de la faim
et de la mort. Aux nobles flamands il prédit les affronts et les
humiliations qui les attendent, en renouvelant le souvenir des indignes
traitements qu'ont éprouvés le prince de Ligne, les comtes de Solre et
toute la noblesse flamande; aux bourgeois des villes il leur retrace
tout ce qu'amèneront de désastreux pour leur bonheur domestique les
mœurs corrompues, les modes, le luxe, les usages et les habitudes
licencieuses des Français, leur soumission aveugle à un despote, la
servilité dont ils se glorifient, leur haine et leur mépris pour les
républicains. Il n'oublie pas de leur tracer le tableau des avanies, des
humiliations, des affronts que seront forcés d'endurer leurs
respectables magistrats. Enfin il met toutes les classes en garde contre
les déceptions du vainqueur, qui promet de respecter leurs franchises et
qui les violera toutes; et il les exhorte à n'espérer d'autres remèdes à
tant de maux que dans leur courage et dans une opiniâtre résistance.
«Mais, quand même, dit-il, notre lâcheté serait si grande, la foi si
légère et l'honneur si faible que de céder à la force ou aux charmes de
la France, nos chaînes n'en seraient pas plus douces, la liberté plus
réelle.
«Si la Guyenne, le Languedoc, la Bourgogne, la Bretagne, le Roussillon
et les autres provinces ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles étaient
sous leurs princes légitimes, doit-on s'attendre à un repos qu'elles ne
goûtent pas sous la pesanteur des tailles, des gabelles et de la
violence des édits qui les accablent? Et les nôtres n'étant ni
héréditaires ni dévolues par un droit fixe à la couronne, mais trahies
ou volontairement esclaves, seront-elles traitées moins inhumainement et
avec plus de modération?
«Est-ce que l'on dormira ou que l'on fera un voyage en repos? Les modes
de France et ses libertés odieuses ne nous seront-elles pas aussi
offensantes? Leurs visites à sept heures le matin, à minuit et aux
ruelles d'un lit et d'une misérable chambre que l'on se réserve, ne nous
feront-elles pas souvenir de notre tranquillité passée, par la tyrannie
présente? Le faible sexe sera exposé à ces outrages; le nôtre aura les
siens, et n'en sera plus exempt.
«Outre la honte de voir ces choses, on nous défendra jusqu'au murmure et
le moindre soupir.
«On voudra encore les sommes entières que l'on demande; et si quelqu'un
du magistrat en murmure ou en dit son sentiment avec la liberté passée,
on lui donnera cent coups, ou un pied en l'endroit même que l'on fit à
un bourgmestre en Hollande, en lui disant piquamment: _Allez, monsieur
le souverain_!
«La cour de France tient que rien ne lui est défendu pour troubler ses
voisins et y semer la division; qu'il y a une secrète joie à y faire le
crime; que la pitié est une vertu lâche, et qu'elle renverse les
couronnes; que la crainte en est l'appui, l'impiété la base; que les
armes inspirent le respect; que les troupes sont d'admirables avocats,
et qu'elles plaident bien une cause; que le droit canon l'emporte sur
les autres droits; que la justice est un fantôme, la raison une chimère,
le mariage une bagatelle, la foi des traités une illusion, ses paix une
amorce, ses congrès pleins de mystères, ses conférences insidieuses, et
ses serments un piége agréable, le jouet des enfants, l'appât d'un dupe
et le charme d'un innocent[878].»
[878] _Mauvaise foy ou violences de la France_, avec une
exhortation sincère au peuple des Pays-Bas sur leur constance;
Villefranche, Jean Petit, 1677, in-18 (29 pages), pages 35, 37,
39, 41, 46, 47.
Ces violentes diatribes ne produisirent leur effet que plus tard. Au
temps où nous sommes parvenu, il restait devant le grand roi vingt
années encore de prospérité, de grandeur et de gloire. Nous n'aurons
donc point à nous occuper, dans la suite de ces Mémoires (si nous leur
donnons une suite), des désastres et des malheurs qui assombrirent le
dernier période de ce long règne. Le commencement de ce période
coïncide, plus ou moins exactement, avec l'époque de la mort de Racine,
de la Fontaine, de madame de Sévigné et aussi avec la naissance de
Voltaire, auquel Ninon tendit la main pour l'introduire (l'écolier
merveilleux!) dans ce nouveau siècle, dont elle ne vit pas finir le
premier lustre[879].
[879] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires sur Sévigné_, 2e
édit., p. 236, 249.--_Hist. de la vie et des ouvrages (de) la
Fontaine_, 3e édit., p. 440.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
NOTES
ET
ÉCLAIRCISSEMENTS.
CHAPITRE PREMIER.
Page 5, ligne 20: Et composait pour elle des madrigaux.
Tous paraissent avoir été des impromptus. Gayot de Pitaval, dans sa
_Bibliothèque des gens du monde_, 1726, in-12, t. I, p. 87, a cité de
Montreuil un impromptu qui vaut mieux qu'aucun de ceux que renferme son
recueil. Il est remarquable qu'aucune des femmes auxquelles s'adressent
les madrigaux de Montreuil n'a été nommée par lui, si ce n'est _madame
de Sévigny_. Son nom se trouve deux fois dans ce recueil: la première,
en tête du madrigal sur le jeu de colin-maillard, que j'ai cité; la
seconde, dans une chanson qu'il composa pour elle et qui se termine
ainsi:
Sévigny, vos yeux pleins d'attraits
Éblouissent les nôtres;
Et quand l'amour n'a plus de traits
Il emprunte les vôtres.
(_Œuvres de M. de Montreuil_, p. 339, édit. 1671; p. 500 de l'édit. de
1666.) Un portrait bien gravé de M. de Montreuil accompagne cette
première édition, la plus belle. Voyez, pour d'autres éclaircissements
sur Matthieu de Montreuil, la note de la page 398, 2e partie de ces
_Mémoires_, 2e édit.
Page 6, ligne 19: Il vint _incognito_ à Paris.
Le curieux récit du voyage clandestin que, d'après les instigations de
MADAME, l'évêque de Valence fit à Paris, où il fut arrêté comme
faux-monnayeur, se trouve dans les Mémoires de Choisy; mais ce qu'on y
lit sur le voyage de ce prélat en Hollande, pour la suppression du
libelle des _Amours de_ MADAME, n'est pas exact, ainsi que le passage
suivant des _Mémoires_ inédits de Daniel de Cosnac, que Barbier a
transcrit dans son _Dictionnaire des anonymes et des pseudonymes_, 1823,
in-8º, p. 61 (art. 7294, _Histoire amoureuse des Gaules_):