Parler ainsi, c'était nommer ce mari; car madame de Grignan savait

très-bien que madame du Gué-Bagnols devait aller à Lyon rejoindre ses

parents; et Sévigné, dont l'amour s'était attiédi, cherchait déjà,

suivant l'habitude des officiers en garnison, une autre maîtresse pour

remplacer celle qu'il allait perdre. Dans une lettre où madame de

Sévigné se complaît un peu trop, pour amuser sa fille, à railler une

femme qu'elle n'aimait pas, elle n'hésite point à nommer ce mari: «La

Bagnols est partie aujourd'hui; je mande à mon fils que, s'il n'est

point mort de douleur, il vienne demain dîner (à Livry) avec tous les

Pomponne; il sera plus heureux que M. de Grignan, qui se trouve

abandonné, parce qu'il n'avait à Aix que trois maîtresses, qui toutes

lui ont manqué: on ne peut en avoir une trop grande provision; qui n'en

a que trois n'en a point. J'entends tout ce qu'il dit là-dessus. Mon

fils est bien persuadé de cette vérité; je suis assurée qu'il lui en

reste plus de six, et je parierais bien qu'il n'en perdra aucune par la

fièvre maligne, tant il les choisit bien depuis quelque temps. Oh! vous

voyez que ma plume veut dire des sottises aussi bien que la

vôtre[817].»

[817] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 294, édit.

G.

On voit qu'alors la mère et la fille étaient en train de s'entretenir

d'aventures galantes: non-seulement madame de Bagnols, mais sa sœur

madame de Coulanges, donnaient matière à exercer la malignité de leurs

plumes. On se croit transporté en plein dix-huitième siècle. L'exemple

du monarque et de sa cour avait banni de la haute classe ces chastes

scrupules, cette susceptibilité qui honoraient la première génération

des précieuses à l'hôtel de Rambouillet. Déjà des mères respectables,

qui elles-mêmes se maintenaient dans toute la dignité de leur sexe,

voyaient sans peine leurs fils chercher à plaire à des femmes mariées,

habiles à couvrir d'un voile le mystère de leurs amours. C'était un

moyen nouveau de combiner l'indifférence pour les intérêts d'une vertu

sévère avec le respect dû aux convenances; de concilier la licence des

mœurs avec la politesse des manières, et la sensualité des passions

avec la délicatesse des sentiments: toutes choses qui s'évanouissaient

dans le commerce ruineux des Laïs indépendantes[818].

[818] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, I, 3, 86; III, 23; IV,

102.

Madame de Sévigné, quoique janséniste, était du nombre de ces mères; et,

pour tranquilliser sa conscience sur le tort que son fils pouvait faire

aux maris par ses amours volages, elle se persuadait facilement qu'avec

les femmes auxquelles il s'adressait il ne faisait que prévenir un plus

grand mal, et que, dans les mœurs du siècle, la morale du CONTEUR, au

prologue de la _Coupe enchantée_, était la seule praticable. Mais

Sévigné n'était pas alors l'objet de la volage préférence de madame de

Coulanges; aussi madame de Sévigné n'en parle-t-elle que légèrement.

Admirez pourtant comme elle mêle habilement à ces frivolités les

nouvelles de la guerre qui alors tenait tout le monde en suspens! On

avait envoyé au maréchal de Créqui, pour grossir son armée, toutes les

troupes que commandait le maréchal de Schomberg, et celui-ci était resté

seul avec son état-major; et, comme madame de Sévigné fut de tout temps

liée avec la maréchale de Schomberg (Marie de Hautefort)[819], cette

nouvelle l'intéressait au plus haut degré. «La _Mouche_ (madame de

Coulanges), dit d'abord madame de Sévigné, ne peut pas quitter la cour

présentement; quand on y a de certains engagements, on n'est point

libre.» Puis, deux jours après: «La _Mouche_ est à la cour; c'est une

fatigue; mais que faire? M. de Schomberg est toujours vers la Meuse,

c'est-à-dire _tout seul tête à tête_. Madame de Coulanges disait l'autre

jour qu'il fallait donner à M. de Coulanges l'intendance de cette

armée[820].» L'aimable chansonnier qui s'était autrefois noyé _dans la

mare à Grappin_ était encore moins propre à être intendant d'armée que

juge; mais comme le maréchal n'avait plus d'armée, en lui envoyant

Coulanges pour intendant militaire, celui-ci aurait réjoui le maréchal

oisif par ses couplets, et se serait trouvé à la hauteur de ses

fonctions. Madame de Sévigné, soit qu'elle ait inventé ce propos, soit

qu'il ait été dit par madame de Coulanges, faisait entendre à madame de

Grignan que la présence de M. de Coulanges à Paris était, pour sa femme,

au moins inutile.

[819] Sur Marie de Hautefort, conférez ces _Mémoires sur

Sévigné_, I, 229, 471; III, 134.

[820] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 et 23 juillet 1677), t. V, p. 293 et

303, éd. G.

Elle est moins laconique et surtout plus explicite sur le compte de la

sœur de madame de Coulanges. Les deux sœurs étaient également l'objet

des railleries de madame de Grignan pour leur vanité[821]; mais il y

avait entre elles une grande différence sous le rapport de l'esprit, de

l'usage du monde, de l'amabilité, des grâces et du charme de la

conversation. Madame du Gué-Bagnols était pleine d'afféterie, de

prétentions et mortellement ennuyeuse. Madame de Sévigné désirait

non-seulement en détacher son fils, mais persuader à madame de Grignan

que Sévigné avait renoncé à cette maîtresse et n'entretenait avec elle

une correspondance que par un reste d'égard et pour ne pas s'écarter des

procédés d'un honnête homme. Par l'intermédiaire de madame de Grignan,

madame de Sévigné négociait alors le mariage de son fils avec

mademoiselle Rouillé, fille de l'intendant de Provence. A Aix, madame de

Sévigné avait fait la connaissance de madame de Rouillé, et la trouvait

aimable[822]. Madame de Rouillé vint à Paris en août 1675, et apprit à

madame de Sévigné qu'elle avait d'autres vues qu'elle pour le mariage de

sa fille; ce qui n'altéra point leur amitié. Rouillé, qui fut un de ces

grands administrateurs formés à l'école de Colbert et devint par la

suite intendant général des postes, avait une dot considérable à donner

à sa fille: il ne trouva pas que le marquis de Sévigné fût assez riche

ni assez avancé dans sa carrière militaire, et il ne se laissa point

tenter par une alliance plus brillante que solide[823].

[821] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1679), t. VI, p. 151, édit.

G.; et MAINTENON, _Lettres_, 28 février (1678), t. I, p. 154,

édit. 1756, in-8º.

[822] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16, édit. G.

[823] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 297, édit.

G.

Madame de Sévigné commence par annoncer le départ de madame de Bagnols

en ces termes: «La Bagnols est partie, et la Mousse est allé avec

elle[824].» Ceux qui ont lu la quatrième partie de ces Mémoires se

rappellent le petit abbé de la Mousse, dont madame de Sévigné estimait

le savoir et le caractère, qu'elle hébergea si longtemps et dont elle ne

se séparait jamais qu'avec peine. On sait qu'il était le fils naturel de

M. du Gué-Bagnols[825], l'intendant de Lyon, et par conséquent frère de

madame de Coulanges et de madame du Gué-Bagnols la jeune. Madame de

Sévigné, continuant sur celle-ci la plaisanterie de sa lettre du 19

juillet, écrit, sept jours après[826]:

«M. de Sévigné apprendra donc de M. de Grignan la nécessité d'avoir

plusieurs maîtresses, par les inconvénients qui arrivent de n'en avoir

que deux ou trois; mais il faut que M. de Grignan apprenne de M. de

Sévigné les douleurs de la séparation quand il arrive que quelqu'un s'en

va par la diligence. On reçoit un billet du jour du départ, qui

embarrasse beaucoup, parce qu'il est fort tendre: cela trouble la gaieté

et la liberté dont on prétend jouir. On reçoit encore un autre billet de

la première couchée, dont on est enragé. Comment diable? cela

continuera-t-il de cette force? On me conte cette douleur; on met sa

seule espérance au voyage que le mari doit faire, croyant que cette

grande régularité en sera interrompue; sans cela, on ne pourrait

souffrir un commerce de trois fois la semaine. On tire les réponses et

les tendresses à force de rêver; la lettre est _figée_, comme je

disais, avant que la _feuille qui chante_ soit pleine: la source est

entièrement sèche. On pâme de rire avec moi du style, de l'orthographe.»

Puis madame de Sévigné rapporte des fragments de la lettre de madame du

Gué-Bagnols, qui n'ont rien de ridicule, quoi qu'elle en puisse dire; et

si l'orthographe les rendait tels, on sait que celle de madame de

Coulanges n'était pas meilleure[827]: cependant nulle femme de son temps

n'a été plus célèbre par le talent de bien écrire des lettres. Madame de

Sévigné ajoute: «Voilà en l'air ce que j'ai attrapé, et voilà à quel

style votre frère est condamné de répondre trois fois la semaine. Ma

fille, cela est cruel, je vous assure. Voyez quelle gageure ces pauvres

gens se sont engagés de soutenir! c'est un martyre, ils me font pitié;

le pauvre garçon y succomberait sans la consolation qu'il trouve en moi.

Vous perdez bien, ma chère enfant, de n'être pas à portée de cette

confidence. J'écris ceci hors d'œuvre pour vous divertir, en vous

donnant une idée de cet aimable commerce[828].»

[824] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet 1677), t. V, p. 139, édit.

M.; t. V, p. 295, édit. G.

[825] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, t. IV, p. 349, dans les

notes et éclaircissements du chap. VII, et p. 190 du texte.

[826] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 304-306,

édit. G.

[827] Conférer ces _Mém. sur Sévigné_, t. I, p. 3, 86; t. III, p.

23, 250, 395, 473; t. IV, 8, 198, 266, 286.

[828] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1677), t. V, p. 306, édit.

G.

Mais elle revient encore sur le même sujet quelques jours après, et

cite, de ces lettres de madame de Bagnols à Sévigné, des traits

d'afféterie qui la mettaient hors d'elle. Il paraît que madame du

Gué-Bagnols devait aller voir madame de Grignan:

«Le voyage de la Bagnols est assuré, dit madame de Sévigné. Vous serez

témoin de ses langueurs, de ses rêveries, qui sont des applications à

rêver; elle se redresse comme en sursaut, et madame de Coulanges lui

dit: _Ma pauvre sœur, vous ne rêvez point du tout_. Pour son style, il

m'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur d'être

comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la

politesse, de crainte de donner dans les tours de passe-passe, comme

vous dites: cela est triste de devenir une paysanne[829].»

[829] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1677), t. V, p. 346, édit. G.;

t. V, p. 185, édit. M.--_Ibid._ (6 octobre 1679), t. VI, p.

151-152, édit. G.

Après cette liaison, madame de Sévigné nous apprend que son fils en

forma une autre, qui ne fut pas plus sincère, avec la duchesse de V...

(peut-être la duchesse de Ventadour, mademoiselle de Houdancourt[830]).

«Ce qui est vrai, écrit madame de Sévigné à sa fille, c'est que votre

frère n'aime point du tout la duchesse et que c'est pour rien qu'il

prend un air si nuisible.» Quinze jours après, madame de Sévigné

entretient encore sa fille des relations intimes de Sévigné avec une de

ses parentes (peut-être est-il encore question de madame du

Gué-Bagnols): «Mon fils me parle de la grosse cousine d'une étrange

façon; il ne désire qu'une bonne cruelle pour le consoler un peu: une

ingrate lui paraît une chimère. Voilà le style de madame de Coulanges,

celui dont il se sert; et, en parlant de quelque argent qu'il a gagné

avec la cousine, il me dit: _Plût à Dieu que je n'y eusse gagné que

cela_! Que diantre veut-il dire? Il me promet mille confidences; mais il

me semble qu'ensuite d'un tel discours il doit dire, comme l'abbé

d'Effiat: _Je ne sais si je me fais bien entendre_. Tout ceci entre

nous, s'il vous plaît, et sans retour.»

[830] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 24 juillet 1680), t. VII, p.

95-129, édit. G. Conférez ces _Mém. sur Sévigné_, t. IV, p. 127.

Sévigné conserva longtemps les inclinations de sa jeunesse, et ne

termina sa carrière amoureuse que lorsque le mariage en eut fait un tout

autre homme. Jusqu'alors madame de Sévigné, dans ses lettres à sa fille,

paraît toujours tourmentée non de ce que son fils a des maîtresses, mais

de ce qu'il les choisit mal. «J'attendais mon fils, dit-elle. Je croyais

donc le voir à chaque instant dans ces bois; mais devinez ce qu'il a

fait? Il a traversé je ne sais par où, et s'est trouvé à Rennes, où il

me mande qu'il sera jusqu'au départ de madame de Chaulnes. Il me paraît

qu'il a voulu faire cette équipée pour mademoiselle de Tonquedec: il

sera bien embarrassé, car mademoiselle de la Coste n'en jette pas moins

sa part aux chiens. Le voilà donc entre l'orge et l'avoine, mais la plus

mauvaise orge et la plus mauvaise avoine qu'il pût jamais trouver. Que

voulez-vous que j'y fasse? C'est en pareil cas que je suis toujours

résignée[831].»

[831] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VII, p. 168, édit. G.

La préférence avouée qu'elle donnait à sa fille dans son affection

l'obligeait envers ce fils si bon, si tendre pour elle à de grands

ménagements. Aussi elle écrit de Paris à madame de Grignan: «Mon fils

est aux Rochers, solitairement... Il vous aime tendrement, il en jure sa

foi; je conserverai entre vous l'amour fraternel, ou j'y périrai[832].»

[832] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 octobre 1679), t. VI, p. 160, édit.

G.

Elle ne courait pas ce danger, et pour réussir il ne lui fallait pas

faire de grands efforts. Si Sévigné était un amant faible et inconstant,

incapable d'inspirer comme de ressentir une forte passion, il n'exista

jamais[833] un fils plus tendre et plus dévoué, un frère plus généreux,

plus aimant, un époux plus fidèle et plus attaché. Pendant cet hiver que

madame de Sévigné fut forcée de passer aux Rochers, elle put

reconnaître, par les soins et les attentions de son fils, combien elle

en était aimée. Elle fut alors assaillie par bien des peines. Sévigné ne

pouvait les faire disparaître, mais il parvint à la soulager dans

toutes: il fut à la fois son confident, son lecteur, son garde-malade et

un compagnon charmant. «Mon fils, dit-elle, nous amuse et nous est

très-bon; il prend l'esprit des lieux où il est, et ne transporte de la

guerre et de la cour, dans cette solitude, que ce qu'il en faut pour la

conversation[834].»

[833] Voyez la Lettre inédite de SÉVIGNÉ _à madame de Grignan, sa

sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par M.

Monmerqué; Paris, Dondey-Dupré, 1847, in-8º (24 pages).

[834] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 242, édit.

G.

De tous les tourments qu'éprouvait madame de Sévigné, le plus vif était

celui qu'elle se faisait à elle-même par son amour pour sa fille. Elle

la savait enceinte, et le moindre retard de la poste lui causait des

inquiétudes mortelles. Ce sujet revient souvent sous sa plume, et elle

sait admirablement en varier l'expression. Madame de Grignan accoucha,

avant terme, d'un fils qui ne vécut que quelques mois. Sa mère lui

écrit:

«Si on pouvait avoir un peu de patience, on épargnerait bien du chagrin.

Le temps en ôte autant qu'il en donne. Vous savez que nous le trouvons

un vrai brouillon, mettant, remettant, rangeant, dérangeant, imprimant,

effaçant, approchant, éloignant, et rendant toutes choses bonnes ou

mauvaises, et quasi toujours méconnaissables. Il n'y a que notre amitié

que le temps respecte et respectera toujours. Mais où suis-je, ma fille?

Voilà un étrange égarement; car je veux dire simplement que la poste me

retient vos lettres un ordinaire, parce qu'elle arrive trop tard à

Paris, et qu'elle me les rend au double le courrier d'après; c'est donc

pour cela que je me suis extravaguée comme vous voyez. Qu'importe? en

vérité, il faut un peu, entre bons amis, laisser trotter les plumes

comme elles veulent: la mienne a toujours la bride sur le cou[835].»

[835] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre et 11 décembre 1675), t.

IV, p. 216, 239, 242, édit. G.

Ainsi nul arrêt, nul intervalle entre ces lignes qu'elle écrivait avec

tant de rapidité; et on s'aperçoit, par la différence des lettres

qu'elle a dictées et de celles qu'elle a écrites elle-même, qu'elle

avait besoin de s'aider du travail de ses doigts pour entretenir ses

pensées, et que son imagination ne se retraçait plus les choses avec

d'aussi vives couleurs quand elle se trouvait forcée de se servir d'une

autre main que la sienne. Hélas! cette nécessité devait bientôt surgir,

quoiqu'elle ne la soupçonnât point encore.

Le mois de décembre était doux et sec, et elle en jouissait encore avec

délices, au milieu de ses belles allées[836] du Mail, surtout dans ces

bois «dont l'air admirable nourrit le teint comme à Livry, hormis qu'il

n'y a point de serein[837].» Mais elle ne se bornait pas aux oisives

jouissances de ses rêveuses promenades, et elle s'occupait

très-activement des embellissements de son parc. «Je m'amuse,

dit-elle[838], à faire abattre de grands arbres. Le tracas que cela fait

représente, au naturel, ces tapisseries où l'on peint les ouvrages de

l'hiver: des arbres qu'on abat, des gens qui scient, d'autres qui font

des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au milieu,

voilà le tableau. Je m'en vais faire planter; _car que faire aux

Rochers, à moins que l'on ne plante_[839]?

[836] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 278, édit.

G.

[837] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit.

G.

[838] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 215, édit.

G.

[839] Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe? LA

FONTAINE, _le Lièvre et les Grenouilles_, II, 14.

«Nous avons (écrit-elle encore au beau milieu de janvier)

un admirable hiver; je me promène tous les jours, et je fais quasi un

nouveau parc autour de ces grandes places du bout du Mail. J'y fais

planter quatre rangs d'allées; ce sera une très-belle chose: tout cet

endroit est uni et défriché[840].»

[840] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 308 et 309,

édit. G.

Sans les affaires, et surtout la hâte d'un procès qui l'appelait à

Paris, elle n'aurait pu se résoudre à quitter son aimable désert[841];

mais elle avait un compte à terminer en Bretagne avec M. de Meneuf,

président au parlement de Rennes, qui lui devait et refusait de payer la

totalité de sa dette, parce qu'il voulait qu'on lui fit remise de cinq

ou six mille francs, somme à laquelle il n'avait aucun droit. Le _Bien

bon_ termina, avec son habileté ordinaire, cette contestation à

l'avantage de madame de Sévigné. Elle fut payée du président Meneuf. «Ce

président, écrit-elle à sa fille, m'est venu voir... Il avait avec lui

un fils de sa femme, qui a vingt ans, et que je trouvai, sans exception,

la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue. J'allais

dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et j'admirais, comme M. de

Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps. Sur cela il sort une

voix terrible de ce joli visage, qui vous plante au nez, d'un air

ridicule, _que_ _mauvaise herbe croît toujours_. Voilà qui fut fait, je

lui trouvai des cornes. S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête,

il ne m'aurait pas plus affligée; je jurai de ne plus me fier aux

physionomies:

Non, non, je le promets,

Non, je ne m'y fierai jamais[842].»

[841] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 250, édit.

G.

[842] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 299-10,

édit. G.

Cependant, malgré le plaisir qu'éprouvait madame de Sévigné à diriger

ses travaux, à respirer le bon air de ses bois, loin des exigences de la

cour et de la ville, affranchie de l'ennui et de la fatigue des visites,

de l'importunité de celles qu'on lui faisait et de l'inquiétude de

celles qu'elle ne faisait pas[843], elle comptait dans le cours du mois

de février se rendre à Paris, où l'appelaient les affaires de madame de

Grignan et les siennes, ainsi que celles du bon abbé[844]; mais elle ne

put exécuter sa résolution, et fut obligée de passer l'hiver entier aux

Rochers. Sa robuste santé, qui déjà dans l'automne précédent avait reçu

de fortes atteintes[845], succomba entièrement sous un rhumatisme

général, accompagné de fièvre. Elle eut, ainsi que disait son fils, une

maladie rude et douloureuse, la première qui l'ait atteinte en sa

vie[846]. Il est presque certain que l'habitude qu'elle avait prise de

demeurer dans les allées de son mail «au delà de l'entre-chien et loup,»

a contribué à aggraver son mal et à mettre ses jours en danger[847];

mais cependant on doit remarquer que son cousin Bussy et Louis XIV, tous

deux doués comme elle d'une forte constitution, eurent aussi la fièvre

vers le même temps[848].

[843] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 225,

édit. G.

[844] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1676), t. IV, p. 309, édit.

G.

[845] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 503, édit. G.

[846] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1676), t. IV, p. 321, édit.

G.

[847] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 décembre 1675), t. IV, p. 248, édit.

G.

[848] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, ms. de

l'Institut, p. 157.--PELLISSON, _Lettres historiques_ (8 et 10

octobre 1675), t. II, p. 423, 424.

La maladie de madame de Sévigné dura quarante jours[849]. Sa fièvre

s'apaisa; et aussitôt qu'elle fut hors de danger, dans son lit de satin

jaune et dans sa petite alcôve flanquée de deux cabinets, elle dicta à

son fils, qui ne l'avait pas quittée, une lettre pour madame de Grignan:

elle voulut la rassurer contre les craintes que Sévigné n'avait pu

parvenir à calmer durant ces longs jours de luttes et de souffrance.

[849] SÉVIGNÉ, _Lettr._ (21, 27, 29 janv. 1676), t. IV, p. 321,

323, 326, éd. G.

«Il est donc vrai que depuis cette sueur, à la suite de quelques autres

petites, je me trouve sans fièvre et sans douleur! Il ne me reste plus

que la lassitude du rhumatisme. Vous savez ce que c'est pour moi d'être

seize jours sur les reins, sans pouvoir changer de situation. Je me suis

rangée dans ma petite alcôve, où j'ai été très-chaudement et

parfaitement bien servie. Je voudrais bien que mon fils ne fût pas mon

secrétaire en cet endroit, pour vous dire ce qu'il a fait en cette

occasion. Ce mal a été fort commun dans ce pays; et ceux qui ont évité

la fluxion sur la poitrine y sont tombés; mais pour vous dire vrai, je

ne croyais pas être sujette à cette loi commune; jamais une femme n'a

été plus humiliée ni plus traitée contre son tempérament. Si j'avais

fait un bon usage de ce que j'ai souffert, je n'aurais pas tout perdu;

il faudrait peut-être m'envier; mais je suis impatiente, ma fille, et je

ne comprends pas comment on peut vivre sans pieds, sans jambes, sans

jarrets et sans mains. Il faut que vous pardonniez aujourd'hui cette

lettre à l'occupation naturelle d'une personne malade; c'est à n'y plus

revenir: dans peu de jours je serai en état de vous écrire comme les

autres.»

Madame de Sévigné se trompait: à la fièvre succéda une enflure générale,

plus forte aux mains que dans le reste du corps, et elle continua

pendant quelque temps encore à user des secours de son fils, qui

cependant put la quitter pour aller à Paris traiter de sa charge de

guidon avec le jeune de Viriville[850]. Mais quoiqu'elle se portât dès

lors de mieux en mieux, ses mains ne désenflèrent que lentement. Alors

la jeune fille de la dame voisine des Rochers, dont nous avons parlé

comme la rivale préférée de la du Plessis, fut pour elle «le petit

secrétaire aimable et joli qui vint au secours de sa main engourdie et

tremblante[851].» Ses lettres à madame de Grignan devinrent plus

longues, plus _jaseuses_ et plus _abandonnées_, soit parce que sa santé

s'améliorait, soit qu'elle craignît d'ennuyer son fils en le forçant

d'écrire longuement sur sa maladie, soit qu'elle éprouvât quelque gêne à

rendre le _frater_ confident de son excessive tendresse pour sa

sœur[852].

[850] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 février, 14 et 15 mars 1675), t. IV,

p. 351, 367, 370, édit. G. Conférez aussi la _Vie de la

Fontaine_, et SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 371,

édit. G.

[851] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1676), t. IV, p. 323, édit.

G.

[852] SÉVIGNÉ _Lettres_, (8, 11, 14 et 18 mars 1676), t. IV, p.

359, 363, 365.

Vers la fin de mars, elle commence à s'intéresser à ce qui se passe à

Paris et à la cour; et, se ressouvenant de cette maîtresse de Bussy dont

elle avait tant à se plaindre, elle parle à madame de Grignan d'un

mariage qui, tel que celui de madame de Courcelles, dont il a été

question dans ces Mémoires, montre jusqu'où Louis XIV poussait le

despotisme quand il s'agissait de favoriser par des alliances ceux de

ses généraux et de ses officiers qui se distinguaient à son service. «Le

mariage, dit-elle, du duc de Lorges avec Geneviève de Fremont (fille de

Nicolas de Fremont, seigneur d'Auneuil, garde du trésor royal) me paraît

admirable; j'aime le bon goût du beau-père. Mais que dites-vous de

madame de la Baume, qui oblige le roi d'envoyer un exempt prendre

mademoiselle de la Tivolière d'entre les mains de père et mère, pour la

mettre à Lyon chez une de ses sœurs? On ne doute point qu'en s'y

prenant de cette manière elle n'en fasse le mariage avec son fils[853].»

[853] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1676), t. IV, p. 310-11; et

conférez t. I, p. 184-187; t. III, p. 195, édit. G.--CHOISY,

_Mémoires_, t. LXIII, p. 418.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 26 / 34 段