elle entretenait un commerce de lettres assez actif pour que madame de
Vins voulût bien s'en montrer jalouse[779]. Cette amie était madame de
Villars, sœur du maréchal de Bellefonds: elle avait épousé le marquis
de Villars, qui suppléait au défaut d'une naissance ancienne et d'un
riche patrimoine par un air noble et digne, une taille élevée, une belle
figure; avantages qui lui avaient fait donner le nom romanesque
d'_Orondate_[780]. «La marquise de Villars, dit Saint-Simon, était une
bonne petite femme maigre et sèche, active, méchante comme un serpent,
de l'esprit comme un démon, d'excellente compagnie et qui recommandait à
son fils de se vanter au roi tant qu'il pourrait, mais de ne jamais
parler de soi à personne[781]. Les trente-sept lettres qui nous restent
de madame de Villars à madame de Coulanges et ce que nous apprend madame
de Coulanges, ne se rapportent pas entièrement à cette peinture du
caustique Saint-Simon[782]. «Elle est charmante par ses mines (dit
madame de Coulanges) et par les petits discours qu'elle commence et qui
ne sont entendus que par les personnes qui la connaissent.» Madame de
Coulanges atteste encore que, bien loin d'être méchante comme un
serpent, «madame de Villars était tendre, qu'elle savait bien aimer; ce
qui donnait de l'amitié pour elle.» Sa mémoire doit être sous la
protection de tous ceux qui portent un cœur français, puisqu'elle eut
le bonheur de donner le jour au dernier des grands généraux de Louis
XIV, au maréchal de Villars, qui sauva la France à Denain. La
correspondance de madame de Sévigné avec la marquise de Villars nous
manque entièrement; mais nous savons le motif qui donnait plus de
chaleur à l'amitié qui les unissait[783] et leur faisait éprouver le
besoin de se communiquer leurs pensées. Toutes deux avaient un fils à
l'armée de Condé, et ces fils causaient à leurs mères de mortelles
inquiétudes: ces deux fils furent blessés au sanglant combat de
Senef[784]; mais les destinées de l'un et de l'autre furent bien
différentes. Madame de Sévigné avait acheté malgré elle, pour son fils,
la charge de guidon des gendarmes, parce qu'on lui avait persuadé que,
lorsqu'elle mariait sa fille, il était convenable qu'elle fît aussi un
établissement à son fils. Celui de guidon était trop subordonné à sa
naissance et à sa fortune; Sévigné n'avait pris cette charge que pour
pouvoir servir autrement que comme simple volontaire et dans l'espoir
d'obtenir un prompt avancement. Cet espoir avait été déçu; et, à
l'époque dont nous traitons, sa mère faisait des démarches pour vendre
cette charge[785] et en acheter une autre: elle ne put y parvenir. Fils
et frère de deux femmes des plus lettrées et des plus aimables de son
temps, comme elles Sévigné aimait les lettres, les arts et les
jouissances sociales. Un homme de son nom et de sa naissance devait
n'être rien ou être militaire, et par cette raison il avait embrassé la
carrière des armes. Il avait la bravoure (aucun gentilhomme n'en
manquait), mais non le talent d'un guerrier. Sa mère, après qu'il eut
été blessé au combat de Senef, avait écrit au maréchal de Luxembourg et
à son parent le marquis de la Trousse pour lui faire avoir un congé,
afin qu'il pût venir se rétablir aux Rochers, où elle serait aussi
heureuse de le posséder que lui de s'y trouver[786]. C'était la seconde
fois que Sévigné quittait l'armée alors que les opérations de la guerre
étaient en pleine activité[787].
[779] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit.
G.
[780] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. II,
p. 114.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. XLII, p. 294; t. XLI, p. 190,
280-288.--_Mémoires sur Sévigné_, part. I, p. 256, ch. XVII, et
part. IV, p. 132, ch. VII.
[781] _Supplément aux Mémoires de_ DANGEAU, cité par Monmerqué,
_Biographie universelle_, article _Villars_, t. XLVIII, p. 423.
[782] Madame DE VILLARS, _Lettres_, 1800, in-12, t. I, p. 9-196.
[783] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671; 6, 9 et 13 octobre
1675), t. II, p. 140 et 438, et t. IV, p. 132 et 142, édit. G.
[784] Duc DE VILLARS, _Mémoires_, p. 34-36.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
(5 septembre 1674), t. IV, p. 353, édit. G.
[785] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 525 et
526.--_Ibid._ (3 juillet 1680), p. 85 et 86.
[786] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre et 8 décembre 1675), t. IV,
p. 137 et 257, édit. G.
[787] _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 286, ch. X.
Il n'en était pas ainsi du jeune Villars, qui ne voulait point de congé;
ni Condé ni Luxembourg n'auraient accordé ce congé aux prières de sa
mère, si elle avait pensé à le demander. Son père, le brillant
_Orondate_, s'était distingué comme militaire par de beaux faits
d'armes; mais Louvois, qui haïssait en lui l'époux de la fille du
maréchal de Bellefonds, le traversait sans cesse dans tous ses projets
d'avancement. Alors il quitta l'état militaire et se jeta dans la
diplomatie, où il réussit comme à la guerre. Après s'être acquitté avec
succès d'une ambassade en Espagne[788], il fut rappelé, et venait d'être
nommé ambassadeur à la cour de Savoie[789], ce qui était, comme le
remarque plaisamment madame de Sévigné, une application du proverbe:
_Devenir d'évêque meunier_; mais ce n'était point une disgrâce, et il
devait par la suite retourner ambassadeur en Espagne. D'ailleurs il
fallait se retirer de la cour et du monde si l'on n'était pas résolu à
servir le roi dans le poste, quelque médiocre qu'il fût, qu'il plaisait
à Sa Majesté de vous assigner. Cependant Villars était mécontent, et ne
se trouvait pas récompensé en raison des services qu'il avait rendus; et
lui et sa femme se plaignant un jour devant leur jeune fils de leur
mauvaise fortune: «Pour moi, dit résolûment cet enfant, j'en ferai une
grande, ou je périrai[790].» Il tint parole.
[788] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 438, édit. G.
[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit.
G.
[790] DE VILLARS, _Mémoires_, édit. 1734, in-12, p. 7.
Louis XIV venait de créer à cette époque, sous le nom de _Pages de la
grande écurie_, un établissement pour l'éducation de la haute
noblesse[791] du royaume. Ces jeunes gens, l'espérance des premières
familles du royaume, accompagnaient comme volontaires le roi dans ses
campagnes lorsque leur éducation était terminée. Ces volontaires
montraient une telle ardeur pour courir au combat quand Louis XIV était
présent qu'il leur était défendu d'aller au feu sans sa permission. Le
jeune Villars, dès la première affaire où il se trouva, désobéit à cet
ordre du roi, qui le gronda sévèrement. Mais sous ses yeux, sous les
regards de Condé, de Turenne et de Luxembourg il déploya une valeur si
brillante, montra un tel enthousiasme pour la guerre, une intelligence
si élevée de la tactique, tant pour l'infanterie que pour la cavalerie;
il étonna tellement ses chefs par son coup d'œil rapide et sûr, eut un
bonheur si constant que, de désobéissance en désobéissance et de gronde
en gronde, il s'éleva rapidement jusqu'au rang de colonel malgré
l'inflexible Louvois et quoique son oncle le maréchal de Bellefonds,
dont il était l'élève, fût en pleine disgrâce pour avoir refusé de
servir sous Turenne. Le jeune Villars en était là[792] alors que son ami
Sévigné, aux Rochers, assistait sa mère dans sa correspondance avec
l'ambassadrice de Savoie, ou s'occupait à faire sa cour aux dames de
Vitré ou de Rennes[793], et tandis que le chevalier de Grignan, à la
tête de son régiment, se distinguait aussi dans cette guerre. Madame de
Sévigné convient avec joie que ce chevalier de Grignan, qu'elle avait
surnommé _le petit Glorieux_, acquérait une gloire solide[794]: Sévigné
au contraire n'exerçait sa charge qu'avec négligence, et se laissait
entraîner à la dissipation et à l'oisiveté par l'exemple des jeunes gens
de son âge. «Le roi, dit madame de Sévigné à sa fille, a parlé encore
comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des officiers
subalternes de son régiment[795].»
[791] DUC DE VILLARS, _Mémoires_; la Haye, chez Pierre Gosse,
1734, in-12, p. 1, 16, 38 (années 1670-1672), et p. 23, 38, 52
(années 1673-1675), t. LXVIII de la collection Petitot.
[792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 janvier 1676), t. IV, p. 303, édit.
G.
[793] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1680), t. VII. p. 85 et 86,
édit. G.
[794] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre 1675), t. IV, p. 207, édit.
G.--_Mémoires sur Sévigné_, 4e part., p. 133.
[795] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1677), t. V, p. 268, édit. G.
Un autre genre de correspondance qui occupait alors comme malgré elle la
plume de madame de Sévigné aux Rochers, c'est celle qu'elle entretenait
avec cette parente et amie de madame de Villars[796] qui avait été
élevée avant celle-ci chez la maréchale de Bellefonds. Nous avons déjà
fait connaître à nos lecteurs, dans la quatrième partie de ces Mémoires,
la comtesse de Saint-Géran[797], cette petite femme si jolie, si
spirituelle, dame du palais de la reine, toujours en cour, faite pour la
cour, dont elle suivait tous les mouvements, à laquelle elle
assortissait sa vie, ses goûts, ses plaisirs, ses croyances, ses
occupations, successivement et suivant les temps galante, dévote,
prodigue et rangée; toujours aimable, toujours recherchée, toujours
ménagée, même durant les rigueurs qu'elle s'attira par ses imprudences.
Elle ne cessa jamais d'entretenir les liaisons qu'elle avait formées
avec madame de Sévigné et avec madame de Maintenon, auxquelles elle
plaisait sans inspirer à l'une et à l'autre ni estime ni confiance[798].
Il en est de même de madame de Frontenac[799], l'une des _divines_; et
on a droit de s'étonner que les historiens de Maintenon et de Louis XIV
se soient laissé égarer à l'égard de ces deux femmes par des fragments
de lettres apocryphes, dont le plus faible examen aurait dû leur
démontrer la fausseté[800]. Le gros Saint-Géran était cousin des
Villars, et se trouvait à l'armée en même temps que Sévigné et Villars;
ce qui contribuait à donner plus d'intérêt aux lettres adressées aux
Rochers par la Saint-Géran, comme l'appelle madame de Sévigné[801].
Aucun obstacle de famille n'avait empêché madame de Saint-Géran de
prendre sa part aux plaisirs de cette cour si brillante et si agitée, où
elle consuma son existence sans aucun profit pour sa fortune. Elle n'eut
qu'une fille, dont elle accoucha après vingt et un ans de mariage[802].
[796] SAINT-SIMON, _Mémoires_ (1694), t. I, p. 350, 440 et 441;
t. II, p. 287. «Elle était, dit Saint-Simon, fille du cadet de
Blainville.»
[797] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1675), t. IV, p. 132, édit.
G.--_Mémoires sur madame de Sévigné_, 4e partie, p. 133.
[798] MAINTENON, _Lettres au cardinal de Noailles_ (mars
1700).--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1680), t. III, p. 396,
édit. G.--_Ibid._ (17 juillet 1671), t. II, p. 141, édit.
G.--_Ibid._ (6 avril 1696, de madame DE COULANGES), t. X, p. 296,
édit G.--_Ibid._ (16 octobre 1675), t. IV, p. 160, édit.
G.--_Ibid._ (12 janvier 1676), t. IV, p. 311, édit. G.--_Ibid._
(26 août 1676), t. V, p. 90, édit. G.--_Ibid._ (24 février 1680),
t. VI, p. 396, édit G.--_Ibid._ (22 mai 1674), t. III, p. 238,
édit. G.
[799] Sur Frontenac, conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 1re
partie, p. 339, 359, 409; 2e, p. 29, 441, 454; 4e, p. 132.
[800] Conférez les _Notes et éclaircissements_, à la fin de ce
volume.
[801] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1696), t. XI, p. 290, édit. G.
[802] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1688), t. IX, p. 46 et 47,
édit. G.
CHAPITRE XV.
1675-1680.
Madame de Sévigné se plaint du grand nombre de lettres qu'elle est
obligée d'écrire.--Les correspondances particulières suppléaient
autrefois aux gazettes.--Le nombre des correspondants de madame de
Sévigné s'accroissait chaque jour avec sa célébrité.--Sa liaison
avec madame de Marbeuf.--Elle espère par elle marier son
fils.--Soins et attentions de Sévigné pour sa mère.--Contraste de
sa manière de vivre avec son fils et de celle qu'avait la princesse
de Tarente avec le sien.--Opinion de madame de Sévigné sur le jeune
prince de Tarente.--Celui-ci fait mieux son chemin dans le monde
que Sévigné.--Volages amours de ce dernier.--Son intimité avec
madame du Gué-Bagnols.--Détails sur cette intrigue.--Madame de
Sévigné cherche à marier son fils avec la fille du comte de
Rouillé, intendant de Provence, et ne réussit point.--Craintes de
madame de Sévigné en apprenant que madame de Grignan est
enceinte.--Suite des détails sur la liaison amoureuse de Sévigné et
de madame du Gué-Bagnols.--Autres attachements de Sévigné avec la
duchesse de V..., avec mademoiselle de la Coste et mademoiselle de
Tonquedec.--Nouveaux travaux entrepris par madame de Sévigné aux
Rochers.--Elle est retenue à la campagne par le plaisir qu'elle
trouve à y séjourner.--Affaire du président Méneuf.--Niaiserie du
fils de ce président.--Les affaires de madame de Sévigné
l'obligeaient à retourner à Paris, mais elle tombe malade
dangereusement.--Guérie de sa fièvre, elle ne peut plus écrire
qu'en dictant à son fils et ensuite à la jeune fille de sa
voisine.--Sévigné part pour Paris, afin de traiter de sa charge de
guidon avec de Viriville.--Madame de la Baume y met un empêchement
indirect en faisant enlever madame de la Tivolière pour la marier
avec son fils.--Madame de Sévigné part des Rochers le 24 mars pour
retourner à Paris.--Désespoir de la jeune fille qui lui servait de
secrétaire.--Madame de Sévigné s'arrête à Malicorne.--Elle y entend
l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier.--Elle arrive à Paris.
Madame de Sévigné se plaint fréquemment à sa fille du nombre de lettres
qu'elle recevait et auxquelles elle était obligée de répondre. C'est
qu'à une époque où le commerce épistolaire était mieux apprécié, plus
recherché qu'il ne peut l'être depuis la publication de ces milliers de
journaux partout imprimés, partout répandus, les intrigues des cours,
les mouvements des armées, les promotions aux places, aux honneurs, aux
titres, aux rangs; les succès et les revers de fortune, les anecdotes du
jour, les grands accidents, les procès célèbres, le théâtre, la
littérature et les arts, toutes les nouveautés, tous les faits, tous les
événements publics ou privés, grands ou petits, étaient alors du domaine
des correspondances individuelles et particulières. Il était naturel
alors que madame de Sévigné, qui se montrait la plus diligente à jaser
spirituellement, agréablement de toutes ces choses; qui, par sa position
et ses relations multipliées, était la mieux et la plus promptement
instruite, fût, à chaque nouvelle liaison qu'elle formait, obligée
d'ajouter un nom de plus à la liste déjà si nombreuse des personnes dont
elle recevait régulièrement des lettres pleines d'informations, et
encore plus de questions, auxquelles il fallait répondre. Parmi ces
nouvelles connaissances était la marquise de Marbeuf, avec laquelle elle
se lia assez intimement durant le long séjour qu'elle fit cette fois en
Bretagne. La marquise de Marbeuf était la femme de Claude de Marbeuf,
président à mortier du parlement de Bretagne. Indignée de la tyrannie du
duc de Chaulnes, elle résolut, à l'exemple de plusieurs Bretons, d'aller
se fixer à Paris; projet qu'elle effectua[803] du vivant de son mari,
peu de temps après le commencement de son intimité avec madame de
Sévigné. Elle eut du succès dans le monde, elle y acquit de l'influence;
et madame de Sévigné, à laquelle elle plaisait, espérait qu'elle
l'aiderait à marier son fils et à vendre sa charge de guidon.
[803] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre et 11 décembre 1675), t.
IV, p. 200 et 240, édit. G.
Le baron de Sévigné était depuis longtemps l'objet des vives
sollicitudes de sa mère; il était fréquemment obligé de quitter les
Rochers pour aller à Vitré ou à Rennes, mais il prolongeait son séjour
dans ces deux villes plus qu'il n'était besoin, et s'y occupait
d'intrigues amoureuses. Il continua ce genre de vie lorsqu'il fut de
retour à Paris, ce qui contrariait la tendresse maternelle de madame de
Sévigné, qui aurait voulu lui voir former des liens sérieux et
utiles[804]. Pour parvenir à lui faire changer de conduite, elle ne lui
montrait jamais un visage sévère, et continuait toujours, afin de capter
sa confiance, de traiter avec lui ces matières sans nulle aigreur.
Madame de Grignan approuvait à cet égard la conduite de sa mère, qui ne
lui cachait rien, mais dissimulait quelquefois avec son fils. Sévigné
avait plus de sensibilité, mais une tête et un caractère plus faibles
que sa sœur. Il se repentait souvent de ne pas suivre les conseils de
sa mère, et revenait toujours à elle avec des résolutions meilleures et
plus de soumission.
[804] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 août 1675), t. IV, p. 16.--_Ibid._
(1er janvier 1676), t, IV, p. 184, édit. G.
«Nous suivons vos avis pour mon fils, écrit madame de Sévigné à madame
de Grignan; nous consentons à quelques fausses mines; et si l'on nous
refuse, chacun en rendra de son côté. En attendant, il me fait ici fort
bonne compagnie, et il trouve que j'en suis une aussi: il n'y a nul air
de maternité à notre affaire[805].»
[805] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
G.
Dans une autre lettre, elle avait dit: «Comme je venais, je trouvai au
bout du Mail le _frater_, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il
m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines sous terre
à _chanter matines_ qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre
façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver
de la colère. Je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il est
divertissant: il m'embrassa mille fois; il me donna les plus mauvaises
raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous
lisons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année,
c'est-à-dire le reste[806].»
[806] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1675), t. IV, p. 229, édit.
G.
Mais Sévigné va encore à Rennes, et en revient trois semaines après; et
sa mère écrit:
«Le _frater_ est revenu de Rennes; il m'a rapporté une chanson qui m'a
fait rire: elle vous fera voir en vers une partie de ce que je vous ai
dit l'autre jour en prose[807].»
[807] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 284, édit.
G.
La princesse de Tarente avait envers son fils, non encore majeur, la
morgue allemande, et elle le maintenait dans le respect qui lui était
dû. Elle ne pouvait comprendre la conduite de madame de Sévigné, et
était toujours de plus en plus choquée des familiarités du fils envers
sa mère. «Cela n'est pas étonnant, disait madame de Sévigné: elle qui
n'a qu'un grand benêt de fils, qui n'a point d'âme dans le corps[808]!»
Ce jeune prince de Tarente, cet unique héritier des la Trémouille, qui
déplaisait tant à madame de Sévigné parce qu'il était encore plus laid
que M. de Grignan[809], élevé en province, n'avait ni les grâces ni les
manières d'un homme de cour. Sans avoir le génie et les grandes qualités
de son père, il mena cependant une existence brillante et honorée; il
s'acquit l'estime et la confiance de la noblesse de Bretagne, qu'il
présida au moins sept fois dans l'assemblée des états, au détriment du
duc de Rohan[810]; et il obtint pour prix de ses services, sans
courtisanerie et sans sollicitations, d'être nommé chevalier des ordres
du roi. Le marquis de Sévigné au contraire gouverna mal sa fortune, son
ambition et ses amours; il passa le temps de sa jeunesse dans la société
des poëtes, des artistes et des jeunes fous de son temps, moitié homme
du monde, moitié militaire. La jolie figure, les grâces, l'élégance,
l'esprit de cet officier blondin inspiraient à beaucoup de beautés
galantes le désir de s'en faire aimer; mais elles le quittaient aussitôt
qu'elles s'apercevaient que le reste ne répondait pas à ces brillants
dehors. C'est cette disposition à former des liaisons où le cœur
n'était pour rien[811], à être dupe des femmes qu'il croyait avoir
subjuguées; ce sont ces continuels efforts pour vouloir paraître
toujours succomber aux atteintes d'une passion qu'il ne ressentait pas,
qui lui avaient attiré les railleries du duc de la Rochefoucauld; et sa
sœur, qui l'aimait, voulut l'empêcher de s'y exposer; mais, moins bonne
que sa mère et ne craignant pas de le choquer, elle lui avait fait sur
ce sujet de vifs reproches, assaisonnés d'une piquante ironie. La
réponse de Sévigné jette du jour sur ses intrigues amoureuses et sur les
mœurs de ce temps; elle termine une lettre que sa mère écrit à madame
de Grignan, et qui s'arrête à ces mots:
«Je laisse la plume à l'honnête garçon qui est à mon côté droit; il dit
que vous avez trempé la vôtre dans du feu en lui écrivant: il est vrai
qu'il n'y a rien de si plaisant[812].
[808] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
G.
[809] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1689), t. IX, p. 172, édit.
M.; t. X, p. 48, édit. G.
[810] Après la mort de son père, qui eut lieu en 1672, et de son
grand-père, en 1674, le prince de Tarente, majeur, présida les
états de Bretagne à Saint-Brieuc en 1677 (20 août, 9 octobre), à
Nantes (1681, 19 août, 18 février), à Dinan (1687, 1er août et 23
août), à Saint-Brieuc (1687, 1er et 30 octobre), à Rennes (1689,
20 octobre, 13 novembre), à Vitré (1697, 16 octobre, 16
novembre), à Nantes (1701, 30 juillet, 23 avril). _Registre ms.
de la tenue des états de Bretagne, Bibl._ nat., p. 385, 407, 433,
437 et 535.
[811] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G.
«Que dis-je du feu? (continue M. de Sévigné) c'est dans du fiel et du
vinaigre que vous l'avez trempée cette impertinente plume qui me dit
tant de sottises, sauf correction. Et où avez-vous donc pris, madame la
comtesse, que je ne fusse pas capable de choisir une amie? Est-ce parce
que je m'étais adonné pendant trois ans à une personne qui n'a pu
s'accommoder de ce que je ne parlais pas au public et que je ne donnais
pas la bénédiction au peuple? (Serait-il encore question ici de la belle
_Alsine_, de la duchesse d'Aumont, cette maîtresse de le Tellier,
l'archevêque de Reims, et du CHARMANT, le marquis de Villeroi[813]?)
Vous avez eu du moins grande raison d'assurer que ma blessure était
guérie et que j'étais dégagé de mes fers. Je suis trop bon catholique
pour vouloir rien disputer à l'Église. C'est depuis longtemps qu'il est
réglé que le clergé a le pas sur la noblesse... Je suis redevenu
esclave d'une autre beauté brune, dans mon voyage de Rennes: c'est de
madame de..., celle qui priait Dieu si joliment aux Capucins. Vous
souvenez-vous que vous la contrefaisiez? Elle est devenue bel esprit, et
dit les élégies de la comtesse de la Suze en langage breton.»
[812] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286, édit.
G.
[813] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, part. IV, p. 211, 277 et
356; ch. VIII et X, et les notes.
Cependant Sévigné, engagé dans les liens d'une parente ou d'une alliée
de sa propre famille, devint plus réservé dans les confidences qu'il
faisait à sa mère. C'est ainsi qu'il s'efforça, mais en vain, de couvrir
du voile du mystère ses amours avec madame du Gué-Bagnols. Cette femme,
qui était loin d'avoir l'amabilité de sa sœur, madame de Coulanges,
était, ainsi que je l'ai déjà dit, mariée depuis quatre ans, à l'époque
dont nous nous occupons, à Louis du Gué-Bagnols, son cousin issu de
germain. Sa liaison avec Sévigné suivit presque celle de la dame brune
de Rennes, et eut lieu peu après, aussitôt le retour de Sévigné à
Paris[814].
[814] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 198.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit. G.
Madame de Sévigné mande à sa fille, de la manière suivante, un incident
fâcheux de cette intrigue: «Ah! c'est un homme bien amoureux que
monsieur votre frère! j'admire la peine qu'il se donne pour rien, pour
rien du tout. Il a été surpris dans une conversation fort secrète par un
mari; ce mari fit une mine très-chagrine, parla très-rudement à sa
femme: l'alarme était au camp quand je partis (pour Livry, d'où la
lettre est datée); je manderai la suite à Paris[815].» Et elle mande
quatre jours après, dans la même lettre datée de Paris: «Le baron a
tout raccommodé par son adresse; il en sait autant que les maîtres, et
plus; car, pour imiter l'indifférence, personne ne le peut surpasser;
elle est jouée si fort au naturel, et le vraisemblable imite si bien le
vrai, qu'il n'y a point de jalousie ni de soupçons qui puissent tenir
contre une si bonne conduite. Vous auriez bien ri si vous aviez su tout
le détail de cette aventure. Il me semble que vous devinez le nom du
mari. A tout hasard, la femme s'en va dans votre voisinage[816].»
[815] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 7 juillet 1677), t. V, p. 269 et
270, édit. M.--_Ibid._ (26 juillet 1677), t. V, p. 305, édit. G.
[816] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 juillet 1677), t. V, p. 270 et
294, édit. G.