Madame de Sévigné trouva dans l'énergie de son caractère des moyens de

ne pas se laisser abattre par la tristesse durant les malheurs qui

affligeaient sa province et qui rejaillissaient sur tous les habitants,

même sur ceux qui, comme elle, étaient entourés de plus de protections

et d'appuis: «Il faut regarder, disait-elle à madame de Grignan, la

volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans désespoir tout ce que

je vois[750].» Elle sut se créer des distractions; mais ses principaux

soulagements furent dus sans doute à sa fille et à son fils, dont l'une

par ses lettres et l'autre par ses assiduités, ses soins, sa tendresse,

ses lectures, ses confidences, ses promesses de réforme étaient pour

elle un sujet de joie et de bonheur. Madame de Sévigné trouva encore de

douces consolations dans ses entretiens avec la duchesse de Tarente, si

bien d'accord avec elle pour critiquer et blâmer tout ce qui se faisait

alors, et qui, comme elle, cherchait à combattre la pénible impression

du présent par le souvenir du passé. Les soins donnés par madame de

Sévigné aux travaux de sa terre des Rochers et sa nombreuse

correspondance remplissaient sans aucun vide toutes les heures de sa

journée: assujetties à une distribution uniforme, ses occupations

étaient réglées de manière à suffire à toutes. Dans le commencement de

son séjour aux Rochers, sa santé était excellente; mais vers la fin elle

s'altéra, et c'est alors qu'elle montra le plus de courage et de

véritable philosophie. Le 27 octobre, elle écrit à madame de Grignan:

«Les malheurs de cette province retardent toutes les affaires et

achèvent de nous ruiner. Je fus coucher à ma _tour_ (à sa maison de

Vitré). Dès huit heures du matin, ces deux bonnes princesse et duchesse

(la princesse de Tarente et la duchesse de Chaulnes) étaient à mon

lever... Je fus ravie de revenir ici: je fais une allée nouvelle qui

m'occupe; je paye mes ouvriers en blé, et ne trouve rien de solide que

de s'amuser et de se détourner de la triste méditation de nos misères.

Ces soirées dont vous êtes en peine, ma fille, je les passe sans ennui;

j'ai quasi toujours à écrire, ou bien je lis, et insensiblement je

trouve minuit. L'abbé (de Coulanges, son tuteur) me quitte à dix, et les

deux heures que je suis seule ne me font point mourir non plus que les

autres. Pour le jour, je suis en affaires avec l'abbé, ou je suis avec

mes chers ouvriers, ou je travaille à mon très-commode ouvrage. Enfin,

mon enfant, la vie passe si vite, et par conséquent nous approchons

sitôt de notre fin que je ne sais comme on peut si profondément se

désespérer des affaires de ce monde. On a le temps ici de faire des

réflexions; c'est ma faute si mes bois ne m'en inspirent pas l'envie. Je

me porte toujours très-bien; tous mes gens vous obéissent admirablement;

ils ont des soins ridicules de moi; ils viennent me trouver le soir,

armés de toutes pièces, et c'est contre un écureuil qu'ils veulent tirer

l'épée[751].»

[750] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 septembre 1675), t. IV, p. 117, éd.

G.; t. IV, p. 9, édit. M.

[751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 175, éd.

G.; t. IV, p. 60, édit. M.

Ce n'était pas seulement la princesse et la duchesse qui faisaient

diversion à la solitude des Rochers; madame de Sévigné avait encore,

dans un château voisin du sien, une famille d'une noblesse obscure, mais

très-ancienne, qu'elle honorait de son amitié et qui se trouvait

heureuse de lui plaire. Cette liaison datait du commencement du séjour

de madame de Sévigné aux Rochers[752]; elle était devenue très-intime,

puisque, malgré sa répugnance à sortir de chez elle, madame de Sévigné

allait quelquefois dîner au château d'Argentré[753], et que du Plessis,

le maître de ce château, se rendait quelquefois aux Rochers avec toute

sa famille, et y était invité dans toutes les occasions solennelles.

C'est ainsi qu'il s'y trouvait le 15 décembre, le jour où l'on dit la

première messe à la chapelle construite par madame de Sévigné[754]. Du

Plessis, qui allait aussi fréquemment aux Rochers pour y faire sa partie

de reversi[755], paraît avoir été un bon gentilhomme, vivant indépendant

dans sa province, sans avoir envie d'en sortir. Sa femme, comme lui fort

modeste, sans ambition, menait une vie très-retirée. Elle lui avait

donné un fils et une fille. Le fils était marié à une jolie et

spirituelle Gasconne, qui plaisait beaucoup à madame de Sévigné.

Malheureusement elle ne la voyait pas souvent, parce que, établie avec

son mari en Provence, elle n'était que passagèrement chez son

beau-père[756]. La seule personne de la famille qui se montrât

empressée[757] auprès de madame de Sévigné était cette demoiselle du

Plessis, que madame de Grignan, dès son plus jeune âge[758], avait

appris à molester. On a dit que madame de Sévigné n'avait pas pour

mademoiselle du Plessis toute l'aversion qu'elle manifeste dans ses

lettres, et que c'était pour amuser sa fille qu'elle traçait de cette

personne d'aussi grotesques peintures. Il est certain que, s'il ne nous

était resté des lettres de madame de Sévigné que celles de l'époque dont

nous nous occupons, on serait autorisé à penser ainsi; et madame de

Sévigné mériterait le reproche d'ingratitude en ne sachant pas pardonner

à une jeune fille, si constante dans son attachement pour elle, les

imperfections qui déparaient ses bonnes qualités. Il est dans notre

nature d'être plus indulgents pour les vices que pour les défauts. Les

vices se dissimulent, et nous les ignorons quand ils nous nuisent; il ne

se montrent que pour nous plaire ou nous être utiles: les défauts se

produisent à chaque instant, nous blessent, nous irritent quelquefois et

nous importunent toujours. Madame de Sévigné, par sa mansuétude et sa

prédilection envers l'aimable et brillant Pomenars, par son dédain, sa

sévérité envers mademoiselle du Plessis, peut donc être accusée

justement de s'être abandonnée sans réserve à ce penchant égoïste auquel

la raison et l'équité nous ordonnent de résister. Mais en rapprochant

tout ce que madame de Sévigné nous apprend sur mademoiselle du Plessis

il paraît qu'elle avait peu de droits à l'indulgence; qu'elle était

envieuse, intéressée, hypocrite; qu'elle avait dans les sentiments une

certaine bassesse que madame de Sévigné ne pouvait supporter chez une

personne de noble naissance. Mademoiselle du Plessis faisait preuve, il

est vrai, d'une admiration exaltée et d'un dévouement sans bornes pour

la dame des Rochers; mais il était facile de s'apercevoir que cela avait

pour cause la faiblesse commune alors à presque tous les nobles de

province, qui cherchaient à tirer vanité de leurs liaisons avec la

noblesse de cour.

[752] Conférez ces _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 259, ch.

IX, et p. 362 et 363.

[753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit.

G.

[754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 253, édit.

G.; t. IV, p. 127, édit. M.

[755] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 février 1676), t. IV, p. 348, édit.

G.

[756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 95 et 96,

édit. M.; t. II, p. 115, édit. G.

[757] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 157, édit.

G.; t. II, p. 130, édit. M.

[758] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai et 10 juin 1671), t. II, p. 86,

91 et 95, édit. G.; t. II, p. 72, 76, 77, 80.--_Ibid._ (29

septembre 1675), t, IV, p. 116, édit. G.

Mademoiselle du Plessis croyait s'être rendue nécessaire à madame de

Sévigné par son empressement à exécuter ses volontés ou à prévenir ses

désirs: elle lui tenait lieu de demoiselle de compagnie, ainsi qu'une

très-jolie et très-innocente jeune fille qui demeurait au bout du parc

des Rochers. Toutes deux étaient dociles, complaisantes et prêtes à

tout; leur présence n'imposait pas plus de gêne à la dame des Rochers

que celle de _Marphise_ ou de _Fidèle_[759].

Mademoiselle du Plessis, dont les services étaient acceptés sans façon,

sans remerciements, se croyait chérie de madame de Sévigné, et avait

assez raison de penser ainsi. Cependant madame de Sévigné n'eut jamais

pour elle que de l'antipathie. Mademoiselle du Plessis louchait

horriblement[760], était d'une laideur affreuse, fausse et gauche dans

toutes ses actions, maladroite dans ses flatteries, choquante par ses

indiscrètes familiarités, étourdissante par ses ricanements, sotte et

ridicule par son intarissable babil et ses exagérations[761]; tellement

dépourvue de sens qu'elle prenait pour contre-vérités dictées par des

accès de tendresse les dures paroles que lui adressait quelquefois

madame de Sévigné. Plus les louanges de celle-ci étaient ironiques, plus

sa raillerie était mordante, plus les épithètes dont elle l'affublait

étaient injurieuses, plus mademoiselle du Plessis montrait de

satisfaction et semblait reconnaissante[762]. Madame de Sévigné se

permettait de renouveler assez souvent ces insultantes mystifications en

présence de ses amis les moins respectables, tels que Pomenars; et alors

la Plessis, comme dit madame de Sévigné, ne manquait jamais d'accroître,

par ses gros rires, les retentissements de la bruyante gaieté qu'elle

excitait, et complétait ainsi une scène digne du haut comique: celle de

la sottise satisfaite, qui, se croyant louée, s'outrage et s'injurie

elle-même.

[759] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 25 décembre 1675), t. IV, p. 237,

238 et 271, édit. G.--_Ibid._ (1er janvier 1676), p. 287, édit.

G.

[760] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), t. II, p. 104, édit. G.;

t. II, p. 86, édit. M.

[761] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 juillet 1671), t. II, p. 142, édit.

G.--_Ibid._ (19 juillet 1671), t. II, p. 147, édit. G.; t. II, p.

122, édit. M.--_Ibid._ (15 décembre 1675) t. IV, p. 256.--_Ibid._

(12 juillet 1671), t. II, p. 142, édit. G.

[762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1680), t. VI, p. 148, édit.

G.; t. VII, p. 25, édit. M.

Cela n'était ni charitable ni chrétien de la part de madame de Sévigné.

Aussi est-elle quelquefois touchée de repentir, et elle s'écrie: «La

Plessis a les meilleurs sentiments du monde; j'admets que cela puisse

être gâté par l'impertinence de son esprit et la _ridiculité_ de ses

manières[763].»

[763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 148, édit.

G.; t. IV, p. 36, édit. M.--_Ibid._ (8 décembre 1675), t. IV, p.

115, édit. M.; t. IV, p. 338, édit. G.

Mais bientôt elle reconnaît que la Plessis est jalouse, envieuse,

hypocrite, intéressée; elle s'étonne que dans les filles nobles il

puisse s'en trouver une avec des sentiments aussi bas; et elle dit:

«Mademoiselle du Plessis est à son couvent. Si vous saviez comme elle a

joué l'affligée[764] et comme elle volait la cassette pendant que sa

mère expirait, vous ririez de voir comme tous les vices et toutes les

vertus sont jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces; car je trouve

des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme

naturellement les chevaux trottent. La main qui jette tout cela dans son

univers sait fort bien ce qu'elle fait, et tire sa gloire de tout; et

tout est bien[765].»

[764] Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), t. VI, p. 295,

édit. M.; t. VII, p. 8, édit. G.--_Ibid._ (5 juin 1680), t. VI,

p. 301, édit. M.; t. VII, p. 20, édit. G.

[765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1680), t. VII, p. 66, édit. G.;

t. VI, p. 340, édit. M.

De tous les correspondants de madame de Sévigné, le plus exact, le plus

actif, le plus fécond des _informateurs_ était sans contredit

d'Hacqueville. Il se plaisait à être l'homme d'affaires et le

nouvelliste de tous ses amis et de toutes ses connaissances; et quand il

était éloigné d'eux il ne pouvait se dispenser de leur écrire souvent,

de leur donner des nouvelles de tout le monde et sur toutes choses; et

comme il exigeait qu'on lui répondît, sa correspondance ressemblait à un

véritable journal manuscrit. Les nouvelles qu'il transmettait étaient de

deux sortes: celles qu'il avait recueillies personnellement et qui

composaient les matières des lettres écrites en entier de sa main, et

celles qu'il faisait extraire et transcrire de sa nombreuse

correspondance; celles-ci étaient sur des feuilles volantes, les mêmes

pour tous les correspondants, et formant une sorte de supplément à ses

lettres. Madame de Sévigné nous peint d'une manière intéressante

l'embarras où la mettait, ainsi que beaucoup d'autres, l'intempérance

épistolaire de d'Hacqueville et en même temps le fruit qu'elle en

recueillait[766]. Cet embarras n'était pas moins grand que celui de

concilier les règles de conduite contenues dans les devises qu'elle

avait inscrites sur les arbres de son parc:

«J'ai écrit, dit-elle, à d'Hacqueville. Au reste, qu'il ne me vienne

plus parler de ses accablements, c'est lui qui les aime; il vous écrit

trois fois la semaine; vous vous contenteriez d'une, et le gros abbé (de

Pontcarré) le soulagerait d'une autre; voilà comme il s'accommoderait.

Je lui ai proposé la même chose, et je ne lui écris qu'une fois en huit

jours pour lui donner l'exemple; il n'entend point cette sorte de

tendresse, et veut écrire comme le juge voulait juger. J'en suis dans

une véritable peine, car je suis persuadée que cet accablement nous le

fera mourir. Si vous aviez vu sa table les mercredis, les vendredis, les

samedis, vous croiriez être au bureau de la grande poste. Pour moi, je

ne me tue point à écrire; je lis, je travaille, je me promène, je ne

fais rien: _Bella cosa far niente_, dit un de mes arbres; l'autre lui

répond: _Amor odit inertes_: on ne sait auquel entendre; mais ce que je

sens de vrai, c'est que je n'aime point à m'enivrer d'écriture. J'aime à

vous écrire, je parle à vous, je cause avec vous: il me serait

impossible de m'en passer; mais je ne multiplie point ce goût; le reste

va parce qu'il le faut.»

[766] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 octobre 1675), t. IV, p. 135, édit.

G.; t. IV, p. 25, édit. M.

Et quinze jours après, elle écrit encore[767]:

«D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine c'est assez écrire pour des

affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il

augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez

bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas,

je lâche la bride à toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son

écriture; songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de

Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste: ce sont _les

d'Hacqueville_. Adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance: leurs

bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les

ménager; j'en veux abuser; aussi bien si ce n'est moi qui le tue, ce

sera un autre. Il n'aime que ceux dont il est accablé; accablons-le donc

sans ménagement.»

[767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 156, éd.

G.; t. IV, p. 43, édit. M.

Mais dans un grand nombre de nouvelles diverses que d'Hacqueville

adressait à tant de personnes différentes[768], il lui arrivait

quelquefois de se tromper, et de mander par distraction à madame de

Sévigné, quand elle était aux Rochers, des nouvelles de Rennes: alors

par malice elle lui adressait, des Rochers à Paris, des nouvelles de

Paris qu'elle avait reçues d'une autre main et dont bien certainement il

était plus tôt informé qu'elle. Dans une de ses lettres à madame de

Grignan, égalant souvent en longueur les dépêches diplomatiques, elle

dit: «D'Hacqueville, de sa _propre main_, car ce n'est point dans son

billet de nouvelles, me mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes,

est arrivé à Rennes le samedi 12 octobre. Je l'ai remercié de ce soin,

et je lui apprends que M. de Pomponne se fait peindre par Mignard.»

Mais elle se trouvait bien heureuse de ce travers de d'Hacqueville

quand, le courrier de Provence ayant manqué, les lettres qu'il lui

écrivait contenaient des nouvelles récentes de madame de Grignan[769].

[768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 et 23 octobre), t. IV, p. 158 et

169-171, édit. G.; t. IV, p. 43 et 54-57, édit. M.

[769] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars 1676), t. IV, p. 353, édit.

G.; t. IV, p. 219, 220.

Un motif plus puissant encore rendait la correspondance de d'Hacqueville

importante pour madame de Grignan pendant le séjour de sa mère en

Bretagne. Quoique le parti des Forbin-Janson n'eût plus de chef dans

l'assemblée des états, cependant il existait toujours; et les Forbin qui

se trouvaient en cour avaient continué à être leur organe, et

dénigraient l'administration du gouverneur. M. de Grignan, qui n'avait

jamais eu beaucoup d'ordre dans ses affaires, avait des procès à faire

juger à Paris pour d'anciennes dettes contractées envers la famille de

Mirepoix[770] en raison de son double mariage, d'abord avec mademoiselle

de Rambouillet et ensuite avec mademoiselle du Puy du Fou. Ce débat

aurait enfanté de nouveaux procès si l'on n'avait pas pris des

arrangements avec les créanciers[771]. Pour toutes ces choses la

protection de M. de Pomponne était utile et quelquefois décisive; il

fallait donc la solliciter sans cesse et mettre à profit la bonne

volonté de ce ministre. Madame de Sévigné, aidée de l'abbé de Coulanges

et de ses nombreux amis, s'acquittait merveilleusement de cette tâche

lorsqu'elle était à Paris; et les intérêts du gouverneur de la Provence

et de madame de Grignan eussent beaucoup souffert si en leur absence

d'Hacqueville, de concert avec madame de Vins, n'y eût suppléé avec le

zèle de l'amitié la plus dévouée. Madame de Vins était la belle-sœur de

M. de Pomponne, jolie et charmante personne dont madame de Sévigné se

servait pour agir sur l'esprit de ce ministre. Elle avait épousé Jean de

la Garde d'Agoult, bon gentilhomme de Provence, d'abord chevalier, puis

marquis de Vins, brigadier et ensuite lieutenant général des armées du

roi et proche parent des Grignan[772]. Il fut chargé, comme lieutenant

des mousquetaires, de conduire des troupes en Bretagne[773]. Madame de

Sévigné eut peu de rapports avec lui, et il s'abstint même d'aller lui

rendre visite lorsqu'il passa à Laval et à trois lieues des Rochers.

Comme beaucoup de militaires de son âge, le marquis de Vins menait une

vie peu régulière, et, dans la bonne société, il avait avec les dames

cette gaucherie et cette timidité que contractent ceux qui ne se

plaisent que dans le sans-gêne des femmes qui ont abdiqué toute

pudeur[774]. Il n'en était pas de même de madame de Vins, qui résidait à

Paris tandis que son mari était en Bretagne: elle faisait les délices

des élégantes sommités du monde et de la cour. L'influence qu'elle avait

auprès de son beau-frère n'avait rien perdu de sa force depuis

qu'indépendante par sa fortune ses attraits, son esprit, ses grâces lui

attiraient un plus grand nombre d'hommages et planaient sur un plus

vaste horizon. Aussi madame de Sévigné, qui savait que d'Hacqueville

avait souvent recours à elle pour le succès de ses démarches, répondait

avec empressement aux lettres qu'elle en recevait[775]. Madame de Vins

était heureuse d'avoir une amie de l'âge et du mérite de madame de

Sévigné[776] et fière d'entretenir avec elle une correspondance si bien

assortie à toutes les sympathies de son cœur et de son esprit. De cette

correspondance il ne nous reste pas le moindre débris, et les lettres de

madame de Sévigné à sa fille nous prouvent que cette perte est

très-regrettable. L'étroite liaison qui existait entre la marquise de

Vins et madame de Sévigné jamais ne se relâcha et ne fut troublée par

aucun nuage. La correspondance de madame de Vins avec madame de Grignan

nous eût appris beaucoup de particularités qui auraient éclairé les

lettres que nous possédons de madame de Sévigné, et elle eût aussi jeté

du jour sur l'existence intérieure du ministre Pomponne, qui a eu une

part si grande aux affaires publiques de ce temps. On s'étonne que

madame de Sévigné, qui a vécu si longtemps dans l'intimité de ce

ministre et celle de toute sa famille, dans les nombreuses lettres qui

nous restent d'elle ne parle qu'une seule fois de madame de Pomponne,

tandis qu'elle s'entretient fort souvent de sa sœur, mademoiselle de

Ladvocat, qui fut depuis la marquise de Vins. La publication récente que

l'on a faite des lettres de la famille de Feuquières nous explique cette

apparente anomalie. Ces lettres nous font connaître que madame de

Pomponne n'était nullement, comme sa sœur, comme madame de Sévigné, de

ces femmes favorisées du ciel, toujours inspirées par le désir de

plaire, qui appellent au secours de leurs attraits naturels les charmes

de leur esprit et de leur doux langage. Madame de Pomponne était une

excellente femme, qui donnait tout son temps à ses affaires de ménage;

comme le bon abbé de Coulanges, elle aimait beaucoup à calculer, à

équilibrer avec précision ses recettes et ses dépenses; elle prenait

même aussi volontiers sur elle le soin de bien régler les intérêts de

ses jeunes parents, qu'elle morigénait lorsqu'ils violaient les

principes d'une sage économie[777]. Une pareille femme ne pouvait

suffire à un homme tel que Pomponne, qui s'était habitué à se délasser

de ses travaux diplomatiques par les agréments d'une société choisie et

par le commerce des lettres. Voilà pourquoi mademoiselle de Ladvocat

était devenue pour lui, dans son intérieur, comme le complément de sa

femme. Dès lors on comprend facilement pourquoi madame de Sévigné, ne

pouvant entretenir M. de Pomponne aussi promptement et aussi fréquemment

que le réclamait l'urgence de ses affaires, employait pour suppléer à

ces entretiens mademoiselle de Ladvocat, qui, avant son mariage,

demeurait avec sa sœur dans la maison de ce ministre et qui depuis

conserva toujours près de lui, comme belle-sœur, des privautés que

nulle autre ne pouvait avoir. C'est ainsi que madame de Vins fut initiée

aux choses du gouvernement et aux intrigues auxquelles elles donnaient

lieu, tandis que madame de Pomponne n'avait ni le temps ni la volonté

de s'en mêler, et y resta constamment étrangère. Ainsi doit

s'interpréter le silence de madame de Sévigné et de tous ses

contemporains sur madame de Pomponne, respectable matrone qu'un sage

chez les Romains eût louée pour les qualités qu'elle avait et encore

plus pour celles qu'elle n'avait pas et que son mari, bel esprit, aurait

souhaité de trouver en elle; ce qui n'empêchait pas qu'elle ne possédât

toute sa confiance et sa plus constante affection. Elle la méritait sous

tous les rapports. Madame de Pomponne joignait aux vertus solides et aux

talents d'une habile maîtresse de maison beaucoup d'instruction; madame

de Sévigné nous apprend que ce fut elle qui dirigea l'éducation de sa

belle-sœur madame de Vins et aussi celle de sa fille, femme du ministre

d'Etat Colbert de Torcy[778].

[770] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. IV, p.

42-43.--_Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 358, édit. G.

[771] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p. 274, édit.

G.--_Alliance des arts, Catalogue des archives de la maison de

Grignan_, 1844, in-8º, p. 33 (1677, mars 3).

[772] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1673), t. III, p. 256, édit.

G.

[773] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1675), t. III, p. 479, édit.

G.

[774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 207 et

208, édit. G.

[775] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre et 5 janvier 1676), t. IV,

p. 287, 296, 297, édit. G.--_Ibid._ (24 juillet 1680), t. VII, p.

128, édit. G.

[776] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 novembre et 25 décembre 1675), t.

II, p. 214 et 273, édit. G.

[777] _Mémoires et lettres de_ FEUQUIÈRES, t. II, p. 429.

[778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 mai 1689), t. X, p. 298, édit. G.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 24 / 34 段