hommes; on croit qu'il y aura bien de la _penderie_. M. de Chaulnes a
été reçu comme le roi; mais comme c'est la crainte qui a fait changer
leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a
dites, dont la plus douce et la plus familière était _gros cochon_, sans
compter les pierres dans sa maison et dans son jardin et des menaces
dont Dieu seul a empêché l'exécution. C'est cela qu'on va punir[721].»
«20 octobre 1675.
«M. de Chaulnes est à Rennes avec quatre mille hommes; il a transféré le
parlement à Vannes; c'est une désolation terrible. La ruine de Rennes
emporte celle de la province[722].»
[721] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 158, édit.
G.; t. IV, p. 44, édit. M.
[722] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 octobre 1675), t. IV, p. 164-166,
édit. G.; t. IV, p. 48 et 52, édit. M.
«27 octobre 1675.
«Cette province a grand tort, mais elle est rudement punie, et au point
de ne s'en remettre jamais. Il y a cinq mille hommes à Rennes, dont plus
de la moitié y passeront l'hiver. On a pris à l'aventure vingt-cinq ou
trente hommes, que l'on va pendre. On a transféré le parlement: c'est le
dernier coup, car Rennes sans cela ne vaut pas Vitré[723].»
[723] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 octobre 1675), t. IV, p. 174, édit.
G.; t. IV, p. 50, édit. M.
«30 octobre 1675.
«Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq
mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de
cent mille écus sur le bourgeois; et si on ne trouve point cette somme
dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les
soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les
recueillir sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces
misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au
sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture ni
de quoi se coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la
danse et la pillerie du papier timbré. Il a été écartelé après sa mort,
et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville, comme
ceux de _Josserau_(gentilhomme de Provence, de la maison de Pontiver,
qui avait assassiné son maître à Aix). Il (le violon) dit en mourant que
c'étaient les fermiers du papier timbré qui lui avaient donné vingt-cinq
écus pour commencer la sédition; et jamais on n'a pu en tirer autre
chose. On a pris soixante bourgeois; on commence demain à pendre. Cette
province est un bel exemple pour les autres, et surtout de respecter les
gouverneurs et les gouvernants, de ne leur point dire d'injures et de ne
point jeter de pierres dans leur jardin.
«Tous les villages contribuent pour nourrir les troupes, et l'on sauve
son pain en sauvant ses denrées. Autrefois on les vendait, et l'on avait
de l'argent; mais ce n'est plus la mode, tout cela est changé. M. de
Molac est retourné à Nantes; M. de Lavardin vient à Rennes[724].»
«3 novembre 1675.
«M. et madame de Chaulnes ne sont plus à Rennes; les rigueurs
s'adoucissent; à force d'avoir pendu, on ne pendra plus; il ne reste que
deux mille hommes à Rennes[725]. Je crois que Forbin et Vins s'en vont
par Nantes; Molac y est retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le
malheureux dont je vous ai parlé; si vous m'envoyez le roman de votre
premier président, je vous enverrai en récompense l'histoire lamentable
du violon qui fut roué à Rennes.»
[724] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1675), t. IV, p. 178-180,
édit. G.; t. IV, p. 63-64, édit. M.
[725] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1675), t. IV, p. 184, édit.
G.; t. IV, p. 67, édit. M.
«13 novembre 1675.
«Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il s'est hier roué
vif un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu
dessein de tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort.
On voulait, en exilant le parlement, le faire consentir, pour se
racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais cette noble compagnie
voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne voulait, car tout
se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux que les
remèdes[726].»
[726] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 204, édit.
G.; t. IV, p. 85, édit. M.
L'opinion que manifeste madame de Sévigné sur le généreux dévouement du
parlement, qui aime mieux souffrir que de trahir par un lâche compromis
les intérêts de la province[727], prouve bien que c'est pour faire
ressortir plus fortement la cruauté de M. de Chaulnes qu'elle vient de
rapporter si froidement le supplice de ces deux roués, en insinuant
qu'il y en avait peut-être neuf qui ne méritaient pas la mort; et ce
qu'elle ajoute après, en écrivant à sa fille avec une amère ironie, nous
fait pénétrer plus avant dans le secret de ses véritables sentiments.
[727] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 205, édit.
G.
«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères. Nous ne sommes plus si
roués; un en huit jours seulement, pour entretenir la justice. Il est
vrai que la _penderie_ me paraît maintenant un rafraîchissement; j'ai
une tout autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays: vos
galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés
du monde pour mener une vie douce. Nous vous en avons bien envoyé par
centaines. Ceux qui sont demeurés sont plus malheureux que
ceux-là[728].»
[728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1675), t. IV, p. 219, édit.
G.; t. IV, p. 99, édit. M.
Quand madame de Sévigné exprimait de tels sentiments, ce n'est pas
qu'elle fût brouillée avec le duc de Chaulnes; au contraire, la duchesse
n'avait pas manqué de venir lui rendre visite ainsi qu'à la princesse de
Tarente. Elle avait cherché à excuser auprès d'elles les cruautés de son
mari par la nécessité de réprimer l'insurrection par la terreur. Les
terres des Rochers, de Bodegat et de Sévigné et la ville de Vitré, où
était la princesse, avaient été exemptes de payer les contributions
imposées sur toute la province. Nonobstant cette faveur, madame de
Sévigné ressentait si vivement les blessures faites aux droits et aux
libertés de la Bretagne, qu'à l'exemple de quelques-uns de ses amis,
elle semble persister dans le projet qu'elle avait conçu d'abandonner
pour toujours cette province, et de transporter ailleurs son principal
domicile[729].
[729] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 240, édit.
G.; t. IV, p. 117, édit. M.
L'arbitraire et la cruauté ne faisaient qu'accroître le mal. Les prisons
s'emplissaient, les supplices se multipliaient; et, sous la mauvaise
administration financière du trésorier général et du parlement, les
impôts, qui avaient enfanté la révolte, ne s'établissaient pas
régulièrement. Plus d'agriculture, plus de commerce; l'argent avait
disparu, et l'on ne trafiquait plus que par échanges. D'Harouis ne
pouvait par son crédit trouver les trois millions que les états avaient
votés pour le roi, avec les gratifications ordinaires au gouverneur, au
lieutenant général et aux présidents des états, puisqu'il ne pouvait
même faire face aux engagements contractés pour satisfaire aux besoins
les plus urgents de la province. Alors Colbert appliqua à la Bretagne la
mesure que Richelieu avait prise pour les autres provinces de France. On
sait que, pour restreindre le pouvoir des gouverneurs et l'influence des
parlements, Richelieu avait créé des intendants chargés de la
répartition, de la levée des impôts et de statuer sur tout ce qui était
du ressort de l'administration civile. Nulle institution n'avait plus
contribué à consolider le pouvoir royal en centralisant le gouvernement
et en donnant la faculté d'établir une législation uniforme, assujettie
à des règles constantes.
Mais Richelieu, malgré l'énergie de son despotisme, n'avait pas osé
appliquer cette mesure à la Bretagne, dont les droits, lors de la
réunion de ce duché à la couronne de France, avaient été si
solennellement reconnus au mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, en
décembre 1491, avec Charles VIII, et, en janvier 1499, avec Louis XII.
Cette puissante considération n'arrêta point Colbert; il se décida à
donner un intendant à la Bretagne, mais se garda bien de supprimer le
gouverneur et d'ôter à de Chaulnes cette belle charge: c'eût été
affaiblir dans la province l'autorité du roi, donner plus d'espoir aux
mécontents et rendre impossible l'administration de l'intendant. Il
prescrivit au gouverneur d'abandonner, jusqu'au parfait établissement
des impôts, l'exercice de tous ses pouvoirs. Afin que l'intendant pût
exercer les siens avec une sorte de légalité, Colbert ne donna pas à
cet administrateur le titre d'intendant, mais celui de commissaire du
roi, et pour cette grande innovation il choisit un homme capable: il
prit Pommereuil[730]. «Pommereuil, dit Saint-Simon, est le premier
intendant qu'on ait hasardé d'envoyer en Bretagne et qui trouva moyen
d'y apprivoiser la province... C'était celui des conseillers d'État qui
avait le plus d'esprit et de capacité; d'ailleurs grand travailleur, bon
homme et honnête homme, ferme, transcendant, qui avait et méritait des
amis[731].» Madame de Sévigné était de ce nombre, et fut très-satisfaite
du choix qu'on avait fait de lui; elle eut connaissance du grand pouvoir
qu'on lui avait confié et des instructions qui avaient été données à M.
de Chaulnes.
[730] Auguste-Robert de Pommereuil fut en 1676 prévôt des
marchands et en 1689 envoyé intendant en Bretagne. Il mourut en
1702.
[731] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, 1829,
in-8º, t. Ier, p. 451, ch. XXXIX; t. II, p. 331, ch. XXI. Le vrai
nom est Pommereuil, mais on prononçait Pommereu, et c'est ainsi
que Saint-Simon écrit ce nom.
Elle continue son journal:
«11 décembre 1675.
«Venons aux malheurs de cette province: tout y est plein de gens de
guerre; il y en aura à Vitré, malgré la princesse. MONSIEUR l'appelle sa
bonne, sa chère tante; je ne trouve pas qu'elle en soit mieux traitée.
Il en passe beaucoup par la Guerche, qui est au marquis de Villeroy, et
il s'en écarte qui vont chez les paysans, les volent et les dépouillent.
C'est une étrange douleur en Bretagne que d'éprouver cette sorte
d'affliction, à quoi ils ne sont pas accoutumés. Notre gouverneur a une
amnistie générale; il la donne d'une main, et de l'autre huit mille
hommes qu'il commande comme vous: ils ont leurs ordres. M. de Pommereuil
vient; nous l'attendons tous les jours: il a l'inspection de cette
petite armée, et il pourra bientôt se vanter d'y joindre un assez beau
gouvernement. C'est le plus honnête homme et le plus bel esprit de la
robe; il est fort de mes amis; mais je doute qu'il soit aussi bon à
l'user que votre intendant (de Rouillé), que vous avez si bien
apprivoisé[732].»
[732] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 241, édit.
G.; t. IV, p. 118, édit. M.
Et onze jours après, madame de Sévigné écrit encore[733]:
«A Vitré, samedi pour dimanche 22 décembre 1675.
«Je suis venue ici, ma fille, pour voir madame de Chaulnes et la petite
personne, et M. de Rohan, qui s'en vont à Paris. Madame de Chaulnes m'a
écrit pour me prier de lui venir dire adieu ici. Elle devait venir dès
hier; et l'excuse qu'elle donne, c'est qu'elle craignait d'être volée
par les troupes qui sont sur les chemins: c'est aussi que M. de Rohan
l'avait priée d'attendre à aujourd'hui; et cependant chair et poisson se
perdent, car dès jeudi on l'attendait. Je trouve cela un peu familier,
après avoir mandé positivement qu'elle viendrait. Madame la princesse de
Tarente ne trouve pas ce procédé de bon goût, elle a raison; mais il
faut excuser les gens qui ont perdu la tramontane: c'est dommage que
vous n'éprouviez la centième partie de ce qu'ils ont souffert ici depuis
un mois. Il est arrivé dix mille hommes dans la province, dont ils ont
été aussi peu avertis, et sur lesquels ils ont autant de pouvoir que
vous; ils ne sont en état de faire ni bien ni mal à personne. M. de
Pommereuil est à Rennes avec eux tous; il est regardé comme un dieu: non
pas que tous les logements ne soient réglés dès Paris, mais il punit et
empêche le désordre: c'est beaucoup. Madame de Rohan et madame de
Coëtquen ont été fort soulagées. Madame la princesse de Tarente espère
que MONSIEUR et MADAME la feront soulager aussi: c'est une grande
justice, puisqu'elle n'a au monde que cette terre, et qu'il est fâcheux,
en sa présence, de voir ruiner ses habitants. Nous nous sauverons si la
princesse se sauve.»
[733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675) t. IV, p. 263, édit.
G.; t. IV, p. 127, édit. M.
Le refroidissement qu'éprouvait madame de Sévigné pour madame la
duchesse de Chaulnes était bien naturel après les actes de tyrannie et
de cruauté du duc son mari; mais ce sentiment était injuste à l'égard de
la duchesse, qui n'exerçait aucune influence sur les résolutions du
gouverneur, et qui était pour madame de Sévigné «une bonne, solide et
vigilante amie[734].»
[734] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 septembre 1689), t. IX, p. 448, édit.
G; t. IX, p. 103, édit. M.
Quoique l'assemblée des états eût voté, sous l'influence de la terreur
exercée par le duc de Chaulnes, toutes les sommes que ce gouverneur
avait exigées d'eux au nom du roi[735], cependant elle avait osé
représenter que l'introduction des troupes en Bretagne était contraire
aux contrats faits entre le roi et la province; et elle réclama aussi le
rétablissement du parlement à Rennes. Il ne fut fait droit à aucune de
ces légitimes réclamations. Ce ne fut que douze ans après, en septembre
1689 et lorsque le duc de Chaulnes quitta la Bretagne pour se rendre à
Rome comme ambassadeur du roi, que Rennes redevint de fait la capitale
de la province. Le parlement fut rétabli dans cette ville, et on y tint,
la même année, l'assemblée des états.
[735] _Registres mss. de la tenue des états de Bretagne_ (Bl.-M.,
75), p. 379 recto.
Presque en même temps que se terminait à Dinan la tenue des états de
Bretagne en 1675, finissait aussi, à Lambesc, celle de l'assemblée
générale des communautés de Provence. Cette assemblée avait offert un
spectacle bien différent de l'autre[736]; et, sous la sage
administration du comte de Grignan et de l'intendant Rouillé, le pays
prospérait, les populations étaient calmes. Les villes, et surtout celle
de Marseille, florissaient par les progrès toujours croissants du
commerce et de l'industrie; les campagnes se plaignaient vivement de
l'énormité des impôts, du passage et du séjour des gens de guerre; mais
elles n'avaient nulle envie de se révolter, et manifestaient avec
soumission leurs sujets de mécontentement. L'assemblée réclamait, comme
tous les ans, l'exécution franche de l'édit du mois d'août 1661, qui, en
augmentant la taxe sur le sel, avait promis de décharger la province des
dons gratuits[737]; et elle n'en votait pas moins sans difficulté la
totalité de la somme (500,000 livres) qui lui était demandée par le
gouverneur pour le don gratuit. Toujours arguant la teneur de l'édit de
1630, elle refusait d'imposer à la province une nouvelle surcharge pour
l'entretènement des troupes du gouverneur[738]; mais elle accordait la
gratification de cinq mille livres au comte de Grignan, en considération
«de tant de bons offices qu'il a rendus et qu'il rend encore à la
province[739].» Le comte de Grignan n'éprouvait plus d'opposition dans
l'assemblée ni dans le pays: Forbin-Janson, ambassadeur auprès de
Sobiesky, n'avait plus à s'occuper des affaires de la Provence; Louis de
Forbin d'Oppède, évêque de Toulon, était mort le 29 avril 1675; ainsi le
puissant parti des Forbin ne formait plus d'obstacles aux ambitions de
la maison de Grignan. Le clergé avait nommé pour procureur-joint aux
états messire Jean de Gaillard, évêque d'Apt[740], qui n'avait aucune
influence en cour, aucun intérêt à se déclarer l'antagoniste du
gouverneur pour se rendre populaire dans son petit et antique évêché,
auquel on ne disputait rien et qui n'avait tien à disputer à personne.
D'un autre côté, le comte de Grignan vivait en parfaite intelligence
avec l'intendant M. de Rouillé, dont la _justice_ selon l'aveu même de
madame de Grignan, était la passion dominante[741]. De Rouillé, qui
présida l'assemblée des états, dans le discours d'ouverture qu'il
prononça, fit l'éloge du comte de Grignan, «qui, dit-il, outre la bonté
de son naturel, jointe aux grands engagements qu'il a depuis longtemps
dans cette province, n'épargne ni ses soins ni son crédit pour procurer
des avantages aux habitants et pour conserver leurs intérêts.» La
réponse à ce discours, par le vicaire général du cardinal Grimaldi, au
nom de l'archevêque d'Aix, premier procureur-né du pays, renchérit
encore sur les louanges que M. de Rouillé avait faites du comte de
Grignan[742].
[736] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1689), t. IX, p. 458 et
459, édit. G.; t. IX, p. 112, édit. M.--_Mémoires de_ COULANGES,
1820, in-8º, p. 2.
[737] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
communautés de Provence_; à Aix, chez Charles David, 1675, in-4º,
61 pages.
[738] _Abrégé des délibérations_, etc.; Aix, 1675, in-4º, p. 18
et 20.
[739] _Ibid._, p. 25.
[740] _Ibid._, p. 16.
[741] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 décembre 1673), t. III, p. 281, 282,
édit. G.; t. III, p. 188, édit. M.
[742] _Abrégé des délibérations_, etc., p. 10 et 14.
Madame de Sévigné savait que les mêmes rigueurs qu'on exerçait sur la
Bretagne avaient lieu, par les mêmes motifs, en Gascogne, en Guienne et
en Languedoc[743], et c'était pour elle un grand sujet de consolation
qu'il en fût tout autrement pour la Provence. Elle jouissait du
contraste qui existait entre la réputation de son gendre et celle de M.
le duc de Chaulnes.
[743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 11 décembre 1675), t. IV, p. 226
et 241, édit. G.; t. IV, p. 103 et 245, édit. M.
Mais ce que M. et madame de Grignan ignoraient, c'est que la faveur
accordée au lieutenant général gouverneur de Provence et le rejet des
propositions et des dénonciations de la faction des Forbin dans le
conseil du roi étaient dus à l'appui de M. de Pomponne, vivement
sollicité par sa belle-sœur madame de Vins et par d'Hacqueville, en
l'absence de madame de Sévigné. De Pomponne et madame de Vins ne
voulaient pas se faire des ennemis des Colbert et des autres puissants
amis des Forbin, surtout de l'évêque de Marseille, ambassadeur auprès de
Sobiesky, également bien accrédité en France et en Pologne. Ils
désiraient que les services qu'ils avaient rendus aux Grignan fussent
ignorés d'eux. Mais d'Hacqueville, l'empressé d'Hacqueville ne pouvait
taire une si bonne nouvelle à madame de Sévigné; et madame de Sévigné
pouvait-elle avoir un secret sans le confier à sa fille? Elle lui
envoya donc la lettre de d'Hacqueville: «Voilà, écrit-elle, une lettre
de d'Hacqueville qui vous apprendra l'agréable succès de nos affaires de
Provence: il surpasse de beaucoup mes espérances... Voilà donc cette
grande épine hors du pied; voilà cette caverne de larrons détruite;
voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée; voilà le crédit de la cabale
évanoui; voilà l'insolence terrassée: j'en dirais jusqu'à demain. Mais,
au nom de Dieu, soyez modestes dans vos victoires; voyez ce que dit le
bon d'Hacqueville: la politique et la générosité vous y obligent. Vous
verrez aussi comme je trahis son secret pour vous par le plaisir de vous
faire voir le dessous de cartes qu'il a dessein de vous cacher à
vous-mêmes[744].»
[744] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 283.
«Je comprends avec plaisir, dit-elle à sa fille, la considération de M.
de Grignan dans la Provence après ce que j'ai vu. C'est un agrément que
vous ne sentez plus; vous êtes trop accoutumés d'être honorés et aimés
dans une province où l'on commande. Si vous voyiez l'horreur, la
détestation, la haine qu'on a ici pour le gouverneur, vous sentiriez
bien plus que vous ne faites la douceur d'être aimés et honorés partout.
Quels affronts! quelles injures! quelles menaces! quels reproches! avec
de bonnes pierres qui volaient autour d'eux. Je ne crois pas que M. de
Grignan voulût de cette place à de telles conditions; son étoile est
bien contraire à celle-là[745].»
[745] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 187, éd.
G.; t. IV, p. 70, édit. M.
Mais madame de Grignan, dont les sympathies n'étaient nullement
populaires, jugeait différemment de sa mère; et, comme femme d'un
gouverneur à qui elle aurait voulu voir surmonter les résistances par la
force, elle approuvait assez la sévérité du duc de Chaulnes. Madame de
Sévigné réprime ce sentiment avec un ton d'autorité qui ne lui est pas
ordinaire quand elle écrit à sa fille: «Vous jugez superficiellement,
lui dit-elle, de celui qui gouverne cette province; non, vous ne feriez
point comme il a fait, et le service du roi ne le voudrait pas[746].»
[746] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit.
G.; t. IV, p. 121, édit. M.
Cependant _celui qui gouverne cette province_, le duc de Chaulnes, l'ami
de madame de Sévigné, était loin d'être alors en disgrâce; au contraire,
sa cruelle énergie envers les Bretons récalcitrants avait encore accru
la faveur dont il jouissait avant la révolte. C'est ce que prouve le
récit que fait madame de Sévigné de la suite qu'eut la dénonciation
faite contre le duc de Chaulnes par le marquis de Coëtquen, gouverneur
de Saint-Malo. Madame de Sévigné n'aimait ni Coëtquen ni sa femme, parce
que celle-ci, coquette dépravée, avait trahi l'amour et la confiance de
Turenne et livré ses secrets au chevalier de Lorraine[747], et que le
mari avait dénoncé le premier les désordres d'Harouis à l'époque où ce
financier jouissait encore de l'estime générale et de la confiance des
états[748].
[747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 196 et 406,
édit. G.; t. II, p. 161-393 et 421, édit. M.--_Ibid._ (4
septembre 1675), t. IV, p. 82, édit. G.; t. III, p. 453, édit. M.
[748] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 255, 256,
édit. G.; t. III, p. 165, édit. M.
«Voici l'histoire de notre province[749]. On vous a mandé comme était
Coëtquen avec M. de Chaulnes; il était avec lui ouvertement aux épées
et aux couteaux; il avait présenté au roi des mémoires contre la
conduite de M. de Chaulnes depuis qu'il est gouverneur de cette
province. M. de Coëtquen revient de la cour pour se rendre à son
gouvernement (de Saint-Malo) par ordre du roi. Il arrive à Rennes, va
voir M. de Pommereuil, et passe depuis huit heures du matin jusqu'à neuf
heures du soir sans aller chez M. de Chaulnes; il n'avait pas même
dessein d'y aller, comme il le dit à M. de Coëtlogon, et se faisait un
honneur de braver M. de Chaulnes dans sa ville capitale. A neuf heures
du soir, comme il était à son hôtellerie et n'avait qu'à se coucher, il
entend arriver un carrosse, et voit monter dans sa chambre un homme avec
un bâton d'exempt: c'était le capitaine des gardes de M. de Chaulnes,
qui le pria de la part de son maître de venir jusqu'à l'évêché: c'est où
demeure M. de Chaulnes. M. de Coëtquen descend, et voit vingt-quatre
gardes autour du carrosse, qui le mènent sans bruit et en fort bon ordre
à l'évêché. Il entre dans l'antichambre de M. de Chaulnes, et y demeure
un demi-quart d'heure avec des gens qui avaient l'ordre de l'y arrêter.
M. de Chaulnes paraît enfin, et lui dit: «Monsieur, je vous ai envoyé
quérir pour vous ordonner de faire payer les francs fiefs dans votre
gouvernement. Je sais, ajouta-t-il, ce que vous avez dit au roi; mais il
le fallait prouver.» Et tout de suite il lui tourna le dos et rentra
dans son cabinet. Le Coëtquen demeura fort déconcerté, et, tout enragé,
regagna son hôtellerie.»
[749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 janvier 1676), t. IV, p. 314, édit.
G.; t. IV, p. 185, édit. M.