était en Provence, ni Sévigné ni sa mère, qui étaient aux Rochers,
n'avaient pu voir alors représenter à Saint-Germain en Laye le 10
janvier (1676), jour où, en présence de Louis XIV, il fut joué pour la
première fois[691]. Mais tous les trois ils l'avaient lu, et un
exemplaire de l'imprimé parvint aux Rochers neuf jours après la première
représentation. Cet opéra fit grand bruit, parce qu'il parut à une
époque de forte cabale contre Quinault. Parmi les gens de lettres et
certaines personnes du beau monde, il était devenu de mode de déprécier
les œuvres de ce poëte, trop applaudi par la cour. C'était là le
premier symptôme d'une altération dans l'opinion publique, jusqu'alors
si enthousiaste de la gloire de Louis XIV[692]. On était las des succès
guerriers chèrement achetés par la continuation d'une lutte sanglante
sur terre et sur mer; et alors que des conférences étaient ouvertes à
Nimègue et donnaient des espérances de paix, on écoutait avec déplaisir
les paroles par lesquelles se terminait le prologue d'_Atys_:
Préparons de nouvelles fêtes,
Profitons des loisirs du plus grand des héros:
Le temps des jeux et du repos
Lui sert à méditer de nouvelles conquêtes[693].
[691] _Le Théâtre de M. Quinault_; Paris, 1715, in-12, t. IV, p.
265, 328.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 332,
édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1676), p. 318 et 319, édit. G.
[692] GERMAIN BOFFRAND, _Vie de Quinault_, t. Ier, p. 41 et 42 du
_Théâtre de M._ QUINAULT.
[693] QUINAULT, _Théâtre_, 1715, in-12, t. IV, p. 270.
Boileau, qui possédait à un degré suprême l'art de cadencer des vers qui
se gravent dans la mémoire, ne contribuait pas peu à faire méconnaître
le mérite de Quinault. La renommée du satirique était populaire, et son
influence croissait à chaque nouvelle publication de ses ouvrages. Il
avait donné, deux années de suite, de nouvelles éditions de ses poésies.
Elles contenaient neuf de ses Satires, cinq Épîtres, son _Art poétique_
et les quatre premiers livres du _Lutrin_. On voit par les citations
qu'en fait madame de Sévigné qu'elle savait par cœur les beaux passages
de ce dernier poëme[694]. Boileau n'avait rien retranché, dans cette
nouvelle édition, des vers qu'il avait faits contre Quinault; mais, afin
de montrer quelque déférence pour l'approbation que le roi donnait à
l'opéra d'_Atys_, il crut devoir, dans cette dernière édition, laisser
en blanc le nom de Quinault dans un vers de sa satire IX, et déguiser ce
nom sous celui de _Kainaut_ dans les autres satires: dans l'édition
publiée l'année précédente il n'y avait, pour ce nom, ni déguisement ni
suppression[695]. Mais de pareils ménagements servaient plutôt qu'ils ne
contrariaient la malice du poëte.
[694] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1675), t. IV, p. 191, édit.
G.; t. IV, p. 73, édit M.--_Œuvres diverses du sieur_ D***
(DESPRÉAUX); Paris, Louis Billaine, 1675, p. 211, 213. _Le
Lutrin_, chant second.
[695] _Œuvres diverses du sieur_ D***; Paris, Denys Thierry,
1674, in-4º, p. 66.--_Ibid._, Paris, Louis Billaine, 1675, in-12,
p. 26, 38, 92. M. Berriat Saint-Prix prétend qu'il y a un carton
pour le feuillet où un blanc remplace le nom de Quinault: je n'ai
pas trouvé de trace de ce carton dans l'exemplaire que je
possède.
Quoique madame de Sévigné mande à sa fille qu'elle se livrait avec
avidité à toutes sortes de lectures, histoire, morale, fictions,
poésies, etc., c'est principalement par des lectures instructives
qu'elle cherchait un soulagement à l'affliction que lui causaient,
pendant ce calamiteux hiver, les maux qui fondaient sur sa province, et
les souffrances dont elle fut affligée. Après ces _Essais de morale_ de
Nicole, qui la consolaient et dont elle parle sans cesse, aucune lecture
ne lui plaisait plus que celle sur l'histoire de France du temps des
croisades. Malgré sa répugnance pour le style du P. Maimbourg, elle y
lisait avec délices les hauts faits des Castellane et des Adhémar,
ancêtres de la maison de son gendre; elle ajoutait à cette lecture celle
de l'histoire de son temps, si remplie du souvenir de sa jeunesse. «Le
matin, dit-elle à madame de Grignan, je lis l'_Histoire de France_;
l'après-dînée (c'est-à-dire après midi, on était alors en décembre), un
petit livre dans les bois, comme ces _Essais_ (de Nicole, dont elle
vient de parler), la _Vie de saint Thomas de Cantorbéry_, que je trouve
admirable, ou _les Iconoclastes_; et le soir tout ce qu'il y a de plus
gros en impression: je n'ai point d'autre règle[696].» Pour ses lectures
du soir, c'était surtout l'_Histoire de la prison et de la liberté de M.
le Prince_ qui obtenait la préférence. «On y parle, dit-elle, sans cesse
de notre cardinal; il me semble que je n'ai que dix-huit ans; je me
souviens de tout; cela divertit fort. Je suis plus charmée de la
grosseur des caractères que de la bonté du style.» Cette histoire lui
retraçait les temps les plus heureux et les plus agités de sa
jeunesse[697]: elle était l'œuvre d'un frondeur, de Claude Joly; mais
les faits y sont racontés, sinon avec talent, du moins avec
impartialité[698].
[696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre et 1er décembre 1675), t.
IV, p. 221, 227, édit G.
[697] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 novembre 1675), t. IV, p. 224, édit.
G.
[698] _Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince_;
Paris, A. Courbé, 227 pages.--MOREAU, _Histoire des Mazarinades_,
t. II, p. 52, 144, 227; t. III, p. 23, 261.
Ce n'était pas seulement dans les livres imprimés qu'elle cherchait à
raviver les souvenirs de la Fronde[699], mais encore par des documents
manuscrits: «La princesse (de Tarente) et moi, dit-elle, nous ravaudions
l'autre jour dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a
mille vers; nous trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui
que madame de la Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu. Il vaut
cent fois mieux que moi; mais ceux qui m'eussent aimée, il y a seize
ans, l'eussent pu trouver ressemblant.»
[699] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er décembre 1675), t. IV, p. 228.
Ainsi c'est à la fin de l'année 1659 ou dans les premiers mois de 1660
que madame de la Fayette[700] commença sa réputation de bel esprit et
d'habile écrivain en traçant le portrait de son amie. C'est alors que
mademoiselle de Scudéry plaçait sous le nom de _Clarinte_, entre les
mains des nombreux lecteurs du célèbre roman de _Clélie_[701], un autre
portrait de madame de Sévigné: elle était depuis longtemps vantée comme
une des précieuses les plus célèbres dans la Gazette de Loret, dans le
Dictionnaire de Somaize, et louée dans les madrigaux et les poëmes de
Ménage, de Montreuil, de Marigny, et enfin inscrite, avec la superlative
épithète de SUBLIME, comme l'ANGE SUR LA TERRE, la GLOIRE DU MONDE, dans
le singulier livre du _Mérite des Dames_, de Jean Gabriel[702]. Ainsi
l'époque où madame de Sévigné se trouvait ramenée par ce portrait trouvé
dans les papiers de la duchesse de la Trémouille était celle où, âgée de
trente-trois ans, sans avoir rien perdu de ses attraits et de sa
fraîcheur, elle avait acquis plus de connaissance du monde, plus
d'instruction, d'amabilité; où elle possédait, dans toute sa puissance,
ses moyens de plaire; où elle jouissait de sa célébrité; c'était enfin
dans un temps où le calme, les plaisirs et les fêtes avaient succédé aux
troubles de la Fronde, c'était l'époque de la paix des Pyrénées, du
mariage du roi et des réjouissances qui en furent la suite[703].
[700] _Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de
Rabutin-Chantal_, 1re partie, ch. VI, p. 60, et 2e partie, p.
166.
[701] _Ibid._, 2e partie, p. 162.
[702] _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, p. 381 et 382.
[703] _Mémoires sur la vie et les écrits de Marie de
Rabutin-Chantal_, 2e partie, p. 176-187, ch. XIV.
La duchesse de la Trémouille, mère du prince de Tarente, qui avait le
goût des vers et qui avait réuni les portraits et les écrits des beaux
esprits de son temps, était Marie de la Tour-d'Auvergne, cousine
germaine du duc son mari et fille cadette du maréchal de Bouillon,
prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de Nassau, sa seconde
femme[704]. Marie était une femme forte et de grande capacité, qui
réussissait, dit son fils, dans tout ce qu'elle entreprenait. Pendant la
guerre dont nous avons parlé, elle sut déterminer son mari à lui
abandonner la conduite de toutes les affaires de la maison de la
Trémouille[705]; elle l'aidait de ses conseils, que cependant il ne
suivait pas toujours, et elle parvint, dit madame de Motteville[706], à
faire révolter toutes les provinces. Habile et ambitieuse, elle voulait
que son mari fût prince, comme étant issu, par les femmes, de Charlotte
d'Aragon, héritière du royaume de Naples. Marie de la Trémouille crut
que, pour parvenir à ses desseins, il fallait faire quelque mal ou
quelque peur aux ministres, et comme les la Trémouille étaient de
puissants et riches seigneurs, il leur fut facile d'émouvoir des
troubles dans les provinces où ils résidaient. Ces nouvelles donnèrent
de l'irritation aux ministres, et M. le Prince en eut du chagrin. Il
avait répondu de la famille de la Trémouille, qui avait l'honneur de lui
appartenir; et afin de ne pas passer pour dupe en cette affaire, il
montra dans le conseil une lettre du prince de Tarente, fils aîné du
duc, qui le suppliait d'assurer le roi et la reine de sa fidélité[707].
A la même époque, la duchesse de Montausier, pendant que son mari était
au lit, malade, repoussait les révoltés de la Saintonge, que la duchesse
de la Trémouille avait soulevés[708].
[704] GRIFFET, dans les _Mémoires de_ TARENTE, p. VII de la
Préface.
[705] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 239.--Prince DE
TARENTE, _Mémoires_, p. 111.
[706] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. LXVIII, pag. 239.--_Mémoires du
prince_ DE TARENTE, p. 74 et 104, et ci-dessus, p. 295 de ces
_Mémoires sur Sévigné_.
[707] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 86, 92, 94; et
_Mémoires sur Sévigné_, 1848, 4e partie, p. 85, chap. III.
[708] SISMONDI, _Histoire des Français_, 1840, in-8º, t. XXIV, p.
260, 261, 316, 319, 341, 348; et _Vie du duc de Montausier_.
On s'étonne du nombre de femmes remarquables par le courage, la vigueur
d'esprit, la force du caractère que ce siècle a produit. Presque toutes
aimaient la poésie, la littérature, les sciences; et toutes celles qui
par leur rang ou leurs richesses se trouvaient en mesure de protéger
les gens de lettres en adoptaient quelques-uns: ainsi la duchesse de
Bouillon, Montespan, madame de Thianges, la Sablière et plus tard madame
d'Hervart, prirent en quelque sorte successivement la tutelle du bon et
indolent la Fontaine. Madame de la Sablière donna aussi asile à
l'orientaliste d'Herbelot; elle recueillit Bernier, le voyageur
philosophe, Roberval et Sauveur, mathématiciens. L'abbesse de
Fontevrault et après elle madame de Maintenon eurent le bonheur de
ranimer la plume de Racine. Madame de Sévigné avait Ménage, Montreuil,
Marigny. La duchesse Marie de la Trémouille, dont le mari avait
combattu, contre Mazarin et le roi, avec Turenne et Condé, appartenait à
cette noblesse rancuneuse qui se tenait fièrement dans ses vastes
domaines et n'allait point à la cour. Cependant elle était au courant de
ce qui s'y passait, et savait quelles étaient les femmes qui y
brillaient et les vers qu'on y composait.
CHAPITRE XIV.
1675-1676.
Malheurs de la Bretagne.--Le duc de Chaulnes veut s'opposer à un
envoi de troupes.--Forbin marche sur cette province avec six mille
hommes.--Madame de Sévigné s'indigne de la lâcheté de l'assemblée
des états.--Le parlement est exilé.--Journal de ce qui s'est passé
en Bretagne.--Extrait des lettres de madame de
Sévigné.--Révolte.--M. de Chaulnes est insulté.--Se venge par des
cruautés.--Madame de Sévigné le désapprouve.--Belle conduite du
parlement de Rennes.--Date de son institution.--Tenue des états de
Provence.--Contraste entre ceux-ci et ceux de Bretagne.--M. de
Chaulnes est détesté.--M. de Grignan est aimé.--On envoie M. de
Pommereuil comme intendant en Bretagne.--Suite des affaires de ce
pays.--M. de Chaulnes vient à Vitré.--Détails sur les affaires de
Bretagne et sur celles des provinces.--Madame de Sévigné va à Vitré
pour recevoir le gouverneur.--Inimitiés entre M. de Chaulnes et M.
de Coëtquen.--Madame de Sévigné conserve son courage et sa
sérénité.--Sa liaison avec la famille Duplessis.--Ridicules de
mademoiselle Duplessis.--Correspondance de madame de Sévigné avec
ses amis de Paris; avec madame de Vins.--Sévigné est dégoûté de sa
charge de guidon; n'obtient pas d'avancement; a peu de goût pour le
métier des armes.--Bien différent en cela du jeune Villars et du
chevalier de Grignan.--Détails sur ceux-ci.--Madame de Grignan
approuve la sévérité de M. de Chaulnes.--Elle est blâmée par sa
mère.--Sa correspondance avec madame de Vins.--Madame de Sévigné se
crée des occupations et des distractions par les travaux qu'elle
entreprend, par ses liaisons avec ses voisins.--D'Hacqueville est
l'informateur et l'agent d'affaires de madame de Sévigné et de
madame de Grignan.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de
Pomponne et madame de Vins, sa sœur.--Liaison de madame de Sévigné
avec madame de Villars.--Détails sur cette dame et sur le marquis
de Villars.--Liaison de madame de Sévigné avec madame de
Saint-Céran.--Détails sur cette dame.
Mais toutes les distractions que se donnait madame de Sévigné par ses
lectures, par ses entretiens avec la princesse de Tarente ne pouvaient
écarter d'elle les inquiétudes et la tristesse que lui causait la
Bretagne accablée, ruinée, dévastée par les troupes du roi et devenue un
objet d'horreur et de compassion par la révolte, la misère et les
supplices.
Quoique madame de Sévigné vît toujours à regret l'établissement de
nouveaux impôts en Bretagne, cependant elle trouvait mauvais que les
Bretons se fussent révoltés pour ne pas payer. Elle sut grand gré à son
ami le duc de Chaulnes de se refuser d'abord à l'introduction des
troupes du roi en Bretagne; mais quand elle sut qu'il ne pouvait apaiser
la sédition par les troupes municipales et par ses harangues, et qu'on
l'avait grossièrement insulté, elle trouve bon que le comte de Forbin
eût été envoyé avec six mille hommes à Nantes: elle espérait qu'il
suffirait de montrer des uniformes pour apaiser la rébellion et assurer
la tranquillité publique.
Quant à Vitré, madame de Sévigné croyait cette ville garantie de toute
vexation par la présence de la princesse de Tarente, à laquelle la
duchesse de Chaulnes devait venir rendre visite[709]. Mais lorsque
madame de Sévigné vit que l'on s'en prenait aux hautes classes de la
population, aux membres du parlement irrités par l'oppression, alors
elle redevint bonne Bretonne, et elle s'expliqua ouvertement sur la
lâcheté de la noblesse des états, qui votaient si facilement d'énormes
dons gratuits; elle loua le courage du parlement, qui aima mieux être
exilé à Vannes que de laisser bâtir une citadelle dans la ville où il
résidait; elle fut offensée que, malgré les réclamations de la princesse
de Tarente, appuyée par MADAME, sa nièce, on envoyât des troupes à
Vitré, où l'on n'avait nulle envie de se révolter; elle s'indigna que le
gouverneur songeât plus à se venger qu'à faire bonne justice; enfin elle
considéra la Bretagne comme perdue à jamais, et fit entendre à sa fille
qu'à l'exemple de quelques personnes qui ont exécuté leurs projets elle
songe à abandonner cette province et à n'y plus conserver de séjour. La
puissante ironie qui se révèle dons les récits de madame de Sévigné, par
le contraste de son ton froidement léger et plaisant avec la gravité des
faits qu'elle raconte, nous prouve sa profonde indignation à la vue de
telles cruautés.
[709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit.
G.; t. IV, p. 37, édit. M.
La gazette a gardé le silence sur ces tristes événements, et ceux qui
ont eu recours aux dépêches administratives ont remarqué qu'il existait
une lacune à cette époque des affaires de Bretagne[710]; de sorte que le
journal tenu par madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille est le
seul document qui nous en reste. Donnons ce document, et joignons-y au
besoin un commentaire qui l'éclaircisse. L'histoire ne perd rien de son
importance et de son utilité, parce que dans ces _Mémoires_ nous avons
espéré y répandre quelque lueur en la rattachant aux manchettes d'une
femme dont la mémoire raconte tout, dont l'esprit apprécie tout, dont
l'imagination sait tout colorer.
[710] Conférez PIERRE CLÉMENT, _Histoire de la vie et de
l'administration de Colbert_, 1846, in-8º, p. 371.--DEPPING,
_Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV_, 1850,
in-4º. Lettres du duc de Chaulnes à Colbert, 30 juin 1675, p.
546; de l'évêque de Saint-Malo à Colbert, 28 août 1675, p. 550.
«9 octobre 1675.
«Le duc de Chaulnes amène quatre mille hommes à Rennes, pour en punir
les habitants; l'émotion est grande dans la ville et la haine incroyable
dans toute la province contre le gouverneur.»
Et, dans la même lettre, madame de Sévigné montre combien était grand
son mécontentement contre le roi en mandant à sa fille les nouvelles les
plus désavantageuses sur le gouvernement, qu'elle avait reçues de Paris
et d'ailleurs. «On joue des sommes immenses à Versailles; le _hoca_ est
défendu à Paris, sur peine de la vie, et on le joue chez le roi; cinq
mille pistoles en un matin, ce n'est rien. C'est un coupe-gorge; chassez
bien ce jeu de chez vous.» «J'ai mandé à M. de Lavardin l'affaire de M.
d'Ambres (celle du _monseigneur_, auquel les gouverneurs de province,
comme le comte de Grignan, les lieutenants généraux étaient astreints,
par décision du roi, envers les maréchaux de France[711]). Vous voilà un
peu mortifiés, MM. les grands seigneurs! Vous jugez bien que ceux qui
décident ont intérêt à soutenir les dignités: il faut suivre les
siècles, celui-ci n'est pas pour vous[712].» «Nos pauvres exilés de la
Loire ne savent point encore leur crime; ils s'ennuient fort.» Ces
exilés étaient Louis de la Trémouille, comte d'Olonne, le marquis de
Vassé et Vineuil[713]. Le premier est célèbre par les désordres de sa
femme. Madame de Sévigné, qui l'avait vu en passant à Orléans, écrit à
sa fille que le comte d'Olonne mariait son frère à mademoiselle de
Noirmoutiers, et ajoute malignement: «Je n'eusse jamais cru que d'Olonne
eût été propre à se soucier de son nom et de sa famille.» Et en
annonçant que mademoiselle de Noirmoutiers s'appellera madame de Royan,
elle répète, d'après madame de Grignan: «Vous dites vrai, le nom
d'Olonne est trop difficile à purifier[714].» Vassé et Vineuil, déjà
plusieurs fois mentionnés dans ces Mémoires, étaient deux hommes
aimables, depuis longtemps amis de madame de Sévigné, tous deux connus
dans leur jeunesse par leurs succès auprès des femmes. Le marquis de
Vassé, compromis par son audace et son impertinence, avait depuis
quelques mois rompu son ban, et était venu à Paris pour voir madame de
Sévigné[715]: probablement son exil avait une toute autre cause que la
politique. La continuation de l'exil de Vineuil, que madame de Sévigné
avait vu en passant à Saumur[716], l'affligeait plus que l'exil de Vassé
et de d'Olonne. Confident de Condé, Vineuil avait été l'ami de Turenne
et écrivait la vie de ce héros; son ardeur pour les plaisirs l'avait
condamné à une vieillesse précoce, et il était devenu dévot; mais il
n'en était pas moins resté un homme aimable et spirituel. Sa
conversation plaisait à madame de Sévigné[717]. Avec lui, plus encore
qu'avec la princesse de Tarente, elle aimait à remonter vers son passé.
[711] Conférez _Mémoires sur Sévigné_, 4e partie, in-12, p.
278-280, chap. X.
[712] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 20 octobre 1675), p. 137, 138 et
165, édit. G.; t. IV, p. 20 et 51, édit. M.--_Ibid._ (5 janvier
1676), t. IV, p. 297, édit G.; t. IV, p. 169, édit.
M.--FEUQUIÈRES, _Lettres_ (17 juillet 1676), t. IV, p.
44.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules, dans le Recueil des
histoires galantes_; Cologne, chez Pierre Marteau, p. 82, 86, et
aux p. 494 à 522.
[713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 297, édit.
G.--BUSSY, _Lettres_ (19 octobre), dans SÉVIGNÉ, t. IV, p. 145,
édit. G.; t. IV, p. 30, édit. M.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre
1675), t. IV, p. 206, édit. G.
[714] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 206, édit.
G.
[715] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1675), t. III, p. 415, édit.
G.; t. III, p. 293, édit. M.--Sur _Vassé_, conférez ces
_Mémoires_, 2e édition, t. I, p. 263, 267, 275; et, dans
TALLEMANT, les _Historiettes de la présidente_ LESCALOPPIER, et
l'_Historiette de_ VASSÉ, t. IV, p. 19, 25, 28 de l'édit. in-8º;
t. VI, p. 175, 176, 181-188 de l'édition in-12.
[716] Voyez ci-dessus, p. 260.
[717] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 septembre, 9 octobre 1675), t. III,
p. 471, édit. M.; t. IV, p. 30, édit. G.--_Ibid._ (30 novembre
1670), t. V, p. 68; et dans ces _Mémoires_, 2e édit., t. I, p.
337.
Mais continuons le journal des désastres de la Bretagne.
«13 octobre 1675.
«M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que,
si on en sortait, si l'on faisait le moindre bruit, il ôterait pour dix
ans le parlement de cette ville. Cette crainte fait tout souffrir[718].»
[718] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1675), t. IV, p. 149, édit.
G.; t. IV, p. 36, édit. M.
L'institution du parlement de Bretagne n'était pas très-ancienne; elle
fut précédée en 1492 par le tribunal des _grands jours_, espèce de
juridiction présidiale dont on pouvait appeler au parlement de Paris. Le
tribunal des grands jours fut transformé en parlement par l'édit de
Henri II, au mois de mars 1553. Selon cet édit, ce parlement devait être
composé de quatre présidents et de trente-deux conseillers, tous choisis
par le roi; mais seize des conseillers devaient être originaires de
Bretagne; les autres conseillers et présidents pouvaient être choisis
dans les autres pays de l'obéissance du roi. Le parlement, d'après cette
institution, devait se tenir en deux sessions de trois mois chacune, la
première à Rennes, la seconde à Nantes. Cette cour fut fixée à Rennes
par un édit de Charles IX, en 1560.
La famille des Sévigné avait des parents dans le parlement et dans
l'administration. Dans la marine on comptait deux Sévigné, qui tous deux
commandèrent des vaisseaux et dont l'un était le filleul bien-aimé de
madame de Sévigné: ce fut par elle et par l'appui de M. de Grignan qu'il
obtint un commandement. Enfin la terre de Sévigné était près de Rennes:
ainsi les intérêts de madame de Sévigné, ses liaisons de parenté, ses
affections particulières, tout la portait à prendre parti pour le
parlement et la ville contre son ami le gouverneur, qui poussait alors
le ministre à des mesures de rigueur. Dès le 15 juin (1675) et aussitôt
après la seconde émeute qui eut lieu à Rennes, de Chaulnes avait écrit à
Colbert. A tort ou à raison, il accusait le parlement d'avoir conduit la
révolte. Il disait que, malgré le calme apparent, les procureurs, les
conseillers et jusqu'aux présidents à mortier conseillaient au peuple de
ne pas quitter les armes, et de venir demander au parlement la
révocation des édits et particulièrement de celui sur le papier
timbré[719]. Ce fut ainsi qu'il obtint d'avance la tenue des états et
de leurs assemblées dans la ville qu'il lui plairait de choisir. Il
exila le parlement à Vannes, et il traita la malheureuse Bretagne avec
une barbarie que les lettres de madame de Sévigné et la correspondance
administrative nous font douloureusement connaître[720].
[719] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 93, édit.
M.--_Ibid._ (5 août 1675), t. IV, p. 421, édit. M.--_Ibid._ (3
septembre 1677), t. V, p. 217, édit. M.--Voy. _Mémoires de_
DANGEAU, _abrégé de madame_ DE GENLIS, t. I, p. 343, état sous la
date du 6 juillet 1690: Cet état n'est pas dans l'édit. de Paul
Lacroix de 1830, t. I, p. 318.
[720] DEPPING, _Correspondance administrative sous le règne de
Louis XIV_, in-4º, 1850, p. 546-551. (Lettre du duc de Chaulnes à
Colbert, datée de Rennes, le 30 juin 1675, et l'extrait de celle
du 12 juin; puis la lettre de l'évêque de Saint-Malo à Colbert,
en date du 28 août 1675).--P. CLÉMENT, _Vie de Colbert_, in-8º,
1846, p. 370 (extrait d'une lettre du duc de Chaulnes à Colbert,
du 12 juin 1675).
«16 octobre 1675.