exhortations et aux lettres écrites par madame de Grignan de cette
réconciliation: il est bien plus probable qu'elle fut due aux lettres de
la comtesse d'Oldenbourg, si tendrement aimée de sa mère[641]. Madame de
Sévigné, habituée à traiter d'égale à égale avec sa fille, à prévenir
ses désirs, à lui pardonner tout et à ne se rien pardonner de ce qui
avait pu lui déplaire, mesurait la force du sentiment par l'élégante
énergie de l'expression, et elle ne trouvait pas que les lettres de la
comtesse d'Oldenbourg fussent de nature à produire beaucoup d'effet. «Ce
sont, dit-elle à madame de Grignan, des lettres d'un style qui n'est
point fait; ce sont des _chères mamans_ et des tendresses d'enfant,
quoiqu'elle ait vingt ans[642].» L'éducation et les mœurs allemandes,
l'étiquette sévère, l'obéissance passive des enfants envers leurs
parents, exigées en Allemagne, donnaient, auprès d'une femme du rang et
du caractère de la princesse de Tarente, une grande puissance à la naïve
et sincère expression du sentiment filial. Dans les lettres d'Amélie de
la Trémouille à sa mère, le ton familier, leste et dégagé de madame de
Grignan, ses saillies plaisantes et ses spirituelles tendresses
n'eussent certainement pas produit le même effet. Ce qui plaisait à la
princesse de Tarente dans madame de Sévigné, dans madame de Grignan, lui
eût déplu dans sa fille. On change difficilement les mœurs et les
habitudes, les opinions et les croyances que l'on a reçues du pays qui
nous a vu naître, où notre intelligence s'est développée, où nos
premières passions ont rivé nos penchants à notre caractère; mais on
prend facilement les manières des personnes avec qui l'on vit, et on
renonce aisément à celles qu'on nous avait données. Toute l'Europe, à
cette époque, était enivrée de la richesse, de l'élégance, de la
politesse de la cour de Louis XIV; cette cour était pour toutes les
autres un objet constant d'émulation, et les Françaises avaient acquis
une renommée d'amabilité, de savoir-vivre qui les faisait rechercher et
prendre pour modèle en tous lieux par les femmes des classes élevées.
Madame de Sévigné était une des plus éminentes sous ce rapport. La
princesse de Tarente fut séduite par son esprit: elle se livra sans
réserve au charme d'un commerce intime, elle n'eut plus de secrets pour
madame de Sévigné; elle lui fit sur elle-même d'étranges confidences,
moins étonnantes encore que la hardiesse des observations et des
réprimandes de madame de Sévigné, qui, loin de déplaire, affermissait
ainsi la confiance qu'avait en elle la bonne princesse[643]. Bien des
causes mettaient obstacle à ce que madame de Sévigné eût pour elle la
même chaleur de sentiment, la même franchise, le même abandon. Cependant
les épanchements réciproques des tendresses maternelles n'étaient pas
les seuls motifs qui portaient madame de Sévigné à rechercher avec
empressement la société de cette princesse. Amélie de Hesse, qui avait
épousé en 1647 le duc de la Trémouille, prince de Tarente, qu'elle
perdit le 14 septembre 1672[644], était fille de Guillaume V, landgrave
de Hesse-Cassel, et tante (tante très-chérie) de la seconde MADAME
(Charlotte-Élisabeth de Bavière), que Louis XIV avait, dans l'intérêt de
sa politique, imposée à son frère. La nouvelle duchesse d'Orléans se
distinguait à la cour par son originalité, que personne n'était tenté
d'imiter; elle y vivait dans un isolement complet, en véritable
Allemande, conservant ses goûts et sa rude fierté; elle ne plaisait à
personne, et personne ne lui plaisait. Il faut cependant en excepter le
roi, qu'elle admirait, qu'elle aimait plus qu'il ne fallait pour son
repos; elle n'avait de complaisance que pour lui et pour son mari,
qu'elle parvint à s'attacher par sa soumission et sa résignation. Louis
XIV lui en savait gré, et respectait dans cette princesse les droits
éventuels qu'elle avait sur la Bavière et le Palatinat, dont il sut
tirer bon parti dans ses négociations. Quoique laide, elle ne parut pas
désagréable au roi le premier jour qu'il la vit. Son gros visage, sa
taille courte, ses bras massifs, ses mains fortes et mal faites étaient
relevés par sa jeunesse, son air de vigueur et de santé, l'ampleur de
ses formes et l'éclatante fraîcheur des femmes de son pays. Louis XIV
estimait sa vertu, la loyauté de sa brusque franchise; ses goûts virils,
sa passion pour les chiens, les chevaux avaient son approbation et ses
sympathies[645]. Il lui savait même gré de son isolement, de sa
sauvagerie, dont elle ne se départait que pour lui. Elle aimait à le
voir et à lui tenir compagnie. Tout le temps qu'elle ne passait pas près
de lui, à la chasse et aux spectacles[646], elle l'employait à écrire à
ses nobles parents d'Allemagne de longues lettres dont les fragments ont
servi à former ces singuliers Mémoires où la cour de France, à
l'exception du roi, est déchirée, injuriée impitoyablement; où les
anecdotes les plus scandaleuses, souvent même les plus fausses sont
racontées avec un cynisme révoltant[647]; où elle exhale sa jalouse
haine contre madame de Montespan, surtout contre madame de Maintenon, à
laquelle elle prodigue les épithètes de _vieille sorcière_, de _vieille
truie_ et autres semblables. Trois Allemandes composaient sa société
habituelle; la princesse de Tarente était de ces petites réunions, où
l'on ne parlait qu'allemand. MADAME lui écrivait en langue allemande de
longues lettres, que la princesse, lorsqu'elle était à Vitré,
s'empressait de communiquer à madame de Sévigné en les traduisant. Par
ce canal, encore plus que par celui de madame de Coulanges, madame de
Sévigné parvenait à entretenir dans sa correspondance avec madame de
Grignan cette variété piquante de faits curieux, d'anecdotes bouffonnes,
de traits de médisance dont sa plume rapide savait déguiser le venin par
un tour plaisant ou gracieux, et faire disparaître la crudité par de
discrètes réticences.
[641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 août 1680), t. VI, p. 424, édit.
M.--_Ibid._ (2 octobre 1680), t. VII, p. 10 et 11, édit. M.; t.
VII, p. 168 et 239, édit. G.
[642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 octobre 1675), t. IV, p. 53, édit.
M.; t. IV, p. 167, édit. G.
[643] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit.
G.; t. IV, p. 120, édit. M.
[644] _Mémoires de Henri-Charles_ DE LA TRÉMOUILLE, _prince_ DE
TARENTE; Liége, 1767, in-12, p. 56 et 312.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28
mars 1676), t. IV, p. 241, édit. M.
[645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, 134,
édit. G.; t. VI, p. 394, édit. M.--ÉLISABETH DE BAVIÈRE,
_duchesse_ D'ORLÉANS, _Mémoires_, _Fragments_, édit. de 1822, p.
32.
[646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 56, édit. M.;
t. II, p. 189, édit. G.--MONTPENSIER, _Mémoires_ (1671), t. XLIII
(coll. Petitot), p. 334.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_,
in-8º, t. X, p. 478; XII, 220; XX, 344.
[647] Conférez _Fragments et lettres originales de Madame_
CHARLOTTE-ÉLISABETH DE BAVIÈRE, 1788, t. I, p. 67, in-12.--_Mémoires
et Fragments d_'ÉLISABETH DE BAVIÈRE, etc., 1822, in-8º, _passim_.
Si la princesse de Tarente avait voulu consentir à abjurer la religion
protestante, ainsi qu'avait fait Élisabeth-Charlotte de Bavière
lorsqu'elle épousa le duc d'Orléans, elle eût infailliblement tenu à la
cour un rang distingué; elle eût rempli près de la reine la place qu'y
occupait la princesse de Monaco[648], celle de première dame ou de
présidente de sa maison[649]. Mais quoique l'attachement de la princesse
de Tarente pour sa religion l'empêchât d'être de la cour, elle n'en
était pas moins une très-grande dame par sa naissance, par celle de son
mari et par les richesses dont elle pouvait disposer. Fille d'un prince
souverain et parente de la Dauphine, alliée par son mariage à la famille
royale de France, elle exigea et obtint, depuis son veuvage, que dans
l'occasion on la traitât d'_Altesse_. L'époux que s'était donné la fille
du landgrave de Hesse-Cassel justifiait par sa naissance, et plus encore
par le renom qu'il avait laissé, ces hautes prétentions. Henri-Charles
de la Trémouille était fils de Henri, duc de la Trémouille, qui avait
épousé en 1619 Marie de la Tour-d'Auvergne, sa cousine germaine, fille
du maréchal de Bouillon, prince souverain de Sedan, et d'Élisabeth de
Nassau, sa seconde femme[650]. Son père, ayant recueilli les biens de la
maison de Laval, réclama en 1743[651] les droits qu'il prétendait avoir
sur la couronne de Naples comme représentant Charlotte d'Aragon, sa
trisaïeule; et il fit prendre, dans la suite, à son fils aîné le nom de
prince de Tarente, que les fils aînés des ducs de la Trémouille ont
toujours porté depuis sans conteste: les chefs de cette maison n'ont
cessé, avec l'agrément du roi, de renouveler, pour la forme, leur
réclamation[652]. Si l'on excepte Louis II, cinquième aïeul, le
conquérant de la Lombardie et l'époux de Gabrielle de Montpensier,
princesse du sang, aucun des la Trémouille, ni avant ni depuis, ne s'est
acquis une aussi grande illustration que le fils de celui qui porta le
premier ce nom de prince de Tarente et qui épousa la princesse si fort
affectionnée à madame de Sévigné. Nul homme de son temps, jeté au milieu
d'événements où le monde était divisé en partis par la religion et la
politique, n'a su mieux concilier ce qu'il devait au drapeau sous lequel
il se plaçait avec ce que l'honneur, l'amitié, la conscience lui
prescrivaient. Il embrassa la religion protestante, qui était celle de
sa mère; et dès qu'il eut terminé ses études et ses exercices, il passa
en Hollande. Il fit ses premières armes sous son grand-oncle le prince
d'Orange: mis à la tête d'un régiment de cavalerie, il s'acquit chez les
Hollandais la réputation d'un excellent officier. Ne pouvant épouser la
princesse d'Orange, qui l'aimait et dont il était amoureux[653], il céda
aux conseils de sa mère, et reçut à Cassel la main de la fille du
landgrave Guillaume V, «avec plus de cérémonies, dit-il dans ses
Mémoires, que je n'aurais voulu[654].»
[648] _État de la France_, 1677, in-12, p. 452.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (8 avril 1676), t. IV, p. 308, édit. G.--_Ibid._ (8 mai
1676), t. IV, p. 249, édit. M.--_Ibid._, t. IV, p. 388, édit. G.
[649] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 mars 1676), t. IV, p. 379, édit. G.;
t. IV, p. 241, édit. M.
[650] GRIFFET, _Préface historique_, p. 7 des _Mémoires du
prince_ DE TARENTE; Liége, 1767, in-12.
[651] _Ibid._, p. XX.
[652] Les réclamations de la famille la Trémouille furent faites
à tous les congrès: au congrès de Nimègue, en 1678; de Ryswick,
en 1697; d'Utrecht, en 1713; de Rastadt, en 1714. On sait que le
vrai nom est la Trémoïlle; mais, par un usage ancien, on prononce
et on écrit la Trémouille. Cette famille subsiste encore, et
l'héritier direct, Louis-Charles, né le 26 octobre 1838, réside à
Paris, et porte, dans l'almanach de Gotha (1848, p. 141, et 1851,
p. 130), les titres de prince de la Trémoïlle et de Thouars, de
Tarente et de Talmont.
[653] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, in-12, p. 56 et 306.
[654] _Ibid._, p. 129, 172, 259.--GRIFFET, p. viij de la préface
des _Mémoires du prince_ DE TARENTE.--LA ROCHEFOUCAULD,
_Mémoires_.
Après son mariage, Henri-Charles de la Trémouille revint en France,
comblé de faveurs par les Hollandais, qu'il avait servis pendant cinq
ans avec zèle. Ils le regrettaient, et auraient voulu le conserver; mais
il ne pouvait renoncer à sa patrie, et il y rentra pourvu de titres,
d'honneurs et de forts émoluments. La Fronde survint; son père avait
fait abjuration du calvinisme entre les mains du cardinal de Richelieu
et contribué à la prise de la Rochelle en 1628[655]. Le prince de
Tarente se trouva ainsi engagé dans le parti de la cour; mais, fatigué
des promesses sans effet que lui faisait Mazarin, il suivit encore les
conseils de sa mère, et s'attacha au prince de Condé, dont il était
parent par le mariage de Charlotte de la Trémouille avec un Condé.
Tarente combattit pour la cause de ce prince dans le Midi et en
Saintonge, et, comme lui, faillit périr au combat du faubourg
Saint-Antoine, où il eut un cheval tué sous lui, et reçut, dit-il dans
ses Mémoires, _deux coups très-favorables_[656]. Il suivit Condé en exil
au commencement de l'année 1653[657], et retourna en Hollande, où il
fut accueilli avec empressement: favorisé par les états généraux et le
prince d'Orange, il en rapporta des sommes considérables, qui suffirent
au payement des dettes qu'il avait contractées au service des
princes[658].
[655] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 72 et 104.
[656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 276, édit.
G; t. IV, p. 152, édit. M.
[657] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, 1767, p. 110, 112,
113.--_Mémoires du duc_ DE MONTAUSIER, 1731, p. 110.--LA
ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, p. 56 et 172.
[658] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 129, 172, 259.
En décembre 1654, Cromwell voulut profiter des troubles de la France
pour l'affaiblir en y fomentant la guerre civile: il envoya un nommé
Stouppe à Henri de la Trémouille, pour lui proposer de se mettre à la
tête d'une ligue protestante. La Trémouille refusa. Il lui eût été plus
difficile qu'à tout autre d'accepter une pareille offre sans manquer aux
devoirs les plus sacrés. Son enfance avait été confiée aux jésuites par
son père, qui depuis longtemps avait abjuré le protestantisme. Ainsi les
soins paternels avaient donné à sa primitive éducation une direction
toute catholique; mais sa mère, qui était protestante, le convertit
durant son adolescence à la religion qu'elle professait. S'il avait pris
les armes en faveur de ses coreligionnaires, il aurait nui à sa propre
fortune, il aurait agi en fils ingrat et troublé le bonheur de sa
famille[659].
[659] _Ibid._, p. 172.
Tel était à l'étranger le crédit de Henri-Charles de la Trémouille que
lorsque la princesse sa femme accoucha à la Haye, le 5 mai, du second
prince de Tarente[660], cet enfant eut pour parrains le roi de Suède,
les états généraux des Provinces-Unies et les états particuliers de la
province de Hollande, et reçut de ce roi et des représentants de ces
états les noms de Charles-Belgique-Hollande[661].
[660] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 279, édit.
G.
[661] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 175.
Le prince de Tarente fut bien accueilli à son retour en France par la
reine et par Mazarin[662]; l'une et l'autre firent de vains efforts pour
l'attacher au parti de la cour. Mazarin, irrité de sa résistance, le fit
arrêter et enfermer dans la citadelle d'Amiens[663]. Toute la province
du Poitou, le landgrave de Hesse-Cassel, Turenne, son parent,
sollicitèrent en vain son élargissement. Sa mère négocia avec le
cardinal, et l'obtint[664]. Il ne retourna pas dans l'armée de Condé,
mais il demeura attaché au parti de ce prince, alors exilé à
Bruxelles[665]. Il envoya sa femme pour conférer avec lui[666] et avec
l'archiduc, et se fit, par cette conduite douteuse, exiler à
Auxerre[667], d'où il continua de correspondre avec Condé[668]. Il ne
voulut rentrer en grâce qu'après que le prince eut fait sa paix. Depuis
cette époque, il se dévoua entièrement aux intérêts du roi, et le servit
d'une manière utile par ses talents et son influence dans le Poitou et
dans la Bretagne, deux grandes provinces où il tenait le premier rang.
Son père, Henri de la Trémouille, pair de France, duc de Thouars, prince
de Talmont, comte de Montfort, baron de Vitré, etc., tenait à Thouars un
grand état; et mademoiselle de Montpensier, habituée à une magnificence
royale, fut, en 1657, émerveillée de la réception que lui fit le duc de
la Trémouille, de l'imposant aspect de son château, du grand nombre de
gentilshommes à cheval et de dames parées et de l'air noble et
grandiose de son escorte[669].
[662] _Ibid._, p. 184.
[663] _Ibid._, p. 188.
[664] _Ibid._, p. 196.
[665] _Ibid._, p. 201.
[666] _Ibid._, p. 202.
[667] _Ibid._, p. 215.
[668] _Ibid._, p. 225.
[669] MONTPENSIER, _Mémoires_ (collection Petitot), t. XLII, p.
255 et 256.
Par acte du 9 avril 1661, le duc de la Trémouille avait cédé et
transporté au prince de Tarente la baronnie de Vitré et le titre de
premier baron de Bretagne[670]. Ce titre donnait au prince de Tarente le
droit de disputer la présidence de la noblesse aux états de Bretagne au
grand Condé lui-même, que Fouquet avait voulu nommer, mais qui ne
consentait à accepter qu'autant que la gratification des états serait
accordée au prince de Tarente[671]. «Je fis entendre, dit Tarente dans
ses Mémoires, à monsieur le Prince que le rang ne se réglait en Bretagne
que par l'ancienneté des baronnies; que celle de Vitré, qui était dans
ma maison, précédait incontestablement celle de Châteaubrilliant.» Il
avait soutenu avec succès les droits de sa maison à la présidence de la
noblesse dans un procès qu'il avait eu avec le duc de Rohan-Chabot.
[670] _Mémoires du prince_ DE TARENTE, p. 255.
[671] _Ibid._, p. 257.
Alors que se préparait l'arrestation de Fouquet, le 18 août 1661,
s'ouvrirent à Nantes les assises des états généraux de Bretagne[672],
qui furent terminées le 21 septembre: le prince de Tarente les présida.
Il présida également, mais pour la dernière fois, les états de 1669, qui
s'assemblèrent à Dinan le 26 septembre[673], et se séparèrent le 28
octobre. En 1670, il obtint du roi la permission d'aller encore faire un
voyage en Hollande, et il put alors observer le misérable état de la
Flandre espagnole, qui présentait une conquête facile aux armes de la
France[674]. Les deux assemblées des états de Bretagne, de 1671 et de
1673, se tinrent à Vitré: pour celle de 1671, selon ce qui avait été
réglé par le parlement de Rennes en 1652, entre les maisons de Rohan et
de la Trémouille, c'était au duc de Rohan-Chabot à présider[675]; mais
le prince de Tarente mourut à Thouars le 14 septembre 1672, à l'âge de
cinquante-deux ans, et fut remplacé par son père dans la présidence des
états qui eurent lieu l'année suivante[676]; le jeune prince de Tarente,
second héritier de son nom et de ses titres, d'après la volonté de son
aïeul et de son père, avait été élevé dans la religion catholique. Le
duc Henri-Charles de la Trémouille, deux ans avant sa mort, était rentré
dans le sein de l'Église romaine; sa femme et sa fille aînée, plutôt
affligées que touchées de cet exemple, restèrent invariablement fidèles
à la religion protestante[677]. Ce père, le duc Henri de la Trémouille,
mourut deux ans après son fils le prince de Tarente; de sorte que la
princesse se trouva, comme tutrice, avoir l'administration des biens
immenses de toute la maison de la Trémouille; et, comme mère, elle
devint régente d'un prince âgé de dix-huit ans[678]. Elle était ainsi,
depuis près d'un an, la personnification de la grandeur et de la
puissance des la Trémouille lorsqu'elle se prit d'une amitié si vive
pour madame de Sévigné. «Elle m'aime beaucoup, disait à sa fille madame
de Sévigné. On en médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me
fait honorer de mes paysans.»
[672] _Recueil des tenues des états de Bretagne_, mss. Bl.-Mant.,
no 75, p. 273 verso, et 285.
[673] _Ibid._, p. 323 et 327.
[674] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 255.
[675] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 280.--_Recueil ms. des
tenues des états de Bretagne_, p. 339. (Ils s'ouvrirent le 4 août
et se terminèrent le 22.)
[676] Prince DE TARENTE, _Mémoires_, p. 312, et _Recueil ms._, p.
357. (Ces états s'ouvrirent le 10 novembre 1673, et se
terminèrent le 10 janvier 1674.)
[677] _Mémoires de_ CHARLES-HENRI, _prince_ DE TARENTE; Liége,
1767, p. 170, 306, 311.
[678] _Mémoires du_ PRINCE DE TARENTE, p. 312.
Ce n'était pas seulement par ses visites, par ses confidences, par les
nouvelles qu'elle apportait que la princesse de Tarente se rendait
agréable à madame de Sévigné; elle avait, pour la distraire et la
réjouir dans sa solitude, les prévoyances et les attentions les plus
aimables. Elle s'était aperçue que la dame des Rochers n'avait pas avec
elle _Marphise_, sa chienne favorite, laissée à Paris avec Hélène, sa
femme de chambre. Aussitôt la princesse de Tarente conçut l'idée de lui
donner un petit chien pour la désennuyer[679].
[679] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 novembre 1675), t. IV, p. 201, édit.
G.; t. IV, p. 83, édit. M. Ce chien fut donné en
octobre.--_Ibid._ (23 octobre 1675), t. IV, p. 171, édit. G.
«Vous êtes étonnée, dit madame de Sévigné, que j'aie un petit chien;
voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une
madame qui demeure au bout du parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous
savez appeler un chien? Je veux vous en envoyer un, le plus joli du
monde. Je la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne
plus m'engager dans cette sottise. Cela se passe, on n'y pense plus.
Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite
maison de chien toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison
un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire: des oreilles,
des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un
blondin. Jamais je ne fus plus étonnée ni plus embarrassée; je voulus le
renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui
l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie[680] qu'aime le
petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu, il
ne mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à
m'aimer; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne
pas mander à _Marphise_, car je crains ses reproches. Au reste, une
propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_, c'est un nom que les
amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été
pourtant d'un assez bel air. Je vous conterai quelques jours ses
aventures.»
[680] Conférez ci-dessus, p. 255, chap. XII; et SÉVIGNÉ,
_Lettres_ (6 et 9 septembre, 23 octobre et 16 novembre), t. IV,
p. 84, 87, 171 et 201, édit. G.; t. IV, p. 84 et 87, édit. M.
D'après ces derniers mots, il y a tout lieu de croire qu'il est heureux
pour la bonne princesse[681] au _cœur de cire_ que les conversations
orales de madame de Sévigné avec sa fille n'aient pas reçu la même
publicité que ses conversations écrites. Le passage de la lettre du 11
décembre que nous avons transcrit le prouve encore; c'est dans cette
lettre que l'idée de la princesse ramène madame de Sévigné à celle du
chien qui lui a été donné, et qu'elle continue ce badinage.
[681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243, édit.
G.; et ci-dessus, p. 284.
«Ce que vous dites de _Fidèle_, écrit-elle à madame de Grignan[682], est
fort joli; c'est la vraie conduite d'une coquette que celle que j'ai
eue. Il est vrai que j'en ai la honte, et que je m'en justifie comme
vous avez vu; car il est certain que j'aspirerais au chef-d'œuvre de
n'avoir aimé qu'un chien, malgré les _Maximes_ de la Rochefoucauld, et
je suis embarrassée de _Marphise_. Je ne comprends pas ce qu'on me fait.
Quelle raison lui donnerai-je? Cela jette insensiblement dans les
menteries; tout au moins je lui conterai bien toutes les circonstances
de mon nouvel engagement. Enfin, c'est un embarras où j'avais résolu de
ne jamais me trouver, car c'est un grand exemple de la misère humaine:
ce malheur m'est arrivé par le voisinage de Vitré.»
[682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1675), t. IV, p. 243-244,
édit. G.
Plus le séjour de madame de Sévigné aux Rochers se prolongeait, plus
forte devenait l'amitié qu'avait pour elle la princesse de Tarente, et
plus les confidences que madame de Sévigné faisait à son sujet à sa
fille étaient explicites: «La bonne princesse et _son bon cœur_
m'aiment toujours... Elle dit toujours des merveilles de vous; elle vous
connaît et vous estime. Pour moi, je crois que, par métempsycose, vous
vous êtes trouvée autrefois en Allemagne. Votre âme aurait-elle été dans
le corps d'un Allemand? Non, vous étiez sans doute le roi de Suède, un
de ses amants; car la plupart _des amants sont des Allemands_[683].» Ces
derniers mots sont d'une jolie chanson de Sarrazin, fort en vogue dans
la jeunesse de madame de Sévigné[684].
[683] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1676), t. IV, p. 298, édit.
G.--_Ibid._ (1er mai 1671), t. II, p. 52, édit. G.; t. IV, p.
170, et t. II, p. 43, édit. M.
[684] SARRAZIN, _Œuvres_; Paris, Cramoisy, 1694, in-12, p. 414.
La maxime de la Rochefoucauld à laquelle madame de Sévigné fait allusion
dans sa plaisanterie sur _Marphise_ est celle-ci: «On peut trouver des
femmes qui n'ont jamais eu de galanterie; mais il est rare d'en trouver
qui n'en aient jamais eu qu'une.» Une quatrième édition de ces Maximes
avait paru au commencement de l'année (1675)[685], revue, corrigée et
augmentée par l'auteur, qui fit de ce petit livre l'œuvre de toute sa
vie; et nul doute qu'aussitôt après en avoir reçu un exemplaire madame
de Sévigné ne se soit empressée de le lire. C'est aux Rochers que madame
de Sévigné faisait surtout ses grandes lectures. A Paris, elle était
trop distraite par le plaisir et par les affaires.
[685] _Réflexions ou sentiments et maximes morales_, 4e édition,
revue, corrigée et augmentée depuis la troisième; Paris, Claude
Barbin, 1675, in-12 (157 pages), sans l'avis du libraire ni la
table; achevé d'imprimer le 17 décembre 1674. La maxime est page
27, no 73. Dans la 3e édition (1665) elle est p. 41, no 83. Dans
la 6e comme dans la 4e.
Ramenée par les événements et les malheurs de la Bretagne aux lectures
sérieuses, surtout à l'histoire, son ardeur pour ce genre de distraction
s'accrut encore en la trouvant partagée par son fils, revenu de l'armée
pour passer avec elle l'hiver aux Rochers; elle la communiqua à sa
fille, de sorte que toutes deux trouvèrent, par leur correspondance, des
sujets d'entretien bien préférables à ceux que l'éloignement de Paris et
de la cour leur enlevait. «C'est une belle conversation, dit madame de
Sévigné, que celle que l'on fait de deux cents lieues. Nous faisons de
cela ce qu'on en peut faire[686].»
[686] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier 1676), t. IV, p. 286.
Madame de Sévigné se montre surtout ravie que sa fille ait entrepris de
lire la grande histoire des Juifs de Flavius Josèphe, dont la traduction
était l'œuvre la plus considérable de son vénérable ami Arnauld
d'Andilly, qu'elle avait perdu depuis peu de temps (le 7 septembre
1674). Elle ne tarit pas sur les éloges qu'elle donne au grand historien
du peuple juif[687]. Elle envoya à sa fille, par Rippert, la troisième
partie des _Essais de morale de Nicole_, parmi lesquels elle a distingué
trois traités: _de l'Éducation d'un prince_, _de la Connaissance de
soi-même_, _de l'Usage qu'on peut faire des mauvais sermons_[688]. La
mère et la fille étaient du même avis sur ces excellents Essais de
Nicole; il n'en était pas de même de Sévigné, auquel le premier tome
déplaisait, qui trouvait ces traités obscurs, et se plaignait que la
Marans et l'abbé Têtu avaient accoutumé sa sœur aux choses fines et
distillées[689]; mais, au contraire, il défendait à juste titre le
nouvel opéra de Quinault contre le dédain de madame de Grignan, et sur
ce sujet il était de l'avis de sa mère[690]. Heureuses les familles où,
comme dans celle de madame de Sévigné, il n'y a pas d'autre sujet de
division!
[687] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 et 13 novembre 1675), t. IV, p. 189,
193, édit. G.--_Ibid._ (1er décembre 1675), t. IV, p. 227, édit.
G.--_Ibid._ (11 décembre 1675), t. IV, p. 245, édit. G.--_Ibid._
(27 novembre 1675), t. IV, p. 221, édit. G.
[688] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 novembre, 11 et 18 décembre 1675, 12
janvier 1676), t. IV, p. 204, 245, 260, 307-8, édit. G.; t. IV,
p. 182, édit. M.
[689] _Ibid._ t. IV, p. 204, édit. G.; t. IV, p. 76 et 85, édit.
M.--_Ibid_, _Ibid._ (8 mars 1676), t. IV, p. 362, édit. G.
[690] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1676), t. IV, p. 331-2, édit.
G.; t. IV, p. 199, édit. M.--_Ibid._ (19 janvier 1676), t. IV, p.
318, édit. G.; t. IV, p. 188, édit. M.--_Ibid._ (12 janvier
1676), t. IV, p. 182, éd. M.; t. IV, p. 307 et 309, édit.
G.--_Ibid._ (5 janvier 1676), t. IV, p. 293.