Madame de Sévigné, après avoir passé tranquillement les premiers mois de

1648 chez son oncle l'évêque de Châlons, dans sa belle campagne de

Ferrières, revint à Paris; et le 11 décembre suivant elle était dans la

lanterne «avec d'Ormesson pour entendre plaider un procès, lorsque les

députés des enquêtes envahirent la grand'chambre, et demandèrent

l'assemblée générale[616].» Puis, le lendemain du repas de famille, le 6

janvier 1649, elle apprit que le roi était parti dans la nuit, que la

porte Saint-Honoré était gardée, que le peuple avait forcé le bagage du

roi. La guerre civile commença: tous les Sévigné y prirent part, et

suivirent le parti de Retz. Le marquis de Sévigné se sépara de sa femme,

et suivit le duc de Longueville en Normandie. Renaud de Sévigné se fit

battre à Longjumeau; et madame de Sévigné, malgré cet échec, se

réjouissait des progrès de la Fronde, en haine du ministre, qui était

l'ennemi de Gondi. Son naturel, enclin à la gaieté, la portait à se

laisser distraire des inquiétudes et des tourments que lui causait

l'absence de son mari par la société et les lettres de Bussy, et surtout

par le jovial et spirituel chansonnier que d'Ormesson rencontrait

toujours chez elle lorsqu'il y allait. C'était Marigny, fougueux

frondeur, qui, non content de rimer des épigrammes et des chansons,

joignait l'action aux paroles, et souffletait un membre du parlement

(Boislesve) qui l'avait insulté par ses propos[617]. Ce fut alors aussi

qu'elle s'occupa le plus de musique, de vers italiens et de

littérature, et qu'elle mit à profit, pour son instruction,

l'inclination qu'avait pour elle Ménage, jeune encore, quoique déjà

célèbre[618]. L'amitié qu'Olivier d'Ormesson avait pour madame de

Sévigné et l'influence qu'elle exerçait sur ce magistrat étaient si bien

connues qu'à la cour et dans sa propre famille on le soupçonnait, dans

le célèbre procès de Fouquet, dont il était rapporteur, de ne se

conduire que par les conseils de madame de Sévigné[619].

[616] Voyez la première partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p.

450, chap. XI.

[617] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 217.--Sur

Boislesve et sa fille, voy. MOREAU, _Bibliographie des

Mazarinades_, t. III, p. 199, et t. II, p. 241.

[618] SÉVIGNÉ, _Lettre à Ménage_ (aux Rochers, 12 septembre

1656), publiée par M. Cousin dans le _Journal des Savants_, année

1852, p. 52.

[619] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 220.

L'intimité des deux familles de Rabutin, de Coulanges et des d'Ormesson

fut entretenue par Olivier après la mort de son père. «Le jour de Pâques

(5 avril 1665), dit celui-ci dans ses Mémoires, nous donnâmes, le soir,

à souper, suivant l'usage de mon père, à toute la famille; et s'y

trouvèrent MM. de Colanges, Sanzé et d'Harouis, mesdames de Sévigné mère

et fille.» Le 12 octobre suivant, nous apprenons de ces mêmes Mémoires

que «d'Ormesson se rendit à Livry pour voir madame de Sévigné, qui

s'était blessée à l'œil[620].» D'Ormesson a bien soin de noter sur son

journal que, le mercredi 3 février 1666, madame de Sévigné lui amena

Pellisson et mademoiselle de Scudéry, qui lui témoignèrent toute

l'estime et l'amitié possibles sur l'histoire du procès de Fouquet;

qu'au mois d'août de la même année madame de Sévigné partit pour la

Bretagne; et qu'enfin, le 25 août de l'année suivante (1667), «il alla à

Livry voir l'abbé de Colanges et madame de Sévigné, où arrivèrent M.

d'Andilly et madame Duplessis-Guénégaud[621].»

[620] D'ORMESSON, _Mémoires_, dans CHERUEL, p. 221.

[621] _Mémoires d_'OLIVIER D'ORMESSON, dans CHERUEL, p. 221.--3e

part. de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 49, chap. III.

A la fin de cette même année (1667), le nom de madame de Sévigné fut

bien souvent répété dans le monde et dans les journaux scientifiques,

non pas à cause d'elle ou de sa famille, mais parce qu'un de ses

domestiques, nommé Saint-Amand, était devenu fou furieux; on pratiqua

sur lui une opération de thérapeutique alors très-vantée: c'était celle

de la transfusion du sang. Ce fut M. de Montmort[622], ami de madame de

Sévigné comme de d'Ormesson, qui apprit à ce dernier que, «le 2 décembre

(1667), Saint-Amand était retombé dans sa folie pour la troisième fois;

qu'on avait tiré tout son sang, et introduit dans ses veines le sang

d'un veau; qu'il avait dormi la nuit, ce qu'il n'avait pas fait depuis

six semaines, et qu'on espérait un bon succès.» Cette opération de la

_transfusion du sang_ était nouvelle en France lorsqu'on la pratiqua sur

le domestique de madame de Sévigné. Suivant Mackensie, on l'avait

essayée en Angleterre dès l'an 1648[623]. Robert Lower s'en prétendit

l'inventeur, et en 1665 il en fit l'expérience publique à Oxford[624].

Ce moyen curatif fut fort préconisé en Allemagne, et enfin pratiqué en

France, pour la première fois, par Denis et Emmerets, en 1666; mais

Lamartinière et Perrault attaquèrent Denis et Emmerets pour ces essais

trop hardis de l'art médical; et une sentence du Châtelet, rendue le 17

avril 1668, c'est-à-dire moins de quatre mois après l'expérience tentée

sur le domestique de madame de Sévigné, défendit de pratiquer la

transfusion du sang tant qu'elle n'aurait pas reçu l'approbation de la

faculté de médecine de Paris; et cette approbation ne fut jamais

donnée[625]. On vient de la tenter de nouveau, au moment où j'écris

ceci, en transfusant du sang humain dans les veines d'une femme

expirante, et on lui a rendu la vie et la santé[626].

[622] _De l'administration de Louis XIV_, par CHERUEL; Rouen,

1849, in-8º, p. 222, dans l'appendice.

[623] MACKENSIE, _Histoire de la santé_, cité par Rochoux dans

l'article du Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE.

[624] FURETIÈRE, _Le grand Dictionnaire des arts et des sciences

de l'Académie française_, Paris, 1696, t. IV, p. 300, au mot

_Transfusion_.

[625] ROCHOUX, dans le Dictionnaire de médecine de PANCKOUCKE,

article _Transfusion_.

[626] _De la transfusion du sang à propos d'un nouveau cas suivi

de guérison, par MM._ DESRAY _et_ DESGRANGES, _dans les comptes

rendus hebbomadaires de l'Académie des sciences_, t. XXXIII, p.

657 (séance du 8 décembre 1851).

L'année suivante (1668) devait occuper encore plus de place que toutes

celles qui l'avaient précédée dans la mémoire de madame de Sévigné.

C'était le temps de la première conquête de la Franche-Comté, le temps

où elle parut conduisant sa fille, éclatante de jeunesse et de beauté,

aux splendides fêtes de Versailles. Madame de Sévigné se rappelait

encore les jours heureux passés à Livry, pendant l'été et l'automne de

cette même année, dans la société des Coulanges, de tous ses amis, de

d'Ormesson et de ses fils. Ce fut à Livry que la vocation de l'un d'eux

se décida pour la vie religieuse, et que mademoiselle de Sévigné et sa

mère durent être étonnées de voir ce jeune homme, près d'elles,

persister dans le désir de se faire génovéfain[627].

[627] _Journal de_ D'ORMESSON, du dimanche 14 octobre 1668, dans

CHERUEL, p. 222.

Il était nécessaire de rappeler tout ce qui, dans les Mémoires de

d'Ormesson, nous révélait des faits ignorés jusqu'ici sur madame de

Sévigné et les objets des réminiscences dont elle était principalement

préoccupée pendant son séjour aux Rochers durant l'année 1675. Le petit

nombre de lettres qui nous restent de sa correspondance pendant la

première moitié de sa vie, qui seraient les plus intéressantes à bien

connaître, laissent dans sa biographie des lacunes qu'il n'est pas

possible de combler, et des incertitudes qu'on ne peut faire disparaître

entièrement; mais les Mémoires de d'Ormesson, en nous donnant les moyens

de retracer les souvenirs dont elle était préoccupée à l'époque où nous

sommes parvenus, nous ont permis d'en diminuer le nombre. Après l'avoir

accompagnée dans cette course rétrograde, allons la retrouver en

Bretagne, où elle jouit de la société de la princesse de Tarente.

CHAPITRE XIII.

1676.

Liaisons de madame de Sévigné avec la princesse de Tarente.--Elles

aimaient à s'entretenir ensemble de leurs filles et des souvenirs

de leur jeunesse.--Nouvelles du Danemark et de la cour de France,

données par cette princesse à madame de Sévigné pendant son séjour

aux Rochers.--Griffenfeld devient amoureux de la princesse de la

Trémouille, qui le rejette.--Il se fait des

ennemis;--conspire;--est condamné à mort;--reçoit sa grâce;--se

marie et meurt.--Madame de la Trémouille épouse le comte

d'Oldenbourg.--Colère de la princesse de Tarente sur ce

mariage.--Madame de Sévigné l'apaise.--Motifs de l'attachement que

la princesse avait pour elle.--Liaison de la princesse de Tarente

avec MADAME, femme de MONSIEUR, sa nièce.--Caractère de

MADAME.--Rang et naissance de la princesse de Tarente et de

Henri-Charles de la Trémouille, son mari.--Pourquoi celui-ci était

appelé prince de Tarente.--Caractère du prince de Tarente.--Il fuit

en Hollande.--Il épouse la fille du landgrave de Hesse-Cassel.--Il

s'attache à Condé, et lui reste fidèle.--Rentre en

France.--Influence de la maison de la Trémouille en Poitou et en

Bretagne.--La baronnie de Vitré la plus ancienne de Bretagne.--Le

prince de Tarente préside les états de Bretagne, notamment ceux de

1669.--Mort du prince de Tarente.--Son fils est élevé dans la

religion catholique.--La princesse de Tarente devient héritière et

maîtresse de tous les biens de sa maison.--Pourquoi elle avait tant

d'amitié pour madame de Sévigné.--Elle lui donne un petit

chien.--Confidences de la princesse.--Madame de Sévigné se décide à

passer l'hiver aux Rochers.--Ses distractions.--Ses

lectures.--L'opéra d'_Atys_ est donné.--L'_Art poétique_ de Boileau

est publié.--Souvenirs du passé retrouvés dans les papiers de la

princesse de Tarente.--Portrait de madame de Sévigné.--Vue

rétrospective du temps de sa jeunesse.--Détails sur la duchesse de

la Trémouille, belle-mère de la princesse de Tarente.

C'est avec la princesse de Tarente que madame de Sévigné aimait à

s'entretenir du beau temps de sa jeunesse. Cette bonne princesse avait

des recettes curatives pour tous les souffrants et des consolations pour

tous les soupirants, badinant elle-même de son _cœur de cire_[628].

Elle avait pour madame de Sévigné une véritable amitié: elle lui faisait

aux Rochers de fréquentes visites, et y passait des journées

entières[629].

[628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1678), t. IV, p. 243, édit

G.; t. IV, p. 120, édit. M.

[629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 octobre 1675), t. IV, p. 155, édit.

G.; t. IV, p. 44, édit. M.

Le pays, la langue, la religion, la naissance, le rang, le caractère,

les habitudes, les manières, les mœurs, tout était différent entre la

princesse de Tarente et madame de Sévigné; et cependant une singulière

analogie dans leur destinée les rapprochait et établissait entre elles

une grande intimité. Toutes deux étaient veuves et à peu près du même

âge; toutes deux avaient une fille qu'elles aimaient avec une tendresse

excessive et qu'elles préféraient à l'héritier de leur nom; leurs filles

se trouvaient séparées d'elles par de grandes distances, de sorte

qu'elles seules sympathisaient parfaitement quand elles se confiaient

leurs inquiétudes, quand elles s'entretenaient de leurs communes

douleurs[630]. Celles qui tourmentaient alors la princesse de Tarente

étaient grandes, et les lettres de madame de Sévigné, en nous

instruisant de leur cause, nous donnent sur l'histoire de Danemark des

documents précieux et certains. Voici ce qu'elle écrit à sa fille sur ce

sujet[631]:

«J'ai été voir la bonne princesse; elle me reçut avec transport. Le goût

qu'elle a pour vous n'est pas d'une Allemande; elle est touchée de votre

personne et de ce qu'elle croit de votre esprit. Elle n'en manque pas, à

sa manière; elle aime sa fille et en est occupée; elle me conta ce

qu'elle souffre de son absence, et m'en parla comme à la seule personne

qui puisse comprendre sa peine.

[630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 128,

édit. G.; t. IV, p. 14 et 18, édit. M.--(11 décembre 1675), t.

IV, p. 243, édit. G.; t. IV, p. 120, édit. M.--(25 février 1685),

t. VIII, p. 20, édit. G.; t. VII, p. 244, édit. M.--Conférez

_Portrait de la princesse de Tarente_, fait par elle-même à la

Haye en 1656, dans Petitot, collection des _Mémoires sur

l'histoire de France_, t. XLIII, p. 507-512, à la suite des

_Mémoires de_ MONTPENSIER.--Il est parlé de ce portrait dans les

_Mémoires de_ MONTPENSIER (année 1677), t. XLII, p. 360.--Le

portrait de mademoiselle de la Trémouille est celui de la

belle-sœur de la princesse de Tarente, 1657.

[631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 124 et 125,

édit. G.; t. IV, p. 14 et 15, édit. M.

«Voici donc, ma chère enfant, des nouvelles de la cour de Danemark: je

n'en sais plus de la cour de France; mais pour celles de Copenhague,

elles ne vous manqueront pas. Vous saurez donc que cette princesse de la

Trémouille est favorite du roi et de la reine, qui est sa cousine

germaine. Il y a un prince, frère du roi, fort joli, fort galant, que

nous avons vu en France, qui est passionné de la princesse, et la

princesse pourrait peut-être sentir quelques dispositions à ne le haïr

pas; mais il se trouve un rival qui s'appelle M. le comte de

_Kingstoghmfelt_ (madame de Sévigné s'amusait, ainsi qu'elle le dit

elle-même, à défigurer ridiculement tous les noms allemands, pour faire

rire sa fille[632]). Vous entendez bien: ce comte est amoureux de la

princesse, mais la princesse le hait. Ce n'est pas qu'il ne soit brave,

bien fait et qu'il n'ait de l'esprit, de la politesse; mais il n'est pas

gentilhomme, et cette seule pensée fait évanouir. Le roi est son

confident, et voudrait bien faire ce mariage; la reine soutient sa

cousine, et voudrait bien le prince; mais le roi s'y oppose, et le

favori fait sentir à son rival tout le poids de sa jalousie et de sa

faveur. La princesse pleure, et écrit à sa mère deux lettres de quarante

pages: elle a demandé son congé; le roi ni la reine n'y veulent point

consentir, chacun pour différents intérêts. On éloigne le prince sous

divers prétextes; mais il revient toujours. Présentement ils sont tous à

la guerre contre les Suédois, se piquant de faire des actions

romanesques pour plaire à la princesse. Le favori lui dit en partant:

«Madame, je vois de quelle manière vous me traitez; mais je suis assuré

que vous ne sauriez me refuser votre estime.» Voilà le premier tome; je

vous en manderai la suite, et je ne veux pas qu'il y ait dorénavant en

France une personne mieux instruite que vous des intrigues de Danemark.»

[632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 et 31 mai et 2 juin 1680), t. VI, p.

459, édit. M.; t. VII, p. 13, édit. G.--_Ibid._, t. VI, p. 299,

édit. M.

Et quatre mois après elle ne donne pas encore le second volume du roman;

mais elle continue le premier, et ajoute[633]: «Disons deux mots du

Danemark. La princesse est au siége de Wismar, avec le roi et la reine;

les deux amants font des choses romanesques. Le favori a traité un

mariage pour le prince, et a laissé le soin à la renommée d'apprendre

cette nouvelle à la jolie princesse: il fut même deux jours sans la

voir. Cela n'est pas le procédé d'un sot. Pour moi, je crois qu'il se

trouvera à la fin qu'il est le fils de quelque roi des Wisigoths.»

[633] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 décembre 1675), t. IV, p. 268, édit.

G.; t. IV, p. 141, édit. M.

Non, ce fut toujours _Schuhmacher_ (Cordonnier), Allemand d'origine,

fils d'un marchand de vin à Copenhague, créé comte de Griffenfeld et

grand chancelier. La reine elle-même, cédant à son influence, voulut le

marier avec la fille du duc de Holstein-Augustenbourg, de la branche

cadette de la maison royale, et la princesse s'était déjà mise en route

pour Copenhague; mais Griffenfeld mit lui-même obstacle à ce mariage. Ce

grand homme d'État, ce Richelieu du Nord, ce législateur du Danemark,

qu'il gouverna longtemps admirablement, se laissa détourner des larges

voies de sa noble ambition par l'espoir d'épouser cette fille de la

princesse de Tarente, la charmante Charlotte-Amélie de la Trémouille.

L'esprit, les grâces, la beauté de cette princesse l'avaient séduit.

Rebuté par elle, il abusa de son autorité pour écarter le prince son

rival, et chercha à se ménager l'appui tout-puissant de Louis XIV; il

lia avec ce monarque une correspondance coupable, en reçut de l'argent,

négligea les affaires du royaume pour suivre celles qui intéressaient sa

funeste passion, fut dénoncé, arrêté, mis en jugement et condamné à

perdre ses biens, ses emplois et à avoir la tête tranchée. Le jour fixé

pour l'exécution, il monta avec une contenance assurée sur l'échafaud;

mais au moment où l'exécuteur levait le glaive, un aide de camp du roi

accourt, et crie: «Grâce, de la part de Sa Majesté, pour Schuhmacher!»

Et l'aide de camp remet un papier à Schuhmacher, qui le reçut sans

émotion. Il apprit, en le lisant, que sa peine était commuée en une

prison perpétuelle. Schuhmacher dit froidement: «Cette grâce est plus

douloureuse que la mort même.» Il redescendit lentement, et comme à

regret, les degrés de l'échafaud. Il fit solliciter le roi de lui

permettre de le servir comme soldat: cette faveur lui fut refusée.

Détenu étroitement à Copenhague pendant quatre ans, il fut ensuite

transféré au château fort de Muncholm, près de Drontheim, en Norwége; il

y resta vingt-trois ans, regretté de son souverain, qui désirait et

n'osait pas l'employer. En 1698, sa captivité cessa; mais il ne jouit

pas longtemps de sa liberté, puisqu'il mourut le 11 mai 1699, âgé de

soixante-quatre ans. Il avait été marié à une Catherine Nansen de

Copenhague, et en eut une fille[634].

[634] CATTEAU-CALLEVILLE, _Biographie universelle_, t. XVIII, p.

477, article GRIFFENFELD.

Tel est le second tome du _roman vrai_ et trop malheureusement

historique que madame de Sévigné avait promis à sa fille, mais qu'elle

n'aurait pu lui donner complet; car elle mourut deux ans avant ce

_favori tout-puissant_, qu'elle appelle _M. le comte de

Kinghstoghmfelt_[635].

[635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1675), t. IV, p. 125, édit.

G.

Le troisième et dernier tome doit nécessairement nous apprendre quel fut

le sort de celle qui inspira une passion si funeste au principal

personnage, et madame de Sévigné, qui nous a donné le premier, nous

fournira encore celui-là. Elle nous apprend que, la princesse de la

Trémouille n'ayant pu épouser le prince de Danemark, sa mère la

princesse de Tarente ne trouvait personne d'assez noble. Elle était

parente de la Dauphine et de deux électeurs palatins de Hesse, et elle

ne voulait point déroger. Plusieurs partis se présentèrent, et furent

refusés; mais sa fille, qui ne pensait pas comme sa mère, fit un choix

sans sa participation, qui mit en courroux la princesse de Tarente[636].

C'est dans sa lettre à madame de Grignan du 3 mai 1680, écrite dans

l'agitation d'un départ, que madame de Sévigné nous instruit de ce

mariage: «Encore, si j'avais à vous apprendre des nouvelles de Danemark,

comme je faisais il y a quatre ou cinq ans, ce serait quelque chose;

mais je suis dénuée de tout. A propos, la princesse de la Trémouille

épouse un comte d'_Ochtensilbourg_[637] (lisez comte d'Oldenbourg), qui

est très-riche et le plus honnête homme du monde: vous connaissez ce

nom-là. Sa naissance est un peu équivoque: toute l'Allemagne soupire de

l'outrage fait à l'écusson de la bonne Tarente; mais le roi lui parla

l'autre jour si agréablement sur cette affaire, et son neveu le roi de

Danemark et même l'amour lui font de si pressantes sollicitations

qu'elle s'est rendue. Elle vint me conter cela l'autre jour. Voilà une

belle occasion de lui écrire, et de réparer vos fautes passées.

N'êtes-vous pas bien aise de savoir ce détail[638]?»

[636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 mai 1680), t. VI, p. 511, édit. G.

[637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai, 2 juin), t. VI, p. 299, édit.

M.

[638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 mai 1680), t. VI, p. 469, édit. G.;

t. VI, p. 251, édit. M.--_Ibid._ (11 juin 1680), t. VI, p. 333,

édit. M.

Et dans sa lettre du 16 juillet, écrite des Rochers, madame de Sévigné

continue de donner à sa fille des nouvelles de ce nouveau mariage: «J'ai

vu ma voisine (la princesse de Tarente, qui était à Vitré). Elle me fit

beaucoup d'amitié, et me montra d'abord votre lettre... Elle dit qu'elle

est venue ici pour faire réponse. Sa fille est transportée de joie;

elle est en Allemagne, ravie d'avoir quitté le Danemark, charmée de son

mari et de ses richesses. Elle s'est un peu précipitée de se marier

avant les signatures de sa famille: la mère en est en colère; mais je me

moque d'elle[639].»

[639] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet 1680), t. VI, p. 362, édit.

M.; t. VII, p. 91 et 92, édit. G.

Quinze jours après cette lettre, elle continue dans une autre[640]:

«La bonne princesse me vient voir sans m'en avertir, pour supprimer la

sottise des fricassées: elle me surprit vendredi; nous nous promenâmes

fort, et au bout du mail il se trouva une petite collation légère et

propre, qui réussit fort bien. Elle me conta les torts de sa fille de

n'avoir pas rempli son écusson d'une souveraineté; je me moquai fort

d'elle; je la renvoyai en Allemagne pour tenir ce discours; et, dans le

bois des Rochers, je lui fis avouer que sa fille avait très-bien fait.

Elle est si étonnée de trouver quelqu'un qui ose lui contester quelque

chose que cette nouveauté la réjouit. Le roi et la reine de Danemark

vont voir ce comte d'Oldenbourg dans sa comté: il défraye toute cette

cour, et sa magnificence surpasse toute principauté. Je vois les lettres

de cette comtesse, que je trouve toutes pleines de passion pour son

mari, de raison, de générosité, de dévotion et de justice.--«Eh! madame,

que pouvez-vous leur souhaiter de plus, puisqu'avec cela elle est riche

et contente?»--Il semble que j'aie une pension pour soutenir l'intérêt

de cette fille.»

[640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1680), t. VI, p. 384, édit.

M.; t. VII, p. 123, édit. G.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (5/6) · 第 20 / 34 段